Les Rôdeurs de frontières/Chapitre 24

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Fayard (p. 293-305).

soin ses membres endoloris : puis lorsqu’il se fut assuré qu’il n’avait rien de cassé, il reprit avec une évidente satisfaction :

— J’en suis, Dieu merci, quitte à meilleur marché que je n’aurais osé le supposer, après la façon dont j’ai été renversé. Puis il ajouta en jetant un regard de pitié à son compagnon étendu près de lui : Ce pauvre Jim n’a pas été aussi heureux que moi, ses courses sont finies ! Quel rude coup de machete il a reçu ! Bah ! fit-il avec cette égoïste philosophie du désert, nous sommes tous mortels, chacun son tour : aujourd’hui lui, moi demain, ainsi va le monde.

Alors appuyé sur son rifle, car il éprouvait quelque difficulté à marcher, il fit quelques pas dans la clairière autant pour se dégourdir les membres que pour s’assurer par une dernière expérience qu’ils étaient en bon état.

Puis après quelques instants d’un exercice qui rétablit la circulation du sang et l’élasticité de ses articulations, complétement rassuré enfin sur lui-même, la pensée lui vint de s’assurer si parmi les corps étendus çà et là autour de lui, quelques-uns respiraient encore.

— Ce ne sont que des Indiens, murmura-t-il, mais après tout ce sont des hommes ; bien qu’ils soient presque privés de raison, l’humanité me commande de leur porter secours, d’autant plus que ma situation présente n’a rien de fort agréable, et que si je parviens à en sauver quelques-uns, leur connaissance du désert me sera d’une grande utilité en ce moment.

Cette dernière considération le décida à venir en aide à des hommes que probablement, sans cela, il aurait parfaitement abandonnés à leur sort, c’est-à-dire à la dent des bêtes fauves qui, la nuit venue, attirées par l’odeur du sang, n’auraient pas manqué d’en faire leur proie.

Seulement il est de notre devoir de rendre à l’égoïste citoyen des États-Unis la justice de constater qu’aussitôt qu’il eut pris cette détermination, il s’acquitta avec conscience et sagacité du devoir qu’il s’était imposé, tâche facile pour lui après tout, car les nombreux métiers qu’il avait faits pendant le cours de son existence accidentée, lui avait donné une expérience et une connaissance médicale qui le mettaient à même de donner aux blessés les soins que réclamait leur état.

Malheureusement la plupart des individus qu’il visita avaient reçu des blessures tellement graves que la vie avait fui depuis longtemps de leurs corps et que tous secours étaient inutiles.

— Diable ! diable ! marmottait l’Américain à chaque cadavre qu’il retournait, ces pauvres sauvages ont été tués de main de maître ! Au moins n’ont-ils pas souffert longtemps, car avec ces effroyables blessures ils ont dû rendre presque instantanément leur âme au Créateur.

Il arriva ainsi jusqu’à l’endroit où gissait le corps du Renard-Bleu ; une large estafilade s’ouvrait béante sur sa poitrine.

— Eh ! eh ! voici le digne chef, reprit-il, quelle balafre ! Voyons donc si lui aussi est mort.

Il se pencha sur le corps immobile et présenta la lame de son couteau devant la bouche de l’Indien.

— Il ne bouge pas, continua-t-il d’un air découragé, je crois que j’aurais de la peine à le tirer de là.

Cependant après quelques minutes il regarda la lame de son couteau et s’aperçut quelle était faiblement ternie.

— Allons, il n’est pas mort encore, tant que l’âme tient au corps il y a de l’espoir, essayons.

Après cet aparté, John Davis puisa de l’eau dans son chapeau, la mélangea d’un peu d’eau-de-vie et commença à laver avec soin la blessure ; ce devoir rempli, il la sonda et s’aperçut qu’elle était peu profonde, la perte abondante du sang avait selon toute probabilité amené l’évanouissement. Rassuré par cette réflexion fort juste, il pila quelques feuilles d’oregano entre deux pierres, en fit une espèce de cataplasme, l’appliqua sur la blessure et l’assujettit solidement au moyen d’une bande d’écorce ; desserrant ensuite les dents du blessé avec la lame de son couteau, il introduisit le goulot de sa gourde dans sa bouche et lui fit boire une large gorgée d’eau-de-vie.

Le succès couronna presque immédiatement les tentatives de l’Américain, car le chef poussa un profond soupir et ouvrit les yeux pour ainsi dire instantanément.

— Bravo ! s’écria John, joyeux du résultat inespéré qu’il avait obtenu. Courage, chef, vous êtes sauvé. By god ! vous pouvez vous vanter d’avoir été rappelé de loin !

