Les Rôdeurs de frontières/Chapitre 17

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Fayard (p. 201-212).


XVII

TRANQUILLE.


Entre l’hacienda del Mezquite et la venta del Potrero, à peu près à moitié chemin de ces deux endroits, c’est-à-dire à environ quarante milles de l’un et de l’autre, le soir du jour où s’ouvre notre histoire, deux hommes étaient assis sur le bord d’une petite rivière ignorée et causaient en soupant avec du pennekann et quelques camotes bouillies.

Ces deux hommes étaient Tranquille le Canadien, et son ami Quoniam le nègre.

À cinquante pas d’eux environ, dans un fourré de lierres et de broussailles, un jeune poulain de deux mois était attaché au pied d’un catalpa gigantesque.

Le pauvre animal, après avoir fait de vains efforts pour rompre le lien qui le retenait, avait fini par reconnnaître l’inutilité de ses tentatives et s’était tristement étendu sur le sol.

Les deux hommes que nous avons quittés jeunes à la fin de notre prologue étaient maintenant parvenus à la seconde moitié de la vie. Bien que l’âge n’eût eu que peu de prise sur leurs corps de fer, cependant quelques cheveux blancs commençaient à argenter la chevelure du chasseur et des rides hâtives sillonnaient çà et là son visage bruni par les intempéries des saisons.

Cependant, à part ces légères marques qui servent comme de cachet à l’âge mûr, rien ne dénotait chez le Canadien un affaiblissement quelconque ; au contraire, son œil était toujours aussi vif, son corps aussi droit et ses membres aussi musculeux.

Quant au nègre, rien en apparence n’était changé dans son individu, il semblait être toujours aussi jeune ; seulement il avait pris assez d’embonpoint, et était de svelte devenu replet, sans cependant rien perdre de sa légèreté sans égale.

L’endroit où se trouvaient campés les deux coureurs des bois était certes un des plus pittoresques de la prairie.

Le vent de minuit avait nettoyé le ciel, dont la voûte d’un bleu sombre apparaissait alors plaquée de semis innombrables d’étoiles, au milieu desquelles brillait la Croix-du-Sud : la lune déversait ses rayons blanchâtres qui imprimaient aux objets une apparence fantastique, la nuit avait cette transparence veloutée particulière aux lueurs crépusculaires ; à chaque rafale de la brise, les arbres secouaient les têtes humides et faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons.

La rivière coulait calme, entre ses rives boisées, se déroulant au loin comme un large ruban d’argent et reflétant sur son miroir paisible les rayons tremblotants de la lune arrivée déjà presque aux deux tiers de sa course.

Tel était le silence de ce désert qu’on y entendait la chute d’une feuille desséchée ou le froissement de la branche agitée par le passage d’un reptile.

Les deux chasseurs causaient à voix basse ; mais, chose étrange pour des hommes aussi habitués à la vie des forêts, leur campement de nuit au lieu d’être, selon les règles invariables de la prairie, établi sur le sommet d’un monticule, était placé, au contraire, sur le rebord d’un talus qui descendait en pente douce jusqu’à la rivière et dans la vase duquel était incrustées de nombreuses empreintes plus que suspectes, la plupart appartenant à la famille des grands carnassiers.

Malgré le froid assez vif de la nuit et l’abondante rosée glacée qui les traversait, les chasseurs n’avaient pas allumé de feu ; pourtant ils auraient évidemment éprouvé un grand bien-être à réchauffer leurs membres à la flamme ardente d’un brasier ; le nègre surtout, vêtu plus que légèrement d’un caleçon qui laissait ses jambes à découvert et d’un lambeau de zarapé percé de trous innombrables, grelottait de tout son cœur.

Tranquille, vêtu plus chaudement du costume des campesinos mexicains, ne semblait nullement s’apercevoir du froid ; son rifle entre les jambes, sondant parfois les ténèbres de son regard infaillible ou prêtant l’oreille à quelque bruit perceptible pour lui seul, il parlait au nègre sans daigner remarquer ni ses grimaces ni ses claquements de dents.

— Ainsi, dit-il, vous n’avez pas vu la chica (petite) aujourd’hui, Quoniam.

