Les Rois/Chapitre VIII

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Calmann Lévy, éditeur (p. 78-108).

VIII

Arrivée à la gare de Marbourg-nord, où elle était censée prendre le train de Birsen (le marquis de Frauenlaub habitait aux environs de cette ville), Frida se mêla un instant à la foule dans la salle des Pas-Perdus, redescendit dans la cour, échangea un signe d intelligence avec un vieux cocher à grosse moustache grise et monta dans sa voiture.

La nuit approchait. Quand la voiture eut franchi la zone fuligineuse et triste des cheminées d’usine et des terrains vagues, elle entra dans une grande plaine tachetée de bouquets d’arbres et toute veloutée par la douceur du soir.

Et Frida se souvint.

Cette plaine lui en rappelait d’autres, très loin, là-bas, en Courlande, où elle avait passé son enfance. Un vieux château au milieu des bruyères, des bois et des étangs. Sa mère, la comtesse de Thalberg, passait les journées, étendue sur une chaise longue, à lire des romans français. Son père était presque toujours à Pétersbourg. Frida avait su depuis qu’il y menait une « fête » effrénée et morne, jouant un jeu de fou, et que c’était pour cela que l’immense domaine diminuait tous les ans de quelques fermes vendues.

Frida, abandonnée aux soins des serviteurs, vivait dehors, dans les champs, parmi les moujicks. Ils étaient ses amis ; ils l’adoraient à cause de sa pâle beauté diaphane de madone-enfant et de sa bonté de petite fille élue.

Une petite mendiante sans parents, Annouchka, de deux ou trois ans plus âgée qu’elle, s’était éprise pour Frida d’une passion absolue, d’un amour obéissant de bon chien. Maigre, criblée de taches de son, les yeux luisants à travers des cheveux en broussailles, les pieds nus, traînant des haillons sans couleurs, ce qu’Annouchka avait de mieux, c’était une grande bouche meublée de petites dents courtes qu’elle montrait continuellement. Oh ! les bonnes parties que Frida avait faites avec ce guenillon ! Quand il faisait trop mauvais temps, les deux petites filles se réfugiaient dans les greniers. Il y avait de vieux livres jetés dans un coin. C’était la _Vie des Saints_, des volumes dépareillés de Gogol, un vieux petit livre à tranches rouges, qui contenait des anecdotes traduites du français sur le XVIIIe siècle. La plus belle commençait ainsi : « Au temps où madame de Pompadour régnait sur la France… » Frida lisait tout haut. Roulée à ses pieds, en boule, Annouchka l’écoutait avec extase…

Puis Frida tombait malade : la petite vérole, la fièvre, le délire… Et la seule vision qui lui était restée de tout cela, c’était Annouchka à son chevet, remuant des tisanes, Annouchka accroupie par terre, Annouchka à cheval sur le petit lit, tenant les mains de son amie, doucement et pourtant de toutes ses forces, et l’empêchant de se gratter la figure. On avait dit à Annouchka que, si la malade se grattait, elle deviendrait laide, et la petite sauvage veillait sur la beauté de sa maîtresse, comme un gnome sur un trésor.

Le jour où Frida commençait à aller mieux (c’était en mai, et il y avait des raies de soleil sur la couchette), Annouchka apporta des brassées de fleurs et des balles de coucou. Les deux amies jouaient à se jeter ces balles. Frida était si faible encore qu’elle les laissait souvent tomber ; Annouchka les ramassait dans les coins, sous les meubles, avec une agilité de chat ; et cela amusait la convalescente.

Au sortir de sa longue maladie, la madone-enfant se retrouvait plus proche de sa compagne et presque aussi simple qu’elle. Très gravement, les petites échangeaient leurs souvenirs :

— Te rappelles-tu, Annouchka ?

— Oh ! oui, mademoiselle.

Maintenant, c’était Annouchka qui se rappelait le mieux les belles histoires du grenier, et c’était Frida qui les lui demandait et qui écoutait à son tour.

— Et cette autre, Annouchka, tu sais bien… où ça parlait de madame de Pompadour…

Et Annouchka commençait :

— Au temps où madame de Pompadour régnait sur la France…

Un jour, Annouchka ne vint pas. En soignant sa jolie maîtresse, elle avait pris son mal. Elle mourait quelques jours après.

