Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Introduction/2

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Léon Techener (volume 1p. 24-70).


II.

nennius et geoffroy de monmouth.



Il faut d’abord remarquer que la première partie du douzième siècle avait vu renaître la curiosité et le goût des études historiques, négligées ou plutôt oubliées depuis le règne de Charlemagne. Le faussaire effronté qui venait de rédiger, sous le nom de l’archevêque Turpin, la relation mensongère du voyage de Charlemagne en Espagne, avait même eu sur cette espèce de renaissance une assez grande influence. En discréditant les chansons de geste populaires, qui seules tenaient lieu de toutes traditions historiques, en remplaçant les fables des jongleurs par d’autres récits non moins fabuleux, mais qu’il appuyait sur l’autorité d’un archevêque déjà rendu fameux par les chanteurs populaires, le moine espagnol, auteur de cette fraude pieuse, avait accoutumé ses contemporains à n’ajouter de foi qu’aux récits justifiés par les livres de clercs autorisés. Bientôt après, le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger, non content de donner l’exemple, en rédigeant lui-même l’histoire de son temps, chargeait ses moines du soin de réunir les anciens textes de nos annales, depuis Aimoin, compilateur de Grégoire de Tours, jusqu’aux historiens contemporains de la première croisade, sans en excepter cette fausse Chronique de Turpin. En même temps, Orderic Vital érigeait, pour l’histoire de la Normandie, une sorte de phare dont la lumière devait se refléter sur la France entière ; et, dans la Grande-Bretagne, Henry Ier et son fils naturel, Robert, comte de Glocester, se déclaraient les patrons généreux de plusieurs grands clercs qui, tels que Guillaume de Malmesbury, Henry de Huntingdon et Karadoc de Lancarven, travaillaient à rassembler les éléments de l’histoire de l’île d’Albion et des peuples qui l’avaient tour à tour habitée et conquise.

Ordinairement, ces historiens, si dignes de la reconnaissance de la postérité, n’ont pas daté leurs ouvrages : et quand même, ainsi qu’Orderic Vital, ils indiquent le temps où ils les terminent, ils nous laissent encore à deviner quand ils les commencèrent, et le temps qu’ils mirent à les exécuter. En général, ils n’en avaient pas plutôt laissé courir une première rédaction, qu’ils faisaient subir au manuscrit original des changements plus ou moins nombreux et des remaniements qui, dans les années suivantes, formaient autant d’éditions considérablement revues et augmentées. Tout ce qu’on peut donc affirmer, c’est que les livres de Guillaume de Malmesbury, de Henri de Huntingdon, d’Orderic Vital et de Suger furent mis en circulation dans l’intervalle des années 1135 à 1150.

La même date approximative appartient à l’Historia Britonum de Geoffroy de Monmouth. Mais nous avons de fortes raisons de croire que le livre subit plusieurs remaniements assez éloignés l’un de l’autre[1]. Henri de Huntingdon dit positivement, dans une lettre destinée à compléter son Historia Anglica, qu’en 1139 l’abbé du Bec lui avait montré, dans la bibliothèque de son couvent, un exemplaire de l’Historia Britonum, qu’il regrettait de n’avoir pas plus tôt connue. D’un autre côté, Geoffroy de Monmouth lui-même avertit au début de son septième livre qu’il y insère les prophéties de Merlin, pour répondre au vœu d’Alexandre, évêque de Lincoln, en son temps le plus généreux et le plus vanté des prélats. Or ces dernières paroles ne se concilient pas avec la date donnée par Henri de Huntingdon : car l’évêque de Lincoln Alexandre, qui ne devait plus exister quand Geoffroy parlait ainsi de lui, ne mourut qu’au mois d’août 1147[2]. Ainsi le préambule du septième livre ne se trouvait pas dans l’exemplaire de l’Historia Britonum qu’avait pu consulter Henri de Huntingdon en 1139 ; et, ce qui complique encore le recensement des dates, l’œuvre entière est dédiée à Robert, comte de Glocester, et, comme je vais le justifier, longtemps avant sa mort, arrivée au mois d’octobre de cette même année 1147. On se voit donc obligé d’admettre, pour tout concilier, que Geoffroy de Monmouth aura plusieurs fois remanié son ouvrage.

Voici comment la pensée lui vint de le composer. Vers l’année 1130, Gautier, archidiacre d’Oxford[3], auquel on attribuait de grandes connaissances historiques, avait rapporté de France un livre qui aurait été écrit en langue bretonne, et qui, breton ou latin, contenait l’histoire des anciens rois de l’île de Bretagne. Gautier avait montré son volume à Geoffroy de Monmouth, en l’engageant, si l’on s’en rapporte au témoignage de celui-ci, à le traduire en latin. « Précisément alors, » ajoute Geoffroy, « j’avais été conduit, dans l’intérêt d’autres études, à jeter les yeux sur l’histoire des rois de Bretagne[4] ; et j’avais été surpris de ne trouver, ni dans Bède ni dans Gildas, la mention des princes dont le règne avait précédé la naissance de Jésus-Christ ; ni même celle d’Arthur et des princes qui avaient régné en Bretagne depuis l’incarnation. Cependant les glorieuses gestes de ces rois étaient demeurées célèbres dans maintes contrées où l’on en faisait d’agréables récits, comme aurait pu les fournir une relation écrite. Je me rendis aux vœux de Gautier, bien que je ne fusse pas exercé dans le beau langage et que je n’eusse pas fait amas d’élégantes tournures empruntées aux auteurs. J’usai de l’humble style qui m’appartenait, et je fis la traduction exacte du livre breton. Si je l’avais embelli des fleurs de rhétorique, j’aurais contrarié mes lecteurs en arrêtant leur attention sur mes paroles et non sur le fond de l’histoire. Tel qu’il est aujourd’hui, ce livre, noble comte de Glocester, se présente humblement à vous. C’est par vos conseils que j’entends le corriger, et y faire assez distinguer votre heureuse influence pour qu’il cesse d’être la méchante production de Geoffroy, et devienne l’œuvre du fils d’un roi, de celui que nous reconnaissons pour un éminent philosophe, un savant accompli, un vaillant guerrier, un grand chef d’armée ; en un mot, pour le prince dans lequel l’Angleterre aime à retrouver un second Henry. »

Ces lignes de Geoffroy de Monmouth nous donnent les moyens de conjecturer la première date de son livre. Le caractère des éloges prodigués au comte de Glocester convient au temps où ce fils naturel de Henry Ier, méconnaissant l’autorité du roi son frère, prenait en main la défense des droits et des intérêts de sa sœur l’impératrice Mathilde, comtesse d’Anjou, sans doute avec le secret espoir d’obtenir lui-même une grande part dans l’héritage du feu roi leur père. Cette guerre civile, dont les premiers succès furent suivis de revers prolongés, durait encore en 1147, quand la mort surprit le comte de Glocester. C’est donc avant cette époque, et probablement vers 1137, au début de la guerre, que Geoffroy lui présentait son livre. Alors les Gallois, sous la conduite de ce Walter Espec dont il est parlé dans la chronique de Geoffroy Gaymar, venaient de remporter une victoire signalée qui semblait faire présager le triomphe définitif de Mathilde et la déchéance de son frère Étienne Ier. Mais après les longs revers qui suivirent les succès passagers de l’année 1137, Geoffroy n’aurait plus apparemment parlé dans les mêmes termes à son patron le comte de Glocester. Au moins est-il certain qu’il n’attendit pas même la mort de ce prince pour présenter au roi Étienne un autre exemplaire de son livre, aujourd’hui conservé dans la bibliothèque de Berne.

Le préambule qu’on vient de lire semble renfermer plusieurs contradictions. Si Geoffroy n’a traduit le livre breton que pour céder aux instances de l’archidiacre d’Oxford, pour quoi le dédie-t-il au comte de Glocester ?

S’il s’est contenté de rendre fidèlement et sans ornement étranger ce vieux livre breton, pourquoi remercie-t-il à l’avance le comte Robert de ses bons avis et des changements qu’il fera subir à son livre ? comment enfin y retrouvons-nous les prophéties de Merlin, déjà publiées par lui longtemps auparavant ?

