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Les Romanciers d’aujourd’hui/Conclusion

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Léon Vanier, libraire-éditeur (p. 349-357).


CONCLUSION


Comme on l’a pu voir par ces notes, le roman contemporain, qui, il y a dix ans, allait tout au réalisme, hésite maintenant entre le réalisme et l’idéalisme. À dire vrai, c’est moins les romanciers que le public qui décideront lequel des deux doit l’emporter sur l’autre. Quand le public est à bout d’une veine, disait Sainte-Beuve, il aime à en changer et il adopte vite les auteurs à qui il est redevable d’une série de sensations nouvelles. Ainsi une formule peut être un moment victorieuse ; sa victoire ne durera jamais bien longtemps[1].

Le réalisme a ou d’abord sa raison d’être ; ses excès commencent à inquiéter le public qui se reprend peu à peu à une renaissance de l’idéalisme. L’heure est encore indécise, semblable à ces heures troubles du crépuscule, où de larges nappes d’ombre et de lumière se disputent l’étendue. Elle n’en est que plus favorable pour embrasser le mouvement contemporain dans sa complexité. Le réalisme a produit et produit encore de belles œuvres ; l’idéalisme régénéré n’a rien à envier à son rival, et la psychologie de M. Bourget vaut à tout prendre l’impressionnisme de M. de Goncourt. Mais on peut prévoir déjà, à de certains signes avant-coureurs, que le temps du réalisme est passé : les jeunes gens s’en écartent dès leurs débuts, ou ceux que leurs débuts y avaient poussés d’abord font retraite. Les querelles d’écoles recommencent, plus âpres et mieux armées, et c’est des idéalistes que part cette fois l’offensive. Et voici que les maîtres eux-mêmes sont pris d’inquiétude. M. Zola quitte chaque jour un peu de son dogmatisme ; si quelque manifeste, comme celui de Marie Fougère, vient tout à coup à rompre la trêve, ce n’est plus lui qui monte sur le mur et qui pousse la triple clameur : l’Achille du réalisme est définitivement rentré sous la tente.

Pourtant l’heure de l’idéalisme passera, comme va passer l’heure du réalisme, et c’est la fortune de toutes les écoles que ce continuel déclin et cette continuelle renaissance. Prétendre, comme le fit M. Zola, au triomphe absolu, définitif et sans discussion, quelle chimère ! Dans la conclusion de son beau livre Le réalisme et le naturalisme dans la littérature et dans l’art, M. David-Sauvageot, rappelant le mot d’Ampère sur les épopées du moyen âge : « Toute combinaison de nationalité dégage de la poésie », semble prévoir un temps où la pénétration réciproque du génie français et du génie russe communiquerait une nouvelle vie au réalisme des deux races. Nous emprunterions aux Russes cette foi, cette émotion, cette pitié sincère pour les humbles, ce souci passionné des hauts mystères qui rachète leur amour pour l’inconscient et l’obscur ; nous leur donnerions en retour nos habitudes de précision et de méthode. « Ainsi l’art serait renouvelé à la fois par l’ardeur et par la lumière. » C’est le rêve d’un noble esprit ; j’ai peur que ce ne soit jamais qu’un rêve. On a dit beaucoup de mal d’un de nos plus illustres contemporains qui ramenait tout au tempérament. Sans doute, c’est un facteur qui n’est point négligeable, et, comme il est vrai qu’il y a des races plus réalistes ou plus idéalistes, il paraît vrai aussi que le tempérament de l’écrivain balancera toujours les autres influences. N’est-ce pas M. Paul Alexis qui raconte que dans sa toute première enfance, M. Zola faisait le désespoir des siens par son bégayement, et que le premier mot qu’on lui entendit prononcer avec netteté, ce fut (j’en demande bien excuse) ce vocable gros de promesses : cochon ? L’anecdote a son intérêt ; je n’en prétends point conclure au néant de l’éducation et à la toute-puissance du tempérament ; avouez cependant qu’elle donne à songer et que ce n’est point là une enfance comme on nous raconte de Platon et de Virgile. Mais je veux croire au contraire à une certaine efficacité de l’éducation. Je reconnais que l’éducation agit sur l’individu pour le fortifier ou le contrarier dans la direction naturelle de son esprit : d’où, quelquefois, ces ruptures d’équilibre, ces antinomies choquantes, qui accusent dans un même écrivain les tendances les plus opposées ; mais d’où aussi, dans notre littérature, cette continuité, cette suite, ce long enchaînement des œuvres et des hommes, qui lie l’une à l’autre les générations en apparence les plus hostiles, Zola à Hugo, Hugo à Boileau, Boileau à Ronsard. L’esprit a commencé par se soumettre au passé ; il lui a emprunté ses habitudes et sa méthode, quitte à rompre brusquement et à s’inventer une formule nouvelle, mais non point si nouvelle qu’elle n’ait gardé dans l’application quelque chose des formules antérieures. L’éducation seule, une tradition sévère, patiente, reconnue et acceptée de tous, a pu ce miracle de conciliation et d’union. Or, bien ou mal, c’est un fait assuré que la tradition s’en va en littérature. J’ai réussi à établir un peu d’ordre dans un livre comme celui-ci, qui embrasse un cycle assez large ; la chose eût été impossible, si je m’en étais strictement tenu aux deux ou trois dernières années. Regardez avec attention : dans le roman, dans la poésie, au théâtre, partout le spectacle se ressemble. Il y a encore des maîtres, des écoles, des systèmes, et personne pour les suivre. Où va-t-on ? On s’interroge, on cherche. Quoi ? Nul ne sait au juste. Idéalistes et réalistes, tous vous diront que les anciennes formules ont fait leur temps et qu’on n’en veut plus. Mais cette belle entente crève en fumée, dès qu’il s’agit de déterminer la formule nouvelle. Et les préfaces succèdent aux manifestes, les théories aux poétiques. M. Prévost donne la réplique à M. Champsaur, lequel dispute avec M. Thierry sans pouvoir tomber d’accord avec M. de Brinn’gaubast. C’est le triomphe de l’individualisme, — un vilain mot, sans doute, mais le seul propre à caractériser cette fin de siècle turbulente et confuse, et dont l’avenir déconcerte toute prévision.




  1. — « Les goûts sur les livres changent de mode chez les Français comme les habits. Les longs romans pleins de paroles et d’aventures fabuleuses, vides des choses qui doivent rester dans l’esprit du lecteur et y faire fruit, étaient en vogue dans le temps que les chapeaux pointus étaient trouvés beaux. On s’est lassé presque en même temps des uns et des autres, et les petites histoires ornées des agréments que la vérité peut souffrir ont pris leur place et se sont trouvées plus propres au génie français, qui est impatient de voir en deux heures le dénouement et la fin de ce qu’il commence à lire. » — De qui ces lignes ? D’un certain Le Noble, auteur d’Ildegerte, reijne de Norwège, ou L’amour magnanime, nouvelle historique, puidiée en 1646, et précédée d’un à-qui-lit dont je les ai extraites.