Frida pleura longtemps l’humble camarade qui lui avait donné sa vie. Comme elle était déjà, à neuf ans, très réfléchie et très singulière, elle comprit ce qu’il y avait d’admirable dans ce naïf sacrifice. Elle se promit d’être toujours bonne pour les pauvres gens, de leur rendre, par tous les moyens qui seraient en elle, ce qu’elle avait reçu de l’enfant vagabonde au grand cœur. L’impression lui resta, ineffaçable, des puissances de dévouement et d’abnégation que recèle souvent l’âme de ceux qui, ne possédant point les biens de la terre, n’en sont pas possédés. Déjà, elle s’habituait à comparer la simplicité de cœur de ses amis les moujiks (elle les croyait tous bons) à l’orgueil et à la sécheresse des gentilhommes et des dames qui venaient, de loin en loin, visiter sa mère et devant qui elle se sentait toute gênée. Ainsi la mémoire de son amie la pauvresse sanctifiait Frida. Elle se savait jolie ; mais cette beauté, pour laquelle une autre était morte, elle s’appliqua à s’en détacher. Elle répudia dès lors toutes les habiletés de la coquetterie féminine, et son étrange pouvoir de séduction s’accrut d’autant.

A cette époque, deux catastrophes soudaines bouleversaient la maison de Thalberg.

Le grand-père de Frida, le prince Kariskine, impliqué dans une conspiration nihiliste,--coupable seulement, en réalité, d’une complicité sentimentale et qui s’arrêtait fort en deçà du consentement à la « propagande par le fait »--était envoyé en Sibérie. Ce grand-père, Frida avait souvent entendu sa mère parler de lui, avec un respect mêlé d’inquiétude et de blâme, comme d’un homme excellent, mais occupé de choses secrètes et dangereuses, comme d’un « rêveur ». Un « rêveur », elle ne savait pas bien ce que cela voulait dire, mais elle devinait que cela devait signifier quelque chose de distingué et de généreux. Deux ou trois fois, le prince Kariskine était venu à Thalberg… Frida l’avait aimé à cause de sa belle barbe blanche et des histoires qu’il contait. Une fois, il avait emmené Frida et Annouchka faire avec lui une longue promenade. Et, comme Annouchka baisait à chaque instant les mains de sa jolie maîtresse, qui se laissait faire indolemment, habituée à cette adoration, le grand-père avait dit :

— Pourquoi n’embrasses-tu pas ton amie ?

Et Frida avait embrassé Annouchka, en s’efforçant un peu.

En même temps que le prince Kariskine était condamné, la ruine du comte de Thalberg se consommait : on vendait les restes du domaine. Le comte laissait à sa femme et à sa fille cinquante ou soixante mille roubles. Et il s’en allait en Amérique, pour y chercher fortune.

La comtesse supportait ces désastres assez tranquillement, protégée et comme étoupée par sa mollesse de nature. Elle s’installait à Pétersbourg dans un petit appartement, retrouvait quelques parents, d’ailleurs peu empressés, retombait bientôt dans son inertie de dormeuse et de liseuse de romans. Mais Frida étouffait : elle regrettait sa libre vie et ses amis les moujiks. Puis un irrésistible désir s’emparait d’elle : revoir, ne fût-ce qu’une fois, son grand-père. Elle ne pensait qu’à lui ; elle se le figurait chargé de grosses chaînes et couché sur la paille dans un trou noir, comme les prisonniers des contes et des mélodrames, et le cœur de l’enfant se gonflait d’un amour et d’une pitié qui lui faisaient mal, affreusement mal. Elle en dépérissait. Elle insista si fort et si longtemps que la comtesse moins par piété filiale que par l’incapacité de résister à de continuelles supplications, séduite aussi peut-être par la couleur romanesque de la démarche, demanda et obtint la faveur d’aller visiter son père à la maison de force.

Si elle avait su ! Frida avait voulu partir sur-lechamp, malgré la saison. Oh ! le dur et interminable voyage ! Les journées et quelquefois les nuits passées dans le glissement muet des traîneaux ou le cahotement de primitives charrettes, à travers l’infini blême des steppes, où semblait s’appuyer un ciel bas et roux ! Les heures d’attente dans les tourbillons de neige, la menace des loups faméliques, les misérables gîtes dans de petites villes noires, en bois et en briques, aplaties le long de grands fleuves obstrués de glaçons !… L’enfant paraissait ne rien sentir, l’âme tendue tout entière au but du voyage. Mais, un jour, elle tombait malade en route. Elle fut recueillie dans une hutte isolée de Kirghiz. L’homme chassait les martres ; la femme portait le produit de la chasse à la ville la plus proche, qui était à trente verstes de là, et, à la belle saison, menait paître trois chèvres dans les plis de terrain où un peu d’herbe essayait de pousser. Cette femme s’éprit d’une subite tendresse pour cette petite étrangère jetée là par le hasard et que, guérie, elle ne reverrait jamais plus, et elle la soigna avec une maternelle passion ; cependant que la comtesse, tapie sous des peaux dans un coin de la hutte, lisait un roman de Gaboriau. Encore une Annouchka que cette pauvresse kirghize ! De quel cœur, en la quittant, Frida l’avait embrassée, la bonne sauvage !

