Les Rois en exil/III

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Alphonse Lemerre (p. 69-95).

III
la cour à saint-mandé


Le provisoire de l’Hôtel des Pyramides avait duré trois mois, six mois, avec les malles à peine défaites, les sacs bouclés, le désordre et l’incertitude d’un campement. Tous les jours d’excellentes nouvelles arrivaient d’Illyrie. Dépourvue de racines, sur un sol neuf où elle n’avait ni passé, ni héros, la République ne prenait pas. Le peuple se lassait, regrettait ses princes, et des calculs d’une certitude infaillible venaient dire aux exilés : « Tenez-vous prêts… C’est pour demain. » On ne plantait pas un clou dans les appartements, on ne déplaçait pas un seul meuble, sans cette exclamation d’espoir : « Ce n’est plus la peine. » Pourtant l’exil se prolongeait, et la reine ne tardait pas à comprendre que ce séjour à l’hôtel dans un tourbillon d’étrangers, un passage d’oiseaux voyageurs de toute plume, deviendrait contraire à la dignité de leur rang. On leva la tente, on acheta une maison, on s’installa. De nomade l’exil se fit sédentaire.

C’était à Saint-Mandé, sur l’avenue Daumesnil, à la hauteur de la rue Herbillon, dans cette partie qui longe le bois, bordée de constructions élégantes, de grilles coquettes laissant voir des jardins sablés, des perrons arrondis, des pelouses anglaises qui donnent l’illusion d’un coin de l’avenue du Bois-de-Boulogne. Dans un de ces hôtels s’étaient déjà réfugiés le roi et la reine de Palerme, sans grande fortune, fuyant l’entraînement et les quartiers luxueux du high-life. La duchesse de Malines, sœur de la reine de Palerme, était venue la rejoindre à Saint-Mandé, et toutes deux attiraient sans peine leur cousine dans ce quartier. En dehors des questions d’amitié, Frédérique désirait se mettre à part de l’entrain joyeux de Paris, protester contre le monde moderne et les prospérités de la République, éviter cette curiosité qui s’attache aux gens connus et qui lui semblait une injure à sa déchéance. Le roi s’était d’abord récrié sur le lointain de l’habitation, mais il devait y trouver bientôt un prétexte aux longues absences et aux rentrées tardives. Enfin, ce qui primait tout, la vie était moins chère là que partout ailleurs, et l’on y pouvait soutenir son luxe à peu de frais.

L’installation fut confortable. La maison blanche, haute de trois étages, flanquée de deux tourelles, regardait le bois à travers les arbres de son petit parc, tandis que sur la rue Herbillon, entre les communs et les serres se faisant face, s’arrondissait une grande cour sablée jusqu’au perron que surmontait une marquise supportée en forme de tente par deux longues lances inclinées. Dix chevaux à l’écurie : chevaux de trait, chevaux de selle — la reine montait tous les jours, — la livrée aux couleurs d’Illyrie, coiffée en marteaux et poudrée, avec un suisse dont la hallebarde et le baudrier d’or vert étaient aussi légendaires à Saint-Mandé et à Vincennes que la jambe de bois du vieux Daumesnil, tout cela constituait un luxe convenable et presque neuf. Il n’y avait guère en effet plus d’un an que Tom Lévis avait improvisé, avec tous ses décors et accessoires, la scène princière où va se jouer le drame historique que nous racontons.

