Les Riches depuis sept cent ans/05

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Les Riches depuis sept cent ans
Revue des Deux Mondes5e période, tome 37 (p. 117-148).
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Les riches depuis sept cents ans


HONORAIRES DES PROFESSIONS LIBÉRALES MÉDECINS ET CHIRURGIENS


Suivant les temps, suivant les nations, telles ou telles besognes, telles ou telles fonctions sont, à raison ou à tort, honorées ou dédaignées. Le barreau, dans la république romaine, avait un prestige dont il était dépourvu dans la monarchie française. Les charges militaires furent en Chine, jusqu’à ces dernières années, les moins prisées de toutes. Le service personnel des grands était le plus noble au moyen âge ; il a cessé de l’être dans les temps modernes. Les postes officiels, dans certains Etats de l’Amérique… et même de l’Europe, n’ont plus rien du lustre qu’ils ont conservé dans d’autres. Pourtant, les employés des haras ou des eaux et forêts ont plus de relief encore que les vétérinaires ou les marchands de bois.

Voici deux siècles, il n’était pas, chez nous, d’avocat qui n’ambitionnât la condition de juge ; aujourd’hui, il n’est pas de magistrat qui aille de pair avec les avocats illustres. Ces jugemens, bons ou mauvais, ont tous leurs causes profondes ; justes ou injustes, il n’importe. Mais il arrive que la richesse, dans un État gouverné par l’opinion, perd beaucoup de son importance sociale, lorsque l’opinion donne au mérite personnel le pas sur les situations qui s’obtiennent par l’argent ou même par le vote.

Lorsqu’il s’agit toutefois d’apprécier en argent ces valeurs intellectuelles, artistiques ou scientifiques, l’argent reprend ses droits souverains, et les paie, non suivant l’estime qu’il en fait, mais suivant le besoin qu’il en a ou la jouissance qu’il en espère. Or, les raisons qui font que l’on paie ne sont pas toujours les raisons pour lesquelles on estime. Ainsi les professions libérales, qui toutes ont profité de l’évolution des idées, n’ont pas profité toutes de l’évolution des prix. Et, dans les catégories qui en ont bénéficié le plus, l’inégalité a plutôt crû que diminué. Il s’est opéré un déclassement des diverses sortes d’« aristocraties » d’argent, de pouvoir, de naissance et de talent ; mais, dans le classement intérieur de chaque groupe il ne s’est opéré aucun nivellement, pas plus sur le terrain des honoraires libéraux que, sur celui des traitemens privés ou sur celui de la richesse acquise. Au contraire, il s’y est créé des privilèges, des situations plus favorisées, plus hautes et, par rapport à l’ensemble de chaque corporation, plus exceptionnelles, qu’il n’y en avait jamais eu naguère. Il y a par conséquent aujourd’hui plus d’inégalité qu’autrefois, dans le sein de chaque profession, entre ceux qui gagnent 200 000, 400 000, 600 000 francs par an et ceux qui gagnent seulement de quoi vivre. Cette « élite » n’est d’ailleurs une élite qu’au point de vue du salaire, et ce salaire est « juste, » puisqu’il est librement consenti.


I

Ces situations enviées, qui résultent de l’offre et de la demande, ont été créées au profit de leurs favoris, les unes, — — celles des médecins et des peintres, — par l’aristocratie des nouveaux riches ; les autres, — celles des auteurs dramatiques et des acteurs, — par l’aisance nouvelle de la démocratie.

Il n’y a d’ailleurs pas d’explication à donner de ce que les grands avocats soient mieux rétribués que les grands écrivains ; pas plus qu’il n’en pourrait être donné de ce qu’un kilo d’acier coûte aujourd’hui moins cher qu’un kilo de bœuf, tandis que c’était exactement le contraire au XVe siècle. Les prix aussi ont leurs raisons… que la raison n’a point à connaître. Il ne s’ensuit pas de ce que les premiers chirurgiens se fassent présentement 600 000 francs par an, tandis que les premiers médecins ne se font pas plus de 200000, que la chirurgie soit supérieure à la médecine ; ni de ce qu’un ténor peut gagner 400 000 francs, tandis qu’un comédien n’en gagnera pas plus de moitié, que l’opéra l’emporte à ce point sur le drame ; ni enfin, de ce que le peintre de portraits en vogue réalise des recettes annuelles de 300 000 francs, tandis que le peintre d’histoire le plus réputé reste bien en deçà d’un pareil chiffre, il n’y a pas à conclure que l’« histoire » soit au-dessous du « genre » ou du « portrait. »

Mais seulement cette remarque peut être faite : que les vulgaires lois économiques gouvernent brutalement ce domaine des honoraires et que, malgré les changemens du régime politique, les faveurs pécuniaires des citoyens se trouvent n’être pas distribuées avec plus de discernement véritable que celles des rois.

Nos bourgeois contemporains sont toutefois plus généreux, parce qu’ils sont plus riches, que n’étaient les grands personnages de jadis : et leur clientèle est moins oppressive parce qu’elle est plus divisée. Le médecin, l’artiste du moyen âge devait, pour bien vivre, vivre à la solde d’un patron puissant ; client unique qui devenait un maître. Les « physiciens » des princes touchaient un traitement annuel, qui variait de 2 250 francs pour le médecin du comte de Savoie (1401), jusqu’à 22 000 francs pour le chirurgien de Charles le Sage. Ce dernier chiffre est très exceptionnel ; de même ceux de 19 500 francs attribués au premier médecin de la reine Anne de Bretagne (1498), et de 14 600 francs accordés au médecin d’un infant d’Aragon (1380) [1].

Pratiquement, les appointemens allaient de 4 000 à 8 000 francs. Le premier « maître en médecine et physicien » du duc de Bourgogne avait 7 000 francs, le second 5700 francs. Celui du duc de Berry 6 000 (1397) ; celui de la reine Isabeau de Bavière 5 800. Le médecin ordinaire et le chirurgien de l’archiduc-roi d’Espagne (1501) ont pareillement 6 700 francs. Plus économes, le duc d’Orléans ne payait que 4 560 francs en 1445, et son aïeul, en 1360, que 1 630 francs. Le comte de Nevers donnait 2 400 francs, et des seigneurs moins notables, 1 000 à 1 500 francs seulement ; le médecin de l’évêque de Troyes touche 860 francs par an (1342).

Parfois, il est vrai, ces docteurs sont payés en rentes d’Eglise : Jean Lavantage, le premier médecin du duc Philippe le Bon, en 1435, est prévôt du chapitre de Saint-Pierre, à Lille ; après lui, ce bénéfice, médical par destination, semble-t-il, fut donné au premier médecin de la duchesse de Bourgogne. D’ailleurs, la profession de la médecine et celle de la théologie ne s’excluaient pas ; on pouvait exercer l’une et l’autre, en un temps où le médecin était forcément clerc et célibataire.

Lorsqu’il n’était pas clerc, il était juif. Dans le Midi, au moyen âge, il appartenait plutôt à la synagogue qu’à l’église. Le roi René avait toujours près de sa personne des docteurs Israélites, dont les coreligionnaires avaient élu domicile en Provence. Ils étaient riches, haïs d’ailleurs du menu peuple qui les maltraitait volontiers aux occasions, et influens auprès des autorités. Comme ils savaient se défendre, « grâce à l’or, l’encens et la myrrhe qu’ils avaient en mains, » dit un pamphlet du XVe siècle à Sisteron, ils passaient pour insolens aux yeux de leurs adversaires [2].

Le conseiller-physicien, en relations journalières avec le prince qu’il soignait, admis plus ou moins dans sa familiarité, pouvait s’élever et s’enrichir par sa faveur : Jacques Coictier, le médecin de Louis XI, devenu président à la Chambre des Comptes et millionnaire, donna, dit-on, 2 400 000 francs à Charles VIII, pour échapper aux poursuites dont il était menacé à la mort de son maître. Sans prétendre jouer un rôle politique, Jean de L’Hôpital, médecin du connétable de Bourbon, fut nommé par lui bailli de Montpensier, auditeur des comptes de l’Auvergne et pourvu de terres nobles, grâce auxquelles son fils Michel, le futur chancelier de L’Hôpital, eut à ses débuts au barreau figure de gentilhomme.

Au XVIIe siècle, en Dauphiné et Comtat d’Avignon, beaucoup de médecins étaient de race noble, faisant leurs preuves pour l’ordre de Malte. Vestige des idées de l’ancienne Rome, fortement enracinées dans ces régions méditerranéennes, qui refusaient aux armes une prépondérance exclusive et honoraient les carrières civiles à l’égal du service militaire. On sait que les grandes familles de Provence furent, indifféremment et à la fois, de robe ou d’épée.

Dans le reste du royaume, les médecins étaient de petite extraction. Nous n’avons guère de renseignemens sur eux, pas plus d’ailleurs que sur les avocats, les marchands, les paysans, les petits fonctionnaires et même les hobereaux de province qui composaient la presque-universalité de l’ordre privilégié. Sur la Cour, l’hôtel de Rambouillet, Port-Royal, les maîtresses du Roi, les beaux esprits et les faits de guerre, nous savons presque tout ; mais assez peu de chose sur les vingt millions de sujets du royaume.

Le corps médical, sauf rares exceptions comme Braver qui avait de son chef une belle fortune, se recrutait dans la plus humble bourgeoisie. A ses membres, leur état ne donnait qu’un rang médiocre et ils ne sortaient guère de leur état. L’exemple de Claude Perrault qui,

Laissant de Galien la science suspecte,
De méchant médecin devint bon architecte,

est un exemple à peu près unique. Une honnête aisance et le décanat de la faculté étaient le summum des ambitions de ceux qui exerçaient à « la ville. » Ceux qui, par leur charge, avaient l’accès de « la cour » pouvaient élargir le champ de leurs espérances ; mais, sur ce terrain mouvant, les risques étaient considérables. Le type du médecin bourgeois, c’est Gui Patin, dont les parens avaient eu sept enfans : cinq filles dotées à part et deux fils qui eurent à partager 2 100 francs de rente.