La fin du voyage fut plus facile, car le printemps était venu, un printemps d’extrême Nord, soudain et presque brutal, et bientôt brûlant comme un été. Après des stations dans les bureaux de la petite ville voisine, Frida et sa mère étaient conduites à la maison de force. Une haute palissade formée de pieux énormes, carrée, sur un plateau nu. A l’intérieur, de longues constructions de bois, très basses, dans une vaste cour ; çà et là, des sentinelles en marche, l’arme sur l’épaule. Les visiteuses furent introduites dans une cahute en planches, à côté de la poterne. Un soldat amena le prince Kariskine.

Frida se jeta dans ses bras :

— Ah ! mon grand-père ! mon cher grand-père !

Le prisonnier effleura à peine le front de l’enfant. Il n’avait pas soixante ans quand il était arrivé à la maison de force ; il en paraissait maintenant quatre-vingts. Une année de Sibérie avait fait de lui une loque humaine. Ses yeux étaient morts, sa barbe jaune comme celle d’un vieux pauvre. Tandis que la comtesse, oubliant de le questionner sur lui-même, lui faisait, d’une voix molle, le récit bavard des incidents du voyage, Frida considérait le vieillard avec un effarement douloureux, regardait sa veste et son pantalon de gros drap, moitié gris et moitié bruns, et remarquait que ce qui lui restait de cheveux était rasé d’un côté. Et une question lui montait aux lèvres, une question qu’elle ne put enfin retenir :

— Grand-père, dit-elle, vous n’avez donc pas de chaînes ?

Le vieillard prit la main de l’enfant et lui fit tâter, sous les jambes de son pantalon, quatre tringles épaisses réunies entre elles par trois anneaux, et, d’une voix sourde et basse et comme déshabituée de la parole, il lui expliqua comment à l’anneau central s’attachait une courroie, nouée par l’autre bout à une ceinture bouclée sur la chemise.

Et, tout à coup, Frida éclata en sanglots. Et, devant cette douleur d’enfant, le vieux Kariskine sentit ses yeux taris se mouiller et se rouvrir dans son cœur, sous le bloc de désespoir morne dont il avait cru la sceller, la source des tendresses. Il serra sa petite-fille contre sa poitrine et, sanglotant avec elle, il la couvrit longtemps de baisers.

— Ah ! ma chérie ! gémissait le pauvre homme, pourquoi es-tu venue ? Pourquoi es-tu venue, petite Frida ?…

Cette scène décida de tout l’avenir moral de mademoiselle de Thalberg. Aux yeux de la petite fille ignorante, qui savait seulement que son grand-père était bon et qui ne concevait même pas comment il pouvait être coupable, les mots de « gouvernement », de « pouvoirs politiques » signifièrent, dès lors, une force injuste et oppressive, qu’elle se mit à haïr de toute son âme. Et, plus tard, quand elle ne fut plus une enfant, elle garda une instinctive prévention contre toute autorité, une tendance à confondre dans une même haine les rois, empereurs ou gouvernants et les « méchants » qui avaient tant fait souffrir son grand-père.

Un an après le voyage à la maison de force, la comtesse de Thalberg habitait une triste petite ville du nord de la Prusse, où elle avait été appelée par une amie. Frida suivait des cours dans un pensionnat fréquenté par des filles de hobereaux, de magistrats et d’officiers. Là, pour la première fois et à sa grande surprise, le charme qui était en elle et qui, sans efforts, lui gagnait les cœurs, cessa brusquement d’ agir. Les maîtresses, protestantes rigides, se défiaient de cette élève rêveuse, qui était sans doute exacte à tous ses devoirs, mais en qui elles devinaient une indiscipline secrète, une pensée qui leur échappait. La délicatesse de sa beauté et la vivacité de son intelligence excitaient la jalousie de ses compagnes. Peut-être ces fillettes, un peu lourdes, lui auraient-elles pardonné et même auraient-elles subi sa grâce si Frida avait eu l’esprit fait comme elles ; mais la nouvelle venue les irritait, sans le savoir, par de précoces libertés de jugement, des moqueries de jeune barbare sur les « convenances » aristocratiques et bourgeoises, sur celles même qui leur semblaient le plus considérables. Toutefois, on la laissait à peu près tranquille, par égard pour sa naissance et son rang, et l’antipathie générale qu’elle inspirait n’allait pas jusqu’à la persécution.

