Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 1

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Léon Techener (volume 1p. 123-154).
LE ROMAN EN VERS


DE JOSEPH D’ARIMATHIE.




Les pécheurs doivent savoir qu’avant de descendre en terre, Jésus-Christ avait fait annoncer par les prophètes sa venue et sa passion douloureuse. Tous jusque-là, rois, barons et pauvres gens, justes et coupables, passaient en enfer à la suite d’Adam et Ève, d’Abraham, Ysaïe, Jérémie. Le démon réclamait leur possession, et croyait avoir sur eux un droit absolu ; car la justice éternelle devait être satisfaite. Il fallut que la rançon de notre premier père fût apportée par les trois personnes divines qui sont une seule et même chose. À peine Adam et Ève avaient-ils approché de leurs lèvres le fruit défendu, que, s’apercevant de leur nudité, ils étaient tombés dans le péché d’impureté[1]. Dès ce moment s’évanouit le bonheur dont ils jouissaient. Ève conçut dans la douleur, leur postérité fut comme eux soumise à la mort, et le démon réclama de droit la possession de leurs âmes. Pour nous racheter de l’enfer, Notre-Seigneur prit naissance dans les flancs de la vierge Marie. Et quand il voulut être baptisé par saint Jean, il dit : « Tous ceux qui croiront en moi et recevront l’eau du baptême, seront arrachés au joug du démon, jusqu’au moment où de nouveaux péchés les rejetteront dans la première servitude. » Notre-Seigneur fit plus encore pour nous : il institua, comme un second baptême, la confession, par laquelle tout pécheur qui témoignait de son repentir obtenait le pardon de ses nouvelles fautes.

Or, au temps où Notre-Seigneur allait prêchant par les terres, le pays de Judée était en partie soumis aux Romains, dont Pilate était le bailli. Un prudhomme, nommé Joseph d’Arimathie, rendait à Pilate un service de cinq chevaliers. Dès que Joseph avait vu Jésus-Christ, il l’avait aimé de grand amour, bien qu’il n’osât pas le témoigner par la crainte des mauvais Juifs. Pour Jésus, il avait un petit nombre de disciples ; encore un d’entre eux, Judas, était-il des plus méchants. Judas avait dans la maison de Jésus la charge de sénéchal et touchait, à ce titre, une rente appelée dîme, sur tout ce qu’on donnait au maître. Or il arriva, le jour de la Cène, que Marie la Madeleine entra chez Simon, où Jésus était à table avec ses disciples ; elle s’agenouilla aux pieds de Jésus et les mouilla de ses larmes ; puis elle les essuya de ses beaux cheveux, et répandit sur son corps un pur et précieux onguent. La maison fut aussitôt inondée des plus suaves odeurs ; mais Judas, loin d’en être touché : « Ces parfums, » dit-il, « valaient bien trois cents deniers ; c’est donc une rente de trente deniers dont on me fait tort. » Dès l’heure, il chercha les moyens de réparer ce dommage[2].

Il sut que dans la maison de l’évêque Chaiphas se tenait une assemblée de Juifs pour y délibérer sur les moyens de perdre Jésus. Il s’y rendit et offrit de livrer son maître, s’ils voulaient lui donner trente deniers. Un Juif aussitôt les tira de sa ceinture et les lui compta. Judas assigna le jour et le lieu où ils pourraient saisir Jésus : « N’allez pas, » dit-il, « prendre à sa place Jacques, son cousin germain, qui lui ressemble beaucoup : pour plus de sûreté, vous saisirez celui que je baiserai. »

Le jeudi suivant, Jésus, dans la maison de Simon, fit apporter une grande piscine, dans laquelle il ordonna à ses disciples de mettre les pieds, qu’il lava et qu’il essuya tous ensemble. Saint Jean lui demanda pourquoi il s’était servi de la même eau pour tous. « Cette eau, » répondit Jésus, « devient sale comme est l’âme de tous ceux dont je l’approche : les derniers sont pourtant lavés comme les premiers. Je laisse cet exemple à Pierre et aux ministres de l’Église. L’ordure de leurs propres péchés ne les empêchera pas d’enlever celle des pécheurs qui se confesseront à eux[3]. »

Ce fut dans cette maison de Simon que les Juifs vinrent prendre Notre-Seigneur. Judas en le baisant leur dit : « Tenez-le bien, car il est merveilleusement fort. » Jésus fut emmené ; les disciples se dispersèrent. Sur la table était un vase où le Christ avait fait son sacrement[4]. Un Juif l’aperçut, le prit et l’emporta dans l’hôtel de Pilate, où l’on avait conduit Jésus ; et quand le bailli, persuadé de l’innocence de l’accusé, demanda de l’eau pour protester contre le jugement, le Juif qui avait pris le vase le lui présenta, et Pilate, après s’en être servi, le fit mettre en lieu sûr.