Reçu docteur à vingt-six ans (1627), Patin, qui s’était fait un moment correcteur d’imprimerie, pour vivre durant sa période d’études, eut la chance d’épouser une femme qui devait lui apporter un jour 300 000 francs de capital. Cette succession, recueillie par lui aux environs de la cinquantième année, paraît avoir été le plus clair de ses gains professionnels. On le voit alors acheter une « belle maison des champs » pour 49 000 francs, à trois lieues de la capitale et, dans Paris même, place du Chevalier-du-Guet, un immeuble de 90 000 francs, où se trouve une vaste « étude, » — cabinet de travail, dirions-nous, — dans laquelle il espère faire entrer ses 10 000 volumes. Il était alors doyen de la faculté et « nos messieurs, écrit-il, disent que je suis le mieux logé de Paris. »

Ce n’était pourtant pas la richesse. Le médecin de ce temps-là faisait ses visites à mule. Guénaut prétendit faire les siennes à cheval. Cela fit du bruit et choqua.

Guénaut, sur son cheval, en passant m’éclabousse,

dit Boileau ; mais ce praticien, recherché dans sa toilette autant que solennel dans son débit, n’aurait pas osé dépouiller la tenue sacramentelle : grande perruque, chausses rouges, longue robe et rabat, — « qui pourrait, remarque Pascal, avoir confiance en un médecin qui ne porte point de rabat ? » — j’allais oublier la barbe, qu’il lui seyait de porter aussi ample que nature le permettait ; car « la barbe, comme dit Toinette à Argan, fait plus de la moitié d’un médecin. » Plus tard, ce fut le contraire et le bon ton voulut, jusqu’au milieu du XIXe siècle, que le médecin fût exactement rasé, suivant les rites du système pileux, aujourd’hui abolis, qui interdisaient les favoris aux militaires et les moustaches aux avocats.

Sous Louis XV, à Paris, le grand seigneur courait à six chevaux, ventre à terre, comme en rase campagne ; mais le médecin, en habit noir, roulait carrosse. Sa situation sociale avait grandi ; Vicq d’Azyr, dans les salons, partageait la faveur des encyclopédistes.

Quant au médecin de cour, son élévation et sa chute tenaient l’une et l’autre à fort peu de chose. Sous Louis XIII, Vautier, pauvre garçon domestique d’un cordelier nommé le Père Crochard, était devenu « médecin du commun » chez la Reine mère, à 2 130 francs de gages annuels.

Seul avec elle, en l’absence de son docteur ordinaire, il la guérit d’un érysipèle et fut aussitôt gratifié des premiers postes dans sa maison. Mais ces bonnes grâces de Marie de Médicis lui valurent, au lendemain de la journée des Dupes, d’être mis à la Bastille où il passa douze ans. Sorti de prison en 1643, il put encore occuper, dix années durant, la charge de médecin de Mazarin où il s’enrichit. Moins heureux que lui, un autre médecin de Louis XIII, pour avoir été trouvé porteur d’un « horoscope, » fut envoyé aux galères et n’en revint pas. Sous Louis XIV, les d’Aquin firent des fortunes plus brillantes : fils d’un rabbin d’Avignon, converti à Aquino, localité du royaume de Naples dont il prit le nom, le premier d’Aquin devint médecin ordinaire et intendant de la Dauphine ; il fut anobli en 1669. Son fils Antoine poussa plus loin : premier médecin du Roi, à quarante ans, et, du droit de sa place, « surintendant général des bains, eaux et fontaines minérales et médicinales de France, » il acheta d’un financier le comté de Jouy-en-Josas, le fit rattacher à la mouvance du Louvre, prit les armes de la ville d’Aquino, avec couronne comtale, et… les chansons ne se firent pas attendre. Mais elles n’empêchaient pas ce praticien de tirer de sa charge et des pensions qu’il y joignait, un traitement de 170 000 francs par an.

En même temps, d’Aquin établissait sa famille ; il avait fait de son frère Pierre un des médecins ordinaires du Roi, et de son autre frère un évêque de Fréjus, et il guettait pour son fils, déjà nanti de trois abbayes, quelque riche prélature. Il la voulut trop belle, malheureusement ; il sollicita de plein saut pour ce jeune homme de vingt-cinq ans l’archevêché de Tours, querella le Père de La Chaise qui recommandait un autre candidat et osa se plaindre au Roi qui, excédé, disgracia cet insatiable Esculape. En un jour, les d’Aquin disparurent, chassés comme des laquais, exilés au fond d’un trou de province, perdus à jamais pour avoir déplu.

Tels étaient, il y a deux cents ans, les princes de la médecine, on n’oserait dire de la science, car d’Aquin aussi bien que son successeur, Fagon, étaient des ânes, et nombre de leurs collègues à Versailles, au dire de contemporains illustres, étaient « moins que rien. » Ces ascensions domestiquées demeuraient toujours éphémères, fragiles, à la merci d’un caprice ; et leur caractère saillant est de n’être point proprement « médical, » mais « politique. » Elles ne proviennent pas de la capacité professionnelle du docteur, mais de la chance du courtisan.

De nos jours aussi, des médecins parviennent aux honneurs politiques ; ils occupent, par les bonnes grâces du peuple, les premières charges de l’Etat, autant que les autres citoyens et même davantage, puisque, dans un de nos derniers cabinets, se trouvaient à la fois à l’Intérieur, aux Finances et aux Travaux publics, trois ministres-médecins. Voilà de quoi Saint-Simon eût été fort choqué, lui qui louait Fagon d’être demeuré « toujours respectueux et toujours à sa place ; » place assez modeste sans doute en comparaison de celle d’un duc et pair.

Le médecin du XXe siècle, s’il lui plaît « sortir de son état, » peut donc tenir un rang beaucoup plus haut que jadis dans la politique ; mais il ne peut plus comme jadis tenir, de par la politique, le premier rang dans le corps médical. Or il est clair que, dans notre démocratie, un grand médecin est supérieur à un simple ministre. Quant aux docteurs de petite ville, il n’en est plus, même sans le secours d’aucune protection, d’assez pauvres en honoraires, pour que leurs fils soient réduits à débuter par une place de valet, ainsi que Guillaume Dubois, le futur cardinal, fils d’un médecin de Brive sous Louis XIV.


II

En droit, nul ne pouvait exercer la médecine sans être gradué d’une faculté. Il y en eut douze ou quinze, suivant les dates ; deux seulement, Paris et Montpellier, étaient sérieuses : coûteuses aussi, Paris surtout, où le prix des « actes » réglementaires montait à 14 000 francs. A Angers, Caen, Valence, Aix, Toulouse, Avignon, on était reçu à meilleur marché, et l’on était reçu toujours. Ces « petites universités »ne renvoyaient personne. Si le candidat, trop ignorant, ne pouvait acheter son parchemin dans l’une, il allait dans l’autre ; sans compter que les faux diplômes ne manquaient pas et, « si l’on ne trouve remède à cet abus, écrivait Gui Patin, il sera plus grand nombre de médecins en France qu’il n’y a de pommes en Normandie ou de frati en Italie et en Espagne. »

En fait, il existait, dans les villes de quelque importance, des « collèges de médecins, » corporations qui se recrutaient sur place et auxquelles il suffisait d’être affilié pour pratiquer librement, dans la localité, l’art de guérir à petit prix. Les médecins qui avaient coiffé le bonnet de docteur en province ne pouvaient exercer à Paris, sans subir un nouvel examen devant les régens de la capitale.

Ceux-ci avaient une haute idée de leur mérite. Molière ne pouvait feuilleter sans doute leurs registres, ni assister à toutes leurs cérémonies ; il y eût glané de bien jolis traits : et par exemple, cette formule, Medicus Deo similis, choisie par un docteur en une circonstance solennelle pour texte de ses discours à ses confrères. « Messieurs de la faculté, développait-il, vous êtes les ministres et les collègues de Dieu… » La promotion d’Argan, dans le Malade imaginaire, est simplement burlesque ; mais ne seraient-ils pas de la meilleure comédie, ces « paranymphes, » éloges officiels de chaque docteur nouvellement reçu, prononcés en public par son parrain ?

