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Les Regrets des filles de joie de Paris sur le sujet de leur bannissement

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Les Regrets des Filles de joye de Paris sur le subject de leur bannissement.

1630



Les Regrets des Filles de joye de Paris sur le subject de leur bannissement1.
À Paris, chez la veuve Jean de Carroy, rue des Carmes, à la Trinité.
In-8.

Tout est perdu, dame Massette2 ! Nos bons amis sont morts : tous les jours de nostre vie ne seront desormais qu’une continuelle misère. Nous avions depuis vingt-cinq ans tenu librement nos grands jours dans cette grande et bonne ville. Les François et les estrangers y estoient accourus de toutes parts pour jouir de nos caresses et embrassemens. Ce n’estoit que plaisantes festes et agremens entre nous. L’avarice, l’usure et tant d’autres vices quy ont un merveilleux credit en ce siècle, estoient bannis de nos compagnies. Que deviendras-tu, dame Massette, et tant d’autres esprits de ta sorte ? Tes inventions s’en vont estre du tout inutiles. Il ne faut plus esperer de r’abiller et vendre cinquante fois un pucelage. Les changemens de bourgeoises en demoiselles et de demoiselles en villageoises ne sont plus de saison. Les garces du puits Certain3 ne seront plus femmes de secretaires au puits de Rome4, et celles du faubourg Saint Germain ne feront plus de pelerinage à Charenton pour tenter les braguettes reformées. Que celles-là sont heureuses quy de bonne heure, ayant pris l’essor aux extremitez des fauxbourgs, s’estoient accoustumées aux aspretés du soleil et à se retirer dans les masures et cavernes5 en temps froid et pluvieux ! Elles n’auront pas à combattre les rigueurs auxquelles elles se sont endurcies. Tant de faces plastrées auront bien plus à souffrir. Quelle peine à tant de visages nourris à l’ombre, à tant de corps qui ne cheminoient que sur les fesses ! Encore si la verole et ses avant-coureurs n’avoient point miné nostre vigueur, si nos forces estoient entières, il y auroit esperance de faire quelque visage en attendant le changement que la vicissitude des choses humaines peut faire esperer ! Mais tout manque au besoin. L’absence de la cour6 a fait cesser le trafic ordinaire. Il a cependant fallu vendre et engager jusques à la chemise : quelle pitié ! Ô nos chères compagnes ! que vous avez esté bien conseillées à ce printemps dernier de faire le voyage de Touraine7 ! Vous avez rencontré vos bons amis dans ce beau jardin de la France, et nous, au contraire, sommes demeurées en butte au malheur et à l’infortune. Quelqu’un de nos entremetteurs, disnant avant-hyer avec la Samaritaine8, feit rencontre d’un vieux routier quy l’assura sur son honneur que, si nous pouvions nous rendre, sur nos poulains ou autrement, en cinq ou six bonnes villes de ce royaume, nous pourrions encore, en travaillant (comme il est raisonnable), remettre nostre train. Un autre nous conseille de nous deguiser, les unes en nourrices, les autres en servantes, chacune selon l’invention de son esprit, et en cette sorte il promet de nous faire trouver divers partis, mesme des mariages heureux, selon la rencontre. Divers advis nous sont donnés de toutes parts, mais nous avons ce malheur qu’ayant sceu tant de resolutions aux occasions amoureuses, nous ne pouvons en prendre aucune sur ce subject de nos misères. Rappelle un peu tes merveilleuses subtilitez, dame Massette, et pense si tu n’as point autant d’inventions pour nous sauver comme ta malice en a formé pour nous perdre. Du moins, si nous sommes à nostre dernier maistre et que toute esperance nous soit ostée, que nous ayons ce contentement d’avoir pour compagnes tant d’autres de nostre cabale quy ne sont que par le nom de maistresses et de garces ; nous ne differons que du plus et du moins, quy ne change point la chose, car la garce particulière est aussy bien garce que la publique : il n’y a que la rencontre d’une bonne bource quy empesche l’une de faire comme l’autre, et encore tel pense bien en avoir seul la jouissance quy se trompe : une beste quy a deux trous sous la queue est de difficile garde. Nos academies sont autant frequentées de ces bonnes dames-là que des autres ; il est bien ignorant des pratiques amoureuses dans Paris, quy pense posseder seul une maîtresse qu’il a. Elles leur en font bien accroire : tel pense estre père quy n’en a que le nom et la despence ; au reste un mauvais garçon parisien disoit ce jourd’huy à sa mère :

J’entends depuis quelques matins
Qu’on chasse toutes les putains9 ;
Mesme on tient que les maquerelles
Sont de ce nombre : en bonne foy,
Ma mère, je suis en esmoy
Quy lavera nos escuelles.




1. Cette pièce est de la fin de l’année 1620, comme nous le prouverons dans les notes.

2. C’est encore la Massette de la 13e satire de Régnier :

La fameuse Macette, à la cour si connue,
Qui s’est aux lieux d’honneur en credit maintenue…

3. V. une note de notre édition du Roman bourgeois, p. 222–223, sur la situation de ce puits banal au mont Saint-Hilaire.

4. Il étoit très loin du Puits-Certain, à l’extrémité de la rue Frépillon. On en retrouve un souvenir dans le nom du cul-de-sac de Rome, qui dépend de la même rue. Une vieille enseigne placée près de la rue des Gravilliers représente encore ce puits de Rome.

5. Les carrières servoient, en effet, de refuges aux filles, alors nombreuses dans le faubourg Montmartre, et surtout dans le faubourg Saint-Jacques. Le nom argotique de pierreuses leur en étoit venu. Dès le XVIe siècle, les mauvais garçons s’étoient donné les mêmes repaires. V. notre brochure les Lanternes, etc., page 17.

6. Le roi étoit parti en mars 1620 pour aller jusqu’à Tours au devant de sa mère, avec laquelle on le réconcilioit.

7. Lors de ce séjour du roi dans la capitale de la Touraine, il avoit paru un pasquil dans lequel Paris, abandonné de la cour, recevoit les condoléances de la ville favorisée. (Lettre de la ville de Tours à celle de Paris, Recueil A–Z, E, p. 130.)

8. Les filles de joie affluoient le soir autour de la Samaritaine du Pont-Neuf, comme on peut le voir dans le Tracas de Paris de Fr. Colletet. Dans une chanson qui se fit à propos de l’un des embarquements, si fréquents au XVIIe siècle, des filles de joie pour l’Amérique, on ne manque pas de leur faire adresser de tristes adieux à ce rendez-vous de leurs plaisirs :

Adieu, Pont-Neuf, Samaritaine,
Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,
Où nous coulions des jours si beaux.

(Bussy-Rabutin, Amours des Dames illustres de notre siècle, Cologne, 1681, in-12, p. 374.)

9. C’est de cette chasse donnée aux filles de joie que veut sans doute parler Saint-Amant, quand il dit, dans le Poète crotté :

Adieu, maquerelles et garces ;
Je vous prévois bien d’autres farces
(Poëtes sont vaticinateurs) :
Dans peu, vous et vos protecteurs,
Serez hors de France bannies,
Pour aller planter colonies
En quelque Canada lointain.
Le temps est près et tout certain :
Ce n’est pas un conte pour rire.