J’ajouterai que, de son propre aveu, à partir du onzième livre, il a complété le prétendu texte breton à l’aide des souvenirs personnels de Gautier d’Oxford, cet homme si profondément versé dans la connaissance des histoires. Ut in britannico prœfato sermone inveni, et a Gualtero Oxinefordensi in multis historiis peritissimo viro audivi.

Ainsi, que le livre breton ait ou non existé, il est évident que Geoffroy de Monmouth ne s’est pas contenté de le traduire ou de le reproduire : il a été embelli, développé, complété. Nous en avons la preuve dans son propre témoignage.

Maintenant, je n’élève aucun doute, je ne soulève aucune objection contre l’existence d’un livre, premier type, première inspiration de celui de Geoffroy de Monmouth. J’accorde même très-volontiers avec M. Le Roux de Lincy, auteur de précieuses recherches sur les origines du roman de Brut, que le livre modèle fut rapporté de basse Bretagne par Gautier d’Oxford, et que ce fut à ce Gautier que Geoffroy de Monmouth en dut la communication.

Mais j’oserai soutenir que le livre rapporté de la petite Bretagne, ou ne fut jamais écrit en breton, ou fut, aussitôt son arrivée en Angleterre, traduit en latin par Geoffroy de Monmouth. Et ce livre est précisément celui qu’on désigne sous le nom de chronique de Nennius.

Geoffroy de Monmouth, comme on vient de voir, exprime sa surprise de n’avoir rien lu dans le Vénérable Bède ni dans S. Gildas qui se rapportât aux anciens rois bretons, et même au fameux et populaire Artus. Bède en effet ni Gildas ne disent mot de tout cela, et si Geoffroy de Monmouth avait pu lire l’Histoire ecclésiastique d’Orderic Vital, publiée dans le temps où lui-même se mettait à l’œuvre, il n’y aurait encore rien trouvé sur ces rois ni sur ce héros. Cependant il existait un récit bien antérieur à l’histoire ecclésiastique d’Orderic, un récit dans lequel lui, Geoffroy de Monmouth, avait reconnu assurément la plupart de ces mêmes noms, et qu’il avait entre les mains, puisqu’il en pouvait transporter des phrases entières dans son propre ouvrage. C’était cette chronique de Nennius, anonyme dans les plus anciennes leçons, et dans quelques autres attribuée à Gildas le Sage. Malgré la date postérieure des manuscrits (les plus anciens sont du milieu du douzième siècle), il est impossible de contester l’époque reculée de la composition. Elle remonte au neuvième siècle, et, dans son texte le plus sincère, à l’année 857, ou, suivant MM. Perrie et J. Sharp, à 858, la quatrième du règne de S. Edmund, roi d’Estangle. Mais il faut qu’elle n’ait pas été répandue en Angleterre avant le douzième siècle ; car les deux premiers historiens qui l’ont consultée sont Guillaume de Malmesbury et Henri de Huntingdon. Malmesbury lui dut le récit de l’amour de Wortigem pour la belle Rowena, fille d’Hengist, et tout ce qu’il a cru devoir rappeler de l’ancien chef des Bretons Artus. « Cet Artus, » dit-il, « source de tant de folles imaginations bretonnes ; bien digne cependant d’inspirer, au lieu de fables mensongères, des relations véridiques, comme ayant été le soutien généreux de la patrie chancelante, et le vaillant promoteur de la résistance à l’oppression étrangère [5]. »

Guillaume de Malmesbury nous paraît dans ce passage témoigner un double regret, et de la concision de Nennius, et des fabuleuses amplifications de Geoffroy de Monmouth, déjà devenues l’objet d’une vogue extraordinaire. Que l’Historia Britonum eût paru avant l’Historia Regum Anglorum de Malmesbury, les dernières lignes de Monmouth ne permettent pas d’en douter. « Je laisse, » dit-il, « le soin de parler des rois saxons qui régnèrent en Galles à Karadoc de Lancarven, à Guillaume de Malmesbury et à Henry de Huntingdon. Seulement, je les engage à garder le silence sur les rois bretons, attendu qu’ils n’ont pu voir le livre breton rapporté par Gautier d’Oxford, lequel j’ai traduit en latin. » Or ce livre prétendu breton était précisément, je le répète, la courte chronique latine de Nennius, et Geoffroy se faisait illusion en croyant s’en réserver seul la connaissance ; car Malmesbury, avant de mettre la dernière main à sa précieuse histoire des rois anglais, put la consulter et distinguer ce que le vieux chroniqueur avait sincèrement raconté de ce que Geoffroy de Monmouth y avait gratuitement ajouté.

Mais pendant que Malmesbury faisait ainsi preuve d’un judicieux sentiment historique, les deux autres annalistes contemporains, Henri de Huntingdon et Alfred de Bewerley, admettaient sans contrôle les récits de ce même Geoffroy. Le premier, pour se consoler de les avoir connus trop tard, les résumait dans une épître jointe aux plus récentes transcriptions de son ouvrage ; le second reproduisait en entier l’Historia Britonum, phrase par phrase, sinon mot par mot [6].

Je reviens à Nennius. Warton et les meilleurs critiques s’accordent à regarder la chronique qui porte ce nom comme l’œuvre d’un Breton armoricain, et M. Thomas Wright est persuadé que le texte n’en parvint en Angleterre que dans la première partie du douzième siècle [7]. Bien plus, avec une sagacité qui, suivant nous, aurait pu le conduire à d’autres inductions, mon savant ami a constaté que Geoffroy de Monmouth avait eu cette chronique du douzième siècle devant les yeux, et qu’il en avait même copié textuellement des phrases et des pages entières. Ainsi, par exemple, Geoffroy applique à la route suivie par le Troyen Brutus le récit que fait Nennius de la traversée d’un chef égyptien qui aurait peuplé l’Irlande. Voici d’abord Nennius : At ille per quadraginta et duos annos ambulavit par Africam, et venerunt ad aras Philistinorum per lacum Salinarum, et venerunt inter Ruscicadam et montes Azariæ, et venerunt per flumen Malvum, et transierunt per Mauritaniam ad Columnas Herculis, et navigaverunt Tyrrhenum mare, etc. (§ 15 ).

Voici maintenant Geoffroy de Monmouth (liv. I, § II) :

Et sulcantes æquora cursu triginta dierum venerunt ad Africam. Deinde venerunt ad aras Philenorum et ad locum Salinarum, et navigaverunt intra Ruscicadam et montes Azariæ… Porro flumen Malvæ transeuntes, applicuerunt in Mauritaniam ; deinde… refertis navibus, petierunt Columnas Herculis… utrumque tamen elapsi venerunt ad Tyrrhenum æquor.