Mais, un jour, cela changea. Les élèves se chuchotaient un secret ; une conspiration s’organisait sous la direction d’une robuste rougeaude de douze ans, fille d’un président de tribunal. C’était en hiver ; la neige était épaisse. On s’amusa d’abord à édifier une forteresse de neige dans la cour de récréation. Frida, sans défiance, prit part à ce travail. Quand il fut terminé, la rougeaude poussa brutalement Frida dans la forteresse :

— En Sibérie, la nihiliste ! En Sibérie !

L’enfant résista. Les fillettes féroces, avec une lâcheté de foule, l’envoyèrent rouler dans la neige.

— En Sibérie ! comme son grand-père !

Elles avaient su que Frida était la petite-fille du prince Kariskine. Et toutes ces petites Poméraniennes râblées, rejetons de fonctionnaires et de gendarmes, poussées d’un instinct héréditaire et excitées comme si déjà elles sauvaient, elles aussi, la société, poussaient, bousculaient l’enfant fragile, la criblaient de boules de neige méchamment pétries.

Frida ne résistait plus. Blottie contre le mur, elle attendait, avec une patience farouche, la fin de son supplice. Elle eut une minute singulière. Les yeux fermés, la tête enfouie dans son châle de laine et protégée par ses deux bras, immobile sous la mitraille de neige, elle songea qu’elle était, en effet, « comme son grand-père », qu’elle était persécutée, comme lui, parce qu’elle avait une âme différente des autres et des pensées inconnues de ceux qui forment, en tous pays, la « société régulière ». Elle s’exaltait dans un sombre orgueil. Une insurgée s’ébauchait en elle. A travers l’immensité des steppes, elle communiait avec l’aïeul qui souffrait là-bas, dans la maison des morts, et, de loin, elle lui envoyait un grand baiser d’amour…

… La comtesse et sa fille quittèrent la ville, et, dès lors, elles menèrent, en Allemagne, en Autriche, en Italie, une vie déracinée de cosmopolites. Madame de Thalberg devenait incapable de se fixer, de se faire un foyer ; elle n’en éprouvait même plus le besoin. Sa paresse ambulante aimait à rouler par les chemins, trouvait un plaisir dans cette existence sans attaches, dans cette vie de sleepings et d’hôtels, dont le spectacle changeant la défendait de l’ennui et qui, la dispensant de tout devoir et de tout souci d’intérieur, lui ménageait juste ce qu’il faut de _home_ pour lire, dormir et rêvasser.

Ce vagabondage international avait pour Frida un double effet. D’une part, l’enfant s’élevait elle-même, se développait sans contrainte, ignorait les préjugés et les conventions que comportent la vie sédentaire et le classement dans une société assise ; elle recueillait peu à peu, sur le vaste monde et les divers aspects de l’humanité, des notions éparses et incomplètes, mais variées et sincères ; elle prenait l’habitude de ne s’étonner de rien. Mais, d’autre part, ces continuels déplacements lui interdisaient les longues et sérieuses affections, ne lui permettaient que de superficielles relations avec des errants comme elle ; le provisoire des malles jamais entièrement défaites ne lui laissait pas le temps de donner son cœur, soit à une personne, soit à une idée. Et ainsi une puissance d’aimer s’accumulait, inemployée, chez cette tendre petite fille et l’agitait d’une vague inquiétude…

Cette façon de vivre avait rapidement dévoré les soixante mille roubles de madame de Thalberg. Les deux femmes avaient eu des heures difficiles, notes impayées, bijoux engagés. La comtesse opposait à tout une inaltérable insouciance. Et, d’ailleurs, aux moments les plus désespérés, des sommes arrivaient d’Amérique, quelquefois assez fortes, envoyées par le comte, dont les affaires prospéraient.

Même, un jour, il écrivait aux deux femmes que, s’étant refait une fortune suffisante, il se disposait à rentrer en Europe, et il les priait de l’attendre à Marseille.

Elles l’y attendaient depuis deux mois, quand une lettre leur annonça que le comte venait d’être subitement ruiné par un krach et que tout était à recommencer.

… Nice, Monaco, Monte-Carlo… C’est l’époque dont Frida se souvenait avec le plus d’amertume. Elle avait alors seize ans. La comtesse se mit à la montrer, n’ayant plus de ressource que dans le mariage de sa fille. Promenée dans cette société de joie où se mêlent les mondains, les hommes d’argent, les aventuriers et les femmes déclassées, Frida vit de plus près et détesta la sottise et la dureté des gens de plaisir. Elle crut de bonne foi que ce qu’on appelle « le monde », c’était cela. Puis, comme elle était belle et qu’on la soupçonnait pauvre, elle eut à subir des hommages dont elle ne devina pas tout de suite la nature ; elle eut à repousser des offres ignobles de vieux, des assauts de rastaquouères et même, une fois, des tentatives de mains brutales. Et cela la dégoûta pour longtemps de rêver d’amour.