L’un de ces parrains s’exprime en ces termes sur le compte de son récipiendaire, qui répondait au nom de Moreau :

« Le voilà, ce jeune Moreau, la merveille de son siècle et de cette école ! Que dis-je ? La merveille ! Mais il n’y a rien qu’on puisse appeler merveilleux en un mortel chez qui tout est divin et dont on ne doit rien attendre d’ordinaire… » Or celui qui parlait ainsi était un contemporain de Molière. Et de même ceux qui proposaient et rédigeaient leurs thèses de doctorat en médecine sur des sujets tels que les suivans : « Les héros sont-ils bilieux ? » — « La femme est-elle un ouvrage imparfait de la nature ? » — « Les bâtards ont-ils plus d’esprit que les enfans légitimes ? »

Que les savans d’il y a deux siècles fussent moins savans que les nôtres, c’est de quoi l’on ne saurait leur tenir rigueur, attendu que, dans deux siècles, si le progrès des connaissances humaines marche du même pas, nos « savans » d’aujourd’hui sembleront ignorans à leurs successeurs. On ne croyait plus, sous Louis XIV, que la belette

Par la bouche conçoit et par l’oreille enfante,

comme le croyait Richard de Fournival, fils du médecin de Philippe-Auguste, chancelier de l’église d’Amiens au XIIIe siècle ; on ne croyait plus que l’améthyste rende éloquent, que l’émeraude aide à vaincre dans les combats et que l’aimant fasse découvrir le degré de chasteté des femmes, comme le croyait au XIVe siècle Albert le Grand, dans son traité Des vertus des herbes et des pierres ; on ne croyait plus, comme Jean Cuba au XVe siècle, dans son Ortus sanitatis, que la harpie, qui a tué un homme, s’attriste jusqu’à la mort lorsqu’elle aperçoit dans l’eau la ressemblance de son image avec la tête humaine. Les contemporains de Pascal n’auraient pas soupçonné de sorcellerie, comme les contemporains de Villon, une femme hydropique à cause de son ventre ; ils n’auraient pas condamné, comme les contemporains de Rabelais, une mère à être brûlée vive « pour avoir empoisonné son enfant avec son lait. »

Mais les plus graves personnages étaient encore entichés d’astrologie, de chiromancie et de magie. Ils croyaient aux « charmes, » à la pierre philosophale, aux « caractères » ou talismans qui faisaient leur porteur invulnérable, aux herbes et aux poudres mises dans les souliers et les habits, par lesquelles ou captait l’amour des dames. Richelieu se fît envoyer, par un banquier de Rome, un anneau qui, porté au second doigt, « était un excellent préservatif contre les hémorroïdes ; » et le maréchal de Brézé écrivait au secrétaire d’État Bouthillier, dont la belle-fille était sur le point d’accoucher, pour lui recommander l’« eau de tête de cerf. » Il lui envoie, d’Angers à Paris, « par un laquais exprès, » un flacon gros comme le pouce, de peur que la fiole ne fût cassée par le messager ordinaire : « Monsieur, l’on fait aussi grand cas, ajoute-t-il, d’un os que l’on trouve dans le milieu du cœur des cerfs, qu’on fait prendre en poudre, dans un peu de vin blanc, aux femmes qui sont en travail. »

Le trésor banal de nos découvertes accumulées fait que nos commères d’aujourd’hui sont plus fortes en médecine que les « mires » et les physiciens du roi « Felippe » et qu’un ouvrier du XXe siècle est moins facile à abuser sur certains sujets que le cardinal de Richelieu.

« Guénaut a dit quatre mille fois qu’on ne saurait attraper l’écu blanc des malades si on ne les trompe. » Gui Patin, qui nous conte ce propos d’un confrère, faisait de même sans doute, et de même aussi font plus ou moins nos médecins contemporains. Le cas n’est pas pendable ; parfois il est fort innocent. Interrogez nos célébrités médicales appelées en consultation au chevet d’un malade, elles avoueront avoir à faire quelques gloses inévitables : la première, pour couvrir, s’il s’est trompé dans son diagnostic, le médecin ordinaire qui les a appelés, en expliquant que son traitement était jusqu’ici le meilleur à suivre, bien qu’il faille pourtant le changer en tout ; la seconde, pour réconforter le client, incurable ou désespéré, en lui faisant entendre que sa gué ri son risque d’être longue.

Le vice ridicule de « Monsieur Purgon » et de ses collègues n’est pas d’avoir ignoré, mais d’avoir refusé de s’instruire ; Au lieu d’apprendre la médecine au lit des patiens, ils argumentaient et philosophaient sur les bancs de l’école. La plupart des élèves arrivaient au doctorat sans avoir jamais vu un seul malade. Leur unique supériorité, vis-à-vis des barbiers-chirurgiens et de tous ceux qu’ils nommaient charlatans, était de savoir le latin. Ils concluaient, de ce que ceux-ci ne savaient pas le latin, qu’ils ne savaient pas la médecine.

Ici, l’introduction de la méthode expérimentale fut beaucoup plus tardive que dans les autres sciences ; il était de principe qu’il fallait rejeter toutes les nouveautés « autant dangereuses en notre art qu’elles le sont en religion, » disait un doyen. Ce système, appliqué du petit au grand, faisait proscrire par décret, aussi bien la levure de bière dans le pain, comme un poison dangereux, que la circulation du sang comme un détestable paradoxe.

La saignée seule, — qui peut-être a tué plus de monde que les balles, — les purgations et les lavemens devaient suffire. C’était un axiome de thérapeutique que « le sang, dans le corps humain, est comme l’eau dans une bonne fontaine ; plus on en tire et plus il s’en trouve. » Aussi la saignée ne sera-t-elle jamais trop fréquente, surtout à Paris où les médecins sont incomparables, dit Riolan, pour en savoir user largement. Tant pis pour qui veut s’y soustraire : Gui Patin est enchanté que la femme d’un premier président, qui haïssait la saignée, soit morte subitement. Tandis qu’un autre meurt « pour n’avoir été saigné, dit-il, que deux fois fort petites, mon fils, fort malade, a guéri par vingt bonnes saignées des bras et des pieds avec, pour le moins, une douzaine de bonnes médecines de casse, séné et sirop de roses pâles. » On saignait aussi bien des enfans de trois mois, et même de trois jours, que des vieillards de quatre-vingts ans ; les saignées dont le nombre, en une seule maladie, dépassait parfois la trentaine, alternaient avec les purges et les clystères, et nul sujet n’y échappait.

La princesse de Conti tombe malade, de la pierre croit-on ; on lui tire dix-huit onces de sang. Le lendemain, elle prend médecine et jusqu’à son dernier soupir, quelques jours après, elle est contrainte par les hommes de l’art de prendre des lavemens. Si bon courtisan soit-il, ce médecin du Roi qui note dans son journal que « Sa Majesté est sujette, comme le reste des hommes, à s’enrhumer lorsqu’il fait froid, » puise dans le sentiment de son devoir assez d’autorité pour infliger à son maître, en un an, 47 saignées, 212 lavemens et 215 médecines. C’est ainsi que l’on soignait- indistinctement « les pulmoniques » et la « fièvre pourpre, » « les gouttes, » la fièvre « double-tierce, » aussi bien que les pestiférés.

A prix d’ailleurs très variables. Aux temps modernes, il ne se voyait guère de médecins gagés à l’année et défrayés, comme au moyen âge, chez les seigneurs auxquels ils « appartenaient, » sauf les médecins des princes et du roi ayant « bouche, à la Cour. » Le « premier médecin » était, au point de vue pécuniaire, hors de pair. Outre les appointemens de sa charge — et l’on a vu ce que d’Aquin savait en tirer, — son successeur Fagon touchait au Jardin des Plantes, dont il était de droit surintendant, 28 000 francs par an ; tandis que l’aîné des Jussieu s’y contentait de 4 000 francs comme « démonstrateur. »

Mais ces postes lucratifs coûtaient assez cher. L’emploi de médecin ordinaire du Roi s’achetait 210 000 francs, soit ostensiblement, soit en secret, sous forme de pot-de-vin versé à de puissans protecteurs par celui qui paraissait nommé gratis. A ces exceptions près, il n’y avait de médecins à traitemens fixes que ceux des hospices, ou de quelques établissemens industriels : tel celui de la saunerie de Salins (Franche-Comté), attitré « pour la Visitation des officiers et ouvriers, » qui recevait 250 francs par an. Aujourd’hui, les médecins attachés, par contrat, à certaines de nos grandes usines métallurgiques ou alimentaires ont environ 12 000 francs d’appointemens.

Comme le médecin contemporain, celui des derniers siècles vivait de ses honoraires, mais il en vivait très modestement ; non seulement parce que ses visites étaient moins rétribuées, mais aussi, parce qu’il en faisait beaucoup moins. En province, aujourd’hui, la visite se paie de 3 à 5 francs, plus une indemnité de déplacement d’environ un franc par kilomètre, qui égalise les situations des médecins de campagne et de petites villes. A Paris, les honoraires varient de 3 francs, dans les quartiers ouvriers, et de S francs dans les autres, jusqu’à 50 francs pour les « consultations de médecins d’hôpitaux et jusqu’à 100 francs pour ceux qui ont titre de « professeurs. »

Mais le docteur parisien qui soigne la clientèle populaire, bien qu’il doive s’abstenir de jamais revenir chez un malade sans y être appelé de nouveau, peut faire trente visites par jour dans son arrondissement et gagner souvent 30 000 francs par an, c’est-à-dire bien davantage que la plupart de ses confrères des quartiers bourgeois. Quant aux grands seigneurs de la science, ils sont une quarantaine dans la capitale qui gagnent de 100 000 à 200 000 francs par an, en moyenne 150 000 francs par an ; chacun autant que le premier médecin de Louis XIV, huit fois plus que celui de la reine Anne, sous Louis XII, vingt ou vingt-cinq fois plus que ceux du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, ou de la reine Isabeau, femme de Charles VI.

Au-dessous d’eux, il en est 200 qui se font une quarantaine de mille francs ; 400 à 500 oscillent entre 15 000 et 20 000 francs et les 2 000 moins favorisés réalisent des recettes annuelles de 8 000 à 15 000 francs. En province, sauf pour les débutans ou les amateurs qui exercent peu, le minimum ne descend guère au-dessous d’une dizaine de mille francs pour le médecin ayant cheval et voiture. Les plus recherchés, les plus laborieux surtout, arrivent à 20 000 et 30 000 francs par an.

Aux derniers siècles, les visites de médecins se payaient depuis 1 fr. 50, et même depuis 0 fr. 70, jusqu’à 3 et 4 francs dans les villes de province ; à Paris, de 5 à 14 francs pour les docteurs en réputation.