Pendant plusieurs minutes, l’Indien demeura comme hébété, promenant autour de lui des regards effarés, sans avoir conscience ni de la situation dans laquelle il se trouvait, ni des objets qui l’environnaient.

John l’examinait avec soin, prêt à lui porter secours si cela devenait de nouveau nécessaire, mais il n’en fut pas besoin. Peu à peu le Peau-Rouge sembla se ranimer. Ses yeux perdirent leur expression d’égarement. Il se redressa sur son séant et passant la main droite sur son front moite de sueur :

— Le combat est donc fini ? dit-il.

— Oui, répondit John, par notre déroute complète ; jolie idée qui nous est venue là, de nous emparer de ce démon.

— Est-il donc échappé ?

— Tout ce qu’il y a de plus échappé et sans blessures encore, après avoir tué une dizaine au moins de vos guerriers et avoir fendu le crâne jusqu’aux épaules à mon pauvre camarade Jim.

— Oh ! murmura sourdement l’Indien, ce n’est pas un homme, c’est l’esprit du mal.

— Qu’il soit ce qu’il voudra, by god ! s’écria John avec énergie, j’en aurait le cœur net, car j’espère bien quelque jour me rencontrer de nouveau avec ce démon.

— Que le Wacondah préserve mon frère de cette rencontre, car ce démon le tuerait.

— Peut-être ; du reste, s’il ne l’a pas fait aujourd’hui, ce n’est pas de sa faute, mais qu’il y prenne garde ! Peut-être quelque jour nous trouverons-nous face a face, à armes égales, et alors…

— Que lui font les armes à lui ? n’avez-vous pas vu qu’elles ne peuvent rien sur lui et que son corps est invulnérable ?

— Hum ! c’est possible ; mais quant à présent laissons ce sujet pour nous occuper d’affaires qui nous touchent de beaucoup plus près. Comment vous trouvez-vous ?

— Mieux, beaucoup mieux, le remède que vous avez appliqué sur ma blessure m’a fait grand bien ; j’éprouve un indicible bien-être.

— Tant mieux ; maintenant tâchez de reposer deux ou trois heures, pendant que je veillerai sur votre sommeil, puis nous aviserons à nous sortir du mauvais pas dans lequel nous nous sommes mis.

La Peau-Rouge sourit en entendant ces paroles.

— Le Renard-Bleu n’est pas une vieille femme poltronne qu’un mal de dents ou d’oreilles rend incapable de se remuer.

— Je sais que vous êtes un brave guerrier, chef, mais la nature a des limites qu’elle ne peut dépasser, et, quels que soient votre courage et votre volonté, l’hémorragie abondante que vous a occasionnée votre blessure doit vous avoir réduit à une extrême faiblesse.

— Je vous remercie, mon frère, ces paroles sont celles d’un ami ; mais le Renard-Bleu est un sachem dans sa nation, la mort seule le doit rendre immobile. Que mon frère juge de la faiblesse du chef.

En prononçant ces paroles, l’Indien fit un effort suprême ; en se raidissant contre la douleur, avec cette énergie et ce mépris de la souffrance qui caractérisent la race rouge, il parvint à se lever, et non-seulement il se tint solidement sur ses pieds mais encore il fit plusieurs pas sans secours étranger et sans que la moindre émotion parût sur son visage.

L’Américain le considérait avec une admiration profonde ; il ne pouvait imaginer, lui qui cependant jouissait à juste titre d’une certaine réputation de bravoure, qu’il fût possible de pousser aussi loin le triomphe de la force morale sur la force physique.

L’Indien sourit avec orgueil en lisant dans les yeux de l’Américain l’étonnement que lui causait son action.

— Mon frère croit-il toujours que le Renard-Bleu soit aussi faible ? lui demanda-t-il.

— Ma foi, chef, je ne sais plus que penser ; ce que je vous vois faire me confond ; je suis prêt à vous supposer capable d’accomplir les choses les plus impossibles.

— Les chefs de ma nation sont des guerriers renommés qui se rient de la douleur, et pour lesquels la souffrance n’existe pas, fit le Peau-Rouge avec orgueil.

— Je serais assez porté à le croire, d’après votre manière d’agir.

— Mon frère est un homme ; il m’a compris. Nous visiterons ensemble les guerriers étendus sur la terre, puis nous songerons à nous.

— Quant à vos pauvres compagnons, chef, je suis contraint de vous avouer que nous n’avons plus à nous occuper d’eux, tous secours leur seraient inutiles ; ils sont morts.

— Bon ! ils sont tombés noblement en combattant ; le Wacondah les recevra dans son sein et les fera chasser avec lui dans les prairies bienheureuses.

