Les Rôdeurs de frontières/Chapitre 18

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Fayard (p. 212-225).


XVIII

LANZI.


Carmela suivit longtemps du regard la course désordonnée du Jaguar à travers la campagne ; lorsqu’enfin elle l’eut vu disparaître au loin, au milieu d’un bois d’arbres du Pérou, elle baissa tristement la tête et rentra à pas lents et toute pensive dans la venta.

— Il le hait, murmura-t-elle d’une voix basse et émue ; il le hait, voudra-t-il le sauver ?

Elle se laissa tomber sur un équipal et pendant quelques instants elle demeura plongée dans de profondes réflexions.

Enfin elle releva la tête : une rougeur fébrile colorait son visage ; ses yeux si doux semblaient lancer des éclairs.

— Je le sauverai, moi ! s’écria-t-elle avec une résolution souveraine.

Après cette exclamation elle se leva, et traversant la salle à grands pas, elle entr’ouvrit la porte du corral.

— Lanzi ? cria-t-elle.

— Niña ? répondit le métis occupé en ce moment à donner l’alfalfa à deux chevaux de prix appartenant à la jeune fille, et dont il avait la garde spéciale.

— Venez.

— Me voici ; je suis à vous dans un instant.

En effet, au bout de cinq minutes tout au plus, il apparut sur le seuil de la salle.

— Que désirez-vous, señorita, dit-il avec cette obséquiosité calme, habituelle aux domestiques gâtés par leurs maîtres, je suis bien occupé en ce moment.

— C’est possible, mon bon Lanzi, répondit-elle doucement, mais ce que j’ai à vous dire ne souffre aucun retard.

— Oh ! oh ! fit-il d’un ton légèrement étonné, que se passe-t-il donc ?

— Rien de bien extraordinaire, mon ami ; tout dans la venta est en ordre, comme c’est l’habitude, seulement j’ai un service à vous demander.

— Un service, à moi ?

— Oui.

— Hum ! parlez, señorita, vous savez que je vous suis dévoué.

— Il commence à se faire tard, il est probable qu’à une heure aussi avancée aucun voyageur ne s’arrêtera à la venta.

Le métis leva la tête et calcula mentalement la marche du soleil.

— Je ne crois pas qu’il vienne encore des voyageurs aujourd’hui, dit-il enfin, il est près de quatre heures, cependant il se pourrait qu’il en vînt.

— Rien ne le fait supposer.

— Rien en effet, señorita.

— Bien, je voudrais alors que vous fermiez la venta.

— Que je ferme la venta ! pourquoi donc ?

— Je vais vous le dire.

— Est-ce réellement très-important ?

— Réellement.

— Parlez alors, Niña, je suis tout oreilles.

La jeune fille lança un long et interrogateur regard au métis, debout devant elle, s’accouda coquettement sur une table et reprit d’une voix nonchalante :

— Je suis inquiète, Lanzi.

— Inquiète, fit-il, et de quoi donc ?

— De la longue absence de mon père.

— Comment, mais voilà quatre jours à peine qu’il est venu.

— Jamais il ne m’a laissé seule autant de temps.

— Cependant, fit le métis en se grattant la tête d’un air embarrassé.

— Bref, interrompit-elle avec résolution, je suis inquiète de mon père et je veux le voir ; vous allez fermer la venta, seller les chevaux, et nous irons à l’hacienda del Mezquite ; il n’y a pas loin, dans quatre ou cinq heures nous serons de retour.

— C’est qu’il est bien tard.

— Raison de plus pour partir tout de suite.

— Mais, cependant…

— Pas d’observations, faites ce que je vous ordonne, je le veux.

Le métis courba la tête sans répondre, il savait que lorsque sa maîtresse parlait ainsi, il fallait obéir.

La jeune fille fit un pas en avant, posa sa main blanche et délicate sur l’épaule du métis, et approchant son charmant et frais visage du sien, elle ajouta avec un doux sourire qui fit tressaillir le pauvre diable de joie :

— Ne m’en veuillez pas de ce caprice, mon bon Lanzi, je souffre.

— Vous en vouloir, moi, Niña ! répondit le métis avec un haussement significatif des épaules ; eh ! ne savez-vous pas que je me mettrais dans le feu pour vous, à plus forte raison ferai-je tout ce qui vous passera par la tête.

Il s’occupa alors avec la plus grande célérité à barricader avec soin les portes et les fenêtres de la venta, puis il retourna au corral seller les chevaux, tandis que Carmela, en proie à une impatience nerveuse, quittait les vêtements qu’elle portait, et en prenait d’autres plus commodes pour le voyage qu’elle méditait, car elle avait trompé le vieux serviteur, ce n’était pas auprès de Tranquille qu’elle voulait se rendre.