Et quand Jésus fut crucifié, Joseph d’Arimathie vint trouver Pilate et lui dit : « Sire, je vous ai longtemps servi de cinq chevaliers, sans en recevoir de loyer ; je viens demander pour mes soudées le corps de Jésus crucifié. — Je l’accorde de grand cœur, » répondit Pilate. Aussitôt Joseph courut à la Croix ; mais les gardes lui en défendirent l’approche. « Car, » disaient-ils, « Jésus s’est vanté de ressusciter le troisième jour ; s’il a dit vrai, tant de fois ressuscitera-t-il, tant de fois le referons-nous mourir. » Joseph revint à Pilate, qui, pour vaincre la résistance des gardes, chargea Nicodème de prêter main-forte. « Vous aimiez donc bien cet homme ! » dit Pilate ; « tenez, voici le vase dans lequel il a lavé ses mains en dernier ; gardez-le en mémoire du juste que je n’ai pu sauver. » Pilate, d’ailleurs, ne voulait pas qu’on pût l’accuser de rien retenir de ce qui avait appartenu à celui qu’il avait condamné.

Ce ne fut pas sans peine que les deux amis triomphèrent de la résistance des gardes. Nicodème était entré chez un fèvre, et, lui ayant


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emprunté tenailles et marteau, ils montèrent à la croix, en détachèrent Jésus. Joseph le prit entre ses bras, le posa doucement à terre, replaça convenablement les membres, et les lava le mieux qu’il put. Pendant qu’il les essuyait, il vit le sang divin couler des plaies ; et, se souvenant de la pierre qui s’était fendue en recevant le sang que la lance de Longin[5] avait fait jaillir, il courut à son vase, et recueillit les gouttes qui s’échappaient des flancs, de la tête, des mains et des pieds : car il pensait qu’elles y seraient conservées avec plus de révérence que dans tout autre vaisseau. Cela fait, il enveloppa le corps d’une toile fine et neuve, le déposa dans un coffre qu’il avait fait creuser pour son propre corps, et le recouvrit d’une autre pierre que nous désignons sous le nom de tombe.

Jésus, le lendemain de sa mort, descendit en enfer pour délivrer les bonnes gens ; puis il ressuscita, se montra à Marie la Madeleine, à ses disciples, à d’autres encore. Plusieurs morts, rappelés à la vie, eurent permission de visiter leurs amis avant de prendre place au Ciel. Voilà les Juifs bien émus, et les soldats chargés de garder le sépulcre bien inquiets du compte qu’ils auraient à rendre. Pour échapper au châtiment, ils résolurent de s’emparer de Nicodème et de Joseph et de les faire mourir ; puis, si l’on venait leur demander ce qu’ils avaient fait de Jésus, ils convinrent de répondre que c’était aux deux Juifs chargés de le garder de dire ce qu’il était devenu[6].

Mais Nicodème, averti à l’avance, parvint à leur échapper. Il n’en fut pas de même de Joseph, qu’ils surprirent au lit et auquel ils donnèrent à peine le temps de se vêtir, pour l’emmener et le faire descendre à force de coups dans une tour secrète et profonde. L’entrée de la tour une fois scellée, il ne devait plus jamais être question de lui.

Mais au besoin voit-on le véritable ami. Jésus lui-même descendit dans la tour, et se présenta devant Joseph, tenant à la main le vase où son divin sang avait été recueilli. « Joseph, » dit-il, « prends confiance. Je suis le Fils de Dieu, ton Sauveur et celui de tous les hommes. » — « Quoi ! » s’écria Joseph, « seriez-vous le grand prophète qui prit chair en la vierge Marie, que Judas vendit trente deniers, que les Juifs mirent en croix, et dont ils m’accusent d’avoir volé le corps ? — Oui ; et pour être sauvé il te suffit de croire en moi. — Ah ! Seigneur, » répondit Joseph, « ayez pitié de moi ; me voici enfermé dans cette tour, je dois y mourir de faim. Vous savez combien je vous ai aimé ; je n’osais vous le dire, par la crainte de n’en être pas cru, dans la mauvaise compagnie que je hantais. — Joseph, » dit Notre-Seigneur, « j’étais au milieu de mes amis et de mes ennemis. Tu étais des derniers, mais je savais qu’au besoin tu me viendrais en aide, et, si tu n’avais pas servi Pilate, tu n’aurais pas obtenu le don de mon corps. — Ah ! Seigneur, ne dites pas que j’aie pu recevoir un si grand don. — Je le dis, Joseph, car je suis aux bons comme les bons sont à moi. Je viens à toi plutôt qu’à mes disciples, parce qu’aucun d’eux ne m’a autant aimé que toi et n’a connu le grand amour que je t’ai porté : tu m’as détaché de la croix, sans vaine gloire, tu m’as secrètement aimé, je t’ai chéri de même, et je t’en laisse un précieux témoignage en te rapportant ce vase, que tu garderas jusqu’au moment où je t’apprendrai comment tu devras en disposer. »

Alors Jésus-Christ lui tendit le saint vaisseau en ajoutant : « Souviens-toi que trois personnes devront en avoir la garde, l’une après l’autre. Tu le posséderas le premier, et, comme tu as droit à de bonnes soudées, jamais on n’offrira le sacrifice sans faire mémoire de ce que tu fis pour moi.