Ces indications géographiques dont Geoffroy peut-être aurait difficilement essayé de justifier l’exactitude, et qu’il se contente de rapporter au fabuleux voyage de Brutus, pour enfler la légende bretonne aux dépens de celle des Irlandais, sont évidemment l’œuvre d’un seul des deux auteurs, c’est-à-dire de Nennius, le plus ancien des deux. Un grand nombre d’autres phrases ne permettent pas de contester l’influence de la première histoire sur la seconde : comme le récit de la présentation d’Ambrosius (le Merlin de Geoffroy) à la cour de Wortigern ; la description du festin dans lequel la belle Rowena, fille d’Hengist, porte la santé du roi breton. Or, si l’on considère que Geoffroy de Monmouth avait pu dire, la chronique de Nennius sous les yeux, que le livre breton était le seul qui fît mémoire d’Artus et de ses prédécesseurs, on devra se trouver assez naturellement conduit à douter de sa parfaite sincérité, et l’on cherchera les motifs d’une pareille dissimulation. Ainsi l’on en viendra, sans trop d’effort, à présumer que cette chronique latine de Nennius était le texte original ou la traduction du livre breton, rapporté du Continent par l’archidiacre d’Oxford. Cette conjecture n’a rien à craindre de l’examen du livre breton conservé sous le titre de Brut y Brennined ; car il est aujourd’hui généralement reconnu, même par les antiquaires bretons que leurs préventions ont entraînés le plus loin des réalités, que cet autre livre n’est que la traduction de l’Historia Britonum de Geoffroy de Monmouth, traduction d’une date relativement récente, au sentiment des meilleurs juges, MM. de Courson et de la Borderie, que j’ai pris soin de consulter. Si pourtant on s’en rapportait au témoignage de William Owen, le principal éditeur de la Myvyrian Archæology of Wales, on aurait conservé jusqu’à la fin du dernier siècle un manuscrit autographe de l’archidiacre d’Oxford, à la fin duquel on lisait : Moi, Gautier, j’ai traduit ce livre du gallois en latin, et, dans ma vieillesse, je l’ai traduit de latin en gallois. Mais n’est-il pas probable qu’il faudrait supprimer le premier membre de cette phrase et se contenter du second : dans ma vieillesse j’ai traduit ce livre du latin en gallois ? On ne devinerait pas autrement pourquoi Gautier, possesseur et révélateur de l’original breton, aurait eu besoin de le traduire en latin, et de le remettre en gallo-breton sur sa propre traduction latine. Dans tous les cas, cette traduction latine ou bretonne de Gautier d’Oxford ne se rapporterait qu’au livre même de Geoffroy de Monmouth, et non pas à celui qui en aurait été l’occasion.

Nous avons d’autres moyens de démontrer que Geoffroy a toujours eu sous les yeux la chronique de Nennius, et qu’il ne s’est aidé d’aucun autre texte écrit. Il commence, comme Nennius, par donner le même nombre de milles à l’île de Bretagne, en longueur et en largeur ; comme Nennius, il décrit la fertilité, l’aspect, les monts, les rivières, les promontoires de la contrée ; il ne change rien à la chronologie du premier auteur, depuis le fabuleux Brut jusqu’au fantastique Artus. Seulement, au lieu d’un mot ou d’une ligne accordée à chaque roi, Geoffroy écrit une ligne pour un mot, un paragraphe, un chapitre pour une phrase. Tout devient pour lui matière à développement. Si vous rapprochez sa fluidité de la source originelle, vous le verrez enfler celle-ci tantôt de souvenirs d’école, tantôt de traditions nationales consacrées par les chanteurs et jongleurs de la Bretagne insulaire ou continentale ; non par d’autres livres bretons ou gallois qui probablement n’existaient pas encore. Mais c’est aux légendes latines que Geoffroy va surtout demander les couleurs qu’il étend sur la première trame. Le voyage de Brutus et l’apparition des Sirènes sont empruntés à l’Énéide. La prêtresse de Diane arrêtant Brutus pour lui révéler ses destinées est imitée d’un chapitre de Solin. L’histoire d’Uter-Pendragon et d’Ygierne est le plagiat de la fable d’Amphitryon. Le roi Bladus avec ses ailes de cire est le Dédale des Métamorphoses. Le combat d’Artus contre le géant du mont Saint-Michel est la contrefaçon de la lutte d’Hercule et de Cacus. On ne pensera pas assurément que toutes ces belles choses, ignorées de Nennius, aient pu se rencontrer dans un livre écrit en bas breton longtemps avant le douzième siècle. Mais on admettra volontiers qu’un habile homme, tel qu’était réellement Geoffroy de Monmouth, ait eu recours à Virgile, à Ovide, pour broder la très-simple trame de Nennius, et il sera toujours aisé de faire la part de chacun d’eux. C’est ainsi que les brillantes couleurs d’une verrière n’empêchent pas de suivre les tiges de plomb qui l’enchâssent et la retiennent. Je ne veux pourtant pas dire que Geoffroy de Monmouth n’ait dû qu’aux poëtes latins tout ce qu’il a ajouté à Nennius : il a pris aux traditions locales ce qu’il a écrit des pierres druidiques de Stonehenge, transportées des montagnes d’Irlande dans la plaine de Salisbury ; aux lais de la Bretagne appartiennent encore la touchante histoire du roi Lear, la dernière bataille d’Artus, sa blessure mortelle et sa retraite dans l’île d’Avalon.

Voici une dernière preuve du lien étroit qui unit la chronique de Nennius à celle de Geoffroy. La première s’arrêtait à la mention des douze combats d’Artus [8]. À compter de là, Geoffroy, sentant le besoin d’un autre guide, nous avertit qu’il va compléter ce qu’il avait trouvé dans le livre breton par ce qu’il a recueilli de la bouche même de l’archidiacre d’Oxford, cet homme si versé dans la connaissance de toutes les histoires. Pouvait-il avouer plus clairement la perte du bâton qui l’avait jusqu’alors soutenu ? Après avoir donc suivi les légendes populaires pour ce qui regardait Artus, il se borne à mentionner les événements liés à l’histoire de la conquête anglo-saxonne. Il accepte les récits connus, sans faire pour les dénaturer un nouvel appel à ses souvenirs scolatisques. C’était le seul moyen de donner une sorte de consistance aux fables précédemment accumulées. On pouvait en effet être tenté d’accorder à ces fables une certaine confiance, en voyant celui qui les avait rassemblées se rapprocher, pour les temps mieux connus, du récit de tous les autres historiens.

Mais ici je m’attends à une objection, même de la part des mieux disposés à retrouver avec moi dans Nennius l’original de l’Historia Britonum. Pourquoi hésiterions-nous à reconnaître que cette chronique de Nennius ait été écrite en breton, et, dans cette forme, rapportée du continent en Angleterre ?

Je réponds que le latin de Nennius semble accuser, non pas une traduction du douzième siècle, mais un original du neuvième, qu’on ne saurait attribuer sans scrupule à des clercs tels que Gautier d’Oxford ou Geoffroy de Monmouth. Ce latin conserve toute la rouille, toute la physionomie de la seconde partie du neuvième siècle : il semble donc l’œuvre d’un écrivain qui n’avait pas l’habitude d’écrire en latin, et qui, vivant dans un temps où les seuls lecteurs étaient des clercs, où personne encore ne s’était avisé de composer un livre breton, avait, tant bien que mal, rendu en latin ce qu’il aurait sans doute exprimé plus clairement dans l’idiome qu’il avait l’habitude de parler. Le latin de Grégoire de Tours, de Frédégaire et du moine de Saint-Gall, ce contemporain de Nennius, n’est pas celui de Suger, de Malmesbury ou de Geoffroy de Monmouth. D’ailleurs, si le livre eût été breton, comment Geoffroy de Monmouth en eût-il reproduit plusieurs passages, retrouvés textuellement dans la rédaction latine ? On dira peut-être encore que Gautier l’archidiacre aura pu traduire le livre breton, et Geoffroy suivre cette traduction ; mais, je le répète, l’archidiacre l’aurait traduit dans un latin moins grossier. Et puis, une fois décidé à feindre l’existence d’un texte breton, afin de pouvoir en amplifier le contenu, Geoffroy devait désirer la suppression, plutôt que la reproduction du livre qui aurait mis à découvert ses propres inventions. Aussi pouvons-nous conjecturer que s’il lui a fait tant d’emprunts plagiaires, c’est dans la conviction que l’exemplaire qu’il avait entre les mains ne serait jamais connu de personne.