Mais Dieu avait décidé que le projet qu’elle roulait dans sa mutine tête blonde ne réussirait pas.

Au moment où, complétement habillée et prête à monter à cheval, elle rentrait dans la salle, Lanzi apparaissait à la porte du corral, le visage bouleversé par la terreur.

Carmela courut vers lui avec empressement, croyant qu’il venait de se blesser.

— Qu’avez-vous ? lui demanda-t-elle avec intérêt.

— Nous sommes perdus ! répondit-il d’une voix sourde, en jetant autour de lui des regards effarés.

— Comment, perdus ! s’écria-t-elle en devenant pâle comme un cadavre, que voulez-vous dire, mon ami ?

Le métis posa un doigt sur sa bouche pour lui commander le silence, lui fit signe de le suivre et se glissa à pas de loup dans le corral.

Carmela y entra à sa suite.

Le corral était fermé par un enclos en planches hautes de deux mètres environ. Lanzi s’approcha d’un endroit où une fente assez large permettait de voir dans la campagne.

— Regardez ! dit-il en désignant la fente à sa maîtresse.

La jeune fille obéit et colla son visage sur les planches.

La nuit commençait à tomber, et l’ombre à chaque instant plus épaisse envahissait rapidement la campagne. Cependant l’obscurité n’était pas encore assez grande pour empêcher Carmela de distinguer à quelques centaines de mètres environ dans la prairie une troupe nombreuse de cavaliers qui accouraient à toute bride dans la direction de la venta.

Il suffit d’un coup d’œil à la jeune fille pour reconnaître que ces cavaliers étaient des Indiens bravos.

Ces guerriers au nombre de plus de cinquante, étaient revêtus de leur costume complet de guerre, et, penchés sur le cou de leurs coursiers aussi indomptables qu’eux-mêmes, ils brandissaient au-dessus de leurs têtes leurs longues lances d’un air de défi.

— Ce sont les Apaches ! s’écria Carmela en se reculant avec effroi. Comment se fait-il qu’ils soient parvenus jusqu’ici sans qu’on ait été averti de leur invasion ?

Le métis secoua tristement la tête.

— Dans quelques minutes, ils seront ici, dit-il, que faire !

— Nous défendre ! s’écria résolument la jeune fille ; ils paraissent n’avoir pas d’armes à feu ; nous pourrons, derrière les murailles de notre maison, tenir facilement contre eux jusqu’au lever du soleil.

— Et alors ? interrogea le métis d’un air de doute.

— Alors, reprit-elle avec exaltation, Dieu nous viendra en aide.

— Amen ! répondit le métis, moins convaincu que jamais de la possibilité d’un tel miracle.

— Hâtez-vous de descendre dans la salle toutes les armes à feu qui se trouvent ici, peut-être les païens reculeront-ils s’ils se voient chaudement reçus ; après cela, qui sait s’ils nous attaqueront ?

— Hum ! les démons sont rusés, ils savent fort bien combien cette maison renferme de monde ; ne comptez pas qu’ils se retirent avant de s’en être emparés.

— Eh bien ! s’écria-t-elle résolument, à la grâce de Dieu ; nous mourrons bravement en combattant, au lieu de nous laisser prendre lâchement et de devenir les esclaves de ces misérables, sans cœur et sans pitié.

— Soit donc, répondit le métis, électrisé par les enthousiastes paroles de sa maîtresse, bataille ! Vous savez, señorita, qu’un combat ne me fait pas peur ; que les païens se tiennent bien, car s’ils n’y prennent garde, je pourrais bien leur jouer un tour dont ils se souviendront longtemps !

La conversation en resta là provisoirement, vu l’obligation dans laquelle se trouvaient nos deux personnages de préparer leurs moyens de défense : ce qu’ils firent avec une célérité et une intelligence qui témoignaient que ce n’était pas la première fois qu’ils se trouvaient dans une aussi critique position.

Que le lecteur ne s’étonne pas de l’héroïsme viril déployé en cette circonstance par doña Carmela : sur les frontières, où l’on est sans cesse exposé aux incursions des Indiens et des maraudeurs de toutes sortes, les femmes combattent à côté des hommes, et, oubliant la faiblesse de leur sexe, elles savent, dans l’occasion, se montrer aussi braves que leurs frères et leurs maris.

Carmela ne s’était pas trompée ; c’était bien un parti d’Indiens bravos qui accourait au galop : bientôt ils atteignirent la maison, qu’ils entourèrent de tous les côtés.