— Non, non, je ne l’ai pas vue depuis deux jours, répondit Quoniam.

Le Canadien soupira.

— J’aurais dû y aller, reprit-il cette enfant est bien isolée là-bas, surtout maintenant que la guerre a déchaîné de ce côté tous les gens sans aveu et tous les rôdeurs de frontières.

— Bah ! Carmela a bec et ongles, elle ne sera pas gênée pour se défendre si on l’insulte.

— Sacredieu ! s’écria le Canadien en serrant sa carabine, si un de ces malvados osait lui dire plus haut que son nom…

— Ne vous tourmentez donc pas ainsi, Tranquille ; vous savez bien que si quelqu’un s’avisait de l’insulter, elle ne manquerait pas de défenseurs, la querida Niña ; d’ailleurs Lanzi ne la quitte pas d’un instant et vous savez qu’il est fidèle.

— Oui, murmura le chasseur, mais Lanzi n’est qu’un homme après tout.

— Vous êtes désespérant avec les idées que vous vous mettez sans raison dans la tête.

— J’aime cette enfant, Quoniam.

— Pardieu, moi aussi je l’aime, la belle malice ! Tenez, si vous voulez, dès que nous aurons tiré le jaguar nous irons au Potrero, cela vous va-t-il ?

— Il y a loin d’ici.

— Bah ! trois heures de marche tout au plus. Dites donc, Tranquille savez-vous qu’il fait froid, je suis en train de geler littéralement ; maudit animal ! dites-moi ce qu’il fait en ce moment ? Il s’amuse à flâner de côté et d’autre au lieu de venir ici tout droit.

— Pour se faire tuer, n’est-ce pas ? dit Tranquille avec un sourire. Dam ! peut-être se doute-t-il de ce que nous lui ménageons.

— C’est possible, ces diables d’animaux sont si rusés. Tenez, voilà le poulain qui frissonne, il a senti certainement quelque chose.

Le Canadien tourna légèrement la tête.

— Non, pas encore, dit-il.

— Nous en avons pour toute la nuit, murmura le nègre avec un geste de mauvaise humeur.

— Vous serez donc toujours le même, Quoniam, impatient et entêté ! Quoi que je vous dise vous vous obstinez à ne pas me comprendre ; combien de fois vous ai-je répété que le jaguar est un des animaux les plus rusés qui existent ! Bien que nous nous soyons placés sous le vent, il est évident pour moi qu’il nous a éventés. Il rôde sournoisement autour de nous, craignant de trop se rapprocher de notre poste ; comme vous le dites, il flâne çà et là sans but apparent.

— Hum ! croyez-vous qu’il en ait encore pour longtemps à faire ce manége ?

— Non, parce qu’il doit commencer à avoir soif ; chez lui en ce moment, trois sentiments se disputent, la faim, la soif et la peur ; la peur sera la plus faible, soyez-en certain, ce n’est qu’une question de temps.

— Je m’en aperçois ; voilà depuis près de quatre heures que nous faisons ainsi le pied de grue.

— Patience, le plus fort est fait, nous ne tarderons pas, j’en suis sûr, à avoir de ses nouvelles.

— Dieu vous entende, car je meurs de froid ; est il gros au moins ?

— Oui, ses brisées sont larges, mais je me trompe fort, où il est accouplé.

— Vous croyez ?

— Je le parierais presque ; il est impossible qu’un seul jaguar commette autant de dégâts en moins de huit jours ; il paraît, d’après ce que m’a affirmé don Hilario, que près de dix têtes de ganado ont disparu.

— Oh ! alors, s’écria Quoniam en se frottant joyeusement les mains, nous allons avoir une belle chasse, il est évident qu’il y a une portée.

— C’est ce que j’ai supposé, il faut qu’ils aient des petits pour s’approcher autant des haciendas.

En ce moment un rauque mugissement, ressemblant un peu au miaulement traînard du chat, troubla le silence profond du désert.

— Voilà son premier cri d’appel, dit Quoniam.

— Il est encore loin.

— Oh ! il ne tardera pas à se rapprocher.

— Pas encore, ce n’est pas à nous qu’il en veut en ce moment.

— Hum ! et à qui donc ?

— Écoutez.