— Ainsi soit-il.

— Maintenant, avant toute chose, terminons l’affaire que nous avions commencée ce matin, et qui a été si fortuitement interrompue.

John Davis, malgré son habitude de la vie du désert, était confondu par le sang-froid de cet homme qui, échappé à la mort par miracle, souffrant d’une affreuse blessure, et revenu en possession de ses facultés intellectuelles depuis quelques minutes à peine, semblait déjà ne plus songer à ce qui s’était passé, ne considérait les événements dont il avait failli être victime que comme des accidents fort naturels de l’existence qu’il menait, et reprenait, avec la plus grande liberté d’esprit, un entretien interrompu par un combat terrible, juste au point où il l’avait laissé. C’est que, malgré les longues fréquentations que l’Américain avait eues jusque-là avec les Peaux-Rouges, jamais il ne s’était donné la peine d’étudier sérieusement leur caractère, persuadé, comme la plupart des blancs, du reste, que ces hommes sont des êtres à peu près dénués d’intelligence, et que la vie qu’ils mènent ravale presque au niveau de la brute, tandis qu’au contraire cette vie de liberté et de périls incessants leur rend le danger tellement familier qu’ils en sont arrivés à le mépriser et à ne lui accorder qu’une importance secondaire.

— Soit, dit-il au bout d’un instant, puisque vous le désirez, chef, je m’acquitterai du message dont j’ai été chargé pour vous.

— Que mon frère prenne place à mes côtés.

L’Américain s’assit sur le sol auprès du chef, non sans une certaine appréhension à cause de l’isolement où il se trouvait sur ce champ de bataille jonché de cadavres ; mais l’Indien paraissait si calme et si tranquille que John Davis eut honte de laisser voir son inquiétude, et, affectant une insouciance fort loin de son cœur, il prit la parole.

— Je suis envoyé auprès de mon frère par un grand guerrier des Visages-Pâles.

— Je le connais ; il se nomme le Jaguar. Son bras est fort et son œil brille comme celui de l’animal dont il porte le nom.

— Bien. Le Jaguar désire enterrer la hache entre ses guerriers et ceux de mon frère, afin que la paix les réunisse, et qu’au lieu de combattre les uns contre les autres, ils poursuivent les bisons sur les mêmes territoires de chasse et se vengent de leurs ennemis communs. Quelles réponse donnerai-je au Jaguar ?

L’Indien demeura longtemps silencieux ; enfin, il releva la tête.

— Que mon frère ouvre ses oreilles, dit-il, un sachem va parler.

— J’écoute, répondit l’Américain.

Le chef reprit :

— Les paroles que souffle ma poitrine sont sincères, le Wacondah me les inspire ; les Visages-Pâles, depuis qu’ils ont été amenés par le Génie du mal dans leurs grands canots-médecines sur les terres de mes pères, ont toujours été les ennemis acharnés des hommes rouges ; envahissant leurs territoires de chasse les plus riches et les plus fertiles, les poursuivant comme des bêtes fauves partout où ils les rencontraient, brûlant leurs callis (villages) et dispersant les os des ancêtres aux quatre vents du ciel. Telle n’a-t-elle pas été constamment la conduite des Visages-Pâles ? Que mon frère réponde.

— Hum ! fit l’Américain avec un certain embarras, je ne puis nier, chef, qu’il n’y ait quelque chose de vrai dans ce que vous dites, mais cependant, tous les hommes de ma couleur n’ont pas été méchants pour les Peaux-Rouges, plusieurs ont cherché à leur faire du bien.

— Ooah ! deux et trois encore peut-être, mais cela ne fait que prouver ce que j’avance. Venons à la question que nous voulons discuter quant à présent.

— Oui, je crois que nous ferons mieux, répondit l’Américain intérieurement charmé de ne pas avoir à soutenir une discussion qu’il savait ne devoir pas être à son avantage.

— Ma nation hait les Visages-Pâles, reprit le chef, le condor ne fait pas son nid avec le mawkawis, et l’ours gris ne fraie pas avec l’antilope ; moi-même, j’ai pour les Visages-Pâles une haine instinctive. Ce matin j’aurais donc refusé péremptoirememt les propositions du Jaguar : que nous importent à nous les guerres que se font les Visages-Pâles ? lorsque les coyotes s’entre-dévorent, les daims se réjouissent ; nous sommes heureux de voir nos cruels oppresseurs s’entre-déchirer ; maintenant, bien que ma haine soit aussi vivace, je dois la renfermer au fond de mon cœur. Mon frère m’a sauvé la vie, il m’a secouru lorsque je gisais étendu sur la terre et que le Génie de la mort planait au-dessus de ma tête ; l’ingratitude est un vice blanc, la reconnaissance est une vertu rouge. À compter d’aujourd’hui la hache est enterrée entre le Jaguar et le Renard-Bleu pour cinq lunes consécutives ; pendant cinq lunes, les ennemis du Jaguar seront ceux du Renard-Bleu ; les deux chefs combattront auprès l’un de l’autre comme deux frères qui s’aiment ; dans trois soleils après celui-ci, le sachem rejoindra le chef pâle à la tête de cinq cents guerriers renommés, dont les talons sont ornés de nombreuses queues de coyotes et qui forment l’élite de la nation. Que fera le Jaguar pour le Renard-Bleu et pour ses guerriers ?

