Les Rôdeurs de frontières/Chapitre 20

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Fayard (p. 236-247).


XX

CONFIDENCES.


Tranquille avait attentivement écouté le récit de la jeune fille, la tête basse et les sourcils froncés ; lorsqu’elle se tut, il la regarda un instant d’un air interrogateur.

— Est-ce tout ? lui demanda-t-il.

— Tout, lui répondit-t-elle timidement.

— Et Lanzi, mon pauvre Lanzi, n’en avez-vous donc pas eu de nouvelles ?

— Aucune. Nous avons entendu deux coups de feu, le galop furieux de plusieurs chevaux, le cri de guerre des Apaches, puis tout est retombé dans le silence.

— Que sera-t-il devenu ? murmura tristement le tigrero.

— Il est résolu, il me paraît connaître la vie du désert, murmura le Cœur-Loyal.

— Oui, reprit Tranquille ; mais il est seul.

— C’est vrai, fit le chasseur ; seul contre cinquante, peut-être.

— Oh ! s’écria le Canadien, je donnerais dix ans de ma vie pour avoir de ses nouvelles.

— Caraï ! compadre ! s’écria une voix joyeuse, je vous en apporte, moi, de toutes fraîches, et je ne vous demande rien pour cela.

Les assistants tressaillirent malgré eux au son de cette voix, et se retournèrent vivement du côté où elle se faisait entendre.

Les branches s’écartèrent et un homme parut.

Cet homme était Lanzi.

Le métis paraissait aussi calme et aussi reposé que si rien d’extraordinaire ne lui fût arrivé, seulement son visage d’habitude froid et même renfrogné avait une expression de joie narquoise inexprimable, ses yeux pétillaient et un sourire railleur se jouait sur ses lèvres.

— Pardieu ! notre ami, fit Tranquille en lui tendant la main, vous êtes mille fois le bienvenu, notre inquiétude était grande à votre sujet.

— Je vous remercie, compère, mais heureusement pour moi le danger n’était pas aussi imminent qu’on aurait pu le supposer, et je suis parvenu assez facilement à me dépétrer de ces démons d’Apaches.

— Tant mieux, peu importe de quelle façon vous êtes parvenu à vous échapper : vous voilà sain et sauf, tout est pour le mieux ; maintenant que nous sommes réunis ils peuvent venir si le cœur leur en dit, ils trouveront à qui parler.

— Ils n’auront garde ; d’ailleurs, ils ont autre chose à faire en ce moment.

— Vous le croyez ?

— J’en suis sûr : ils ont aperçu un campement de soldats mexicains qui escortent une conducta de plata, et ils cherchent naturellement à s’en emparer, c’est même en partie à cette circonstance toute fortuite que je dois mon salut.

— Ma foi ! tant pis pour les Mexicains, dit insoucieusement le Canadien, chacun pour soi ; qu’ils s’arrangent comme ils l’entendront, leurs affaires ne nous intéressent point.

— C’est aussi mon avis.

— Nous avons encore trois heures de nuit, profitons-en pour nous reposer afin d’être prêts à partir pour l’hacienda au lever du soleil.

— Le conseil est bon, il faut le suivre dit Lanzi, qui s’étendit immédiatement les pieds au feu, s’entortilla dans son zarapé et ferma les yeux.

Le Cœur-Loyal, qui sans doute partageait son opinion, suivit son exemple.

Quant à Quoniam, après avoir consciencieusement écorché les tigres et leurs petits, il s’était allongé devant le feu, et depuis deux heures déjà il dormait à poings fermés avec cette indifférence insouciante qui caractérise la race noire.

Tranquille se tourna alors vers Carmela. La jeune fille était assise à quelques pas de lui ; elle regardait le feu d’un air pensif, des larmes roulaient dans ses yeux.

— Eh bien ! fillette, lui dit doucement le Canadien, que fais-tu donc là ? Tu dois être brisée de fatigue, pourquoi ne pas essayer de te reposer quelques instants ?

— À quoi bon ? murmura-t-elle tristement.

— Comment, à quoi bon ? reprit vivement le tigrero que l’accent de la jeune fille fit tressaillir, mais à reprendre des forces.