Cependant l’argent allait manquer ; le comte ne donnait plus de ses nouvelles. Frida entraîna sa mère à Paris, refuge des misérables.

Bien qu’il ne leur restât qu’une fort petite somme, elles descendirent dans un _family-hotel_ du quartier des Champs-Elysées. Elles perdaient un mois dans une attente désorientée, à chercher des leçons de piano ou à faire des visites à des compatriotes découverts dans le _Tout-Paris_. Visites inutiles, parfois humiliantes, d’où elles ne remportaient que des promesses ennuyées ou de sèches aumônes. Il faut dire que, leurs bijoux partis et leur garde-robe vendue, elles prenaient insensiblement une mine d’aventurières pauvres.

Elles louaient alors une chambre dans un très modeste hôtel meublé des Batignolles.

Du premier coup, Frida s’était trouvée prête à cette indigence qui succédait si brusquement aux trains de luxe et aux riches hôtels cosmopolites. Elle s’était mise à faire la cuisine, à raccommoder les robes et le peu de linge qui restait aux deux femmes. A présent, elle économisait leur dernier argent, l’argent d’une plaque de commandeur de l’ordre de Saint-Vladimir, un vénérable bijou donné jadis à sa petite-fille par le prince Kariskine. Même, pour que la comtesse oubliât les heures, elle avait trouvé moyen de l’abonner, sur leurs derniers sous, à un cabinet de lecture…

Mais vint un jour où les deux femmes pâtirent de la faim. Tandis que la comtesse, tassée dans un coin de la mansarde, sous une fourrure pelée, s’absorbait dans la lecture des _Mystères de Paris_, Frida descendit dans la rue, errant à l’aventure. La nuit tombait. Des passants l’abordèrent avec des paroles insultantes… Elle eut un suprême soulèvement de tout son être contre cette société où l’on peut mourir de dénuement sans que personne s’en doute ni s’en soucie et où elle savait que, sa fierté le lui eût-elle permis, elle ne pouvait, étant belle, tendre la main sans être outragée… Et sous sa haine sourdait une espèce de joie mystique à se sentir la sœur ignorée de tant d’autres victimes, à songer que sa détresse particulière accroissait pour sa part la dette atroce du vieux monde et contribuerait sans doute à hâter l’œuvre d’une Justice cachée qui se réserve, mais qui n’oublie rien et qui dresse ses comptes… Ces bizarres idées s’agitaient confusément en elle… Et elle se rappelait des choses : les petites bourgeoises allemandes qui l’avaient lapidée de neige durcie, et le martyre de son grand-père, et les famines de paysans dont elle avait entendu parler dans son enfance… Et, se croyant près de mourir, tout son cœur défaillant sombrait dans une immense pitié amère pour l’innombrable et sainte assemblée des souffrants de tous les pays et de tous les siècles…

Ses forces s’en allaient. Les jambes molles, les tempes bourdonnantes, elle regagna la maison.

Dans l’escalier, elle rencontra une femme en noir, qui se rangea pour la laisser passer.

Cette femme était laide, avec un air de bonté qui faisait aimer sa figure. Elle ressemblait à certaines vieilles religieuses vulgaires et bouffies, sans âge, mais dont les yeux et toute l’allure expriment la certitude et la charité.

Frida montait péniblement, en s’accrochant à la rampe. La femme en noir la considéra un instant ; en trois enjambées,--des enjambées d’homme ou de cantinière,--elle la rejoignit sur le palier et lui mit brusquement dans la main une pièce blanche, en murmurant d’une grosse voix très douce :

— Je vous en prie ! Je vous en prie !

Et elle redescendit, sans donner à la jeune fille le temps de lui répondre.

C’était Audotia Latanief. Impliquée, huit ans auparavant, dans l’affaire qui avait valu au prince Kariskine sa déportation en Sibérie, elle s’était réfugiée à Paris, où elle travaillait « pour la cause ». Elle habitait la même maison que Frida ; elle y occupait deux petites pièces garnies de meubles d’ouvrier et de piles de brochures et de journaux entassés le long des murs.

Le lendemain, Frida, qui s’était informée, vint remercier sa bienfaitrice. Elle lui conta son histoire. Audotia, en dépit de son cosmopolitisme, ne put apprendre sans émotion que Frida était sa compatriote. Et, quand elle sut de qui Frida était la petite-fille, elle l’embrassa maternellement.