« — Seigneur, » reprit Joseph, « veuillez m’éclaircir ces paroles.

« — Tu n’as pas oublié le jeudi où je fis la Cène chez Simon avec mes disciples. En bénissant le pain et le vin, je leur dis qu’ils mangeaient ma chair avec le pain, et qu’ils buvaient mon sang avec le vin. Or il sera fait mémoire de la table de Simon en maints pays lointains : l’autel sur lequel on offrira le sacrifice sera le sépulcre où tu me déposas ; le corporal sera le drap dont tu m’avais enveloppé ; le calice rappellera le vase où tu recueillis mon sang ; enfin le plateau (ou patène) posé sur le calice signifiera la pierre dont tu scellas mon sépulcre.

« Et maintenant, tous ceux auxquels il sera donné de voir d’un cœur pur le vase que je te confie, seront des miens : ils auront satisfaction de cœur et joie perdurable. Ceux qui pourront apprendre et retenir certaines paroles que je te dirai auront plus de pouvoir sur les gens, et plus de crédit près de Dieu. Ils n’auront jamais à craindre d’être déchus de leurs droits, d’être mal jugés, et d’être vaincus en bataille, quand leur cause sera juste. »

« Je n’oserais, » dit ici Robert de Boron, « conter ni transcrire les hautes paroles apprises à Joseph, et je ne le pourrais faire, quand j’en aurais la volonté, si je n’avais par-devers moi le grand livre, écrit par les grands clercs, et où l’on trouve le grand secret nommé le Graal. »

Jésus-Christ ne quitta pas Joseph sans l’avertir qu’il serait un jour affranchi de sa prison. Il y demeura plus de quarante ans ; on l’avait complètement oublié en Judée, quand arriva dans la ville de Rome un pèlerin, jadis témoin de la prédication, des miracles et de la mort de Jésus. L’hôte qui l’hébergeait lui apprit que Vespasien, le fils de l’Empereur, était atteint d’une affreuse lèpre qui le forçait à vivre séparé de tous les vivants. Il était renfermé dans une tour sans fenêtre et sans escalier, et chaque jour on déposait sur une étroite lucarne le manger qui le soutenait. « Ne sauriez-vous, » ajouta l’hôte, « indiquer un remède à sa maladie ? — Non, » répondit le pèlerin, « mais je sais qu’au pays d’où je viens, il y avait dans ma jeunesse un grand prophète qui guérissait de tous les maux. Il se nommait Jésus de Nazareth. Je l’ai vu redressant les boiteux, illuminant les aveugles, rendant sains les gens pourris de lèpre. Les Juifs le firent mourir ; mais, s’il vivait encore, je ne doute pas qu’il n’eût le pouvoir de guérir Vespasien. »

L’hôte alla conter le tout à l’Empereur, qui voulut entendre lui-même le pèlerin. Il apprit de lui que la chose s’était passée en Judée, dans la partie romaine de la contrée soumise à l’autorité de Pilate. « Sire, » dit le pèlerin, « envoyez de vos plus sages conseillers pour enquerre ; et, si je suis trouvé menteur, faites-moi trancher la tête. »

Les messagers furent envoyés avec recommandation, dans le cas où les récits du pèlerin seraient trouvés sincères, de chercher les objets qui pouvaient avoir appartenu au prophète injustement condamné.

Pilate, auquel ils s’adressèrent, leur raconta les enfances de Jésus, ses miracles, la haine des Juifs, les vains efforts qu’il avait faits pour l’arracher de leurs mains, l’eau qu’il avait demandée pour protester contre sa condamnation et le don fait à l’un de ses chevaliers du corps du prophète. « J’ignore, » ajouta-t-il, « ce que Joseph est devenu : personne ne m’en a parlé, et peut-être les Juifs l’ont-ils tué, noyé, ou mis en prison. »

L’enquête faite en présence des Juifs justifia le récit de Pilate, et les messagers, ayant demandé si l’on n’avait pas conservé quelque objet venant de Jésus : « Il y a, » répondit un Juif, « une vieille femme nommé Verrine qui garde son portrait ; elle demeure dans la rue de l’École. »

Pilate la fît venir, et, tout bailli qu’il était, fut contraint de se lever, quand elle parut devant lui. La pauvre femme, effrayée et craignant un mauvais parti, commença par nier qu’elle eût un portrait ; mais, quand les messagers l’eurent assurée de leurs bonnes intentions et lui eurent appris qu’il s’agissait pour eux de trouver un remède à la lèpre du fils de l’Empereur, elle dit : « Pour rien au monde je ne vendrais ce que je possède : mais, si vous jurez de me le laisser, j’irai volontiers à Rome avec vous et j’y porterai l’image. »