Un cri semblable au premier, mais venant d’un côté opposé, résonna en ce moment à une légère distance.

— Quand je vous disais, reprit paisiblement le Canadien, qu’il était accouplé.

— Je n’en doutais pas. Si vous ne connaissiez pas les habitudes des tigres, qui donc les saurait ?

Le pauvre poulain s’était relevé ; il tremblait de tous ses membres ; à demi-mort de frayeur, la tête cachée entre ses jambes de devant, il se tenait raide sur ses pieds en poussant de petits cris plaintifs.

— Hum ! dit Qnoniam. Pauvre innocente bête, elle comprend qu’elle est perdue.

— J’espère que non.

— Le jaguar l’étranglera.

— Oui, si nous ne le tuons pas auparavant.

— Pardi ! fit le nègre, je vous avoue que je serais charmé que ce malheureux poulain échappât.

— Il échappera, dit le chasseur, je l’ai choisi pour Carmela.

— Bah ! alors pourquoi l’avez-vous amené ici ?

— Pour l’habituer au tigre.

— Tiens, c’est une idée, cela ; alors, je ne m’occupe plus de ce côté ?

— Non, ne songez qu’au jaguar qui viendra à votre droite, moi, je me charge de l’autre.

— C’est entendu.

Deux autres rugissements plus puissants éclatèrent presque en même temps.

— Il a soif, observa Tranquille ; sa colère s’éveille, il commence à se rapprocher.

— Bon ! faut-il nous préparer ?

— Attendez encore, nos ennemis hésitent ; ils ne sont pas encore arrivés au paroxysme de rage qui leur fait oublier toute prudence.

Le nègre qui s’était levé se rassit philosophiquement.

Quelques minutes se passèrent ainsi. Par instants un souffle de vent nocturne, chargé de rumeurs incertaines, passait en tourbillonnant au-dessus des chasseurs et se perdait au loin comme un soupir.

Ils étaient calmes et immobiles, les yeux fixés dans l’espace, l’oreille ouverte aux bruits mytérieux du désert, le doigt sur la détente du rifle, prêts à faire face au premier signal à l’ennemi invisible encore, mais dont ils devinaient instinctivement l’approche et l’attaque imminentes.

Tout à coup le Canadien tressaillit et se pencha vivement vers le sol.

— Oh ! s’écria-t-il en se redressant avec un geste d’anxiété terrible, que se passe-t-il donc dans la forêt ?

Les rugissements du tigre éclatèrent comme un coup de tonnerre.

Un cri horrible y répondit et le galop saccadé d’un cheval se fit entendre, se rapprochant avec une vitesse vertigieuse.

— Alerte ! alerte ! s’écria Tranquille, quelqu’un est en danger de mort, le tigre est sur sa piste.

Les deux chasseurs s’élancèrent intrépidement dans la direction des rugissements.

La forêt semblait tressaillir tout entière, des bruits sans nom sortaient des antres ignorés ressemblant parfois à des rires moqueurs, parfois à des cris d’angoisse.

Les rauques miaulements des jaguars résonnaient sans interruption. Le galop des chevaux que les chasseurs avaient entendu primitivement semblait être devenu multiple et partir de points opposés.

Les chasseurs haletants couraient toujours en ligne droite, franchissant ravins et fondrières avec une rapidité vertigieuse ; la terreur qu’ils éprouvaient pour les inconnus qu’ils voulaient secourir leur donnait des ailes.

Soudain un cri d’angoisse, plus strident, plus désespéré que le premier, se fit entendre à peu de distance.

— Oh ! s’écria Tranquille, en proie à une espèce de vertige, c’est elle ! c’est Carmela !

Et bondissant comme une bête fauve, il s’élança en avant suivi de Quoniam qui pendant cette course affolée ne l’avait pas quitté d’une ligne.

Tout à coup un silence de mort se fit dans le désert, tout bruit, toute rumeur avait cessé comme par enchantement, on n’entendait que la respiration haletante des chasseurs qui couraient toujours.

Un rauquement de fureur poussé par les tigres s’éleva, un craquement de branches agita un fourré voisin, et une masse énorme bondissant du haut d’un arbre passa au-dessus de la tête du Canadien et disparut ; au même instant un éclair déchira les ténèbres et un coup de feu retentit, auquel répondit presque aussitôt un rugissement d’agonie et un cri d’épouvante.