Ordinairement, les Indiens, dans leurs expéditions, procèdent avec une extrême prudence, ne se montrant jamais à découvert et n’avançant qu’avec une extrême circonspection : cette fois, il était facile de voir qu’ils se croyaient certains du succès et qu’ils savaient parfaitement que la venta était dénuée de défenseurs.

Arrivés à une vingtaine de mètres de la venta, ils s’arrêtèrent, mirent pied à terre, et semblèrent se consulter un instant.

Lanzi avait profité de ces quelques minutes de répit pour accumuler sur la table de la salle toutes les armes de la maison, c’est-à-dire une dizaine de carabines.

Bien que les portes et les fenêtres fussent barricadées au moyen de solides contre-vents, grâce aux nombreuses meurtrières percées d’espace en espace, il était facile de suivre les mouvements de l’ennemi.

Carmela, armée d’une carabine, s’était intrépidement placée devant la porte tandis que le métis allait et venait d’un air préoccupé, entrant et sortant, et paraissant donner la dernière main à un important et mystérieux travail.

— Là, dit-il au bout d’un instant, voilà qui est fait. Remettez cette carabine sur cette table, señorita ; ce n’est pas par la force, mais seulement par la ruse que nous pouvons vaincre ces démons, laissez-moi faire.

— Quel est votre projet ?

— Vous le verrez, j’ai scié deux planches de l’enclos du corral ; montez à cheval : dès que vous m’entendrez ouvrir la porte, partez à toute bride.

— Mais vous ?

— Ne vous inquiétez pas de moi, mais éperonnez votre cheval.

— Je ne veux pas vous abandonner.

— Bah ! bah ! il ne s’agit pas de niaiseries ; je suis vieux, ma vie ne tient qu’à un fil, la vôtre est précieuse, il faut la sauver ; laissez-moi faire, vous dis-je.

— Non, à moins que vous ne me disiez…

— Je ne vous dirai rien. Vous rencontrerez Tranquille au gué del Venado ; plus un mot !

— Ah ! c’est ainsi, fit-elle. Eh bien ! je jure que je ne bougerai pas d’auprès de vous, quoi qu’il arrive.

— Vous êtes folle ; ne vous ai-je pas dit que je voulais jouer un bon tour aux Indiens ?

— En effet !

— Eh bien ! vous verrez. Seulement, comme je redoute quelque imprudence de votre part, je désire vous voir partir en avant, voilà tout.

— Me dites-vous vrai ?

— Certes ! au bout de cinq minutes, je vous aurai rejoint.

— Me le promettez-vous ?

— Croyez-vous que je m’amuserais à rester ici ?

— Mais que prétendez-vous faire ?

— Voici les Indiens ; sortez et n’oubliez pas de partir à toute bride dès que j’ouvrirai la porte et de vous diriger vers le gué del Venado.

— Mais, je compte…

— Allez, allez, interrompit-il brusquement en la poussant vers le corral, c’est convenu.

La jeune fille n’obéit qu’à contre-cœur ; mais en ce moment des coups pressés résonnèrent contre les volets, le métis profita de cette démonstration des Indiens pour fermer la porte du corral.

— J’ai juré à Tranquille de la protéger, quoi qu’il arrive, murmura-t-il, je ne puis la sauver qu’en mourant pour elle. Eh bien ! je mourrai ; mais, capa de Dios, je me ferai de belles funérailles.

On frappa de nouveau contre les volets, mais avec une violence telle qu’il était facile de prévoir qu’ils ne résisteraient pas longtemps.

— Qui est là ? demanda le métis d’une voix calme.

— Gente de paz, répondit-on du dehors.

— Hum ! fit Lanzi, pour des gens paisibles vous avez une singulière façon de vous annoncer.

— Ouvrez ! ouvrez ! reprit la voix du dehors.

— Je ne demande pas mieux, mais qui me prouve que vous ne me voulez pas de mal ?

— Ouvrez, ou nous défonçons la porte.

Et les coups redoublèrent.

— Oh ! oh ! fit le métis, vous n’y allez pas de main morte ; ne vous fatiguez pas davantage, j’ouvre.

Les coups cessèrent.

Le métis débarricada la porte et l’ouvrit.

Les Indiens se précipitèrent dans l’intérieur avec des cris et des hurlements de joie.

Lanzi s’était mis à l’écart pour leur livrer passage. Il fit un geste de joie en entendant le galop d’un cheval qui s’éloignait rapidement.

Les Indiens ne prirent pas garde à cet incident.

— À boire ! crièrent-ils.

— Que voulez-vous que je vous donne ? demanda le métis qui cherchait à gagner du temps.

— De l’eau de feu ! hurlèrent les Indiens.

Lanzi s’empressa de les servir. L’orgie commença.