Tastant le pouls, le ventre et la poitrine,
J’aurais un beau teston pour juger d’une urine,

dit Régnier, sous Henri IV. Le teston de 5 fr. 40 était un prix ordinaire ; les régens de la faculté prenaient 10 francs et, lorsqu’ils étaient convoqués en « consultes » chez un grand personnage, comme Colbert, ils recevaient chacun un louis de 10 livres, ou 37 francs actuels. Le prix dépendait beaucoup de la qualité des malades : le tarif du médecin de petite ville, au XVIIIe siècle, qui touchait un fixe de 600 à 700 francs sur les fonds communaux, était de 1 fr. 70 par visite chez les bourgeois et de 0 fr. 85 seulement chez les artisans.

La petite vérole était soignée à forfait, à Orléans, en 1564, pour des sommes qui vont de 18 à 130 francs ; et lorsque la maladie d’un moine à Montauban, en 1345, coûte 87 francs, celle d’une grande dame coûte 584 francs. La Comtesse d’Artois donne 510 francs en 1305 au physicien qui l’a soignée dans une affection grave ; le comte de Savoie paie 50 francs, en 1318, la visite d’un grand médecin qu’il a mandé ; tandis qu’Albert Durer, en voyage (1521), donne 5 francs à « Maître Jacques, » le médecin d’Anvers et, pour une longue fièvre dont il a été traité, 75 francs d’argent ou 100 francs de gravures.

Quoiqu’il ne fût pas dans l’usage d’envoyer à ses cliens, comme de nos jours, la note de ses honoraires, le médecin d’autrefois ne laissait pas de réclamer : aux dépenses de La Trémoïlle en 1723 figure une somme de 364 francs, versée « à M. Helvétius, docteur en médecine, pour les visites rendues à Son Altesse Monseigneur le duc pendant qu’il avait été malade de la rougeole ; » et, plus loin, 243 francs « encore payés audit Sieur Helvétius pour les mêmes honoraires sur ce qu’il avait témoigné n’être pas content. » A coup sûr Jean-Claude Helvétius, le médecin de Louis XV, fils d’un docteur en renom et père du fermier général philosophe, était une sommité qui avait ses exigences ; pourtant, à M. Dumoulin il fut alloué 324 francs pour les soins donnés au même duc pendant sa dernière maladie (1741).

Les grands seigneurs de l’ancien régime, quoiqu’ils payassent beaucoup moins cher que nos riches contemporains, payaient beaucoup plus que le commun des gentilshommes et des bourgeois aisés. Or, ceux-ci étaient mille fois plus nombreux : Mlle de Tarente tombe malade à l’abbaye de Maubuisson où elle était élevée (1675) ; on envoie de Paris le médecin de la famille dans un carrosse de louage à 4 chevaux, qui coûte 49 francs, et l’on donne au docteur 65 francs d’honoraires. Le président de Cannapeville ne payait que 15 à 20 francs, par voyage, le médecin qui venait de Rouen à son château où, vu la longueur du trajet, il fallait coucher (1755) ; et il n’en coûtait que 7 à 10 francs à M. d’Espesses, maître d’hôtel du Roi, beau-frère de Saumaise (1655), pour les déplacemens du médecin qu’il appelait de Corbeil à Evry, de jour ou de nuit.

Il n’en coûte que 84 francs à M. de Laporte de La Ségalassière, gentilhomme d’Auvergne, pour neuf jours de présence du médecin qu’il a fait venir et qui, durant ces neuf jours, le saigne, le purge et lui administre 6 lavemens et force potions.

La justice rémunérait plus largement à proportion les expertises qu’elle confiait aux hommes de l’art, témoin le médecin « sermenté » de Lille, au XVIe siècle, taxé à 32 francs pour examiner un individu « que l’on disait être homme et femme tout ensemble, dont grand scandale pourrait être en cette ville. » A la même époque trois médecins demandaient 200 francs pour l’examen d’un cadavre exhumé, « attendu la grande puanteur et infection. »
III

De nos jours, la qualité de « médecin d’hospice » est, dans les villes de province, un accessoire honorable qui vaut à quelque praticien local un millier de francs d’émolumens ; à Paris, c’est une dignité très éminente bien qu’à peine rétribuée. Les titulaires l’exercent en moyenne pour 1500 francs par an ; mais, classés de par cette fonction même dans l’élite du corps médical, ils gagnent avec leur clientèle une centaine de mille francs par an.

C’est l’honneur du temps présent que le fait d’être choisi pour soigner les pauvres désigne le docteur à la confiance des riches et assure sa fortune. Il n’en allait pas de même naguère : les physiciens illustres n’étaient pas ceux des hospices, mais ceux des châteaux. Leurs services étaient réservés aux maîtres dont ils étaient le plus souvent commensaux, qu’ils suivaient dans leurs déplacemens et à la guerre et, s’ils soignaient d’autres personnages, ce ne devait être que sur l’ordre ou du consentement de leurs patrons.

Quant aux médecins d’hôpitaux, s’ils se contentaient d’assez peu de chose, ce n’était pas sans doute par désintéressement excessif : en temps d’épidémie ils se rattrapaient. Celui qui ne touchait pas plus de 600 à 700 francs par an, en période normale, exigeait dix et quinze fois plus « pendant la contagion, » pour soigner les « pestiférés : » 6 900 francs à Orléans en 1602, 9 250 francs à Montélimar en 1586, 11 700 francs à Perpignan en 1592. Les municipalités, il est vrai, forcées de subir ces prix pour n’être pas abandonnées de leurs praticiens, stipulaient alors un tarif au mois ou à la journée.

Les traitemens de médecins des hospices, très variables suivant les localités et les époques, n’ont pas augmenté, dans leur ensemble, depuis le moyen âge jusqu’à la Révolution. Parfois même ils ont diminué sans qu’on en puisse dire le motif, et sans doute parce que l’ancien effectif des docteurs nous est inconnu. En effet, suivant que leur nombre croissait ou diminuait, les prix devaient s’en ressentir très vite dans ces contrats passés entre un personnel restreint et des municipalités qui marchandaient toujours. Il faudrait connaître aussi les obligations imposées, le service exigé : à l’Hôtel-Dieu de Paris, par exemple, les premiers médecins sont payés 232 francs en 1445, 835 francs en 1511, 2 560 francs en 1588, 7 500 francs en 1622, 2 700 francs en 1647, et 1 400 francs en 1689 ; à l’hôpital du Saint-Esprit ils n’étaient payés, à la même époque, que 350 francs par an et les chirurgiens 200 francs. Quant aux « maîtres-chirurgiens » de l’Hôtel-Dieu, ils recevaient 150 francs en 1445, 1 680 francs en 1561, 1 250 francs en 1620, 900 francs en 1647 et 5 400 francs on 1729.

Les brusques mouvemens de ces chiffres parisiens, d’une date à l’autre, ne correspondent nullement à ceux de la province : à Marseille, en 1338, le médecin de l’hospice, tenu à une visite par jour, touche 160 francs par an et 1 504 francs en 1414. Ce dernier traitement est celui de l’hospice d’Orléans en 1649 ; dans la même ville, en 1709, il ne dépasse pas 200 francs et celui de Mézières, en 1751, est de 135 francs. Le médecin de Nantes, qui avait 1400 francs à la fin du XVe siècle, a 2 080 francs au XVIIe, — l’appointement le plus haut que j’aie noté en dehors de Paris.

Il est clair que des fonctions aussi diversement rétribuées doivent être inégalement absorbantes ; que d’ailleurs la capacité, la réputation personnelle de chacun influait sur le traitement qui lui était alloué, et qu’enfin la valeur courante des médecins, le prix des visites, a varié comme toute autre valeur, suivant l’offre et la demande, d’une date à l’autre. De ces trois causes, générales ou particulières, qui ont déterminé le taux des appointemens, nous ne savons pas exactement dans quelle mesure chacune a dû agir.

Rien n’indique toutefois que les hommes de l’art aient enchéri jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et, de ceci, il est aisé de se convaincre en les suivant dans la même ville à travers les âges : à Soissons, le médecin de l’hospice, en 1600, touche 470 francs par an ; en 1663, 130 francs ; 162 francs en 1732 et 228 francs en 1781. A Bordeaux, 1 350 francs en 1644, et 933 francs en 1769 ; à Boulogne-sur-Mer, 860 francs en 1606, 350 francs en 1685, 675 francs en 1729 et 228 francs en 1781.

Ce médecin de l’hospice était parfois aussi le médecin communal et… obligatoire. La commune ancienne réglementait beaucoup de choses, qui aujourd’hui demeurent libres pour les habitans ; d’autres choses au contraire sont aujourd’hui réglementées, qui autrefois ne l’étaient pas. Même l’immixtion du pouvoir public local dans la vie privée avait été plus grande, au moyen âge, qu’elle ne l’était au XVIIIe siècle : en 1253 par exemple, une ordonnance du maire de Limoges interdisait toute visite chez les accouchées avant leur rétablissement ! L’autorité municipale tranchait, en d’autres pays, des matières qu’elle n’eût pas osé aborder en France ; on n’apprend pas sans rire, de, notre ministre en Danemark, sous Louis XIII, qu’à la porte de l’Hôtel de Ville de Copenhague sont pendues deux mesures types : l’une est l’aune du pays, l’autre « la mesure que doit avoir un homme pour ne pouvoir être convaincu d’impuissance. »

Parmi les ingérences dans le domaine des affaires particulières que se permettaient chez nous les conseils de ville, on peut citer le choix du médecin qui soignera les bourgeois, ainsi que la fixation du prix de ses visites. Ces obligations avaient leur contre-partie : sans cette clientèle garantie, le médecin ne serait pas venu s’établir dans la commune : ou bien il ne médicamenterait pas les pauvres gratis, ce qui indirectement soulage la communauté. Il serait en droit d’élever ses prétentions d’une façon fâcheuse, s’il survenait une épidémie. Si les citoyens perdaient sur quelques points leur liberté, ils y trouvaient des avantages ; la preuve, c’est que de pareils traités disparurent presque partout au XVIIIe siècle, quand, la concurrence devenant possible, le monopole devint gênant.