— Courage, Niña ! courage ! s’écria une voix mâle et accentuée à peu de distance, vous êtes sauvée !

Les chasseurs hâtèrent encore, par un suprême effort d’énergie, la rapidité, déjà presque incroyable, de leur course, et ils débouchèrent enfin sur le théâtre de la lutte.

Un spectacle étrange et terrible s’offrit alors à leurs regards épouvantés.

Dans une clairière assez étroite, une femme évanouie était étendue à terre auprès d’un cheval éventré qui se débattait dans les dernières convulsions de l’agonie.

Cette femme était immobile, elle paraissait morte.

Deux jeunes tigres accroupis comme des chats fixaient sur elle leurs yeux ardents et se préparaient à l’assaillir ; à quelques pas de là un tigre blessé se roulait sur le sol en râlant avec fureur, et cherchait à bondir contre un homme qui, un genou en terre, le bras gauche en avant enveloppé des plis nombreux d’un zarapé et la main droite armée d’un large machette attendait résolument son attaque.

Derrière cet homme, un cheval, le cou allongé, les naseaux fumants, les oreilles couchées en arrière, frisonnait de terreur sur ses quatre pieds fortement arc-boutés ; un second tigre, pelotonné sur la maîtresse branche d’un mélèze, fixait des regards ardents sur le cavalier démonté, en battant l’air de sa queue puissante et en poussant de sourds miaulements.

Ce que nous avons mis tant de temps à décrire, les chasseurs le virent d’un coup d’œil ; rapides comme l’éclair, les hardis aventuriers, d’un geste d’une simplicité sublime, se distribuèrent leurs rôles.

Tandis que Quoniam s’élançait sur les deux jeunes tigres, et les saisissant par le cou leur brisait le crâne sur un rocher, Tranquille épaulait son rifle et foudroyait la tigresse juste au moment où elle s’élançait sur le cavalier, puis se retournant avec une vivacité extrême, d’un coup de crosse il tuait raide le second tigre et le renversait à ses pieds.

— Ah ! fit le chasseur avec un sentiment d’orgueil en posant son rifle à terre, et s’essuyant le front inondé d’une sueur froide.

— Elle vit, s’écria Quoniam, qui comprit combien d’angoisses renfermait l’exclamation de son ami ; l’épouvante seule l’a fait s’évanouir, mais elle est sauve.

Le chasseur ôta lentement son bonnet, et levant les yeux au ciel :

— Merci, mon Dieu, murmura-t-il avec un accent de gratitude impossible à rendre.

Cependant le cavalier, si miraculeusement sauvé par Tranquille, s’était avancé vers lui.

— À charge de revanche, lui dit-il en lui tendant la main.

— C’est moi qui suis votre débiteur, répondit franchement le chasseur ; sans votre sublime dévouement je serais arrivé trop tard.

— Je n’ai rien fait de plus que ce que tout autre eût fait à ma place.

— Peut-être. Votre nom, frère ?

— Le Cœur-Loyal[1]. Le vôtre ?

— Tranquille. C’est entre nous à la vie et à la mort.

— J’accepte, frère. Maintenant, songeons à cette pauvre jeune fille.

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main, et s’approchèrent de Carmela à laquelle Quoniam prodiguait tous les soins imaginables sans parvenir à la sortir du profond évanouissement dans lequel elle était plongée.

Pendant que Tranquille et le Cœur-Loyal remplaçaient Quoniam auprès de la jeune fille, celui-ci se hâtait de rassembler des branches sèches et d’allumer du feu.

Cependant, au bout de quelques minutes, Carmela entr’ouvrit les yeux et bientôt elle se trouva assez bien pour expliquer les causes de sa présence dans cette forêt, au lieu d’être tranquillement endormie dans la venta del Potrero.

Ce récit qui, à cause de la faiblesse de la jeune fille et des émotions poignantes qu’elle avait éprouvées, lui demanda plusieurs heures pour le compléter, nous le ferons en quelques mots au lecteur dans le chapitre suivant.



  1. Voir les Trappeurs de l’Arkansas, 1 vol. in-12. Dentu, éditeur.