Eh ! mon Dieu, oui, Tom Lévis… En dépit des méfiances, des répugnances, il avait fallu recourir à lui. Ce tout petit gros homme était d’une ténacité, d’une élasticité surprenante. Et tant de malices plein son sac, tant de clefs, de pinces-monseigneur, pour ouvrir ou forcer les serrures résistantes, sans compter des façons à lui de gagner le cœur des fournisseurs, des valets, des chambrières. « Surtout pas de Tom Lévis ! » On disait toujours cela pour commencer. Mais alors rien n’avançait. Les fournisseurs ne livraient pas à temps leurs marchandises, les domestiques s’insurgeaient, jusqu’au jour où l’homme au cab, apparaissant avec ses lunettes d’or et ses breloques, les tentures descendaient d’elles-mêmes des plafonds, s’allongeaient aux parquets, se nouaient, se compliquaient en portières, rideaux, tapis décoratifs et ouatés. Les calorifères s’allumaient, les camélias montaient dans la serre, et les propriétaires, vite installés, n’avaient plus qu’à jouir et à attendre sur les sièges commodes des salons le paquet de factures arrivant de tous les coins de Paris. Rue Herbillon, c’était le vieux Rosen, le chef de la maison civile et militaire, qui recevait les comptes, payait la livrée, gérait la petite fortune du roi, et si adroitement que, ce cadre doré donné à leur malheur, Christian et Frédérique vivaient encore largement. Tous deux rois, enfants de rois, ne savaient d’ailleurs le prix d’aucune chose, habitués à se voir en effigie sur toutes les pièces d’or, à battre monnaie selon leur bon plaisir ; et loin de s’étonner de ce bien-être, ils sentaient au contraire tout ce qui manquait à leur existence nouvelle, sans parler du vide refroidissant que laisse autour des fronts une couronne tombée. La maison de Saint-Mandé, si simple au dehors, avait beau s’orner en petit palais à l’intérieur, la chambre de la reine rappelant exactement par ses lampas bleus couverts de vieux bruges celle du château de Leybach, le cabinet du prince identique à celui qu’il quittait, dans l’escalier les reproductions des statues de la résidence royale, et dans la serre une singerie tiède, garnie de glycines grimpantes pour les ouistitis favoris : qu’était-ce que tous ces petits détails de délicate flatterie, aux possesseurs de quatre châteaux historiques et de ces résidences d’été entre le ciel et l’eau, les pelouses mourant sous les vagues, dans les îles vertes qu’on appelle « les jardins de l’Adriatique ! »

À Saint-Mandé, l’Adriatique c’était le petit lac du bois, que la reine avait en face de ses fenêtres et qu’elle regardait tristement comme Andromaque exilée regardait son faux Simoïs. Si restreinte pourtant que fût leur vie, il arrivait à Christian, plus expérimenté que Frédérique, de s’étonner de cette aisance relative :

— Ce Rosen est incroyable… Je ne sais vraiment comment il s’arrange pour suffire à tout avec le peu que nous avons.

Puis il ajoutait en riant :

— On peut être sûr toujours qu’il n’y met pas du sien.

Le fait est qu’en Illyrie, Rosen était synonyme d’Harpagon. À Paris même, ce renom de ladrerie avait suivi le duc et se trouvait confirmé par le mariage de son fils, mariage conclu dans les agences spéciales, et que toute la gentillesse de la petite Sauvadon n’empêchait pas d’être une sordide mésalliance. Cependant Rosen était riche. Le vieux pandour, qui portait tous ses instincts rapaces et pillards écrits dans son profil d’oiseau de proie, n’avait pas fait la guerre aux Turcs et aux Monténégrins uniquement pour la gloire. À chaque campagne, ses fourgons revenaient pleins, et le magnifique hôtel qu’il occupait à la pointe de l’île Saint-Louis, tout auprès de l’hôtel Lambert, regorgeait de choses précieuses, tentures d’Orient, meubles du moyen âge et de la chevalerie, triptyques d’or massif, sculptures, reliquaires, étoffes brodées et lamées, butin de couvents ou de harems entassé dans une suite d’immenses salons de réception ouverts seulement une fois lors du mariage d’Herbert et de la fête féerique payée par l’oncle Sauvadon, mais qui depuis, mornes et verrouillés, conservaient leurs richesses derrière les rideaux rejoints, les volets clos, sans craindre même l’indiscrétion d’un rayon de soleil. Le bonhomme menait là une véritable existence de maniaque, confiné à un seul étage de l’immense hôtel, se contentant de deux domestiques pour tout service, d’un régime de provincial avare, tandis que les vastes cuisines du sous-sol avec leurs tournebroches immobiles et leurs fourneaux refroidis, restaient aussi fermées que les appartements de gala.

L’arrivée de ses souverains, la nomination de tous les Rosen aux charges de la petite cour, avaient un peu changé les habitudes du vieux duc. D’abord les jeunes gens étaient venus vivre avec lui, leur installation du parc Monceau — une vraie cage moderne aux barreaux dorés — se trouvant trop loin de Vincennes. Tous les matins à neuf heures, par n’importe quel temps, la princesse Colette était prête pour le lever de la reine et montait en voiture à côté du général, dans ce brouillard riverain que les matins d’hiver et d’été laissent traîner jusqu’à midi à la pointe de l’île comme un voile sur le décor magique de la Seine. À cette heure le prince Herbert essayait de reprendre un peu de son sommeil perdu dans un rude service de nuit, le roi Christian ayant dix années de vie de province et de couvre-feu conjugal à rattraper, et pouvant si peu se passer du Paris nocturne que, les théâtres et les cafés fermés, il trouvait en sortant du club un charme à arpenter les boulevards déserts, secs et sonores ou luisants d’eau, avec la ligne des réverbères comme une garde de feu tout au bord de la longue perspective.