Et puis les autres objections qu’on peut faire à l’existence d’une chronique bretonne du neuvième siècle, conservent toute leur force. Pourquoi aurait on écrit ce livre ? Pour ceux qui n’entendaient que le breton ? Mais ceux-là étaient aussi incapables de lire le breton que le latin. On n’apprenait à lire qu’en se mettant au latin, et c’est par la science de la lecture que les clercs étaient distingués de tous les autres Français, Anglais ou Bretons [9]. Admettez au contraire qu’au neuvième siècle un clerc ait eu la bonne pensée de marcher sur les traces du vénérable Bede, en inscrivant dans la seule langue alors littéraire les traditions vraies ou fabuleuses de ses compatriotes, les difficultés qui nous arrêtaient disparaissent. Cette chronique, rarement transcrite en basse Bretagne où elle était née, n’aura passé qu’au douzième siècle dans la Bretagne insulaire, par les mains de l’archidiacre d’Oxford : Geoffroy de Monmouth en aura reçu la communication, et, la supposant entièrement inconnue, il en aura fait la base d’une plus large composition ; mais comme, en avouant la source à laquelle il avait puisé, il s’exposait à ce qu’on lui demandât compte de tout ce qu’il avait ajouté, il aura prévenu les objections en supposant l’existence d’un autre livre tout différent de celui qu’il avait entre les mains.

Maintenant, si le premier Gildas, si le vénérable Bede n’avaient rien dit des rois bretons cités dans la chronique de Nennius, leur silence est facile à justifier. Tous ces princes, fabuleux descendants du Troyen Brutus, n’étaient encore connus que dans la petite Bretagne où l’on en avait fait les naturels émules des Francus et des Bavo des légendes françaises et belges. Si Bede n’a même pas écrit une seule fois le nom d’Artus, c’est peut-être parce que le souvenir du héros breton ne s’était perpétué que parmi les habitants de l’Armorique et du pays de Galles. Bede, Anglo-Saxon d’origine, écrivant l’histoire des Anglais, n’avait pas à se préoccuper des fables bretonnes [10]. Pour saint Gildas, il n’avait rien à dire des généreux efforts d’Artus pour résister à l’oppression des Anglais, dans le petit nombre de pages où sont énumérés les malheurs et les péchés de ses compatriotes. Artus avait cependant existé : il avait réellement lutté contre l’établissement des Saxons, et le souvenir de ses glorieux combats s’était conservé dans le cœur des Bretons réfugiés, les uns dans les montagnes du pays de Galles, les autres dans la province de France habitée par leurs anciens compatriotes. Il était devenu le héros de plusieurs lais fondés sur des exploits réels. Mais l’imagination populaire n’avait pas tardé à le transformer ; chaque jour les lais qui le célébraient avaient pris un développement plus chimérique. De défenseur plus ou moins heureux de la patrie insulaire, il devint ainsi le vainqueur des Saxons ; le souverain des trois royaumes ; le conquérant de la France, de l’Islande, du Danemark ; la terreur de l’empereur de Rome. Bien plus, affranchi de la loi commune, les Fées l’avaient transporté dans l’île d’Avalon ; elles l’y retenaient pour le faire un jour reparaître dans le monde et rendre aux Bretons leur ancienne indépendance. Tel était déjà l’Artus des chants bretons, longtemps avant la rédaction de Geoffroy de Monmouth. Ces chants, surtout répandus en Armorique, étaient écoutés dans toute la France avec une grande curiosité, au moment où la récente conquête des Normands leur assurait en Angleterre un accueil également favorable. C’est alors que Geoffroy de Monmouth s’appuya de la chronique informe de Nennius pour faire entrer ces traditions fabuleuses dans la littérature latine, d’où bientôt elles devaient passer dans nos Romans de la Table ronde.

Mais Nennius tient dans les domaines de la véritable histoire une place que Geoffroy s’est interdit le droit de réclamer. S’il a recueilli beaucoup de traditions fabuleuses, il l’a fait de bonne foi. On reconnaît dans son livre plus d’un souvenir précieux et sincère. La passion de Wortigern pour la fille d’Hengist, la perfidie des Saxons, les vains efforts des Bretons pour éloigner ces terribles auxiliaires, tout cela est du domaine des faits réels. L’auteur, étranger aux procédés de la composition littéraire, rapporte avec une parfaite candeur les deux opinions répandues de son temps sur l’origine des Bretons. « Les uns, » dit-il, « nous font descendre de Brutus, petit-fils du Troyen Énée ; les autres soutiennent que Brutus était petit-fils d’Alain, celui des descendants de Noé qui alla peupler l’Europe. » Ainsi, tout en se rendant l’écho des traditions populaires, Nennius ne se prononce pas entre elles et garde la mesure qu’on peut attendre d’un historien sincère. Il ne parle pas même de Merlin, mais d’un certain Ambrosius dont on a fait le premier nom du fabuleux prophète des Bretons. Pour Nennius, Ambrosius n’est pas encore un être surnaturel, c’est le fils d’un comte ou consul romain. Il ne raconte pas les amours d’Uter-Pendragon et d’Ygierne, renouvelées d’Ovide. Il se contente de nous dire d’Artus qu’il conduisait les armées bretonnes, et qu’il avait livré douze glorieux combats aux ennemis de son pays. « Au temps d’Octa, fils d’Hengist, » lisons-nous à la fin de son livre, « Artus résistait aux Saxons, ou plutôt les Saxons attaquaient les rois bretons qui avaient Artus pour conducteur de leurs guerres [11]. Bien qu’il y eût des Bretons de plus noble race, il fut élu douze fois pour les commander et fut autant de fois victorieux. Le premier de ses combats fut livré à l’embouchure de la rivière Glem (à l’extrémité du Northumberland) ; les quatre suivants, sur une autre rivière nommée par les Bretons le Douglas (à l’extrémité méridionale du Lothian) ; le sixième, sur la rivière Bassas (près de Nort-Berwick) ; le septième, dans la forêt de Célidon (peut-être Calidon ou Calédonienne) ; le huitième, près de Gurmois-Castle (près de Yarmouth). Ce jour-là, Artus porta sur son bouclier l’image de la sainte Vierge, mère de Dieu, et, par la grâce de Notre-Seigneur et de sainte Marie, il mit en fuite les Saxons et les poursuivit longtemps en faisant d’eux un grand carnage. Le neuvième fut dans la ville de Légion appelée Cairlion (Exeter) ; le dixième, sur le sable de la rivière Ribroit (dans le Somersetshire) ; le onzième, sur le mont nommé Agned Cabregonium (Catbury) ; le douzième, enfin, longtemps et vivement disputé, devant le mont Badon (Bath), où il parvint à s’établir. Dans ce dernier combat, il tua de sa main neuf cent quarante ennemis. Les Bretons avaient obtenu l’avantage dans tous ces engagements ; mais nulle force ne pouvait prévaloir contre les desseins de Dieu. Plus les Saxons éprouvaient de revers, plus ils demandaient de renforts à leurs frères de la Germanie, qui ne cessèrent d’arriver jusqu’au temps d’Ida, le fils de Eoppa, et le premier prince de race saxonne qui ait régné en Bernicie et à York. »

Il y a loin de ce témoignage, peut-être entièrement historique, à ce qu’on devait trouver sur le héros breton dans le livre de Geoffroy de Monmouth.

M. Thomas Wright a déjà parfaitement reconnu que la plupart des additions faites à Nennius par le bénédictin anglais ne pouvaient être traduites d’un livre breton. Passons rapidement en revue ces additions. L’histoire de Brut ou Brutus y est exposée avec autant de confiance et de netteté que s’il s’était agi d’un prince contemporain. On nous donne ses lettres missives, les délibérations de son conseil, ses discours et ceux qu’on lui adresse, les fêtes de son mariage. Avant d’arriver au terme de ses voyages de long cours, voyages renouvelés de l’Énéide, il aborde sur le rivage gaulois, où Turnus, un de ses capitaines, bâtit la ville de Tours, comme Homère, ajoute Geoffroy, l’avait déjà raconté. Assurément personne, au temps de Geoffroy, n’était en mesure de rechercher dans Homère la mention d’un pareil fait. Mais le conteur savait bien qu’on l’en croirait sur parole [12]. Il arrive enfin dans l’île d’Albion, marquée par l’oracle de Diane pour le terme et la récompense de ses travaux. Il impose son nom à la contrée et construit avant de mourir une grande ville qu’il appelle Troie-Neuve, ou Trinovant, en souvenir de Troie : nom plus tard remplacé par celui de London. « De London, » ajoute Geoffroy, « les étrangers » (c’est-à-dire apparemment les Normands) « ont fait Londres. »

L’histoire fabuleuse des successeurs de Brutus doit moins à Virgile, et plus aux traditions orales de la Bretagne. À l’occasion du roi Hudibras, Geoffroy exprime un scrupule assez inattendu : « Comme ce prince, » dit-il, « élevait les murs de Shaftesbury, on entendit parler une aigle ; et je rapporterais son discours, si le fait ne me semblait moins croyable que le reste des histoires. » (Livre II, § 9.) Les prophéties de l’aigle de Shaftesbury étaient célèbres parmi les anciens Bretons : dans son douzième et dernier livre, Geoffroy, malgré l’incrédulité qu’il avait d’abord affectée, assurera qu’en l’année 688, le roi de la Petite-Bretagne Alain les avait consultées en même temps que les livres des Sibylles et de Merlin, pour savoir s’il devait ou non mettre ses vaisseaux à la disposition de Cadwallader.