Les messagers promirent ce que Verrine souhaitait et demandèrent à voir la précieuse image. Elle alla ouvrir une huche, en tira une guimpe, et, l’ayant couverte de son manteau, revint bientôt vers les envoyés de Rome, qui se levèrent comme avait fait auparavant Pilate. « Écoutez, » dit-elle, « comment je la reçus : je portais ce morceau de fine toile entre les mains, quand je fis rencontre du prophète que les Juifs menaient au supplice. Il avait les mains liées d’une courroie derrière le dos. Ceux qui le conduisaient me prièrent de lui essuyer le visage, je m’approchai, je passai mon linge sur son front ruisselant de sueur, puis je le suivis : on le frappait à chaque pas sans qu’il exhalât de plaintes. Rentrée dans ma maison, je regardai mon drap, et j’y vis l’image du saint prophète. »

Verrine partit avec les messagers. Arrivée devant l’Empereur, elle découvrit l’image, et l’Empereur s’inclina par trois fois, bien qu’il n’y eut là ni bois, ni or, ni argent[7]. Jamais il n’avait vu d’image aussi belle. Il la prit, la posa sur la lucarne qui tenait à la tour de son fils, et Vespasien n’eut pas plutôt arrêté les yeux sur elle qu’il se trouva revenu dans la plus parfaite santé.

Ne demandez pas si le pèlerin et Verrine furent grandement récompensés de ce qu’ils avaient dit et fait. « L’image fut conservée à Rome comme relique précieuse ; on la vénère encore aujourd’hui sous le nom de la Véronique. » Pour le jeune Vespasien, son premier vœu fut de témoigner de sa reconnaissance, en vengeant le prophète auquel il devait la santé. L’Empereur et lui parurent bientôt en Judée à la tête d’une armée nombreuse. Pilate fut mandé, et, pour prévenir la défiance des Juifs, Vespasien le fit conduire en prison comme accusé d’avoir voulu soustraire Jésus au supplice. Les Juifs, persuadés qu’on entendait les récompenser, vinrent à qui mieux mieux se vanter d’avoir eu grande part à la mort de Jésus. Quel ne fut pas leur effroi quand ils se virent eux-mêmes saisis et chargés de chaînes ! L’Empereur fit attacher à la queue des chevaux indomptés trente des plus coupables. « Rendez-nous le prophète Jésus, » leur dit-il, « ou nous vous traiterons tous de même. » Ils répondirent : « Nous l’avions laissé prendre par Joseph, c’est à Joseph seul qu’il faudrait le demander. » Les exécutions continuèrent ; il en mourut un grand nombre. « Mais, » dit un d’entre eux, « m’accorderez-vous la vie si j’indique où l’on a mis Joseph ? » — « Oui, » dit Vespasien, tu éviteras à cette condition la torture et conserveras tes membres. » Le Juif le conduisit au pied de la tour où Joseph était enfermé depuis quarante-deux ans. « Celui, » dit Vespasien, « qui m’a guéri, peut bien avoir conservé la vie de son serviteur. Je veux pénétrer dans la tour. »

On ouvre la tour, il appelle ; personne ne répond. Il demande une longue corde, et se fait descendre dans les dernières profondeurs ; alors il aperçoit un rayon lumineux et entend une voix : « Sois le bienvenu, Vespasien ! que viens-tu chercher ici ? — Ah ! Joseph, » dit Vespasien en l’embrassant, « qui donc a pu te conserver la vie et me rendre la santé ? » — « Je te le dirai, » répond Joseph, « si tu consens à suivre ses commandements. » — « Me voici prêt à les entendre. Parle.

« — Vespasien, le Saint-Esprit a tout créé, le ciel, la terre et la mer, les éléments, la nuit, le jour et les quatre vents. Il a fait aussi les archanges et les anges. Parmi ces derniers il s’en trouva de mauvais, pleins d’orgueil, de colère, d’envie, de haine, de mensonge, d’impureté, de gloutonnerie. Dieu les précipita des hauteurs du ciel ; ce fut une pluie épaisse qui dura trois jours et trois nuits[8]. Ces mauvais anges formaient trois générations : la première est descendue en Enfer : leur soin est de tourmenter les âmes. La seconde s’est arrêtée sur la terre : ils s’attachent aux femmes et aux hommes pour les perdre et les mettre en guerre avec leur Créateur ; ils tiennent registre de nos péchés afin qu’il n’en soit rien oublié. Ceux de la troisième génération séjournent dans l’air : ils prennent diverses formes, usent de flèches et de lances, dont ils percent les âmes des hommes pour les détourner de la droite voie. Telle est leur généalogie. Pour les anges demeurés fidèles, ils ont leur hôtel dans le ciel et ne sont plus soumis à la tentation des mauvais esprits. »

