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Les Romanciers d’aujourd’hui/Romanciers divers

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Léon Vanier, libraire-éditeur (p. 335-346).


CHAPITRE X

ROMANCIERS DIVERS



(Le roman de voyage ; Le roman scientifique ;
Le roman prédicant ; Le roman-feuilleton)


Henri Gréville. — Michel Delines. — Léopold de Sacher-Masoch. — Léon Sichler. — Ary Ecilaw. — Hector France. — Th. Bentzon. — F. de Jupilles. — Lucien Biart. — Louis Jacolliot. — Louis Boussenard. — Victor Tissot. — Xavier Marmier.

Jules Verne. — A. de Lamothe. — André Laurie. — Jean Macé. — Eugène Parés.

Mme Zénaïde Fleuriot. — Mme Mathilde Bourdon. — Mme Nelly Lieutier. — Mme Marie Guerrier de Haupt. — Mme Maryan. — Marie Maréchal. — Jean Grange. — Aimé Giron. — M. du Campfranc.

Pierre Ninous. — Charles Buet. — Jules Mary. — Pierre Zaccone. — Tony Révillon. — Adolphe d’Ennery.


Il s’est créé, en ces dernières années, — et par l’éveil d’une curiosité que nos pères ne connurent point et qui fait de ce siècle le plus impersonnel de nos siècles littéraires, — tout un genre nouveau qu’on pourrait cataloguer sous le nom de roman de voyage, la prétention de ceux qui cultivent le genre étant tout autant d’enseigner que d’intéresser. Ainsi les romans slaves de Mme Henri Gréville[1], de M. Michel Delines[2] de M. de Sacher-Masoch[3], de M. Léon Sichler[4], de M. Ary Ecilaw[5] ; les romans anglo-saxons de M. Hector France[6], de M. Bentzon[7], de M. de Jupilles[8], de M. Max O’Rell[9] ; les romans mexicains de M. Lucien Biart[10] ; les romans africains de M. Jacolliot[11] et de M. Louis Boussenard[12] ; les romans prussiens, bavarois, saxons, etc., de M. Victor Tissot[13] ; les romans canadiens et spitzbergeois de M. Xavier Marmier ([14] ; les romans iraniens de Mme Judith Gautier[15]. Ce n’est point là une littérature si dédaignable, et il faut tout au moins tirer hors de pair M. Marmier, M. Lucien Biart et Mme Henri Gréville, pour les peintures qu’ils nous ont faites des mœurs et coutumes de leurs pays d’élection. Le succès de Mme Gréville a baissé, sans doute, à mesure que les Russes, qu’elle avait plus que tout autre contribué à nous faire connaître, nous sont devenus plus directement familiers, — et, à vrai dire, des réputations plus éclatantes auraient pâli devant la révélation d’un Tolstoï et d’un Dostowieski. — Mais pour M. Lucien Biart et M. Xavier Marmier, bénéficiant de l’ignorance où nous sommes encore de la littérature des habitants d’Arispe et de la Nouvelle-Frieslande, il n’y a aucun danger à affirmer avec un critique disparu, M. Marius Topin, que leurs œuvres appartiennent si bien aux pays décrits par eux qu’ils semblent traduits de la langue même de ces pays.

À côté du roman de voyage (et se confondant souvent avec lui) nous placerons le roman scientifique, dont M. Jules Verne[16] est à cette heure le représentant le mieux accrédité. J’estime qu’il serait parfaitement oiseux de se poser au sujet de M. Jules Verne l’éternelle question : « M. Jules Verne a-t-il fait entrer la science dans le cadre du roman ou a-t-il introduit le roman dans le domaine austère de la science ? » Ce qu’il faut reconnaître à M. Jules Verne, c’est son entrain, sa facilité et sa fécondité ; il a su, le premier en France, utiliser le merveilleux scientifique, et c’est là surtout ce qui a décidé de son énorme succès. Après lui, je citerai M. de Lamothe [17], qui ne fait souvent, au reste, que le copier ; M. André Laurie (Paschal Grousset), dans ses études sur La vie de collège aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, etc. ; M. Jean Macé[18] ; M. Eugène Parés[19] ; et en général les auteurs du Magasin d’éducation et de récréation, de la Bibliothèque rose, du Journal de la jeunesse et de l’Ouvrier.