À peine arrivée à Saint-Mandé, Colette montait près de la reine. Le duc, lui, s’installait dans un pavillon-chalet attenant aux communs, à la portée du service et des fournisseurs. On appelait cela l’intendance ; et c’était touchant de voir ce grand vieux assis sur son fauteuil de moleskine parmi la paperasse, les classements, les cartons verts, recevant et réglant de petites factures bourgeoises, lui qui avait eu sous ses ordres à la résidence tout un peuple d’huissiers galonnés. Son avarice était telle, que, même en ne payant pas pour son compte, chaque fois qu’il devait donner de l’argent, il y avait sur sa figure une contraction de tous les traits, un froncement nerveux des rides, comme si on les lui eût serrées avec le cordon d’un sac ; son corps raide et droit protestait, et jusqu’au geste automatique dont il ouvrait la caisse incrustée au mur. Malgré tout, il s’arrangeait pour être toujours prêt, et subvenir, avec les ressources modestes des princes d’Illyrie, au gaspillage inévitable dans une grande maison, aux charités de la reine, aux largesses du roi, même à ses plaisirs qui comptaient dans le budget ; car Christian II s’était tenu parole et passait joyeusement son temps d’exil. Assidu aux fêtes parisiennes, accueilli des grands cercles, recherché dans les salons, son profil narquois et fin entrevu dans la confusion animée des premières loges ou l’élan tumultueux d’un retour de courses, avait pris place désormais dans les médaillons connus du « tout Paris », entre la chevelure hardie d’une actrice en vogue et la figure décomposée de ce prince royal en disgrâce qui roule les cafés du boulevard en attendant que sonne pour lui l’heure du règne. Christian menait la vie oisive et si remplie de la jeune Gomme. L’après-midi au jeu de paume ou au skating, puis le Bois, une visite au jour tombant dans certain boudoir chic dont il aimait la tenue luxueuse et l’excessive liberté de paroles ; le soir, les petits théâtres, le foyer de la danse, le cercle et surtout le jeu, un maniement de cartes où l’on eût retrouvé son origine bohême, la passion du hasard et de tous ses pressentiments. Il ne sortait presque jamais avec la reine, excepté le dimanche pour la mener à l’église de Saint-Mandé, et ne la voyait guère qu’aux repas. Il craignait cette nature raisonnable et droite, toujours préoccupée de devoir, et dont la méprisante froideur le gênait comme une conscience visible. C’était le rappel à ses charges de roi, aux ambitions qu’il voulait oublier ; et trop faible pour se révolter en face contre cette domination muette, il aimait mieux fuir, mentir, se dérober. De son côté, Frédérique connaissait si bien ce tempérament de Slave ardent et mou, vibrant et fragile ; elle avait eu tant de fois à pardonner les écarts de cet homme enfant, qui gardait tout de l’enfance, la grâce, le rire, jusqu’à la cruauté de caprice ; elle l’avait vu si souvent à genoux devant elle après une de ces fautes où il jouait son bonheur et sa dignité, qu’elle s’était complètement découragée du mari et de l’homme, s’il lui restait encore des égards pour le roi. Et ce débat durait presque depuis dix ans, bien qu’en apparence le ménage fût très uni. À ces hauteurs d’existence, avec les appartements vastes, la domesticité nombreuse, le cérémonial qui écarte les distances et comprime les sentiments, ces sortes de mensonges sont possibles. Mais l’exil allait les trahir.