Sachant qu’ils n’avaient rien à redouter des habitants de la venta, les Peaux-Rouges, dès que la porte avait été ouverte, s’étaient rués dans l’intérieur ne jugeant pas nécessaire de placer des sentinelles ; cette négligence, sur laquelle comptait Lanzi, donna à Carmela le moyen de s’éloigner sans être vue et inquiétée.

Les Indiens, les Apaches surtout, ont pour les liqueurs fortes une passion effrénée ; seuls de tous, les Comanches sont d’une sobriété à toute épreuve. Jusqu’ici ils ont su se garantir de cette funeste tendance à l’ivresse qui décime et abrutit leurs congénères.

Lanzi suivait d’un œil narquois les évolutions des Peaux-Rouges qui, pressés autour des tables, buvaient à longs traits et vidaient à qui mieux mieux les botas placées devant eux ; leurs yeux commençaient à briller, leurs traits s’animaient ; ils parlaient à tue tête tous à la fois, ne sachant déjà plus ce qu’ils disaient et ne songeant plus qu’à s’enivrer.

Tout à coup le métis sentit qu’une main se posait sur son épaule.

Il se retourna.

Un Indien se tenait debout, les bras croisés, en face de lui.

— Que voulez-vous ? lui demanda-t-il.

— Le Renard-Bleu est un chef, répondit l’Indien, et il a à causer avec le Visage-Pâle.

— Est-ce que le Renard-Bleu n’est pas satisfait de la manière dont je l’ai reçu, ainsi que ses compagnons ?

— Ce n’est pas cela, les guerriers boivent, le chef veut autre chose.

— Ah ! dit le métis, j’en suis fâché, car j’ai donné tout ce que j’avais.

— Non, répondit sèchement l’Indien.

— Comment, non ?

— Où est la fille aux cheveux d’or ?

— Je ne vous comprends pas, chef, dit le métis qui, au contraire, comprenait fort bien.

L’Indien sourit.

— Que le Visage-Pâle regarde le Renard-Bleu dit-il et il verra que c’est un chef et non un enfant qu’on amuse avec des mensonges. Qu’est devenue la fille aux cheveux d’or, celle qui habite ici avec mon frère ?

— La femme dont vous parlez, si c’est la jeune fille à qui cette maison appartient que vous voulez désigner…

— Oui.

— Eh bien ! elle n’est pas ici.

Le chef lui lança un regard scrutateur.

— La Face-Pâle ment, dit-il.

— Cherchez-la.

— Elle était ici il y a une heure.

— C’est possible.

— Où est-elle ?

— Cherchez.

— La Face-Pâle est un chien dont je prendrai la chevelure.

— Grand bien vous fasse, répondit le métis en ricanant.

Malheureusement Lanzi en disant ces paroles s’était laissé aller à jeter un regard de triomphe du côté du corral ; le chef intercepta ce regard au vol, il se précipita vers le corral, ouvrit la porte et poussa un cri de désappointement à la vue de la brèche faite dans la clôture : la vérité venait de lui apparaître.

— Chien ! s’écria-t-il, et saisissant à sa ceinture son couteau à scalper, il le lança avec rage à son ennemi.

Mais celui-ci qui le surveillait esquiva le coup, le couteau alla à quelques pouces de sa tête se planter dans la muraille.

Lanzi se redressa et sautant par-dessus le comptoir il se précipita vers le Renard-Bleu.

Les Indiens se levèrent en tumulte, et saisissant leurs armes ils bondirent comme des bêtes fauves sur les traces du métis.

Celui-ci arrivé sur le seuil de la porte du corral se retourna, déchargea ses pistolets au milieu de la foule, s’élança sur son cheval, et lui enfonçant les éperons dans le ventre il lui fit franchir la brèche de la clôture.

Au même instant un bruit horrible se fit entendre derrière lui, la terre trembla et une masse confuse de pierres, de poutres et de débris de toutes sortes vint tomber autour du cavalier et de sa monture affolée de terreur.

La venta del Potrero venait de sauter en l’air en ensevelissant sous ses décombres les Apaches qui l’avaient envahie.

Voilà le tour que Lanzi s’était promis de jouer aux Indiens.

On comprend pourquoi il avait insisté pour que Carmela s’éloignât au plus vite.

Par un bonheur étrange, ni le métis ni son cheval n’étaient blessés ; le mustang, les naseaux fumants, volait dans la prairie comme s’il eût eu des ailes, pressé incessamment par son cavalier qui l’excitait du geste et de la voix, car il lui semblait entendre à peu de distance derrière lui le galop d’un autre cheval qui paraissait le poursuivre.

Malheureusement la nuit était trop sombre pour qu’il lui fût possible de s’assurer qu’il ne se trompait pas.