Après Hudibras viennent Bladus, fondateur de Bath ; — Leir ou Lear, si fameux par les ballades et par Shakespeare ; — Brennus, le conquérant de l’Italie ; — Elidure, Peredure, dont les poëtes allemands s’emparèrent plus tard ; — Cassibelaun, le rival de César. Enfin, sous le règne de Lucius, vers 170 de l’ère nouvelle, la foi chrétienne est pour la première fois introduite en Grande-Bretagne par les missionnaires du pape Éleuthère. Geoffroy traduit ici Nennius, et ne laisse pas soupçonner l’autre courant des traditions bretonnes qui rapportaient l’origine de la prédication évangélique à Joseph d’Arimathie, comme elle est exposée dans le roman du Saint-Graal. Je donne ailleurs l’explication du silence qu’il a gardé.

Plus loin Geoffroy rappellera, peut-être avec plus d’exactitude qu’on ne l’admet aujourd’hui, la grande émigration bretonne en Armorique, à l’époque du tyran Maxime : il racontera l’histoire des Onze mille vierges, enfin l’arrivée de Constantin, frère d’Audren, roi de la Petite-Bretagne. Constantin fut proclamé roi de l’île d’Albion, et c’est à partir de l’histoire de ce prince que Geoffroy de Monmouth est mis à contribution par l’auteur ou les auteurs des romans de Merlin et d’Artus. Je ne vais plus m’attacher qu’aux passages de l’Historia Britonum reproduits ou imités par les romanciers.

Constantin avait laissé trois fils : Constant, Aurélius Ambroise et Uter-Pendragon.

Constant, l’aîné, fut d’abord relégué dans un monastère ; mais Wortigern, un des principaux conseillers de Constantin, l’en avait tiré pour le faire proclamer roi. Sous ce prince faible et timide, Wortigern gouverna sans contrôle ; si bien qu’aspirant lui-même à la couronne, il entoura le Roi-moine de serviteurs choisis parmi les Pictes, et, sur un prétexte d’irritation envenimé par le ministre ambitieux, ces étrangers massacrèrent le pauvre roi qu’ils devaient défendre. Ils se confiaient dans la reconnaissance du premier instigateur du crime : ils se trompèrent. Wortigern recueillit le fruit du meurtre, mais, à peine couronné, il fit pendre les meurtriers de celui dont il recueillait la couronne.

Cependant personne ne doutait de la part qu’il avait prise à la mort de Constant. Ceux qui gardaient les deux autres fils de Constantin se hâtèrent de mettre en sûreté leur vie, en les faisant passer dans la Petite-Bretagne, où le roi Bude les accueillit et pourvut à leur éducation.

Wortigern, l’usurpateur, se vit bientôt menacé d’un côté par les Pictes, qui voulaient venger les meurtriers de Constant, de l’autre par les deux frères dont il occupait le trône. Pour conjurer ce double danger, il appela les Saxons à son aide. Ici, Geoffroy raconte au long, d’après Nennius, l’arrivée d’Hengist, l’amour de Wortigern pour la belle Rowena, ses démêlés avec les Saxons. Mais l’auteur du roman de Merlin a passé sous silence tous ces détails et s’est contenté de dire d’après Geoffroy : « Tant fist Anguis et pourchaça que Vortiger prist une soe fille à feme, et saichent tuit cil qui cest conte orront que ce fu celle qui premierement dist en cest roiaume : Garsoil. »

Dans Geoffroy de Monmouth, le roi Wortigern est invité à un somptueux banquet, et, quand il est assis, la fille de Hengist entre dans la salle, tenant à la main une coupe d’or remplie de vin ; elle approche du Roi, s’incline courtoisement et lui dit : Lawerd King, Wevs heil ! Le Roi, subitement enflammé à la vue de sa grande beauté, demande à son latinier ce que la jeune dame avait dit et ce qu’il lui fallait répondre : « Elle vous appelle Seigneur roi, et elle offre de boire à votre santé. Vous devez lui répondre : Drinck heil ! Ainsi fit Wortigern, et, depuis ce temps, la coutume s’est établie en Bretagne, quand on boit à quelqu’un, de lui dire Wevs heil et de l’entendre répondre Drinck heil. » — De cette tradition paraît venir notre mot français trinquer et l’ancienne expression si fameuse de vin de Garsoi ou Guersoi, c’est-à-dire versé pour porter des santés, à la fin des repas. Au reste, c’est aux Anglais à nous dire aujourd’hui quelle est la meilleure forme de ce mot : Garsoil ou Wevs heil, et quel respect on garde encore pour cet ancien et patriotique usage.

Wortigern, victime de la confiance qu’il accordait aux Saxons, s’était retiré dans la Cambrie ou pays de Galles. Ses magiciens ou astrologues lui conseillèrent alors d’élever une tour assez forte pour ne lui laisser rien craindre de ses ennemis. Il choisit pour le lieu de cette construction le mont Eriri ; mais, chaque fois que le bâtiment commençait à monter, les pierres se séparaient et croulaient l’une sur l’autre. Le Roi demande à ses magiciens de conjurer ce prodige : ils répondent, après avoir consulté les astres, qu’il fallait trouver un enfant né sans père, et humecter de son sang les pierres et le ciment dont on se servait. Messagers sont envoyés à la recherche de l’enfant : un jour, en traversant la ville nommée depuis Kaermerdin [13], ils remarquent plusieurs jeunes gens jouant sur la place ; et bientôt une dispute s’élève : « Oses-tu bien, » disait l’un d’eux, « te quereller avec moi ! Sommes-nous de naissance pareille ? Moi, je suis de race royale par mon père et par ma mère. Toi, personne ne sait qui tu es ; tu n’as jamais eu de père. » En entendant ces mots, les messagers approchent de Merlin ; ils apprennent qu’en effet l’enfant n’a jamais connu son père, et que sa mère, fille du roi de Demetie (le Southwall), vivait retirée dans l’église de Saint-Pierre, parmi les nonnes. La mère et le fils sont aussitôt conduits devant Wortigern, et la dame interrogée répond : « Mon souverain seigneur, sur votre âme et sur la mienne, j’ignore complètement ce qui m’est arrivé. Tout ce que je sais, c’est que, me trouvant une fois avec mes compagnes dans nos chambres, je vis paraître devant moi un très-beau jouvenceau, qui me prit dans ses bras, me donna un baiser, puis s’évanouit. Maintes fois, il revint comme j’étais seule, mais sans se découvrir. Enfin, je le vis à plusieurs reprises sous la forme d’un homme, et il me laissa avec cet enfant. Je jure devant vous que jamais je n’eus de rapport avec un autre que lui. » Le Roi, étonné, fit venir le sage Maugantius : « J’ai trouvé, » dit celui-ci, « dans les livres des philosophes et les anciennes histoires, que plusieurs hommes sont nés de la même façon. Apuléius nous apprend dans le livre du Démon de Socrate qu’entre la lune et la terre habitent des esprits que nous appelons Incubes. Ils tiennent de la nature des hommes et de celle des anges ; ils peuvent à leur gré prendre la forme humaine et converser avec les femmes. Peut-être l’un d’eux a-t-il visité cette dame et déposa-t-il un enfant dans ses flancs [14]. »

L’histoire des deux dragons découverts dans les fondements de la tour, leur combat acharné, les explications données par Merlin, et la construction de la haute tour, tout cela se trouvait dans Nennius avant d’être amplifié par Geoffroy de Monmouth, et a été fidèlement suivi par Robert de Boron. Au milieu de son récit, Geoffroy intercale les prophéties de Merlin que, dit-il, il a traduites du breton, à la prière d’Alexandre, évêque de Lincoln. Ces prophéties ont été admises dans un assez grand nombre de manuscrits du roman de Merlin ; mais on ne peut nier qu’elles ne soient, au moins dans leur forme latine, l’œuvre de Geoffroy de Monmouth. Comme les lais bretons, elles s’étaient conservées dans la mémoire des harpeurs et chanteurs populaires : et c’est de ces traditions ondoyantes et mobiles, comme il convient à des prophéties, que Geoffroy dut tirer la rédaction que nous en avons conservée, et qui eut aussitôt dans l’Europe entière un si grand retentissement.