Frédérique avait d’abord espéré que cette dure épreuve mûrirait la raison du roi, éveillerait en lui ces belles révoltes qui font les héros et les vainqueurs. Au contraire, elle voyait grandir dans ses yeux une ivresse de fête et de vertige allumée par le séjour de Paris, son phosphore diabolique, l’incognito, les tentations et la facilité du plaisir. Ah ! si elle avait voulu le suivre, partager cette course folle dans le tourbillon parisien, faire citer sa beauté, ses chevaux, ses toilettes, se prêter de toutes ses coquetteries de femme à la vaniteuse légèreté du mari, un rapprochement aurait été possible. Mais elle restait plus reine que jamais, n’abdiquait rien de ses ambitions, de ses espérances, et de loin acharnée à la lutte, envoyant lettre sur lettre aux amis de là-bas, protestant, conspirant, elle entretenait toutes les cours d’Europe de l’iniquité de leur infortune. Le conseiller Boscovich écrivait sous sa dictée ; et à midi, quand le roi descendait, elle présentait elle-même le courrier à la signature. Il signait, parbleu ! il signait tout ce qu’elle voulait, mais avec un frisson d’ironie au coin des lèvres. Le scepticisme de son milieu railleur et froid l’avait gagné ; aux illusions du début, par un revirement propre à ces natures extrêmes, avait succédé la conviction formelle que l’exil se prolongerait indéfiniment. Aussi quel air d’ennui, quelle fatigue il apportait dans ces conversations où Frédérique essayait de le monter jusqu’à sa fièvre, cherchait au fond de ses yeux cette attention qu’elle ne pouvait y fixer ! Distrait, poursuivi de quelque refrain bête, il avait toujours dans la tête sa vision de la dernière nuit, le tournoiement ivre et langoureux du plaisir. Et quel « ouf ! » de soulagement quand il était enfin dehors, quelle reprise de jeunesse et de vie qui, chaque fois, laissait la reine plus triste et plus seule !

Après ce travail d’écritures dans la matinée, l’envoi de quelques-uns de ces billets éloquents et courts où elle ravivait les courages, les dévouements près de faiblir, les seules distractions de Frédérique étaient la lecture de sa bibliothèque de souveraine, composée de mémoires, de correspondances, de chroniques du temps passé ou de haute philosophie religieuse, puis les jeux de l’enfant dans le jardin et quelques promenades à cheval dans le bois de Vincennes, promenades rarement prolongées jusqu’à la lisière où venaient aboutir les derniers échos du bruit parisien, échouer les dernières misères du grand faubourg ; car Paris lui causait une antipathie, un effroi insurmontables. À peine, une fois par mois, la livrée en grande tenue, allait-elle faire sa tournée de visites chez les princes exilés. Partie sans plaisir, elle revenait découragée. Sous ces infortunes royales, décemment, noblement supportées, elle sentait l’abandon, le renoncement complet, l’exil accepté, pris en patience, en habitude, trompé par des manies, des enfantillages, ou même pis.

La plus digne, la plus fière de ces majestés tombées, le roi de Westphalie, pauvre vieil aveugle si touchant avec sa fille, sa blonde Antigone, gardait la pompe et les dehors de son rang, mais ne s’occupait plus que de collectionner des tabatières, d’établir des vitrines de curiosités dans ses salons, raillerie singulière à l’infirmité qui l’empêchait de jouir de ses trésors. Chez le roi de Palerme, même renoncement apathique, compliqué de deuils, de tristesse, de manque d’argent, le ménage désuni, l’ambition tuée par la perte de l’unique enfant. Le roi, presque toujours absent, laissait sa femme à son foyer de veuvage et d’exil ; tandis que la reine de Galice, fastueuse, passionnée de plaisir, ne changeait rien à ses mœurs turbulentes de souveraine exotique, et que le duc de Palma décrochait de temps en temps son escopette pour essayer de franchir la frontière qui chaque fois et durement le rejetait à l’oisiveté misérable de sa vie. Au fond, contrebandier bien plus que prétendant, faisant la guerre pour avoir de l’argent et des filles, et donnant à sa pauvre duchesse toutes les émotions d’une malheureuse mariée à l’un de ces bandits des Pyrénées que l’on rapporte sur une civière s’ils s’attardent au petit jour. Tous ces dépossédés n’avaient qu’un mot aux lèvres, une devise remplaçant les sonores devises de leurs maisons royales : « Pourquoi faire ?… À quoi bon ? » Aux élans, aux ferveurs actives de Frédérique, les plus polis répondaient par un sourire, les femmes répliquaient théâtre, religion, galanterie ou modes ; et peu à peu ce tacite abaissement d’un principe, ce désagrègement de forces gagnait la fière Dalmate elle-même. Entre ce roi qui ne voulait plus l’être, le pauvre petit Zara si lent à grandir, tout la frappait de défaillance. Le vieux Rosen ne parlait guère, enfermé tout le jour dans son bureau. La princesse n’était qu’un oiseau, sans cesse occupé de lisser ses plumes, Boscovich un enfant, la marquise une folle. Il y avait encore le Père Alphée, mais ce moine farouche et rugueux n’aurait pu comprendre à mi-mot les frissons intimes de la reine, les doutes, les peurs qui commençaient à l’envahir. La saison s’en mêlait aussi. Ce bois de Saint-Mandé, l’été tout en verdure et en fleurs, désert et calme comme un parc pendant la semaine, le dimanche grouillant de joie populaire, prenait sous l’hiver approchant, dans le deuil des horizons mouillés, dans la brume flottante de son lac, l’aspect désolé, sans grandeur, des lieux de plaisir abandonnés. Des tourbillons de corbeaux volaient au-dessus des buissons noirs, au-dessus des grands arbres tordus balançant des nids de pies, des guis chevelus, à leurs sommets découronnés. C’était le second hiver que Frédérique passait à Paris. Pourquoi lui semblait-il plus long, plus lugubre que l’autre ? Était-ce le tapage de l’hôtel qui lui manquait, le mouvement de la ville tumultueuse et riche ? Non. Mais à mesure que la reine décroissait en elle, la femme reprenait ses faiblesses, ses peines d’épouse délaissée, ses nostalgies d’étrangère arrachée du sol natal.