Joignons-leur, si vous voulez, et puisque aussi bien ils combattent côte à côte dans les mêmes revues, le bataillon des romanciers prédicants, Mmes Zénaïde Fleuriot[20], Mathilde Bourdon[21], Nelly Lieutier[22], Marie Guerrier de Haulpt[23], Maryan[24], Marie Maréchal[25] ; MM. Jean Grange[26], Aimé Giron[27], M. du Campfranc[28], etc. C’est un genre où ont brillé jadis Mmes Garo et Graven, mais qui n’a poussé ses vraies fleurs qu’à l’étranger, avec la Fabiola du cardinal Wisemann et le Vicaire de Wackefield de ce bon et ennuyeux Goldsmith.

Ces divers genres échappent déjà par certains côtés à la littérature ; j’ai bien peur que le roman-feuilleton n’y échappe par tous les cotés à la fois. Quel rapport, je vous prie, entre un écrivain et M. Pierre Ninous[29] ? La clientèle des feuilletonistes, ce n’est même plus ce public moyen, vaguement teinté de notions littéraires, des romans de M. Delpit et de M. Georges Ohnet ; c’est la grande masse lisante et ruminante, et pour satisfaire cette clientèle qu’il connaît bien, le journal exigera à l’avance de ses feuilletonistes qu’ils renoncent à toute délicatesse de style et d’idée, qu’ils échauffent la bête et la tiennent sur son appétit jusqu’au bout par les mystérieux points d’interrogation de la cinquième colonne. Qu’y faire ? Ce sont des exceptions fort honorables, sans doute, que M. Charles Buet[30], M. Jules Mary[31], M. Pierre Zaccone[32], M. Tony Révillon[33], M. Adolphe d’Ennery[34], et deux ou trois autres[35]. Mais ce sont des exceptions, et le genre n’en est pas moins condamné, non point tant comme inconciliable avec une saine littérature (voyez Paul Féval), qu’à cause des exigences du journalisme contemporain.