Voici les autres récits de l’Historia Britonum que s’est appropriés l’auteur du roman de Merlin et que Geoffroy n’avait pas trouvés dans Nennius.

Wortigern, après la première épreuve du savoir de Merlin, désire apprendre ce qui peut encore le menacer, et la façon doit il doit mourir. Merlin l’avertit d’éviter le feu des fils de Constantin. « Ces princes voguent déjà vers l’île de Bretagne ; ils chasseront les Saxons, ils te contraindront à chercher un refuge dans une tour à laquelle ils mettront le feu. Hengist sera tué, Aurélius Ambroise couronné. Il aura pour successeur son frère Uter-Pendragon. »

Les événements répondent à la prédiction ; mais, chez le romancier, l’intervention de Merlin est permanente et plus décisive. Le transport des pierres d’Irlande dans la plaine de Salisbury, ces pierres si fameuses sous le nom de Stonehenge et de Danse des géants, est mieux et plus longuement raconté par Geoffroy ; l’événement est placé sous le règne d’Ambrosius-Uter, qui aurait ainsi voulu consacrer la sépulture des Bretons immolés par les Saxons, et dont les corps reposaient dans la plaine ; tandis que le romancier fait arriver les pierres un peu plus tard, pour entourer la tombe de ce roi Ambrosius, frère aîné d’Uter-Pendragon.

C’est encore à Geoffroy que les romanciers ont emprunté l’histoire des amours d’Ygierne et d’Uter et la naissance d’Artus. Mais, chez le latiniste, Artus succède à son père, sans passer par l’épreuve de l’épée fichée dans l’enclume du perron.

Plusieurs des héros secondaires de nos romans sont nommés par Geoffroy, mais avec une rapidité qui permet de croire que leur célébrité populaire n’était pas encore très-bien établie. Tels sont les trois frères Loth, Urien et Aguisel d’Écosse. Loth, ici comme dans les romans, époux de la sœur d’Artus, a deux fils, le fameux Walgan ou Gauvain, et Mordred, qui devait trahir son oncle Artus. Artus a épousé Gwanhamara (la belle Genièvre), issue d’une noble famille romaine. Il a pour premier adversaire le Norwégien Riculf, le même que le roi Rion qui, dans le roman d’Artus, voudra réunir aux vingt-huit barbes royales de son manteau celle du roi Léodagan de Carmélide, père de Genièvre. Frollo, roi des Gaules, est également vaincu par Artus, et bientôt après l’empereur Lucius de Rome vient dans les plaines de Langres payer de sa vie l’audace qu’il avait eue de déclarer la guerre aux Bretons.

La belle description des fêtes du couronnement d’Artus, due à l’imagination et aux souvenirs classiques de Geoffroy, n’est pas reproduite dans le roman, où elle eût été peut-être mieux à sa place. Mais les conteurs français ont emprunté à Geoffroy le récit du combat d’Artus contre le géant du mont Saint-Michel. Quelques jours après la grande victoire remportée sur les Romains et les Gaulois, Artus reçoit la nouvelle de la révolte de Mordred et de l’infidélité de Gwanhamara. Après avoir tué son neveu, il est lui-même mortellement blessé, et de là transporté dans l’île d’Avalon, où Geoffroy nous permet de supposer, sans le dire expressément, que les fées l’ont guéri de ses plaies et le tiennent en réserve pour la future délivrance des Bretons.

Nous ne suivrons pas l’Historia Britonum au-delà de la mort d’Artus. Les deux derniers livres se rapportent aux successeurs du héros breton et n’ont plus d’intérêt pour l’étude particulière des Romans de la Table ronde. Il nous suffit d’avoir rappelé les passages du livre latin dont les romanciers ont évidemment profité. Ce que Geoffroy de Monmouth dit de Gwanamara qui, au mépris de son premier mariage, avait accepté pour époux Mordred, prouve que cet historien ou plutôt ce conteur n’avait aucune idée du roman de Lancelot. D’ailleurs ses omissions dans la longue liste de tous les personnages illustres qui assistèrent aux fêtes du couronnement d’Artus permet également de penser que la plupart des héros de la Table ronde, Yvain, Agravain, Lionel, Galehaut, Hector des Mares, Sagremor, Baudemagus, Bliombéris, Perceval, Tristan, Palamède, le roi Marc, la belle Yseult et Viviane n’existaient pas, ou du moins n’avaient pas encore figuré dans une composition littéraire. Il faut en dire autant de la Table ronde elle-même, dont Geoffroy n’a pas dit un seul mot. Uter-Pendragon, Artus et Merlin, voilà les trois portraits dont il a fourni la première esquisse aux romanciers, et c’est en partant de là qu’ils sont arrivés à tous les beaux récits qui durant plusieurs siècles devaient charmer le monde.

L’Historia Britonum produisit en France et en Angleterre un effet immense. Les manuscrits s’en multiplièrent ; tous les clercs voulurent aussitôt l’avoir entre les mains. Geoffroy de Monmouth, bientôt après nommé évêque de Saint-Azaph, reçut le surnom d’Artus, le héros dont il venait de consacrer la renommée. Son livre fut une sorte de révélation inattendue pour Henry de Huntingdon, pour Alfred de Bewerley, pour Robert du Mont-Saint-Michel, qui n’exprimèrent aucun doute sur l’existence de l’original breton et l’exactitude de la traduction. Mais on n’accueillit pas en tous lieux ces fabuleux récits avec la même confiance. Dans le pays de Galles même, source adoptive, sinon primitive, des fictions bretonnes, il y eut des protestations dont un auteur contemporain, d’ailleurs assez crédule de sa nature, Giraud de Galles ou Giraldus Cambrensis, s’est rendu l’organe d’une assez plaisante façon. C’est en parlant d’un certain Gallois doué de la faculté d’évoquer les malins esprits et de les conjurer. Cet homme, ayant su qu’un de ses voisins était tourmenté par ces esprits de ténèbres, s’avisa de placer l’Évangile de saint Jean sur la poitrine du malade ; aussitôt les démons s’évanouirent comme une volée d’oiseaux. Il tenta sans désemparer une seconde expérience : à la place de l’Évangile, il posa le livre de Geoffroy Arthur ; aussitôt les démons revinrent en foule, couvrirent et le livre et tout le corps de celui qui le tenait, de façon à le tourmenter beaucoup plus qu’ils n’avaient jamais fait[15]. Il faut avouer que l’épreuve était on ne peut plus décisive.

Mais un autre témoignage bien autrement honorable pour le sentiment critique des contemporains de Geoffroy de Monmouth est celui de Guillaume de Newburg, De rebus anglicis sui temporis libri quinque, dont la chronique fut publiée vers la fin du douzième siècle. On dit qu’il avait voué une haine particulière aux Bretons, et que c’était pour satisfaire une vengeance personnelle qu’il avait attaqué le livre de Geoffroy. Peu importe : il nous suffit d’être obligés de reconnaître dans son invective une argumentation solide et la preuve que tout ou presque tout semblait déjà fabuleux dans le livre dont il ne conteste d’ailleurs ni l’ancienneté ni l’origine bretonne.