Dans la galerie vitrée annexe du grand salon, dont elle avait fait un petit jardin d’hiver, un coin frileux loin du bruit domestique, orné de claires tentures, de plantes vertes à tous ses angles, elle se tenait maintenant des jours entiers, inactive, devant le jardin raviné et son fouillis de branches grêles hachant l’horizon gris, comme une plaque d’eau-forte, avec un mélange de verdures foncées et résistantes que les houx, les buis conservaient même sous la neige dont leurs branches aiguës perçaient la blancheur. Sur les trois vasques superposées de la fontaine, les nappes d’eau retombantes prenaient un ton d’argent froid ; et au delà de la haute grille qui longeait l’avenue Daumesnil, de temps en temps rompant le silence et la solitude de deux lieues de bois, les tramways à vapeur passaient en sifflant, leur longue fumée rejetée en arrière, si lourde à se disperser dans l’air jaune, que Frédérique pouvait la suivre longtemps, la voir se perdre peu à peu, lente et sans but comme sa vie.

Ce fut par un matin pluvieux d’hiver qu’Élisée Méraut donna sa première leçon à l’enfant royal, dans ce petit abri de la tristesse et des songeries de la reine, qui prenait ce jour-là l’aspect d’un cabinet d’études : des livres, des cartons étalés sur la table, une lumière répandue d’atelier ou de classe, la mère toute simple dans la robe de drap noir qui serrait sa haute taille, une petite travailleuse en laque roulée en face d'elle, et le maître et l'élève aussi hésitants, aussi émus l'un que l'autre de leur première entrevue. Le petit prince reconnaissait vaguement cette tête énorme et fulgurante qu'on lui avait montrée la nuit de Noël dans le crépuscule religieux de la chapelle, et que son imagination, tout encombrée des contes bleus de madame de Silvis, avait assimilée à quelque apparition du géant Robistor ou de l’enchanteur Merlin. Et l’impression d’Élisée était bien aussi chimérique, lui qui dans ce frêle petit garçon, vieillot et maladif, au front déjà plissé comme s’il eût porté les six cents ans de sa race, croyait voir un chef prédestiné, un conducteur d’hommes et de peuples, et lui disait gravement, la voix tremblante :

— Monseigneur, vous serez roi un jour… il faut que vous appreniez ce que c’est qu’un roi… Écoutez-moi bien, regardez-moi bien, et ce que ma bouche n’exprimera pas assez clairement, le respect, de mes yeux vous le fera comprendre…