  1. Cf. Le comte Xavier, Nouvelles russes, Un Violon russe, Angèle, Cléopâtre, Claire fontaine, L’Amie, etc.
  2. Cf. La Chasse au juifs. M. Delines est un des traducteurs attitrés des romans russes (traduct. de Tolstoï et de Tchédrine).
  3. Voir surtout ses Contes juifs. M. de Sacher-Masoch, petit-russien de naissance, est originaire de Lemberg. Son cas présente quelques rapports avec celui de Tourguenieff, qui écrivit comme lui dans sa langue natale et en français. On admire fort, à l’étranger, son Kaunitz, son Dernier roi des magyars et Le fils de Caïn.
  4. Voir ses Contes russes. M. Sichler a écrit une Histoire de la littérature russe qui a quelque mérite dans sa partie mythique et légendaire.
  5. Un pseudonyme qui cache je ne sais qui, mais point un français, à coup sûr. Gauchement écrits, les romans d’Ary Ecilaw (Roland, Une altesse impériale, etc.), fourmillent, dit-on, de révélations sur les cours du nord.
  6. Voir la série des Va-nu-pieds de Londres.
  7. Cf. Le Retour, Tête folle, etc. Au reste. M. Bentzon est surtout connu pour ses études et traductions.
  8. Cf. La moderne Babylone, Jacques Bonhomme chez John Bull, Au pays des brouillards, etc.
  9. Cf. Jonathan et son continent, John Bull et son île, etc.
  10. Cf. Les Clientes du docteur Bernagus, Laborde et Cie, L’Eau dormante, etc.
  11. Cf. L’Homme des déserts, Les Mangeurs de feu, etc.
  12. Cf. Le tour du monde d’un gamin de Paris (série), Les Mystères de la Guyane, etc
  13. Cf. L’Allemagne amoureuse, Histoires militaires, La Vie viennoise, etc.
  14. Cf. Les Mémoires d’un orphelin, Les Fiancés du Spitzberg, Les Âmes en peine, Le Roman d’un héritier, Hélène et Suzanne, etc.
  15. Voir chap. viii (Les Romantiques). Ajoutez à la liste des livres cités dans la notice Iskender (roman persan), d’une grande vie, d’un beau souffle.
  16. Cf. Vingt mille lieues sous les mers, Les Enfants du capitaine Grant, L’Île mystérieuse, Cinq semaines en ballon, Michel Strogoff, Aventures de trois Russes et de trois Anglais, Le tour du monde en 80 jours, Nord contre Sud, etc. Jules Verne est plus qu’en puissance déjà dans Edgar Poë. Il ne lui a pris que son merveilleux scientifique. Le reste de son héritage, le macabre, l’humour à vif, vous le retrouverez dans Villiers de l’Isle-Adam, par exemple.
  17. Cf. Les Secrets de l’Océan, Le capitaine Ferragus, Flora chez les nains, Quinze mois dans la lime, etc. C’est du Jules Verne arrangé et pas au mieux. M. de Lamothe eut à répondre autrefois de ces imitations un peu bien directes.
  18. Cf. Histoire d’une bouchée de pain, Les Serviteurs de l’estomac, Les contes du Petit-Château, etc.
  19. Cf. Le Palais de marbre, La Vengeance du bonze, La fille du Boer, etc. Cette littérature enfantine a, du reste, beaucoup baissé. On y chercherait en vain les pendants à la Roche aux mouettes, à Romain Kalbris, à Maroussia, à Jean-Paul Choppard, au Prince Coqueluche, ces chefs-d’œuvre d’antan.
  20. Cf. Aigle et Colombe, Les Pieds d’argile, Bigarette, Le clan des Pentom, Les Rosaëc, Désertion, etc.
  21. Cf. Les Laferté, Jacqueline, Denise, L’Ange du sommeil, etc.
  22. Cf. Jean le boiteux, Visites à grand’mère, La Fille de l’aveugle, etc.
  23. On se reportera, sur Mme Guerrier de Ilaulpt, à l’article que j’ai déjà cité de M. Paul Bourget, sur le roman piétiste et le roman naturaliste (Revue des deux mondes, 1873). Voir de Mme de Haulpt Le Roman d’un athée, Le Trésor de Kermerel, La Clef des champs, etc.
  24. Cf. Une dette d’honneur, En Poitou, La Faute du père, Petite reine, etc.
  25. Cf. Marcelle Dayre, Sabine de Rivas, Aventures de Jean-Paul Riquet, etc.
  26. Cf. Les Souvenirs d’un enfant de chœur, Les Récits du commissaire, Les athées du Pont-aux-Choux, etc.
  27. Cf. Maître Bernillon, La Béate, Un mariagc difficile, Chez l’oncle Aristide, etc.
  28. Cf. Yves Trévirec, La Mission de Marguerite, Edith, etc.
  29. Je prends M. Ninous au hasard. Mais j’aurais pu tout aussi bien nommer cinquante autres.
  30. Cf. Aubannon Cinq-liards, Les Chevaliers de la Croix-Blanche, Le Crime de Maltaverne, Les Rois du Pays d’or, L’Honneur du Nom, etc., etc. Tous ces romans ont une réelle tenue littéraire ; l’auteur est peut-être, à présent, notre meilleur romancier picaresque.
  31. Cf. Le Panné, Le Wagon 303, Les Vaincus de la vie, L’Aventure d’une fille, etc.
  32. Cf. Les Nuits du boulevard, Le Fer rouge, L’Enfant du Pavé, Les Drames du demi-monde, La duchesse d’Alvarés, et quelques nouvelles vraiment exquises (Le Trombone de Salzbach, par exemple). Mais c’est surtout à l’imagination que M. Zaccone a dû le succès très mérité des ses livres.
  33. Cf. Le marquis de Saint-Luc, La Bataille de la bourse, Le Faubourg Saint-Antoine, etc.
  34. Cf. Martyre, Les Deux orphelines, Les Remords d’un ange, etc.
  35. Tels que M. Paul Saunière (Le beau Sylvain, Le Chevalier Tempête, Flamberge, etc.), M. Elie Berthet (Un mariage secret, Mère et fille, Le Château de Montbrun, etc.), Charles Valois (Le docteur André), Eugène Moret (La petite Kate), etc.. etc.