« La race bretonne, » dit Guillaume de Newburg, « qui peupla d’abord notre île, eut dans Gildas un premier historien que l’on rencontre rarement et dont on a fait de rares transcriptions, en raison de la rudesse et de la fadeur de son style[16]. C’est pourtant un monument précieux de sincérité. Bien que Breton, il n’hésite pas à gourmander ses compatriotes, aimant mieux en dire peu de bien et beaucoup de mal que de dissimuler la vérité. On voit par lui combien ils étaient peu redoutables comme guerriers, et peu fidèles comme citoyens.

À l’encontre de Gildas, nous avons vu de notre temps un écrivain qui, pour effacer les souillures du nom breton[17], a ourdi une trame ridiculement fabuleuse, et, par l’effet d’une sotte vanité, nous les a présentés comme supérieurs en vertu guerrière aux Macédoniens et aux Romains. Cet homme, nommé Geoffroy, a reçu le surnom d’Artus, pour avoir décoré du titre d’histoire et présente dans la forme latine les fables imaginées par les anciens Bretons à propos d’Artus, et par lui fort exagérées. Il a fait plus encore, en écrivant en latin, comme une œuvre sérieuse et authentique, les prophéties très-mensongères d’un certain Merlin auxquelles il a de lui-même beaucoup ajouté. C’est là qu’il nous présente Merlin comme né d’une femme et d’un démon incube, et comme étant doué d’une vaste prescience, sans doute en raison de la sainteté de son père ; tandis que le bon sens, d’accord avec les livres sacrés, nous apprend que les démons, étant privés de la clarté divine, ne voient rien des choses qui ne sont pas encore et ne peuvent que conjecturer la suite de quelques événements d’après les signes qui sont à leur portée aussi bien qu’à la nôtre. Il est aisé de reconnaître la fausseté de ces prédictions de Merlin, pour tout ce qui touche aux événements arrivés en Angleterre depuis la mort de ce Geoffroy. Il avait traduit, dit-il, du breton ces impertinences ; en tout cas il les a fortifiées de ses propres inventions, comme il convient d’en avertir ceux qui seraient tentés d’y ajouter la moindre confiance. Pour les événements arrivés avant le temps où il écrivait, il a pu donner à ces prophéties toutes les additions nécessaires, afin de les mettre en rapport avec les événements mêmes ; mais, quant au livre qu’il appelle Histoire des Bretons, il faut être tout à fait étranger aux anciennes annales, pour ne pas voir les insolents et audacieux mensonges qu’il ne cesse d’y accumuler. Je passe tout ce qu’il nous raconte des gestes des Bretons avant Jules César, gestes peut-être inventés à plaisir par d’autres, mais présentés par lui comme authentiques. Je passe ce qu’il ajoute à la gloire des Bretons, depuis Jules César qui les avait subjugués jusqu’au temps d’Honorius, quand les Romains abandonnèrent l’île, pour pourvoir à leur propre défense sur le continent. On sait que les Bretons ainsi laissés à la merci de leurs ennemis eurent alors pour roi Wortigern, le premier qui réclama le secours d’Hengist, chef des Saxons ou Anglais. Ceux-ci, après avoir repoussé les Pictes et les Écossais, cédèrent à l’appât que leur présentait d’un côté la fertilité de l’île, de l’autre la lâcheté de ceux qui les avaient appelés à leur défense. Ils s’établirent en Bretagne, accablèrent ceux qui essayèrent de leur résister, et contraignirent les misérables restes de leurs adversaires, ceux qu’on nomme aujourd’hui les Gallois, à chercher un refuge sur des hauteurs ou dans des forêts également inaccessibles. Les Anglais victorieux eurent une suite de rois très-puissants, entre autres le petit-neveu d’Hengist, Éthelbert, qui, réunissant sous son sceptre toute l’île d’Albion jusqu’à l’Humber, reçut la loi de l’Évangile annoncée par Augustin. Alfred ajouta le Northumberland aux précédentes conquêtes, après une grande victoire sur les Bretons et les Écossais. Edwin fut son successeur ; Oswald vint après Edwin, et ne trouva pas dans l’île entière la moindre résistance. Tout cela, le Vénérable Bede, dont personne ne récuse le témoignage, l’a parfaitement établi. Il faut donc reconnaître le caractère fabuleux de tout ce que ce Geoffroy a écrit d’Artus et de ses successeurs d’après quelques autres et d’après lui-même. Il a rassemblé ces mensonges, soit par un éloignement coupable de la vérité, soit dans l’intention de plaire aux Bretons, dont la plupart sont, dit-on, assez stupides, pour attendre encore Artus et soutenir qu’il n’est pas mort. À Wortigern il fait succéder Aurélius Ambroise, qui aurait vaincu les Saxons et reconquis l’île entière. Après Ambroise aurait régné son frère Uter-Pendragon avec la même autorité. C’est alors qu’il insère tant de rêveries mensongères à l’occasion de Merlin. Artus, prétendu fils de ce prétendu Uter, aurait été le quatrième roi des Bretons à partir de Wortigern ; de même que, dans la véritable histoire de Bede, Éthelbert, converti par Augustin, est le quatrième roi des Saxons à partir d’Hengist. Ainsi le règne d’Artus et celui d’Éthelbert devaient être contemporains. Mais on voit aisément ici de quel côté se trouve la vérité. C’est précisément l’époque du règne d’Éthelbert qu’il choisit pour élever la gloire et les exploits de son Artus ; qu’il le fait triompher des Anglais, des Écossais, des Pictes ; réduire au joug de ses armes l’Irlande, la Suède, les Orcades, le Danemark, l’Islande : peu de jours lui suffisent pour lui faire conquérir les Gaules elles-mêmes, que Jules César avait eu bien de la peine à réduire en dix ans ; de façon que le petit doigt de ce Breton aurait été plus fort que les reins du plus grand des Césars. Enfin, après tant de triomphes, il fait revenir Artus en Bretagne et présider une grande fête avec les princes et les rois subjugués, en présence des trois archevêques de Londres, de Carléon et d’York, bien que les Bretons n’eussent pas alors un seul archevêque. Pour couronner tant de fables, notre conteur fait engager une grande guerre contre les Romains : Artus est d’abord vainqueur d’un géant de merveilleuse grandeur, bien que, depuis le temps de David, personne de nous n’ait entendu parler d’aucun géant. À cette guerre des Romains il fait concourir tous les peuples de la terre, les Grecs, les Africains, les Espagnols, les Parthes, les Mèdes, les Libyens, les Égyptiens, les Babyloniens, les Phrygiens, qui tous périssent dans le même combat, tandis qu’Alexandre, le plus fameux des conquérants, mit à conquérir tant de nations diverses plus de douze années. Comment tous les historiographes qui ont pris si grand soin de raconter les événements des siècles passés, qui nous en ont même transmis d’une importance fort contestable, auraient-ils pu passer sous silence les actions d’un héros si incomparable ? Comment n’auraient-ils rien dit non plus de ce Merlin aussi grand prophète qu’Isaïe ? Car la seule différence entre eux, c’est que Geoffroy n’a pas osé faire précéder les prédictions qu’il prête à Merlin de ces mots : Voici ce que dit le Seigneur, et qu’il a rougi de les remplacer par ceux-ci : Voici ce que dit le diable. Notez enfin qu’après nous avoir représenté Artus mortellement frappé dans un combat, il le fait sortir de son royaume pour aller guérir ses plaies dans une île que les fables bretonnes nomment l’île d’Avalon ; et qu’il n’ose pas dire qu’il soit mort, par la crainte de déplaire aux Bretons, ou plutôt aux Brutes qui attendent encore son retour. »

Je ne vois pas bien ce que la critique moderne pourrait dire de plus contre ce fameux livre de Geoffroy de Monmouth. Les bons esprits ne l’avaient donc accepté que comme un recueil d’histoires controuvées à plaisir, auxquelles les Bretons seuls pouvaient ajouter une foi sérieuse.