Alors, penché sur cette petite intelligence au ras du col, avec des mots et des images pour elle, il lui expliquait le dogme du droit divin, les rois en mission sur la terre, entre les peuples et Dieu, chargés de devoirs, de responsabilités que les autres hommes n’ont pas, et qui leur sont imposés depuis l’enfance… Que le petit prince comprît parfaitement ce qu’on lui disait, ce n’est guère probable ; peut-être se sentait-il enveloppé de cette tiédeur vivifiante dont les jardiniers, qui soignent une plante rare, entourent la fibre délicate, le bourgeon chétif. Quant à la reine, courbée sur sa tapisserie, elle écoutait venir à elle avec une surprise délicieuse cette parole qu’elle attendait désespérément depuis des années, qui répondait à ses pensées les plus secrètes, les appelait, les secouait… Si longtemps elle avait rêvé seule ! Tant de choses qu’elle n’aurait su dire, et dont Élisée lui donnait la formule ! Devant lui, dès le premier jour, elle se sentit comme un musicien inconnu, un artiste inexprimé, devant l’exécutant prestigieux de son œuvre. Ses plus vagues sentiments sur cette grande idée de royauté prenaient corps et se résumaient magnifiquement, très simplement aussi, puisqu’un enfant, un tout petit enfant, pouvait presque les comprendre. Tandis qu’elle regardait cet homme, ses grands traits animés de croyance et d’éloquence, elle voyait en opposition la jolie figure indolente, le sourire indécis de Christian, elle entendait l’éternel : « À quoi bon ? » de tous ces rois découronnés, les caquetages des boudoirs princiers. Et c’était ce plébéien, ce fils de tisserand — dont elle connaissait l’histoire — qui avait recueilli la tradition perdue, conservé les reliques et la châsse, le feu sacré dont la flamme était visible en ce moment sur son front, communicative dans l’ardeur de son discours. Ah ! si Christian eût été comme cela, ils seraient encore sur le trône ou disparus tous deux, ensevelis sous ses décombres… Chose singulière ! dans cette attention dont elle ne pouvait se défendre, la voix, le visage d’Élisée lui donnaient une impression de ressouvenir. De quelle ombre de sa mémoire se levaient ce front de génie, ces accents qui lui résonnaient au plus profond de l’être, dans quelque cavité secrète du cœur ?…

Maintenant le maître s’était mis à interroger son élève, non sur ce qu’il savait — rien ou si peu de chose, hélas ! — mais en cherchant ce qu’on pourrait lui apprendre. « Oui, monsieur… Non, monsieur… » Le petit prince n’avait que ces deux mots aux lèvres et mettait toute sa force à les prononcer, avec cette gentillesse timide des garçons élevés par des femmes dans la perpétuité de leurs premiers enfantillages. Il essayait pourtant, le pauvre mignon, sous l’amas de connaissances variées que lui avait données madame de Silvis, de démêler quelques notions d’histoire générale parmi les aventures de nains et de fées qui pailletaient sa petite imagination machinée comme un théâtre de féerie. De sa place la reine le soutenait, l’encourageait, le soulevait sur son âme à elle. Au départ des hirondelles, si la plus petite du nid ne vole pas encore, la mère lui donne ainsi l’essor sur ses propres ailes. Quand l’enfant hésitait à répondre, le regard de Frédérique, doré dans ses yeux d’aigue-marine, se fonçait comme le flot sous le grain qui passe ; mais lorsqu’il avait dit juste, quel sourire de triomphe elle tournait vers le maître ! Depuis bien des mois elle n’avait éprouvé une pareille plénitude de bien-être, de joie. Le teint de cire du petit Zara, sa physionomie affaissée d’enfant débile, semblaient infusés d’un sang nouveau ; jusqu’au paysage dont les plans tristes s’écartaient à la magie de cette parole, ne laissant plus voir que ce qu’avait d’imposant et de grandiose ce dénuement vaste de l’hiver. Et pendant que la reine restait attentive, le coude appuyé, le buste en avant, penchée tout entière vers cet avenir où l’enfant-roi lui apparaissait dans le triomphe du retour à Leybach, Élisée frissonnant, émerveillé d’une transfiguration dont il ne savait pas être la cause, voyait sur ce beau front au ton d’agate se tordre et s’enrouler en diadème royal les reflets croisés des nattes lourdes.

Midi sonnait partout que la leçon durait encore. Dans le salon principal où la petite cour se réunissait chaque matin à l’heure du déjeuner, on commençait à chuchoter, à s’étonner de ne voir paraître ni le roi ni la reine. L’appétit et le vide de cet instant où le repas se fait attendre mêlaient une certaine mauvaise humeur à ces entretiens à voix basse. Boscovich, pâle de froid et de faim, et qui venait de battre les taillis pendant deux heures pour trouver quelque fleurette d’arrière-saison, se dégelait les doigts debout devant la haute cheminée de marbre blanc en forme d’autel, sur laquelle le Père Alphée disait parfois, le dimanche, une messe particulière. La marquise, majestueuse et raide au bord d’un divan, dans sa robe de velours vert, hochait la tête d’un air tragique sur son long cou maigre entortillé d’un boa, tout en faisant ses confidences à la princesse Colette. La pauvre femme était désespérée qu’on lui eût repris son élève pour le confier à une espèce… une véritable espèce… ; elle l’avait vu le matin traverser la cour.

— Ma mie, il vous aurait fait peur… des cheveux longs comme ça, l’air d’un fou… Il faut le Père Alphée pour de pareilles trouvailles.