On en peut induire, et que les médecins durent pendant longtemps être fort rares, et que cette rareté tenait à ce que la clientèle faisait défaut. Le besoin de médecin est, comme beaucoup d’autres, un besoin récent, inconnu du passé. C’est seulement en 1708 que furent institués les médecins et chirurgiens militaires ; et peut-être qu’avant cette date il en existait déjà quelques-uns sans qualité officielle, mais certainement jusqu’aux premières années du règne de Louis XIV on ne s’était jamais avisé d’en avoir. « Les soldats, dit Arnaud, voient que dans leurs maladies on a moins soin d’eux que l’on n’en a des chevaux, lesquels on fait panser soigneusement, parce qu’on ne les peut perdre sans qu’il en coûte de l’argent pour en avoir d’autres. » Les officiers riches avaient dans leur train des barbiers-chirurgiens, les autres se contentaient des empiriques du lieu le plus proche et les municipalités, si l’on était en France, enjoignaient, sous peine de fortes amendes, aux médecins du cru de « visiter et panser » les blessés.

Des médecins, il n’est pas sûr que toutes les villes en possédassent ; tel chef-lieu de sénéchaussée n’en avait qu’un. On est surpris de voir, dans les registres du conseil communal, que Nîmes, en 1640, « pour ne pas se priver des secours du seul homme de l’art » qu’il y eût dans la cité, doit en passer par ses exigences. A Paris même, Gui Patin nous révèle, en 1631, « qu’il n’y a aucun médecin dans les hôpitaux de peste ; au grand détriment du public, aucun d’eux n’y est employé. On laisse soigner cette maladie aux ignorans chirurgiens, — ignaris tonsoribus. »

A l’heure actuelle, les praticiens, diplômés à la suite d’études et d’examens, sont très irrégulièrement répandus par le monde : depuis l’Angleterre où, par 10 000 âmes, il s’en trouve 8, jusqu’en Turquie où il ne s’en trouve pas 2. La France compte présentement environ 20 000 médecins, c’est-à-dire plus de 5 par 10 000 habitans et leur nombre a doublé depuis soixante ans [3]. On le croira sans peine si l’on sait qu’en 1850 le grade de docteur en médecine était conféré, dans les facultés françaises, à 360 sujets par an ; de 1871 à 1880, en moyenne à 580 ; de 1891 à 1900, à 960 et, depuis 1901, à 1 130 personnes annuellement. Or, durant le même laps de temps, la population française ne s’est accrue que d’un dixième.

Paris compte aujourd’hui 3 000 médecins pour 2 700 000 âmes ; en 1862, il en comptait 1800 et, en 1846, 1 500. Ce dernier chiffre paraissait d’ailleurs excessif sous Louis-Philippe et hors de toute proportion avec les besoins de la population : « Nous sommes en aussi grand nombre que les malades, disait le docteur Reveillé-Parise, gémissant sur l’encombrement de la profession, bientôt même il y aura plus de chats que de souris. » Il concluait que, « si l’on défendait pendant dix ans toute réception de docteurs, il en resterait encore assez. » Or on vient de voir que c’est le contraire qui a eu lieu et que l’on diplôme maintenant chaque année trois fois plus de docteurs qu’au début du second Empire.

Au XVIIe siècle, il n’y avait à Paris que 113 médecins pour 400 000 habitans, et il n’en était admis en moyenne que 4 nouveaux par an. Troyes n’avait alors que 6 médecins ; Amiens, au contraire, « petite ville désolée de guerres et passages d’armée, » en avait 20 en 1649 ; médecins « chétifs, » qui ne savaient pas grand’chose.

A côté des docteurs authentiques grouillaient dans l’ombre les vendeurs d’orviétan, chiromanciens, diseurs de bonne aventure, « médecins passagers allant de royaume en royaume, » guérissant par des paroles, des sons, des anneaux ou des talismans ; pénétrant partout, moines chez les dévots, jolis garçons chez les coquettes. Les vendeurs de remèdes secrets, auxquels des arrêts périodiques ordonnaient de « vuider la capitale dans les vingt-quatre heures, » ne sont sans doute pas moins répandus ni moins achalandés aujourd’hui.

Si le Paris de 1650 comptait un médecin diplômé par 3 600 âmes, tandis que le Paris actuel en possède un pour 900 habitans ; s’il y a, proportionnellement à la population, cinq fois plus de médecins peut-être dans notre France que dans celle de Henri IV ; et si nos docteurs contemporains, bien qu’ils se plaignent d’être trop nombreux, gagnent présentement les uns trois fois, les autres dix fois plus que leurs devanciers, ce n’est pas que les malades soient, de nos jours, plus nombreux ou plus délicats. C’est simplement qu’ils sont plus aisés, et qu’ils appellent un médecin pour les soigner, au lieu de s’en remettre à la Providence, comme leurs pères, qui n’auraient pas même pu payer les médicamens, au prix exorbitant où ils se vendaient.


IV

Sans anticiper sur le coût de la pharmacie, dont je parlerai plus tard, en étudiant les dépenses de nos aïeux, il me sera permis de remarquer ici que, pour être simple en sa thérapeutique, le « physicien » de jadis n’en était pas moins onéreux au client par ses drogues abstruses, où l’apothicaire péchait, en eau trouble, les « notes » qui l’ont immortalisé. Ce que l’on peut faire entrer de choses dans une purge ou dans un lavement, notre imagination le devinerait avec peine ; mieux vaut l’apprendre dans les « parties » des XIVe et XVe siècles.

Car le « M. Fleurant » de la comédie, au regard de ses prédécesseurs, semble moins compliqué et assez raisonnable. Il demande de 10 à 16 francs pour ses purgations, suivant qu’il s’agit d’une bonne médecine « pour hâter d’aller et chasser dehors les mauvaises humeurs de monsieur ; » ou d’une « potion cordiale et préservatrice, composée avec douze grains de bézoard, sirop de limon, grenades et autres, suivant l’ordonnance. Argan les règle l’un et l’autre à 5 et 13 francs. Pour un « bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat et autres, pour balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de monsieur, » M. Fleurant demande 5 francs ; Argan le réduit à 1 fr. 65.

Il n’est guère généreux. Il n’eût su trouver de lavement à si bas prix. Le meilleur marché que j’aie rencontré dans les « mémoires » du temps est de 2 fr. 45, somme payée par l’hospice de Tournus (Bourgogne) pour un « clystère laxatif, carminatif et hystérique (1664). » Encore est-ce un clystère de province. A Paris, l’année même de la représentation du Malade imaginaire (1673), l’Hôtel-Dieu paie 4 francs pour un lavement.

Deux cents ans plus tôt ces chiffres eussent paru modestes, et le héros de Molière eût été bien empêché, pour les 200 francs par mois qu’il octroie à son fournisseur, d’avoir pareil nombre de lavemens et de médecines, s’il eût vécu par exemple sous Louis XI ou sous Charles V. Le clystère coûtait de 18 francs à 7 fr. 50 au XVe siècle, — en moyenne 12 francs, — et plus cher encore au XIVe siècle : de 21 francs à 17 fr. 50, suivant qu’il était « administré » par son auteur ou « fourni seulement » au destinataire.

Il est ici question d’entrailles sans prétentions et de la classe moyenne : marchands et bourgeois de bonne ville, artistes ou magistrats. Albert Durer, quoiqu’il ne fût guère fortuné, paie à Anvers (1521) « pour un clystère destiné à sa femme qui est malade » 24 francs, — le même prix exactement qu’il vendait ses dessins ou ses portraits au fusain. — Les hauts barons, les princesses magnifiques qui ne se refusaient rien, absorbaient au XIVe siècle des « clystères dorés » de 40 et 50 francs chaque ; compositions mystérieuses, dont le mérite reposait sans doute sur la croyance aux vertus curatives de l’or potable.

L’alchimiste de Louis XI avait fondu des écus pour la somme énorme de 4 600 francs, afin d’en composer un breuvage d’aurum potabile destiné à ce prince. La foi aux élixirs et teintures d’or ne fit qu’augmenter avec Paracelse au XVIe siècle : Diane de Poitiers y puisait, au dire de Brantôme, la conservation de sa beauté ; l’Empereur Rodolphe, d’après Tallemant, s’en servait aussi et plus tard, au temps où Mme de Sévigné nous affirme que Corbinelli devait à cette panacée le rétablissement de sa santé, l’un des personnages du Médecin malgré lui s’écrie, en apprenant les résultats prodigieux d’un remède qui ressuscite les morts : « Il fallait que ce fût quelque goutte d’or potable ! »

La pharmacopée du XVIIe siècle préconisait, contre les maladies du cœur, un « électuaire » où entraient de l’or et de l’argent pur, en feuilles, combinés avec l’émeraude, l’hyacinthe, le saphir, les perles, les vers à soie piles, le musc, l’os du cœur du cerf, l’oxyde de zinc, la terre sigillée, la mélisse, le bois d’aloès, le corail blanc et rouge, la bourrache, la girofle, les roses et… un peu de sucre. Rien de plus ordinaire alors que des formules où entrent 20 et 30 substances. La fameuse « thériaque » en contenait 65, et l’eau-de-vie blanche de Dresde, contre les évanouissemens, 118. Rien d’étonnant par suite à ce qu’un électuaire « restaurant » coûte de 12 à 20 francs, un électuaire « confortatif de pierres précieuses » 25 francs et même, en 1366, un électuaire laxatif 50 francs.

L’ « emplâtre magistral » à 44 francs la pièce (1384), l’ « apozème » à 59 francs (1344), l’« onguent aux apôtres » et l’ « eau de Salomon » à 62 francs le kilo (1418) n’étaient pas non plus à la portée des petites bourses. Les tisanes, gargarismes, médecines purgatives, simples ou « fort composées » étaient moins chères, — 5 à 10 francs, — mais si multipliées par l’ordonnance des médecins, qu’il en coûtait gros d’être soigné dans les règles.