— Laissez-moi veiller, mon père, je ne pourrais dormir, quelque fatigue que j’éprouve : le sommeil fuirait mes paupières.

Le Canadien l’examina un instant avec la plus grande atttention.

— Qu’est-ce que cela signifie ? dit-il en hochant la tête d’un air préoccupé.

— Mais rien, mon père, répondit-elle en essayant de sourire.

— Fillette, fillette, murmura-t-il, tout cela n’est pas clair ; je ne suis qu’un pauvre chasseur, bien ignorant des choses du monde, mon esprit est bien simple ; mais je t’aime, enfant, et mon cœur me dit que tu souffres.

— Moi ! s’écria-t-elle avec un geste de dénégation, mais tout à coup elle fondit en larmes, et se laissant aller sur la loyale poitrine du chasseur, elle cacha sa tête dans son sein et murmura d’une voix étouffée : Oh ! père ! père ! je suis bien malheureuse !

Tranquille, à cette exclamation arrachée par la force de la douleur, se redressa comme si un serpent l’avait piqué, son œil étincela, il couvrit la jeune fille d’un regard plein d’amour paternel, et l’obligeant avec une douce contrainte à le regarder en face :

— Malheureuse ! toi, Carmela ? s’écria-t-il avec anxiété, que s’est-il donc passé, mon Dieu !

Par un effort suprême, la jeune fille parvint à se calmer, ses traits reprirent leur mansuétude ordinaire, elle essuya ses larmes et souriant au chasseur qui la considérait avec inquiétude :

— Pardonnez-moi mon père, lui dit-elle d’une voix câline, je suis folle.

— Non ! non ! répondit-il en secouant deux ou trois fois la tête, tu n’es pas folle, mon enfant, seulement tu me caches quelque chose.

— Mon père ! fit-elle en rougissant et en baissant les yeux d’un air confus.

— Sois franche avec moi, fillette, ne suis-je pas ton meilleur ami ?

— C’est vrai, balbutia-t-elle.

— Ai-je jamais refusé de satisfaire le moindre de tes caprices ?

— Oh ! jamais !

— M’as-tu quelquefois trouvé sévère pour toi ?

— Oh ! non !

— Et bien ! alors pourquoi ne pas m’avouer franchement ce qui te tourmente ?

— C’est que…, murmura-t-elle avec hésitation.

— Quoi ? fit-il d’une voix insinuante.

— Je n’ose pas.

— C’est donc bien difficile à dire.

— Oui.

— Bah ! va toujours, fillette ; où trouveras-tu un confesseur aussi indulgent que moi ?

— Nulle part, je le sais.

— Parle donc alors.

— C’est que je crains de vous fâcher.

— Tu me fâcheras bien davantage en t’obstinant à garder le silence.

— Mais…

— Écoute, Carmela, toi-même, en nous racontant, il y a un instant, ce qui s’est passé aujourd’hui à la venta, tu as avoué que tu voulais venir me trouver n’importe où je serais, et cela cette nuit même ; est-ce vrai ?

— Oui, mon père.

— Eh bien ! me voilà, j’écoute ; d’ailleurs, si ce que tu as à me dire est aussi important que tu me l’as laissé supposer, je crois que tu feras bien de te hâter.

La jeune fille tressaillit, elle jeta un regard vers le ciel dont l’ombre commençait à fondre les teintes sombres en bandes blanchâtres ; toute hésitation disparut de son visage.

— Vous avez raison, père, dit-elle d’une voix ferme, j’ai à vous entretenir d’une affaire de la plus grande importance, j’ai peut-être trop tardé à le faire, car il s’agit de vie et de mort.

— Tu m’effraies.

— Écoutez-moi.

— Parle, enfant, parle sans crainte, et compte sur mon amour pour toi.

— J’y compte, mon bon père, aussi vous saurez tout.

— Bien.

Doña Carmela sembla se recueillir un instant, puis laissant sa main mignonne tomber dans la rude et large main de son père, tandis que ses longs cils soyeux s’abaissaient timidement pour servir de voile à son regard, elle commença d’une voix faible d’abord, mais qui bientôt se rassura et devint ferme et distincte.