Joseph dit ensuite comment, pour combler le vide laissé dans le Paradis par la désobéissance des anges, Dieu avait créé l’homme et la femme ; comment le grand Ennemi, ne le pouvant souffrir, avait ménagé la chute de nos premiers parents, et comment il se croyait assuré de les entraîner dans le même abîme, le Paradis ne pouvant supporter la moindre souillure. Mais Dieu avait envoyé son Fils sur la terre pour fournir la rançon exigée par la Justice. « C’est ce Fils que les Juifs ont fait mourir, qui nous a rachetés des tourments d’Enfer, qui m’a sauvé et qui t’a guéri. Crois donc à ses commandements, et reconnais que Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, sont une seule et même chose. »

Vespasien n’hésita pas à confesser les vérités qu’on lui apprenait. Il remonta, fit dépecer la tour, d’où sortit Joseph entièrement sain de corps et d’esprit. « Voici Joseph que vous réclamez, » dit-il aux Juifs, « c’est à vous maintenant à me rendre Jésus-Christ » Ils ne surent que répondre, et Vespasien ne tarda plus à faire d’eux bonne et sévère justice. On cria par son ordre qu’il donnerait trente Juifs pour un denier à qui voudrait les acheter. Quant à celui qui avait indiqué la prison de Joseph, on le fit entrer en mer avec toute sa famille dans un vaisseau sans agrès qui les porta là où Dieu voulut les conduire.

C’est ainsi que Vespasien vengea la mort de Notre-Seigneur.

Or Joseph avait une sœur appelée Enigée, mariée à un Juif nommé Bron : les deux époux, en apprenant que Joseph était encore vivant, accoururent et lui crièrent merci. « Ce n’est pas à moi qu’il la faut demander, mais à Jésus ressuscité, auquel vous devez croire. » Ils accordèrent tout ce qu’on voulait et décidèrent leurs amis à suivre leur exemple. « Et maintenant, » dit Joseph, « si vous êtes sincères, vous abandonnerez vos demeures, vos héritages ; vous me suivrez et nous quitterons le pays. » Ils répondirent qu’ils étaient prêts à l’accompagner partout où il voudrait les conduire.

Joseph les mena en terres lointaines ; ils y demeurèrent un grand espace de temps, fortifiés par ses bons enseignements. Ils s’adonnaient à la culture des champs. D’abord tout alla comme ils voulaient, tout prospérait chez eux ; mais un temps vint où Dieu parut se lasser de les favoriser ; rien ne répondait plus à leurs espérances. Les blés se desséchaient avant de mûrir, et les arbres cessaient de donner des fruits. C’était la punition du vice d’impureté auquel plusieurs d’entre eux s’abandonnaient. Dans leur affliction, ils s’adressèrent à Bron, le beau-frère de Joseph, et le prièrent d’obtenir de Joseph qu’il voulût bien leur dire si leur malheur venait de leurs péchés ou des siens.

Joseph eut alors recours au saint vaisseau. Il s’agenouilla tout en larmes, et, après une courte oraison, pria l’Esprit-Saint de lui apprendre la cause de la commune adversité. La voix du Saint-Esprit répondit : « Joseph, le péché ne vient pas de toi ; je vais t’apprendre à séparer les bons des mauvais. Souviens-toi qu’étant à la table de Simon, je désignai le disciple qui devait me trahir. Judas comprit sa honte et cessa de converser avec mes disciples. À l’imitation de la Cène, tu dresseras une table, tu commanderas à Bron, l’époux de ta sœur Enigée, d’aller pêcher dans la rivière voisine et de rapporter ce qu’il y prendra. Tu placeras le poisson devant le vase couvert d’une toile, justement au milieu de la table. Cela fait, tu appelleras ton peuple ; quand tu seras assis précisément à la place que j’occupais chez Simon, tu diras à Bron de venir à ta droite, et tu le verras laisser entre vous deux l’intervalle d’un siège. C’est la place qui représentera celle que Judas avait quittée. Elle ne sera remplie que par le fils du fils de Bron et de ta sœur Enigée.