Malheur en effet à qui veut se soustraire à la purgation fréquente. Si Louis XIII tombe gravement malade (1616) c’est, nous disent les médecins, « qu’il ne se purgeait point, que son cerveau n’avait aucune évacuation parce que, de son naturel, il se mouchait fort rarement. » Ce monarque indécis fut toujours très ferme sur ce chapitre : « Il nous a fait assembler cette après-dînée, écrit l’un des docteurs à Richelieu, sur la résolution qu’il a prise de n’user d’aucune chose purgative ; afin de nous accommoder à son humeur, nous ouvrons la porte de derrière par des lavemens, » conclut mélancoliquement Bouvard, qui, pour se rattraper, en fait prendre tous les jours et quelquefois trois ou quatre en vingt-quatre heures, à son auguste malade. L’usage persista jusqu’à l’aurore du XIXe siècle, où l’abus de ce traitement fut combattu dans une thèse précédée de cette épigraphe :

Est modus in rébus, sunt certi denique fines
Quos ultra, citraque nequit consistere rectum.

Cependant, les médecins, dès le XVIIe siècle, commençaient à réagir contre les apothicaires, dont « le peuple, disaient-ils, était las. » et chez qui l’ « insatiable avarice » n’excluait pas l’ignorance. Erreurs comiques, lorsqu’il s’agit de César Borgia achetant le soir de ses noces, pour « mieux festoyer sa dame, » des pilules qui, au lieu de remplir leur office aphrodisiaque, se trouvèrent laxatives, « tellement que toute la nuit il ne cessa d’aller au retrait ; » charlatanisme grossier, lorsque ces maîtres-apothicaires, que par dérision l’on nommait il y a deux siècles des « pharmaciens, » vendaient des fruits d’églantiers sous le nom de « microbulares » et les plus sales produits sous le couvert d’un élégant mot latin ; toujours est-il que leur « tyrannie » fut attaquée par la Faculté sur leur terrain traditionnel : « Dans la plupart des grandes maisons, il n’y a plus d’apothicaire ; c’est un homme ou fille de chambre qui fait et donne les lavemens, et les médecines aussi que nous réduisons la plupart en jus de pruneaux… ; l’infusion de trois gros de séné en un verre d’eau purge aussi bien qu’un tas de compositions arabesques et bézoardesques. »

Ce « bézoard, » calcul extrait de l’estomac de certains quadrupèdes, auquel la médecine du moyen âge attribuait de merveilleuses vertus, était l’un de ces remèdes imaginaires qui avaient traversé victorieusement les siècles. Il fut alors « si bien secoué qu’il n’en demeura que poudre et cendres ; » avec lui disparurent la « confection d’hyacinthe, » la « corne de licorne » et les « fragmens précieux. »

Une commission de docteurs publia sous ce titre, Le Médecin charitable, en regard des tarifs usuels de la pharmacie, le prix de revient des substances les plus habituellement employées, comparaison peu faite pour encourager les acheteurs. Les drogues, dont l’ancienne pharmacopée était surchargée, devinrent plus abordables : le sangdragon ou « sang de dragon, » vendu 164 francs le kilo en 1344, était payé 44 francs seulement en 1696 par l’hôpital de Bordeaux. C’était la résine des fruits du Calamus Draco, employée, en raison de son astringence, contre les hémorragies ; elle coûte aujourd’hui de 6 à 8 francs.

Ces arcanes officinales, aux noms barbares et prétentieux, recouvraient souvent des matières premières assez simples ; sur la note d’un apothicaire de Sens (1674) figure cette nomenclature déconcertante : douze prises de cloportes, deux scrupules d’yeux d’écrevisses, une fiole d’eau de tête de cerf, une once d’huile de vers et autant de poudre de vipère. La poudre de vipère et l’huile de vers sont maintenant inusitées ou inconnues. Mais l’eau de tête de cerf, phosphate tribasique de chaux, est remplacée par une décoction de Sydenham faite sur le produit chimique pur ; aux cloportes a été substitué leur principe actif, le nitrate de potasse ; et le carbonate de chaux a pris la place des yeux d’écrevisses.

La « poudre de sympathie, » fort en vogue pendant la guerre de Trente ans, qui guérit les blessures du maréchal de Gassion et d’Arnauld de Corbeville, n’était qu’un mélange de sulfate de fer et de gomme arabique ; et les « gouttes d’Angleterre » que l’on fit prendre au maréchal de Lorge (1695) et où devaient entrer, d’après le dictionnaire de Trévoux, de la poudre de crâne de pendu et de la vipère sèche, n’étaient qu’une honnête dilution à base d’opium.

Nous possédons, autant et plus que nos pères, nombre d’orviétans spécifiques et de remèdes secrets, qui doivent leur succès à d’artificieuses réclames et leur vertu aux mixtures les moins compliquées. Nos modernes « liqueurs de Cagliostro » se vendent aujourd’hui sous mille étiquettes. Mais les progrès de l’industrie chimique, la révolution du commerce et des transports, ont prodigieusement abaissé le coût de la pharmacie. Le kilo de camphre, que l’on payait 106 francs sous la Régence du duc d’Orléans et 40 francs au milieu du règne de Louis XV, se paye actuellement 8 fr. 50, malgré le trust de l’île Formose ; le kilo de rhubarbe, qui valait 285 francs en 1566 et 100 à 200 francs sous Louis XIV, se vend aujourd’hui 42 francs [4]. Et si l’on passait en revue les médicamens usuels, on observerait, je crois, la même réduction énorme des prix de la pharmacie, du temps passé jusqu’à nos jours. De sorte que nous constatons ce triple phénomène : accroissement du nombre des médecins, par rapport à l’ensemble de la population ; augmentation de leurs honoraires et surtout de leurs gains annuels, que l’on peut évaluer pour la masse de la corporation au triple de ce qu’ils étaient jadis ; diminution du prix des remèdes.

Par suite du développement de l’aisance, un plus grand nombre de malades peuvent dépenser pour se faire soigner ; mais le bon marché des médicamens compense le renchérissement des ordonnances et, pour les classes moyenne et populaire, il n’en coûte peut-être pas plus cher d’être malade aujourd’hui qu’il y a deux ou trois cents ans. Quant aux célébrités médicales qui gagnent huit ou dix fois plus que leurs devanciers de l’ancien régime, leur fortune nouvelle est faite de celle des récens parvenus de l’argent, assez nombreux pour se disputer les services des maîtres de l’art et assez riches pour en faire ainsi hausser le taux.


V

Les grands chirurgiens sont un exemple plus saisissant encore de cette surenchère inconsciente de la clientèle, puisqu’ils sont actuellement une dizaine, en France, qui gagnent chacun 600 000 francs par an. L’habileté de l’opérateur l’emporte en valeur vénale sur le diagnostic du docteur consultant ; soit parce qu’elle est plus rare, soit simplement parce que la dextérité de main du premier lui demeure personnelle, tandis que les découvertes scientifiques du second, aussitôt vulgarisées, sont mises à profit par tous.

Au-dessous de cette pléiade de noms en vedette, les honoraires oscillent entre 50 000 et 100 000 francs pour tous les chirurgiens des hôpitaux de Paris. En province, quelques chirurgiens régionaux, qui rayonnent à une centaine de kilomètres de leur domicile, atteignent aussi 100 000 francs par an. Les spécialistes des grandes villes, plus obscurs, ne dépassent pas 20 000 francs. Ils sont d’ailleurs en petit nombre ; les docteurs ordinaires cumulant aujourd’hui l’exercice de la médecine avec celui de la chirurgie, dont les progrès ont augmenté leur revenu.

« Monsieur Purgon » en serait mort de honte, lui qui croyait avoir rejeté in infimis ces « estafiers de Saint-Côme, laquais bottés, chiens grondans, superbe racaille, » ainsi que les qualifie rageusement Gui Patin, après obtention de l’arrêt du Parlement de 1660, qui confond en une troupe unique et subalterne les barbiers-chirurgiens, — tonsores chirurgici, — et les chirurgiens lettrés, leur ordonne à tous de tenir boutique ouverte sous peine d’amende, leur défend de porter robe et bonnet, de conférer des grades et même de prendre le titre de « collège. »

L’élite d’entre eux y avait droit pourtant, depuis plus de cent ans qu’un édit de François Ier avait mis les professeurs, bacheliers et licenciés de chirurgie du collège de Saint-Côme, en possession « de tels et semblables privilèges, franchises et immunités dont les écoliers, docteurs et suppôts de notre université ont accoutumé de jouir. »

Il y a d’ailleurs une grande part de légende, sinon dans le récit des longues contentions judiciaires entre les chirurgiens et les médecins, du moins dans l’opinion généralement admise sur la situation respective de ces deux professions. Cette opinion erronée tient, comme beaucoup d’autres, à ce que l’on a écrit l’histoire d’après les textes et non d’après les faits ; au lieu de regarder vivre les hommes, on a raconté les lois. Aujourd’hui où les lois sont un peu plus appliquées que jadis, il existe encore une grande dissemblance entre les Français du Code et les Français de la vie réelle. Il y avait un abîme autrefois, où la législation multiforme et contradictoire des ordonnances, déclarations, arrêts du Conseil et des cours souveraines induit l’historien, qui la prend au pied de la lettre, à tracer de l’ancienne France un tableau fort peu ressemblant. En cette erreur on tombe d’autant plus aisément, que le recueil public des lois et actes officiels est à portée de toutes mains, tandis que la recherche des faits privés exige une étude plus minutieuse.

