Les Reposoirs de la procession (1893)/Tome I/Moulins

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Édition du Mercure de France (Tome premierp. 111-116).


MOULINS


À Gustave Geffroy.


Je viens du vert village où les moulins ont l’air de grands oiseaux de pierre aux longues ailes blanches.
L’âme noire du Prieur Blanc.



La colline est pleine de géantes Folles à la file dont les caboches virevirent.

Ces méninges extravagantes sur ces corps roides ainsi que des menhirs me firent songer à ces vieillardes qui pétrissent leur boule de mémoire entre leurs pouces devant les seuils enjolivés d’enfants, puis bizarrement j’imaginai des orgues de Barbarie jouant devant des sourds.

— Que je vous plains, pensai-je, géantes Folles à la file dont les caboches virevirent !

Cela tournait toujours quoique sans avancer, telles des roues au moyeu englué dans une ornière de brise.

Désireux de placer ma commisération, je m’approche et dis :

— Que je vous plains, géantes Folles à la file dont les caboches virevirent !

Cela tournait encore, comme les soleils éteints d’un vieux feu d’artifice, sans répondre.

Alors, visant les oreilles dures, j’y criai :

— Que je vous plains, géantes Folles à la file dont les caboches virevirent !

Cette fois, ensemble elles chantèrent :

— Hommes, ces Vierges Folles sont des Vierges Sages dont le pèlerinage qui demeure engendre le salut des pèlerins qui passent et qui sont les vrais Fous : la sagesse consistant à réaliser le pain dont rêve l’oisive folie. Galériennes asservies de votre rire en promenade, nous stagnons là depuis des temps et pour des temps encore ; mais que nous soyons de grosses oies sur le foie grandi desquelles vous comptiez ou bien des pélicans s’éventrant pour vos repas, gardez-vous de narguer ces maternités obligatoires ou charitables, ô vous qui cesseriez de vivre si nous commencions à mourir ! enfin apprenez qu’ici-bas l’on voit tourner seule notre collerette et non point notre tête, car nous sommes les Décapitées dont la tête mûrit là-haut sur les épaules de Dieu.

Mes pieds ayant repris le rosaire des sentiers fleuris, je me demandais :

— Les moulins ont-ils une âme de poète, ou les poètes une âme de moulin ?