— Mon enfant, dit la vieille révolutionnaire, je parlerai de vous à la duchesse.

Une récente amie d’Audotia, cette inquiète et théâtrale duchesse de Montcernay, dont les fantaisies généreuses occupaient tout Paris. Très supérieure par les sentiments à la vie de luxe, de représentation mondaine, de préjugés décents et de bienfaisance tempérée, bref, à toute la pauvre vie de grande dame que son nom et sa fortune semblaient lui imposer, elle n’avait pu s’y tenir longtemps. Elle avait commencé, un peu banalement, par « encourager les arts » et avait fait elle-même de médiocres tableaux et d’assez méchants vers ; puis elle avait bravement sacrifié quelques millions dans de vagues entreprises de politique sentimentale et de démocratie évangélique. Enfin, elle s’était ruée dans la philanthropie, bâtissant des orphelinats et des maisons de retraite d’une tenue et d’un aménagement aussi coûteux que les écuries de courses d’un lord et où chaque tête de gueux représentait cinq mille francs de rente. Mais, d’autre part, elle tenait à payer de sa personne, contentait chaque matin son besoin d’émotion en visitant elle-même, son coupé attendant à la porte, les maisons de misère, et c’était au chevet d’une femme d’ouvrier qu’Audotia l’avait rencontrée.

— Elle est mon amie, disait Audotia. Elle n’accepte pas la vérité tout entière, mais elle a bonne volonté.

… Soit par la protection de la duchesse, soit par les démarches d’Audotia, qui, toujours dehors, menait la vie la plus activement mystérieuse et avait, on ne sait comment, des relations dans tous les mondes, Frida trouva enfin quelques leçons d’allemand et de piano, tout juste de quoi vivre. Elle connut les courses d’un bout à l’autre de Paris, les petits pains broutés en marchant, les bottines crottées, le méchant waterproof inondé par les gouttières du parapluie, et les attentes aux stations d’omnibus. Elle fut plus que résignée ; elle était fière de travailler, et, de plus en plus, toutes les impressions qui lui venaient du dehors se transformaient chez elle en mouvements de compassion et de charité. Dans la foule qui remplit les omnibus et les tramways, de pauvres figures la faisaient longtemps rêver ; elle devinait, à l’inspection des traits et des manières et reconstituait des existences d’humble labeur et de sacrifice et, remuée par ses propres imaginations, silencieusement elle se fondait en sympathie pour ces inconnus. Et, comme, dans ces coudoiements de rue et de voiture publique, tout le monde était, à l’occasion, bon et obligeant pour elle à cause de sa grâce et de son joli visage, elle s’émerveillait de trouver le peuple si doux.

En même temps, elle s’éprenait pour Audotia d’une affection passionnée. Et, de son côté, la voyant si ingénue, si vaillante et si fragilement belle, Audotia se mettait à l’adorer. Et, dans cette tendresse, il y avait de la maternité et du respect, quelque chose des sentiments du grand prêtre pour le petit roi Joas ou d’un vieux religieux pour un jeune novice dont il attend beaucoup, comme si, en effet, la vieille socialiste eût peu à peu conçu la pensée de former Frida pour de grandes choses.

Un matin, les journaux annoncèrent la mort du prince Kariskine. Quelques jours après, Audotia dit à sa jeune amie :

— Venez avec moi ce soir.

Elle la conduisit dans une réunion publique où l’on devait délibérer sur les mesures à prendre pour le prochain anniversaire du 18 Mars. Mais le véritable objet de la réunion était de prononcer et d’entendre des paroles généreuses et violentes, pleines de colère et de rêve…

Audotia prit la parole. Avec une éloquence, de sermonnaire, une diction monotone et chantante qu’une flamme intérieure échauffait graduellement, elle fit une sorte d’oraison funèbre du compagnon Kariskine. Elle dit sa vie et les sacrifices qu’il avait faits à la cause ; elle raconta ses souffrances dans la maison de force. « Or, quel était son crime, compagnons ? » Et elle énuméra ses vertus : elle dit son humanité, sa simplicité, sa haine de l’injustice, son désintéressement, sa douceur enfantine ; elle cita des anecdotes, et, tout à coup :

— J’en atteste sa petite-fille, ici présente !