« Quand Bron sera assis, tu diras à ton peuple que, s’ils ont gardé leur foi en la sainte Trinité, s’ils ont suivi les commandements que je leur avais transmis par ta bouche, ils peuvent venir prendre place et participer à la grâce que Notre-Seigneur réserve à ses amis. »

Joseph fit ce qui lui était commandé. Bron alla pêcher, et revint avec un poisson que Joseph plaça sur la table, auprès du saint vaisseau. Puis Bron ayant, sans en être averti, laissé une place vide entre Joseph et lui, tous les autres approchèrent de la table, les uns pour s’y asseoir, les autres pour regretter de n’y pas trouver place. Bientôt ceux qui étaient assis furent pénétrés d’une douceur ineffable qui leur fit tout oublier. Un d’entre eux, cependant, nommé Petrus, demanda à ceux qui étaient restés debout s’ils ne sentaient rien des biens dont lui-même était rempli. « Non, rien, » répondirent-ils. — « C’est apparemment, » dit Petrus, « que vous êtes salis du vilain péché dont Notre-Seigneur veut que vous receviez la punition. »

Alors, couverts de honte, ils sortirent de la maison, à l’exception d’un seul, nommé Moïse, qui fondait en larmes et faisait la plus laide chère du monde. Joseph cependant commanda à ses compagnons de revenir chaque jour participer à la même grâce, et c’est ainsi que fut faite la première épreuve des vertus du saint vaisseau.

Ceux qui étaient sortis de la maison refusaient de croire à cette grâce qui remplissait de tant de douceurs le cœur des autres : « Que sentez-vous donc ? » disaient-ils en se rapprochant d’eux, « quelle est cette grâce dont vous nous parlez ? Ce vaisseau dont vous nous vantez les vertus, nous ne l’avons pas vu. — Parce qu’il ne peut frapper les yeux des pécheurs. — Nous laisserons donc votre compagnie ; mais que pourrons-nous dire à ceux qui demanderont pourquoi nous vous avons quittés ? — Vous direz que nous autres sommes restés en possession de la grâce de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. — Mais comment désignerons-nous le vase qui semble vous tant agréer ? — Par son droit nom, » répondit Petrus, « vous l’appellerez Gréal, car il ne sera jamais donné à personne de le voir sans le prendre en gré, sans en ressentir autant de plaisir que le poisson quand de la main qui le tient il vient à s’élancer dans l’eau. » Ils retinrent le nom qu’on leur disait et le répétèrent partout où ils allèrent, et depuis ce temps on ne désigna le vase que sous le nom de Graal ou Gréal. Chaque jour, quand les fidèles voyaient arriver l’heure de tierce, ils disaient qu’ils allaient à la grâce, c’est-à-dire à l’office du Graal.

Or Moïse, celui qui n’avait pas voulu se séparer des autres bons chrétiens, et qui, rempli de malice et d’hypocrisie, séduisait le peuple par son air sage et la douleur qu’il témoignait, Moïse fit prier instamment Joseph de lui permettre de prendre place à la table. « Ce n’est pas moi, » dit Joseph. « qui accorde la grâce. Dieu la refuse à ceux qui n’en sont pas dignes. Si Moïse veut essayer de nous tromper, malheur à lui ! — Ah ! Sire, » répondent les autres, « il témoigne tant de douleur de ne pas être des nôtres[9], que nous devons l’en croire. — Eh bien ! » dit Joseph, « je le demanderai pour vous. »

Il se mit à genoux devant le Graal et demanda pour Moïse la faveur sollicitée.

« Joseph, » répondit le Saint-Esprit, « voici le temps où sera faite l’épreuve du siège placé entre toi et Bron. Dis à Moïse que, s’il est tel qu’il le prétend, il peut compter sur la grâce et s’asseoir avec vous. »

Joseph étant retourné vers les siens : « Dites à Moïse que, s’il est digne de la grâce, nul ne peut la lui ravir ; mais qu’il ne la réclame pas s’il ne le fait de cœur sincère. — Je ne redoute rien, » répond Moïse, « dès que Joseph me permet de prendre siège avec vous. » Alors ils le conduisirent au milieu d’eux, dans la salle où la table était dressée.

Joseph s’asseoit, Bron et chacun des autres, à leur place accoutumée. Alors Moïse regarde, fait le tour de la table et s’arrête devant le siège demeuré vide à la droite de Joseph. Il avance, il n’a plus qu’à s’y asseoir : aussitôt voilà que le siège et lui disparaissent comme s’ils n’avaient jamais été, sans que le divin service soit interrompu. Le service achevé, Petrus dit à Joseph : « Jamais nous n’avons eu tant de frayeur. Dites-nous, je vous prie, ce que Moïse est devenu. — Je l’ignore, » répondit Joseph, « mais nous pourrons le savoir de Celui qui nous en a déjà tant appris. « 

Il s’agenouilla devant le vaisseau : « Sire, aussi vrai que vous avez pris chair en la vierge Marie[10] et que vous avez bien voulu souffrir la mort pour nous, que vous m’avez délivré de prison et que vous avez promis de venir à moi quand je vous en prierais, apprenez-moi ce que Moïse est devenu, pour que je puisse le redire aux gens que vous avez confiés à ma garde. »

« Joseph, » répondit la voix, « je t’ai dit qu’en souvenir de la trahison de Judas, une place doit rester vide à la table que tu fondais. Elle ne sera pas remplie avant la venue de ton petit-neveu, fils du fils de Bron et d’Enigée.