Pour les chirurgiens du passé, il faut distinguer le droit et le fait, Paris et la province, les chirurgiens lettrés et les barbiers-chirurgiens, les temps modernes et le moyen âge. Au temps de saint Louis, comme de nos jours, la « cyourghie » allait de pair avec la médecine. Elle était son égale encore au XIVe siècle, lorsque Guy de Chauliac ou Henry de Mondeville rédigeaient des traités longtemps classiques et parvenus jusqu’à nous. Elle avait pour domaine l’extérieur du corps humain dont le physicien soignait l’intérieur ; mais « il n’est pas bon chirurgien, écrit Henry de Mondeville, vers 1310, celui qui ne connaît ni l’art, ni la science de la médecine, ni surtout l’anatomie. » Les chirurgiens en renom étaient considérés et bien payés : celui de Charles le Sage (1380) jouissait d’un traitement annuel de 22 000 francs, supérieur à celui de tous les médecins jusqu’au XVIe siècle. Pour se faire arracher une dent par l’un d’eux, — ils étaient dentistes aussi, — il en coûte à de riches princesses des sommes qui varient de 175 à 230 francs. Dès cette époque d’ailleurs, le barbier royal avait dans ses attributions la saignée et, de sa main, elle valait depuis 35 jusqu’à 80 francs (1327), tandis qu’une saignée à l’hospice de Marseille ne se payait que 2 francs (1398) et qu’à Chartres, pour 12 francs, un chirurgien remettait une épaule démise (1401). Los saigneurs-barbiers, distincts des chirurgiens, ne l’étaient pas moins des barbiers-étuvistes, ou baigneurs, dont les boutiques servaient de réunion aux oisifs du quartier.

Il ne faut pas nous laisser égarer par l’étiquette : les mêmes emplois changent de noms, les mêmes noms changent de sens dans la suite des âges. Et par exemple, les qualités de jongleur, notaire, valet, abbé, officier, maçon, épicier, bonnetier, mercier, facteur, ont servi suivant les époques à désigner des individus et des professions totalement différens. Qu’un même mot, une appellation unique, puisse arriver peu à peu, sans perdre son acception originelle, à s’appliquer à des personnages et à des états divers, je n’en citerai pour preuve que celui de « peintre ; » ou encore celui de « Sire » qui, suivi du nom de l’interpellé, — Sire un tel, — n’était usité au XVIIIe siècle que vis-à-vis d’individus très inférieurs et qui, employé seul, ne convenait qu’au Roi.

Est-ce la chirurgie, délaissée par les médecins laïcisés du XVe siècle, qui perdit son ancien rang ? Sont-ce au contraire les besoins croissans de cet art et le manque de bras savans qui poussèrent les barbiers à lancette à entreprendre les opérations peu compliquées du temps de Louis XI ? Et, une fois qu’ils se furent approprié ce domaine, est-ce le mépris où les hommes de robe longue, — les « intellectuels » du passé, — méprisés eux-mêmes par les gens de guerre, tenaient les gens de métier manuel, qui fit rejeter la chirurgie et ses nouveaux « maîtres, » comme abjects, en dehors et bien au-dessous de la médecine ? Il est impossible de déterminer exactement la part de ces causes diverses, dans l’hostilité historique des deux branches, naturellement associées, d’une même science.

Mais ce qui est certain, c’est que leur inégalité était plutôt théorique et, si l’on veut, de pure apparence ; qu’elle n’exista guère sérieusement que dans l’esprit des docteurs-régens et dans l’enceinte de la Faculté. Là, lorsqu’il se « faisait une anatomie, » le médecin présidait sans s’abaisser à toucher au cadavre. Seul le barbier-chirurgien maniait le scalpel. La Faculté instituait-elle un cours de chirurgie ? Les étudians en médecine y étaient seuls admis et, pour mieux écarter tout indigne, la leçon s’y donnait en latin. Enfin, tout bachelier-chirurgien, avant d’être admis à la licence, devait s’engager, par acte devant notaire, à renoncer à l’exercice de cet art manuel « pour garder la dignité du corps médical. » De cette exclusion, un petit groupe, les chirurgiens lettrés de Paris, ont souffert dans leur amour-propre pendant un siècle et demi environ, — 1575-1725, — et c’est de leurs protestations et de leurs dissensions avec la Faculté qu’est issue la croyance à une sujétion réelle, constante et générale, de la chirurgie à la médecine sous l’ancien régime.

Toute différente était la situation effective : au point de vue de l’instruction technique les chirurgiens étaient plutôt supérieurs aux médecins. « Pendant trois ans, dit Ambroise Paré, j’ai résidé en l’Hôtel-Dieu de Paris, où j’ai eu le moyen de voir et connaître, eu égard à la diversité des malades y gisant ordinairement, tout ce qui peut être d’altération au corps humain, et aussi d’apprendre, sur une infinité de corps morts, tout ce qui se peut considérer sur l’anatomie. » Cet illustre opérateur avait commencé par être garçon barbier, et n’entra au collège de Sainte Côme que lorsqu’il était déjà premier chirurgien du Roi.

En ce temps où il n’y avait pas d’internes-médecins dans les hôpitaux, tous les apprentis ou garçons chirurgiens y servaient pendant six années consécutives, avec titre de « premier-compagnon » sous les ordres du chirurgien traitant. Ils n’y apprenaient rien d’Hippocrate, mais ils y apprenaient leur métier.

Pour être un « métier » du reste, celui du barbier-chirurgien n’en exigeait pas moins, avant d’être admis à la « maîtrise, » autant de connaissances que l’ « art libéral » du médecin avant d’être admis au « doctorat. » Les épreuves chirurgicales, le « chef-d’œuvre, » disait-on, comprenaient la « tentative, » le premier examen, l’ostéologie, l’anatomie, les saignées, les médicamens et le dernier examen. L’anatomie seule durait une semaine. Les « disciples en chefs-d’œuvre » étaient tenus, sous peine d’amende, d’assister tous les premiers mardis du mois au « sépulcre, » sorte de clinique, pour y soigner les maladies des pauvres qui se présentaient.


VI

Telle était la règle, plus ou moins strictement exécutée, comme tous les règles. — Il n’est pas, je pense, d’examen un peu vaste auquel tous les candidats, et même les examinateurs, ne pourraient se voir équitablement refuser si l’on raffinait la sévérité. — Le « premier barbier » du Roi, à Paris, et dans chaque ville de province, son « lieutenant, » qui était en dignité le premier de l’endroit, se montraient diversement débonnaires pour la maîtrise de chirurgie, comme les petites universités pour le diplôme de docteur. A Bourges, un aspirant plaide contre un « maître-juré » qui l’a écarté ; celui-ci déclare en justice « qu’il ne s’oppose à la réception dudit impétrant, bien qu’il n’ait pas été, satisfait de son examen. » Dans un autre procès, jugé en appel au Parlement de Paris (1623), entre les chirurgiens d’Angers et la ville, prenant pour eux fait et cause, d’une part et, d’autre part, un postulant à la maîtrise chirurgicale, le demandeur déclare qu’il a subi un examen favorable sur 500 à 600 questions et qu’on ne le veut recevoir qu’à des conditions qui ne sont pas raisonnables. »

Quoique les États de Provence se plaignent (1634) de l’université d’Aix qui astreint les chirurgiens à des examens, l’opinion publique n’entendait pas que le premier venu pût exercer sans contrôle. Le parlement de Toulouse défendait aux veuves de chirurgiens de tenir boutique, sous peine de 2 000 francs d’amende, après le décès de leurs maris ; et le conseil de ville de Grenoble protestait (1657) contre des lettres du premier médecin du Roi, conférant à leurs détenteurs sans autre formalité, — pour 100 francs, disait-on, — le titre et les pouvoirs de chirurgiens.

Gomme les frais ordinaires d’études et de réception étaient, pour les barbiers-chirurgiens, dix fois moindres qu’à la Faculté de médecine de Paris, comme ils se recrutaient en des milieux plus humbles, ils étaient beaucoup plus nombreux et faisaient fonction de médecins, non seulement pour le menu peuple, mais aussi pour les grands seigneurs qui, jusqu’à la fin de l’ancien régime, eurent leur chirurgien à l’année et quelquefois à demeure. Le duc de La Trémoïlle donnait au sien 400 francs par an, en 1788, et la duchesse, sa mère, avait laissé 200 francs de pension viagère au chirurgien de sa terre d’Attichy « pour continuer à prendre soin des pauvres de la paroisse. »

Il existait, sous Louis XVI, à la campagne, des chirurgiens auxquels on reproche de « n’en avoir que le nom. Il leur suffit de savoir faire une saignée pour se croire capables d’exercer. » De même y avait-il, aux champs, nombre de médecins d’un savoir fort équivoque, on l’a vu plus haut, tandis qu’il existait à Paris des chirurgiens fameux tels que Jean Juif, que, sous Louis XIII, les grands personnages se disputaient et qui suivait Richelieu dans ses déplacemens. Méritaient-ils leur réputation ? « Entre nous, écrit le cardinal à Chavigny, M. Juif est un chirurgien comme un autre, capable de grandes bévues. »

Peu importe leur habileté ; il suffit de savoir que l’opérateur en renom est sur le même pied que le grand médecin. A la Cour, le premier n’est point subordonné au second ; il se voyait, tant près du Roi que des princes, 56 chirurgiens. Bien que François Félix, le premier chirurgien de Sa Majesté eût, depuis 1668, uni à son titre pour se conformer à la jurisprudence nouvelle, la charge de « premier barbier, » que le titulaire eut ordre du Roi de lui vendre, il ne paraît pas que leur assimilation aux barbiers-saigneurs ait eu, contre les chirurgiens-maîtres ès arts, de résultat pratique.