— On le dit très savant… fit la princesse, distraite, envolée…

L’autre bondit là-dessus… Très savant… très savant !… Est-ce qu’un fils de roi avait besoin d’être bourré de grec et de latin comme un dictionnaire ?… « Non, non, voyez-vous, ma petite, ces éducations-là exigent des connaissances spéciales… Moi je les avais. J’étais prête. J’ai travaillé le traité de l’abbé Diguet sur l’Institution d’un prince. Je sais par cœur les différents moyens qu’il indique pour connaître les hommes, ceux pour écarter les flatteurs. Les premiers sont au nombre de six, on en compte sept des seconds. Les voici dans l’ordre… »

Et elle se mit à les réciter à la princesse qui ne l’écoutait pas, tout énervée, maussade, assise sur un pouf de coussins que dépassait d’une longueur de traîne sa robe d’un bleu très pâle, à la mode de cette année-là ; et regardant la porte qui conduisait aux appartements du roi, des brins d’aimant au bout des cils, avec la mine fâchée d’une jolie femme qui a composé sa toilette pour quelqu’un qui n’arrive pas. Raide dans son habit croisé, le vieux duc de Rosen se promenait de long en large d’un pas automatique, régulier comme un balancier d’horloge, s’arrêtait à l’une ou l’autre des fenêtres donnant sur le jardin ou la cour, et là, le regard levé sous les plis du front, semblait l’officier de quart chargé de la marche et de la responsabilité du bord. Et vraiment l’aspect du navire lui faisait honneur. La brique rouge des communs, le pavillon de l’intendance, luisaient, lavés par la pluie qui bondissait sur la netteté des perrons et d’un sable fin caillouté. Dans le jour sombre, une clarté venait positivement de l’ordre des choses et se reflétait jusque dans le grand salon, égayé par la chaleur répandue des tapis et des calorifères, le mobilier Louis XVI blanc et or, aux classiques ornements reproduits sur les boiseries des panneaux et des glaces, celles-ci très grandes, un petit cartel doré retenu sur l’une d’elles par des attaches enrubannées. À l’un des angles de la vaste pièce, une encoignure du même temps soutenait dans une boîte transparente le diadème sauvé du naufrage. Frédérique avait voulu qu’il fût là : « pour qu’on se souvienne ! » disait-elle. Et malgré les railleries de Christian, qui trouvait cela rococo, musée des souverains en diable, le splendide joyau du moyen âge aux pierreries étincelantes dans le vieil or gaufré et repercé, jetait une note d’antique chevalerie au milieu de la coquetterie du dix-huitième siècle et du goût multiple du nôtre.

Le roulement sur le sable d’une voiture familière annonça l’arrivée de l’aide de camp. Enfin, c’était toujours quelqu’un.

— Comme vous venez tard aux ordres, Herbert, fit le duc avec gravité.

Le prince, quoique grand garçon, toujours tremblant devant son père, rougit, bégaya quelques excuses… Désolé… pas sa faute… service toute la nuit.

— C’est donc pour cela que le roi n’est pas encore descendu ? dit la princesse approchant son petit nez fin du dialogue des deux hommes. Un regard sévère du duc lui ferma la bouche. La conduite du roi ne regardait personne.

— Montez vite, monsieur, Sa Majesté doit vous attendre.

Herbert obéit après avoir essayé d’obtenir un sourire de sa bien aimée Colette, dont la mauvaise humeur, loin d’être calmée par sa venue, alla bouder sur le divan, les jolies boucles en déroute, et la robe bleue froissée par les crispations d’une main d’enfant. Il s’était fait pourtant bel homme, le prince Herbert, depuis quelques mois. Sa femme avait exigé qu’en sa qualité d’aide de camp il laissât pousser ses moustaches, ce qui donnait une expression formidablement martiale à sa bonne face amaigrie et pâlie par les veilles, les fatigues de son service auprès du roi… En outre, il boitait encore un peu, marchait appuyé sur sa canne comme un véritable héros de ce siège de Raguse dont il venait d’écrire le mémorial, mémorial déjà fameux avant de paraître, et qui lu par l’auteur un soir chez la reine de Palerme, lui avait valu, avec une brillante ovation mondaine, la promesse formelle d’un prix à l’Académie. Pensez quelle situation, quelle autorité tout cela donnait au mari de Colette ! Mais il n’en gardait pas moins son air bon enfant, dadais, timide, surtout devant la princesse qui continuait à le traiter avec le plus gracieux mépris. Ce qui prouve bien qu’il n’est pas de grand homme pour sa femme.