« Quant à Moïse, j’ai puni son hypocrisie et l’intention qu’il avait de vous tromper. Comme il ne croyait pas à la grâce dont vous étiez remplis, il espérait vous confondre. On ne parlera plus de lui avant le temps où viendra le délivrer celui qui doit remplir le siège vide[11]. Désormais, ceux qui désavoueront ma compagnie et la tienne réclameront le corps de Moïse et auront grand sujet de l’accuser[12]. »

Or Bron et Enigée avaient douze enfants qui, devenus grands, les embarrassèrent. Enigée pria son époux de demander à Joseph ce qu’ils devaient en faire. — « Je vais, » répondit Joseph, « consulter le Saint Vaisseau. » Il se mit à genoux, et cette fois un ange fut chargé de lui répondre. « Dieu, » dit-il, « fera pour tes neveux ce que tu peux désirer. Il leur permet à tous de prendre femmes, à la condition de se laisser conduire par celui d’entre eux qui n’en prendra pas. »

Bron, quand ces paroles lui furent rapportées, réunit ses enfants et leur demanda quelle vie ils voulaient mener. Onze répondirent qu’ils désiraient se marier. Le père leur chercha et trouva des femmes auxquelles il les unit dans les formes primitives de sainte Église[13]. Il leur recommanda de garder loyalement la foi de mariage, et d’être toujours purs et unis de cœur et de pensées.

Un seul, nommé Alain, dit qu’il se laisserait écorcher avant de prendre femme. Bron le conduisit à son oncle Joseph, qui l’accueillit en riant : « Alain doit m’appartenir, » dit-il ; « je vous prie, ma sœur et mon frère, de me le donner. » — Alors, le prenant entre ses bras : « Mon beau neveu, » dit-il, « réjouissez-vous, Notre-Seigneur vous a choisi pour glorifier son nom. Vous serez le chef de vos frères, et vous les gouvernerez. »

Il revint au Graal, pour demander comment il devait instruire son neveu. « Joseph, » répondit la voix, « ton neveu est sage et prêt à recevoir tes instructions. Tu lui feras confidence du grand amour que je te porte et à tous ceux qui sont endoctrinés sagement. Tu lui conteras comment je vins en terre pour y souffrir mort honteuse ; comment tu lavas mes plaies et reçus mon sang dans ce vaisseau ; et comment j’ai fait le plus précieux don à toi, à ton lignage et à tous ceux qui voudront mériter d’y avoir part. Grâce à ce don, vous serez bien accueillis partout, vous ne déplairez à personne ; je soutiendrai votre cause dans toutes les cours, et vous n’y serez jamais condamnés pour des délits que vous n’aurez pas commis. Quand Alain sera instruit de tout cela, apporte le saint vaisseau ; montre-lui le sang qui sortit de mon corps ; avertis-le des ruses qu’emploie l’ennemi pour décevoir ceux que j’aime : surtout, qu’il se garde de colère, la colère aveugle les hommes et les éloigne de la bonne voie : qu’il se défie des plaisirs de la chair et n’hésite pas à glorifier mon nom devant tous ceux dont il approchera. Il aura la garde de ses frères et sœurs ; il les conduira dans la contrée la plus reculée de l’Occident.

« Demain, quand vous serez tous assemblés, une grande clarté descendra sur vous, vous apportera un bref à l’adresse de Petrus, pour l’avertir de prendre congé de vous. Ne lui désignez pas la route à suivre ; lui-même vous indiquera celle qui conduit aux Vaus d’Avaron[14] ; il y demeurera jusqu’à l’arrivée du fils d’Alain, qui lui révélera la vertu de ton saint vaisseau, et lui apprendra ce que Moïse est devenu. »

Joseph fit ce qui lui était commandé. Il enseigna le jeune Alain, que Dieu remplit de sa grâce. Il lui conta ce qu’il savait lui-même de Jésus-Christ et ce que la voix lui en avait encore appris.

Puis, le lendemain, ils furent tous au service du Graal, et virent descendre du ciel une main lumineuse qui déposa le bref sur la sainte table. Joseph le prit, et appelant Petrus : « Beau frère, Jésus, qui nous racheta d’enfer, vous a nommé son messager. Voici le bref qui vous revêt de cet office : apprenez-nous de quel côté vous pensez aller. — Vers Occident, » répond Petrus, « dans une terre sauvage, nommée les Vaus d’Avaron ; c’est là que j’attendrai tout de la bonté de Dieu. »

Cependant les onze enfants de Bron, conduits par Alain qu’ils agréèrent pour leur guide, avaient pris congé de leurs parents. Ils se rendirent en terres lointaines, annonçant à tous ceux qu’ils rencontraient le nom de Jésus. Partout Alain gagnait la faveur de ceux qui l’écoutaient.