Tous les yeux se tournèrent vers Frida, assise près de l’estrade, sur l’une des banquettes latérales. En robe noire tout unie, couronnée de sa chevelure rousse flambante, la bouche entr’ouverte sur ses petites dents, elle avait sur son fin visage la lueur des émotions profondes. Des larmes descendaient de ses yeux pâles, et elle ne savait pas si elle pleurait de douleur en pensant à son grand-père ou de joie à se sentir aimée de tous ces cœurs à la fois…

Audotia la mena à d’autres assemblées ; non point à celles où elle prévoyait des luttes ou des explosions trop fortes de bêtise ou de férocité, mais seulement aux réunions qui ressemblaient un peu à des cérémonies religieuses et où il s’agissait d’honorer des martyrs ou de célébrer des anniversaires. D’ailleurs, le vague des doctrines d’Audotia lui permettait d’être également à tous les partis révolutionnaires, et tous l’appelaient à leurs assises, parce qu’elle était pour tous la voix qui entraîne, qui maudit, qui bénit, qui exalte et réchauffe, qui fête les saints et qui solennise les souvenirs, la prêtresse officiante et la prophétesse…

Frida se plaisait dans ces réunions. Au commencement, la grossièreté de plusieurs de ses nouveaux frères, l’odeur, les mains noires, les barbes douteuses avaient mis sa délicatesse à une assez rude épreuve. Mais elle s’était fait honte de sa répugnance comme d’un sentiment bourgeois et bas ; elle s’était contrainte à aimer les misérables tels qu’ils sont. Cet effort était servi par un optimisme candide et infini et par le don précieux de ne voir et de ne reconnaître le mal et la laideur que lorsqu’il n’y avait vraiment pas moyen de faire autrement. Si, par hasard, elle découvrait, malgré elle, qu’il y avait parmi les compagnons bien des brutes méchantes, elle songeait : « Ce n’est pas leur faute, ils sont si malheureux ! » Mais elle n’était que peu exposée à ces cruelles découvertes. Car sa grâce agissait, à son insu, même sur les plus grossiers et les plus stupides : on se surveillait devant elle, on l’entourait d’égards à cause de son grand-père le martyr ; elle était populaire dans les clubs ; elle était la petite vierge charmante de la revendication sociale et elle jouissait innocemment de cette gloire.

Le monde révolutionnaire lui apparaissait donc comme une idyllique assemblée de frères. Elle croyait chaque jour davantage à la bonté des pauvres. Des théories exposées dans les clubs elle ne retenait que ce qui pouvait servir d’aliment à sa crédule générosité. Collectivisme, possibilisme, communisme, anarchisme même, elle n’était point troublée par la contradiction des doctrines : elle ne voyait que ce qu’elles avaient de commun : un rêve de société fraternelle et juste. Et ce qui la séduisait dans la cité future, c’était précisément ce qu’elle contenait de chimère morale : c’était qu’elle ne pût s’établir et subsister sans une immense bonne volonté de tous les hommes. Et parce que Frida était capable, pour sa part, des vertus qui seules eussent rendu cette utopie réalisable, elle la croyait réalisable en effet. Rêve d’égoïsme brutal chez la plupart des « compagnons », le socialisme était pour elle un rêve de sacrifice.

Ce qui l’attirait aussi, c’était ce qu’il y a de religieux dans l’état d’esprit créé par la foi socialiste chez les hommes qui ne sont pas méchants. Car c’est bien une foi. Frida était parfaitement insensible aux objections. Comment ces choses rêvées arriveraient-elles ? Elle ne savait ; mais ces choses _devaient_ arriver. Les plus savants disaient : « C’est la loi de l’évolution », comme on dit dans d’autres religions : « C’est la volonté de Dieu ». La disposition d’âme des communistes vertueux n’est peut-être pas fort différente de celle des premiers chrétiens, quand ils attendaient une cité de Dieu terrestre et croyaient à son proche avènement, quoique le monde romain opposât assurément autant d’obstacles à leur songe que notre monde peut en opposer au songe des révolutionnaires.

Outre la foi et l’espérance, Frida retrouvait un culte. Les cérémonies des réunions publiques, avec homélies, mémento des saints, célébration des dates sanglantes ou glorieuses, étaient ses messes et ses vêpres. Cette fille sans patrie et, jusque-là, sans religion (de bonne heure elle avait renoncé aux croyances et aux pratiques de l’orthodoxie russe) rencontrait ainsi, dans le rêve socialiste, une religion complète, où pouvaient se satisfaire tous les besoins de son imagination et de son cœur. Et elle s’exaltait d’autant plus dans sa foi que cette Église révolutionnaire dont elle faisait partie vivait à demi dans le mystère, avait des airs d’Église persécutée ou, du moins, réprouvée par la société régulière, rejetée en dehors d’elle et un peu conspiratrice et souterraine…

C’est à ce moment que « la duchesse » fit proposer à Frida une place de demoiselle de compagnie chez la comtesse de Winden, dont le mari était conseiller à l’ambassade d’Alfanie.