— Eh bien ! qu’y a-t-il encore ? fit-elle d’un petit ton impertinent en le voyant reparaître, la figure stupéfaite et bouleversée.

— Le roi n’est pas rentré !

Ces quelques mots d’Herbert produisirent l’effet d’une décharge électrique dans le salon. Colette, très pâle, les larmes aux yeux, retrouva la première la parole :

— Est-ce possible ?

Et le duc, d’une voix brève :

— Pas rentré !… Comment ne m’a-t-on pas averti ?

Le boa de madame de Silvis se dressait, se tordait convulsivement.

— Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé !… dit la princesse dans un état d’exaltation extraordinaire.

Mais Herbert la tranquillisa. Lebeau, le valet de chambre, était parti depuis une heure avec la valise. Bien sûr il devait avoir des nouvelles.

Dans le silence qui suivit, planait pour tous la même pensée inquiétante que le duc de Rosen résuma subitement :

— Que va dire la reine ?

Et Boscovich, tout tremblant :

— Sa Majesté l’avait peut-être prévenue…

— Je suis sûre que non, affirma Colette… car la reine disait tout à l’heure qu’au déjeuner elle présenterait au roi le nouveau précepteur.

Et, frémissante, elle ajouta entre ses dents, assez haut pour être entendue :

— À sa place, je sais bien ce que je ferais.

Le duc, indigné, se tourna — les yeux flambants — vers cette petite bourgeoise qu’il ne pouvait pas parvenir à décrasser, et probablement allait lui donner une verte leçon de respect monarchique, quand la reine parut, suivie d’Élisée, qui conduisait son royal élève par la main. Tous se levèrent. Frédérique, avec un beau sourire de femme heureuse qu’on ne lui avait pas vu depuis longtemps, présenta M. Méraut… Oh ! le salut de la marquise, railleur et haut perché, voilà huit jours qu’elle le répétait. La princesse, elle, ne trouva même pas la force d’un geste… De pâle, elle devenait pourpre, en reconnaissant dans le nouveau maître l’étrange grand garçon à côté de qui elle avait déjeuné chez son oncle et qui avait écrit le livre d’Herbert. Était-il là par l’effet du hasard ou de quelque machination diabolique ? Quelle honte pour son mari, quel ridicule nouveau si l’on apprenait sa supercherie littéraire ! Elle se rassura un peu devant le salut froid d’Élisée, qui devait pourtant bien l’avoir reconnue. « C’est un homme d’esprit, » pensa-t-elle. Malheureusement, tout fut compromis par la naïveté d’Herbert, sa stupéfaction à l’entrée du précepteur, et la poignée de main qu’il lui donna familièrement avec un : « Bonjour, comment ça va ? »

— Vous connaissez donc monsieur ? lui demanda la reine, qui savait par son chapelain l’histoire du Mémorial et souriait non sans quelque malice.

Mais elle était bien trop bonne pour s’amuser longtemps d’un jeu cruel.

— Décidément, le roi nous oublie, dit-elle… Montez donc le prévenir, monsieur de Rosen.

Il fallut lui avouer la vérité, que le roi n’était pas à l’hôtel, qu’il avait passé la nuit dehors, et donner le renseignement de la valise. C’était la première fois que pareille chose arrivait, et l’on s’attendait bien à un éclat de cette nature ardente et fière, d’autant que la présence d’un étranger aggravait encore le délit. Non. Elle resta calme. À peine quelques mots à l’aide de camp pour s’informer de la dernière minute où il avait vu Christian.

Vers trois heures du matin… Sa Majesté descendait le boulevard à pied avec monseigneur le prince d’Axel.

— Ah ! oui, c’est vrai… j’oubliais… Ils avaient à causer ensemble.

Dans ces intonations tranquilles elle achevait de reprendre sa sérénité. Mais personne ne s’y trompa. Chacun connaissait le prince d’Axel, savait à quel genre de conversation prévue cette Altesse dégradée, ce sinistre viveur était bon.

— Allons, à table, dit Frédérique, ralliant d’un geste souverain tout son petit entourage au calme qu’elle s’efforçait de montrer.

Il lui fallait un bras pour passer dans la salle. Elle hésitait, le roi n’étant pas là. Et tout à coup, se tournant vers le comte de Zara qui suivait de ses grands yeux, de son air entendu d’enfant malade et précoce toute cette scène, elle lui dit avec une tendresse profonde, presque respectueuse, un sourire sérieux qu’il ne lui connaissait pas :

— Venez, sire.