— Le Jaguar est un chef généreux ; s’il est terrible pour ses ennemis, sa main est toujours ouverte pour ses amis ; chaque guerrier apache recevra un rifle, cent charges de poudre et un couteau à scalper. Le sachem aura en sus de ces présents deux peaux de vigogne remplies d’eau de feu.

— Ooah ! s’écria le chef avec une satisfaction évidente, mon frère a bien parlé, le Jaguar est un chef généreux. Voici mon totem en signe d’alliance, ainsi que ma plume de commandement.

En parlant ainsi le chef sortit de sa gibecière ou sac à la médecine qu’il portait en bandoulière un carré de parchemin sur lequel était grossièrement dessiné le totem ou animal emblème de la tribu, le remit à l’Américain qui le cacha dans sa poitrine, puis ôtant la plume d’aigle fichée dans sa touffe de guerre, il la lui donna également.

— Je remercie mon frère le sachem, dit alors John Davis, d’avoir accédé à ma proposition, il n’aura pas à se repentir de l’avoir fait.

— Un chef a donné sa parole, mais voici que le soleil allonge l’ombre des arbres, le mawkawis fera bientôt entendre le chant du soir ; l’heure est venue de rendre aux guerriers qui sont morts les derniers devoirs et de nous séparer pour rejoindre nos amis communs.

— À pied, comme nous le sommes, cela me semble assez difficile, observa John.

L’Indien sourit.

— Les guerriers du Renard-Bleu veillent sur lui, dit-il.

En effet, à peine le chef eut-il fait entendre à deux reprises un signal particulier, qu’une cinquantaine de guerriers apaches envahirent la clairière et vinrent se ranger silencieusement autour de lui.

Les fuyards échappés au bras redoutable du Scalpenr n’avaient pas tardé à se rallier ; ils avaient rejoint le campement, et annoncé à leurs compagnons la nouvelle de leur défaite ; alors, sous les ordres d’un chef subalterne, un détachement de cavaliers avait été envoyé à la recherche du sachem. Mais ces cavaliers, voyant le Renard-Bleu en conférence avec un Visage-Pâle, étaient demeurés sous le couvert attendant patiemment qu’il lui plût de les appeler.

Le sachem ordonna d’enterrer les morts. Alors commença la cérémonie des funérailles, cérémonie que les circonstances exigeaient de brusquer.

Les corps furent lavés avec soin, enveloppés dans des robes de bisons neuves, puis on les plaça assis dans des fosses creusées pour chacun d’eux, avec leurs armes à leur côté, le mors de leur cheval et des vivres, afin qu’ils ne manquassent de rien pendant leur voyage jusqu’aux prairies bienheureuses, et qu’arrivés auprès du Wacondah ils pussent immédiatement monter à cheval et chasser.

Lorsque ces diverses cérémonies furent accomplies, les fosses furent comblées et chargées de grosses pierres pour que les bêtes fauves ne pussent pas déterrer et dévorer les cadavres.

Le soleil était sur le point de disparaître à l’horizon lorsque les Apaches eurent enfin terminé de rendre à leurs frères les derniers devoirs ; le Renard-Bleu s’approcha alors du chasseur qui était jusque-là demeuré spectateur, sinon indifférent du moins impassible, de la cérémonie.

— Mon frère va retourner auprès des guerriers de sa nation ? lui dit-il.

— Oui, répondit laconiquement l’Américain.

— Le Visage-Pâle a perdu son cheval, qu’il monte le mustang que lui offre le Renard-Bleu, avant deux heures il sera de retour parmi les siens.

John Davis accepta avec reconnaissance le cadeau qui lui était si généreusement fait, il se mit en selle, aussitôt et, après avoir pris congé des Indiens, il les quitta et s’éloigna rapidement.

De leur côté, les Apaches, sur un signe du chef, s’enfoncèrent dans la forêt, et la clairière où s’étaient passé de si terribles événements retomba dans le silence et la solitude.