— Lanzi vous a dit que la rencontre d’une conducta de plata campée à peu de distance de l’endroit où nous nous trouvons, l’avait aidé à échapper à la poursuite des païens. Mon père, cette conducta a passé la nuit dernière à la venta, le capitaine qui commande l’escorte est un des officiers les plus distingués de l’armée mexicaine ; déjà plusieurs fois vous avez entendu parler de lui avec éloge, je crois même que vous le connaissez personnellement ; il se nomme don Juan Melendez de Gongora.

— Ah ! fit Tranquille.

La jeune fille s’arrêta toute palpitante.

— Continue, reprit doucement le Canadien.

Carmela lui jeta un regard de côté : le tigrero souriait, elle se décida à parler.

— Déjà, plusieurs fois, le hasard a amené à la venta le capitaine Melendez : c’est un véritable caballero, doux, poli, honnête, prévenant, dont jamais nous n’avons eu à nous plaindre, Lanzi vous le dira.

— J’en suis convaincu, mon enfant, le capitaine Melendez est bien ainsi que tu le dépeins.

— N’est-ce pas ? fit-elle vivement.

— Oui, c’est un vrai caballero, malheureusement il n’existe pas beaucoup d’officiers comme lui dans l’armée mexicaine.

— Ce matin, la conducta est partie, escortée par le capitaine ; deux ou trois individus de mauvaise mine étaient demeurés à la venta, ils virent partir les soldats avec un sourire narquois, puis ils s’attablèrent, se mirent à boire et commencèrent à vouloir me tenir des propos inconvenants et à me dire de ces paroles qu’une jeune fille honnête ne doit pas entendre, me faisant même des menaces.

— Ah ! interrompit Tranquille en fronçant les sourcils, les connais-tu, ces drôles ?

— Non, mon père, ce sont de ces rôdeurs de frontières comme il n’y en a que trop de ce côté-ci ; mais, bien que je les aie vus plusieurs fois je ne sais pas leurs noms.

— Peu importe, je les découvrirai, ne t’en inquiète pas.

— Oh ! mon père, vous auriez tort de vous tourmenter pour cela, je vous jure.

— Bon, bon, c’est mon affaire.

— Heureusement pour moi, sur ces entrefaites il arriva un cavalier dont la présence suffit pour imposer silence à ces hommes et les obliger à redevenir ce qu’ils auraient toujours dû être, c’est-à-dire polis et respectueux envers moi.

— Et sans doute, fit en riant le Canadien, ce cavalier, arrivé si à propos pour toi, était un de tes amis ?

— Une connaissance seulement, mon père, dit-elle en rougissant légèrement.

— Ah ! très-bien.

— Mais c’est un grand ami à vous, du moins je le suppose.

— Hum ! et sais-tu son nom à celui-là, mon enfant ?

— Certainement ! fit-elle vivement.

— Et quel est son nom ? si cela ne te contrarie pas trop de me le dire.

— Nullement. Il se nomme le Jaguar !

— Oh ! oh ! reprit le chasseur en fronçant les sourcils, que pouvait-il donc avoir affaire à la venta ?

— Je ne sais, mon père ; seulement, il dit quelques mots à voix basse aux hommes dont je vous ai parlé, ceux-ci quittèrent immédiatement la table, remontèrent sur leurs chevaux et s’éloignèrent au galop sans faire la moindre observation.

— C’est étrange, murmura le Canadien.

Il y eut un assez long silence ; Tranquille réfléchissait profondément ; il cherchait évidemment la solution d’un problème qui sans doute lui paraissait fort difficile à résoudre.

Enfin il releva la tête.

— N’as-tu donc que cela à me dire ? demanda-t-il à la jeune fille ; jusqu’à présent je ne vois rien de fort extraordinaire dans tout ce que tu m’as raconté.

— Attendez, fit-elle.

— Bon, ce n’est pas fini, alors ?

— Pas encore.

— Très-bien, continue.

— Bien que le Jaguar se fût entretenu à voix basse avec ces hommes, cependant, par quelques mots que j’ai entendus, sans le vouloir, je vous le jure, mon père…

— J’en suis persuadé. Par ces quelques mots tu as deviné quoi ?

— C’est-à-dire que j’ai cru comprendre.

— C’est la même chose, va toujours.