Frida refusa d’abord, malgré les supplications de sa mère. Madame de Thalberg n’avait point désapprouvé les idées nouvelles de Frida. Passive et molle, la bonne dame était devenue elle-même vaguement révolutionnaire, en haine de sa pauvreté, tout comme elle fût demeurée conservatrice, chrétienne orthodoxe, et fidèle au tsar si elle eût continué à couler ses jours vides dans son domaine de Courlande. Mais c’est aussi pourquoi elle ne comprenait pas que Frida repoussât cette occasion de sortir de la vie médiocre qu’elles menaient et de rentrer « dans leur monde ».

Audotia intervint :

— Acceptez, dit-elle à Frida. Vous le devez, pour votre mère.

Frida se soumit. Elle n’était pas depuis une semaine chez la comtesse de Winden, quand le prince Hermann l’y rencontra.

Un prince royal ! L’héritier présomptif d’une monarchie absolue ! Il ne pouvait inspirer à Frida que des sentiments de défiance et d’aversion. Et pourtant, deux mois plus tard, Frida était en Alfanie, réconciliée avec son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub, qui, depuis l’aventure du prince Kariskine, l’avait reniée, elle et sa mère ; madame de Thalberg, installée auprès du vieux gentilhomme (elle devait y mourir peu après, sans autre regret que de n’avoir pas achevé la lecture de son dernier roman), et Frida introduite à la cour, en qualité de demoiselle d’honneur de la princesse Wilhelmine.

Comment tout cela s’était-il fait ?

Frida, cependant, s’était crue obligée de résister aux offres d’Hermann. Elle était allée consulter Audotia. Mais sa vieille amie, après l’avoir interrogée sur le prince, lui avait dit :

— Allez. Il le faut. Nous nous reverrons un jour, peut-être… Ne m’écrivez point : c’est inutile.

Et Frida n’avait plus entendu parler d’Audotia jusqu’au jour où celle-ci, venue secrètement à Marbourg pour y répandre la bonne parole, avait été arrêtée dans une émeute de grévistes.

Elle comprenait à présent ce silence et pourquoi la vieille femme, en la quittant, ne l’avait chargée d’aucune mission, ne lui avait même donné aucun conseil. Suprême habileté ! Rien qu’en aimant le prince, rien qu’en se montrant à lui telle qu’elle était, en lui montrant peu à peu son coeur et sa pensée dans des conversations que le léger mystère et la rareté de leurs rencontres faisaient plus significatives et plus précieuses pour tous deux, Frida exerçait sur Hermann une influence très douce et très puissante. Dans cette liaison non définie, amoureuse et parfaitement chaste, l’intelligence spéculative du prince philosophe s’était laissé lentement pénétrer et envahir par la sentimentalité intrépide de sa petite amie. Il était tout près de la croire plus clairvoyante dans sa candeur enthousiaste que les politiques et les économistes, et déjà il inclinait à admettre que la meilleure solution des éternels problèmes sociaux c’était peut-être encore la bonté confiante, la charité audacieuse et l’appel au coeur de tous les intéressés, si folle que parût la tentative.

Et maintenant, tandis que la voiture roulait dans les bois et que, de chaque côté, les arbres traversaient en fuyant le reflet des deux lanternes, Frida songeait qu’une heure solennelle était venue, qu’elle possédait l’âme de celui qui tenait dans sa main le sort d’un peuple, que ce peuple allait donc être heureux par elle, et que ce rôle sublime et secret, toutes les aventures de sa vie l’y avaient préparée et façonnée, comme par une merveilleuse prédestination.

La voiture longea un mur gris, masqué de broussailles, puis s’arrêta devant une grille. Une fille en camisole vint ouvrir, qui dit au vieux cocher :

— Bonsoir, grand-père.

La voiture entra, suivit une allée tournante et déposa la voyageuse à la porte d’un pavillon assez vaste, à toiture basse, et entouré d’une terrasse à balustres de pierre.

— Avez-vous fait un bon voyage, madame ? demanda la fille.

— Merci, Kate. Ma chambre est prête ?

— Oui, madame.

Frida ouvrit sa fenêtre. Les massifs du parc et, par delà, les cimes immobiles de la forêt dormaient sous le ciel laiteux. Nul bruit qu’un froissement de feuilles ou la fuite d’une bête nocturne. La pensée de Frida devenait religieuse dans ce silence et cette sérénité. Et son coeur se gonfla d’une espérance infinie.