Les uns et les autres continuèrent à être traités et payés suivant leur capacité, leurs services et leur clientèle. S’ils eurent, dans les hospices, des appointemens tantôt égaux, tantôt supérieurs ou inférieurs à ceux des médecins, nous n’en saurions tirer aucune conclusion parce que nous ignorons les obligations qui leur sont respectivement imposées [5] et parce que cette qualité de chirurgien était indistinctement appliquée à des praticiens instruits et à de simples « rebouteurs, » comme pouvait être à Nantes, en 1580, le « maître-habilleur des rompures de membres et os de personnes ou bêtes animales. » De fait, leur traitement, un peu plus bas en général que celui du médecin, n’en différait pas sensiblement [6]. Tout différens au contraire étaient les honoraires, suivant la situation sociale des cliens. Il n’y a pas eu, je pense, dans tout le cours du XIXe siècle une opération qui ait été payée 1 500 000 francs, comme celle de la fistule de Louis XIV en 1687. « Sa Majesté, écrit Dionis, récompensa en roi tous ceux qui lui rendirent service dans cette maladie. En effet, François Félix, le premier chirurgien, qui opéra, reçut 520 000 francs et Bessières, second chirurgien, 100 000 francs ; le premier médecin d’Aquin eut 350 000 francs et Fagon, médecin ordinaire, 200 000 francs. Les aides et apothicaires se partagèrent 168 000 francs, dont 4 000 au garçon de M. Félix.

Cette fistule historique, — la « grande opération » comme on la nomma, — avait durant un an occupé la Cour et l’Europe. La mode alors poussa nombre de gens à se prétendre atteints d’une affection semblable. Pour attirer l’attention du monarque, tout courtisan incommodé ne différait pas à présenter son rectum au chirurgien pour y pratiquer des incisions. Plus de trente voulurent qu’on les opérât et « parurent fâchés lorsqu’on les assura qu’il n’y avait pas nécessité de le faire. » D’ailleurs, il est peu de maladie chirurgicales moins graves que la fistule, ni que l’on guérisse plus simplement. Du sujet seul cette cure, en elle-même banale, tira sa gloire et… son prix.

Pour avoir été en Savoie soigner la duchesse régnante, Juif reçut 188 000 francs et, pour traiter Anne d’Autriche du cancer au sein dont elle mourut, un empirique, appelé de Bar-le-Duc, se fit donner par avance 20 000 francs. Les grands de nos jours sont moins prodigues, mais les riches sont beaucoup plus nombreux et, quoiqu’elles ne dépassent guère 10 000 francs et descendent jusqu’à 2 000, les opérations contemporaines, simples ou compliquées, se trouvent, par leur fréquence, procurer normalement un revenu princier à nos célébrités chirurgicales.

Les domaines contigus de la chirurgie et de la médecine qui, depuis trente ans seulement, ont plusieurs fois varié, empiétaient aussi jadis l’un sur l’autre. Au chirurgien incombait la visite, — — pour une vingtaine de francs, — des malades « soupçonnés de lèpre » et, par assimilation aux « ladres putatifs, » le traitement des syphilitiques, confondus avec eux au moyen âge. C’était encore aux chirurgiens de Saint-Côme que ressortissait au XVIIe siècle cette clientèle spéciale des « avariés ; » c’est entre leurs mains que se remet le duc de Vendôme, deux fois rebelle aux médicamens, à qui Louis XIV écrit en le félicitant de cette résolution : « J’espère que l’on pourra, cette fois, vous embrasser en sécurité. »

Les accouchemens aussi rentraient dans les attributions de la chirurgie. Jusqu’au commencement du XVIe siècle, les sages-femmes en avaient eu le monopole. Les princes mêmes, lorsqu’ils « sortaient du cloître maternel pour commencer mortelle vie, » suivant l’expression de Louise de Savoie, prenaient par les mains des « femmes-sages » la « première expérience de lumière mondaine. » L’une d’elles, pour avoir accouché Mme de Rethel, princesse de Bourgogne, reçoit un millier de francs en 1404. Plus tard, les souveraines, « supérieures aux règles, dit Mercier, osèrent les premières employer des hommes à un office que la pudeur semblait leur interdire. » A partir de Louis XV, les chirurgiens l’emportèrent, sauf dans le Midi ; la petite bourgeoisie, bravant le tolle que souleva cette « indécence, » eut recours à eux parce qu’ils étaient plus habiles. Leurs services d’ailleurs n’étaient guère plus onéreux.

Dans les hospices, au lieu de 2 à 3 francs dont les sages-femmes se contentaient, les accoucheurs reçoivent 5 à 11 francs et, pour l’opération césarienne, 18 francs ; le même prix pour celle du trépan, la remise d’un pied déboîté ou l’amputation d’un bras. Pour « scier et couper » une jambe, le chirurgien prenait davantage et, suivant les circonstances, de 30 à 60 francs ; pour la « remettre, » pour traiter et guérir une fracture, il obtenait de 80 à 150 francs. Faite par un spécialiste en vogue, l’opération de la pierre au XVIIIe siècle pouvait monter à 600 francs ; mais, exécutée par un « inciseur » de province, la taille, — lithotomie ou lithotritie, suivant que l’on extrait ou que l’on broie, — se payait au plus 80 et parfois 30 francs ; autant qu’il en coûtait à un homme de qualité pour se faire arracher une ou deux dents.

Mais ces dents-là étaient rares ; de même que l’autopsie et l’embaumement d’un personnage, pour qui la famille déboursait 200 francs. La masse des chirurgiens vivaient des saignées journalières qui, suivant qu’il s’agissait de manouvriers et servantes, ou de gens de métier ou de marchands et gentilshommes, étaient payées depuis 0 fr. 60 centimes jusqu’à 6 francs, et en mouline 2 à 3 francs. Les recettes annuelles du chirurgien ne furent pas en somme très différentes de celles du médecin ; soit au temps où son rang social semblait moindre, où son enseigne, fût-elle brossée par un maître, — il y en eut de peintes par Chardin, — le classait toujours « artisan ; » soit depuis son triomphe, par la fondation des cours officiels et de l’Académie royale de chirurgie (1731), lorsque La Peyronnie entretenait à ses frais une clinique gratuite dans son château de Marigny. Aujourd’hui, bien que le grand chirurgien gagne plus que le grand médecin, personne ne songerait à prétendre que le premier soit socialement supérieur au second.

L’individu a plusieurs aspects. Le talent, le succès, la considération et le profit sont choses tout à fait distinctes, tantôt unies et tantôt séparées. On peut avoir le succès sans le talent, la considération sans le succès, le profit sans la considération ou inversement. La possession de l’un de ces avantages n’entraîne ni n’exclut la possession des autres.

Le rang social, le rang politique, le rang intellectuel et le rang pécuniaire, dépendent parfois les uns des autres et influent dans quelque mesure les uns sur les autres, en bien ou en mal : certaines besognes sont moins rétribuées que d’autres précisément parce qu’elles sont plus estimées, partant plus recherchées et que la concurrence des postulans y abaisse le salaire. Un haut rang social appelle en quelques pays un haut rang légal ; en d’autres il lui fait obstacle. Et, réciproquement, un haut rang politique ne confère pas toujours un haut rang social dans l’opinion, même en pays démocratique où l’opinion fait la loi, — parce que le peuple veut choisir ses maîtres, peut choisir ses maîtres, mais ne peut pas se persuader toujours que ceux qu’il a choisis méritent d’être ses maîtres.

Si les médecins et chirurgiens sont plus estimés qu’au temps de Molière, c’est parce qu’ils sont plus savans et plus habiles ; mais s’ils sont mieux payés, s’ils parviennent à une opulence inconnue de leurs devanciers, ce n’est pas du tout à cause de leur mérite ; c’est parce qu’il s’est créé une clientèle de nouveaux riches, assez nombreuse pour se disputer leurs services à prix d’or.


Vte G. D’AVENEL.

  1. Le lecteur voudra bien se rappeler que tous les chiffres, sans exception, contenus dans cet article, sont comme ceux des articles antérieurs sur les mêmes sujets, des chiffres actuels. C’est en monnaie de nos jours que sont exprimées ici toutes les sommes de jadis, préalablement traduites et converties, d’abord suivant leur valeur intrinsèque en grammes d’argent, ensuite selon la puissance relative d’achat d’un gramme d’argent autrefois et de nos jours.
  2. Le médecin Bellaut David, insulté dans sa demeure un jour de mascarade, obtint du magistrat que les « faux visages » fussent soumis à la déclaration et inscription préalable sur les registres de la sénéchaussée. D’où émeute contre les juifs.
  3. L’augmentation serait de beaucoup plus du double si, dans la même période, l’eflectif des simples « officiers de santé » n’avait diminué de 5 510 en 1866 à 12 00 en 1901.
  4. J’ai noté, dans les comptes des hospices, les prix de 94 francs à Tournus (Bourgogne) en 1677 ; de 110 francs à Bordeaux en 1691 ; de 210 francs à Soissons en 1730. Il se trouvait aussi de la rhubarbe à 52 francs à Bordeaux en 1668 ; à 26 francs à Alais (Gard) en 1770 ; à 22 et 33 francs à Paris et Soissons en 1785 ; mais celle-ci n’était pas le produit officinal, venant exclusivement de Chine.
  5. Ainsi le chirurgien de l’hospice de Clermont-Ferrand, en 1695, touche 175 francs, tandis que son « garçon » en touche 350 ; mais il est tenu de ne pas exercer ailleurs qu’à l’hospice.
  6. Évalués en monnaie actuelle, les traitemens du chirurgien et du médecin étaient de 400 et 500 francs à Rouen, en 1705 ; de 650 et 137 francs à Soissons en 1638 ; de 600 et 835 francs à Paris en 1524, de 100 et 150 francs à Marseille en 1414, etc.