— J’ai cru comprendre, dis-je, qu’ils parlaient de la conducta.

— Et tout naturellement du capitaine Melendez, n’est-ce pas ?

— D’autant plus que je suis certaine qu’ils ont prononcé son nom.

— C’est cela. Alors tu as supposé que le Jaguar avait l’intention d’attaquer la conducta et peut-être de tuer le capitaine, hein ?

— Je ne le prétends pas, mon père balbutia la jeune fille toute décontenancée.

— Non, mais tu le crains.

— Mon Dieu ! mon père, reprit-elle avec un mouvement de contrariété, n’est-il pas naturel que je m’intéresse à un brave officier qui…

— C’est on ne peut plus naturel, mon enfant, je ne te blâmes pas ; qui plus est, je crois que tes suppositions se rapprochent beaucoup de la vérité, ainsi ne te fâche pas.

— Vous croyez, mon père ? s’écria-t-elle en joignant les mains avec terreur.

— C’est probable, répondit paisiblement le Canadien, mais rassure-toi, mon enfant, ajouta-t-il avec bonté ; quoique tu aies peut-être trop tardé à me parler, peut-être parviendrai-je à détourner le danger qui plane en ce moment sur la tête de l’homme auquel tu portes tant d’intérêt.

— Oh ! faites cela, mon père, je vous en supplie.

— Je tâcherai du moins, mon enfant, voilà tout ce que je puis te promettre quant à présent ; mais toi, que vas-tu faire ?

— Moi ?

— Oui, pendant que mes compagnons et moi nous essayerons de sauver le capitaine ?

— Je vous suivrai, mon père, si vous me le permettez.

— Soit, d’autant plus que c’est, je crois, le plus prudent ; tu as donc une grande affection pour le capitaine, que tu désires si ardemment le sauver ?

— Moi, mon père ? répondit-elle avec la plus entière franchise, pas la moindre, seulement il me semble qu’il serait affreux de laisser tuer un brave officier quand on peut le sauver.

— Alors tu hais le Jaguar, sans nul doute ?

— Pas le moins du monde, mon père : malgré son caractère exalté, il me paraît être un noble cœur, d’autant plus que vous l’estimez vous-même, ce qui pour moi est la raison la plus forte ; seulement je souffre de voir opposés l’un à l’autre deux hommes qui, j’en suis convaincue, s’ils se connaissaient, s’aimeraient bientôt, et je ne voudrais pas qu’il y eût entre eux du sang versé.

Ces paroles furent prononcées par la jeune fille avec une franchise tellement naïve, que pendant quelques instants le Canadien demeura complétement abasourdi ; la faible lueur qu’il avait cru saisir lui échappait tout à coup sans qu’il lui fût possible de s’expliquer comment elle avait disparu ; il ne comprenait plus rien à la conduite de doña Carmela, ni aux motifs qui la faisaient agir, d’autant plus qu’il n’avait aucune raison de se méfier de sa bonne foi dans tout ce qu’elle lui avait dit.

Après avoir considéré attentivement la jeune fille pendant quelques instants, il secoua deux ou trois fois la tête en homme complétement fourvoyé, et sans ajouter une parole, il se mit en devoir de réveiller ses compagnons.

Tranquille était un des plus expérimentés coureurs des bois du nord-Amérique, tous les secrets du désert lui étaient connus, mais il ignorait le premier mot de ce grand mystère qui s’appelle le cœur des femmes, mystère d’autant plus difficile à pénétrer, que les femmes elles-mêmes s’ignorent presque toujours, car elles n’agissent le plus souvent que sous l’impression du moment, sous le coup de la passion et sans arrière-pensée.

En quelques mots, le Canadien mit ses compagnons au fait de son projet ; ceux-ci, comme il s’y attendait, ne firent pas la moindre objection, mais ils se préparèrent à le suivre.

Dix minutes plus tard ils montaient à cheval, et quittaient leur campement à la suite de Lanzi qui leur servait de guide.

Au moment où ils disparaissaient sous le couvert, le hibou fit entendre son cri matinal, précurseur du lever du soleil.

— Mon Dieu ! murmura la jeune fille avec angoisse, arriverons-nous à temps ?