Mais ce jugement lui-même permettait à l’imagination et aux fantaisies poétiques de prendre l’essor. Geoffroy avait donné l’exemple dont nos romanciers avaient besoin et qu’ils ne tardèrent pas à suivre. La courte, informe et cependant précieuse chronique de Nennius avait éveillé la verve de Geoffroy de Monmouth ; et ce que Nennius avait été pour lui, Geoffroy le fut pour Robert de Boron, et pour les auteurs des autres romans en prose et en vers, dont la France nous semble avoir le droit de réclamer la composition, et qui devaient produire une si grande révolution dans la littérature et même dans les mœurs de toutes les nations chrétiennes.

  1. Cette partie de l’Introduction avait été lue à l’Académie des Inscriptions et Belles-lettres, quand mon honorable ami, sir Frédéric Madden, m’envoya l’étude qu’il venait de publier On Geoffroy of Monmouth, en échange de mon travail, je vis avec une bien grande satisfaction que les conclusions du savant antiquaire anglais s’accordaient exactement avec les miennes, pour la double date de la publication de l’Historia Britonum. Si j’en avais eu plus tôt connaissance, je me serait contenté de traduire tout ce qu’il a si bien dit de cette double date.
  2. Voyez M. T. Wright, On the litterary history of Geoffroy of Monmouth. In-4°, 1848, p. 7.
  3. Le nom de famille de l’archidiacre Gautier ou Walter ne nous est pas donné par Geoffroy. Mais, en consultant les listes d’anciens dignitaires de l’église d’Oxford, on a trouvé Walter of Wallingford, contemporain présumé de Geoffroi de Monmouth.
  4. In mirum contuli quod intra mentionem quam de regibus Britanniœ Gildas et Beda luculento tractatu fecerant, nihil de regibus qui ante incarnationem Christi Britanniam inhabitaverant, nihil etiam de Arturo cœterisque compluribus qui post incarnationem successerunt, reperissem : cum et gesta eorum digna æternitatis laude constarent, et a multis populis, quasi inscripta, jocunde et memoriter prœdicentur *. (Epistola dedicatoria.)

    * Ce passage aurait dû empêcher les critiques anglais, et même les savants éditeurs des Monumenta historica Britannica, Henri Petrie et le Rév. John Sharp, 1848, in-folio, p. 63 de leur préface, de croire que Geoffroy de Monmouth, en citant Gildas, entendait parler de la Chronique de Nennius ; cette chronique étant précisément consacrée aux rois bretons dont Gildas ne faisait pas même mention.
  5. Hic est Arturus de quo Britonum nugœ hodièque delirant ; dignus plane quod non fallaces somniarent fabulœ, sed veraces prœdicarent historiœ ; quippe qui labantem patriam diu sustinuerit infractasque civium mentes ad bellum acuerit. (De Gestis Angliæ Regum, lib. I.)
  6. Alvredi Beverlacens. Annales, seu Historia de gestis regum Britanniæ lib. IX
  7. « The most remarquable circumstance connected with the earlier manuscripts of Nennius is that they appear to have been written abroad, and, in fact, never to have been in England… Every think in fact seem to show that this book was new in England, when it fell into the bands of William of Malmsbury and Henry of Huntingdon ; and we may fairly be allowed to presume that it was brought from France. » (On the literary history of Geoffroy of Monmouth. London, in-4°, 1848, f° 7.) Cette opinion est d’autant plus précieuse que M. Wright ne tire aucune conséquence de l’origine continentale du Nennius et de son introduction tardive en Angleterre.
  8. Tout ce qui suit ce passage dans les manuscrits de la chronique de Nennius n’en fait plus partie. Ce sont des additions que les copistes ont même eu soin de bien distinguer de ce qui précédait ; comme la vie de saint Patrice, le récit de la mission d’Augustin, etc., etc. Je suis heureux de voir que mon opinion sur le véritable terme de la chronique de Nennius est partagée par MM. Parrie et J. Sharp. « There is good ground for believing that all the matter in the Historia Britonum, later than the accounts of the exploits of Arthur, is subsequent interpolation. » (Monumenta historica Britannica, t. I, préface, p. 64.)
  9. Je ne prétends pas cependant nier que certaines traditions bretonnes n’aient été écrites même avant que l’on eût essayé d’écrire un livre français. Cela, pour ne pas m’être démontré, n’est pas impossible : les chefs bretons et leurs bardes peuvent avoir senti le besoin de consigner par écrit certains vers prophétiques, certaines listes généalogiques, certaines traditions locales et superstitieuses ; mais, si ces feuillets existaient au temps de Geoffroy, on peut assurer qu’il ne les a pas consultés et qu’il ne laisse supposer nulle part qu’il ait connu ces triades, ces poëmes gallois du cinquième au onzième siècle, dont on a fait tant de bruit et si peu de profit.
  10. Il me semble pourtant qu’on aurait dû remarquer une lacune assez apparente dans l’Histoire ecclésiastique de Bede, précisément à l’endroit où pouvait se trouver le nom d’Artus, chef des guerriers bretons, sous le règne d’Aurélius Ambroise. C’est au chapitre XVI de son premier livre, lequel finit ainsi : « Utebantur eo tempore (vers 450) duce Ambrosio Aureliano,... hoc ergo duce, vires capessunt Britones, et victores provocantes ad prœlium, victoriam ipsi, Deo favente, suscipiunt. Et ex eo tempore nunc cives, nunc hostes vincebant, usque ad annum obsessionis Badonici montis, quando non minimas eisdem hostibus strages dabant : sed hæc postmodum. » Il s’agit bien ici de la victoire de Bath ou du mont Badon, dont on s’accorde à faire honneur à Artus. Or, après ce mot, sed postmodum, qu’il faut entendre, mais nous en parlerons plus tard, on doit penser que Bede reviendra sur ces grands événements dans les chapitres suivants. Il n’en est rien cependant : il passe à l’histoire de l’hérésie Pélagienne, raconte une victoire des Bretons due aux prières et au courage de saint Germain, puis arrive à la conversion des Saxons, commencée près d’un siècle après la victoire du mont Badon.
  11. Arthur pugnabat contra illos in illis diebus, videlicet Saxones contra regibus Britannorum. Sed ipse dux erat bellorum.
  12. On retrouverait peut-être cette fable dans le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure, poëte contemporain de Geoffroy de Monmouth.
  13. Kaer-Merdin, ville de Merdin ; aujourd’hui Caermarthen, dans le Southwall.
  14. Geoffroi de Monmouth, qui n’avait assurément pas trouvé ce discours de Maugantius dans un ancien livre breton, reparlera dans le poëme de Vita Merlini, de cette classe d’esprits intermédiaires :

    At cacodæmonibus post lunam subtus abundat,
    Qui nos decipiunt et temtant, fallere docti,
    Et sibi multotiens ex aere corpore sumpto
    Nobis apparent, et plurima sæpe sequuntur ;
    Quin etiam coitu mulieres aggrediuntur
    Et faciunt gravidas, generantes more prophano.
    Sic igitur cælos habitatos ordine terno
    Spirituum fecit……
    (Vita Merlini, v. 780.)

    Apulée, dans le curieux livre du Démon de Socrate, parle en effet de ces esprits intermédiaires, mais il se tait des Incubes, dont saint Augustin rappelle les faits et gestes, au XVe livre de la Cité de Dieu.

  15. Girald. Cambr. Walliœ Descriptio. Cap. VII. (Cité par M. Th. Wright.)
  16. Cum enim sermone sit admodum impolitus atque insipidus, paucis eum vel transcribere vel habere curantibus, raro invenitur. — Il se pourrait ici que Guillaume de Newburg entendit par le livre de Gildas celui que nous attribuons à Nennius, et qui, dans plusieurs manuscrits du douzième siècle, porte cette attribution.
  17. Pro expiandis his Britonum maculis.