Mais Petrus, cédant aux prières de ses amis, consentait à demeurer un jour de plus au milieu d’eux. Et l’ange du Seigneur dit à Joseph : « Petrus a bien fait de retarder son départ ; Dieu veut le rendre témoin des vertus du Graal. Bron, que le Seigneur avait déjà choisi pour pêcher le poisson, gardera le Graal après toi. Il apprendra de toi comment il se doit maintenir, et quel amour Jésus-Christ eut pour toi. Tu lui diras les paroles douces, précieuses et saintes appelées les secrets du Graal. Puis tu lui remettras le saint vaisseau, et désormais ceux qui voudront lui donner son vrai nom l’appelleront le Riche Pêcheur. »

Puis l’ange du Seigneur ajouta : « Tous tes compagnons doivent se diriger vers l’Occident : Bron, le Riche Pêcheur, prendra la même route et s’arrêtera où le cœur lui dira. Il y attendra le fils de son fils, pour lui remettre le vase et la grâce attachée à sa possession. Celui-ci en sera le dernier dépositaire. Ainsi se trouvera accompli le symbole de la bienheureuse Trinité, par les trois prud’hommes qui auront eu le vase en garde. Pour toi, après avoir remis le Graal à Bron, tu quitteras le siècle et entreras dans la joie perdurable réservée aux amis de Dieu[15]. »

Joseph fit ce que lui commandait la voix. Le lendemain, après le service du Graal, il apprit à tous ses compagnons ce qu’il avait entendu, à l’exception de la parole sacrée que Jésus-Christ lui avait révélée dans la prison ; parole seulement transmise au Riche Pêcheur, qui la mit en écrit avec d’autres secrets que les laïques ne doivent pas entendre.

Le troisième jour après le départ de Petrus, Bron, désormais gardien du Graal, dit à Joseph : « J’ai la volonté de m’éloigner, je te demande congé de le faire. — De grand cœur, » répond Joseph, « car ta volonté est celle de Dieu. » C’est ainsi qu’il se sépara du Riche Pêcheur, dont on a depuis tant parlé[16]. Messire Robert de Boron dit : « Maintenant il conviendrait de savoir conter ce que devint Alain, le fils de Bron ; en quelle terre il parvint ; quel héritier put naître de lui, et quelle femme put le nourrir. — Il faudrait dire la vie que Petrus mena, en quels lieux il aborda, en quels lieux on devra le retrouver. — Il faudrait apprendre ce que Moïse devint, après avoir été si longuement perdu ; — puis enfin où alla le Riche Pêcheur, où il s’arrêtera et comment on pourra revenir à lui.

« Ces quatre choses séparées, il faudrait les réunir et les exposer, chacune comme elles doivent l’être : mais nul homme ne les pourrait assembler, s’il n’a d’abord entendu conter les autres parties de la grande et véridique histoire du Graal ; et dans le temps où je la retraçais[17], avec feu monseigneur Gautier, qui était de Mont-Belial, elle n’avait encore été retracée par nulle personne mortelle. Maintenant je fais savoir à tous ceux qui auront mon œuvre que, si Dieu me donne vie et santé, j’ai l’intention de reprendre ces quatre parties, pourvu que j’en trouve la matière en livre. Mais, pour le moment, je laisse non-seulement la branche que j’avais jusque-là poursuivie, mais même les trois autres qui en dépendaient, pour m’attacher à la cinquième, en promettant de revenir un jour aux précédentes. Car, si je négligeais d’en avertir, je ne sais personne au monde qui ne dût les croire perdues, et qui pût deviner pourquoi je les aurais laissées. »

  1. Robert de Boron semble penser ici que Dieu avait interdit l’arbre de la science du bien et du mal, parce que la pomme fatale devait ouvrir leur imagination aux appétits charnels, et les priver ainsi de l’innocence dans laquelle ils avaient été créés. « Et ils virent qu’ils étaient nus, » se contente de dire la Genèse.
  2. « Marie prit ensuite une livre d’huile de senteur d’un nard excellent et de grand prix, elle en lava les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux ; et la maison fut embaumée de cette liqueur, — Alors Judas l’Iscariote, qui devait le livrer, dit : « Que n’a-t-on vendu cette liqueur trois cents deniers et que ne les a-t-on donnés aux pauvres ? » Ce qu’il dit, non qu’il s’intéressât pour les pauvres, mais parce que c’était un voleur, et qu’étant chargé de la bourse, il avait entre les mains ce qu’on y mettait. » (S. Jean, chap. XI, v. 3.)
  3. Passage remarquable qui semble répondre au développement de l’axiome : Fais ce que je dis, non ce que je fais. On voit ici que Robert de Boron n’hésite pas à regarder Pierre comme le chef de l’Église. On ne retrouvera plus cela dans le Saint-Graal.
  4. Séans ot un vessel mout grant,
    Où Crist faiseit son sacrement.

    Il serait naturel d’entendre par ce mot sacrement l’institution de l’Eucharistie. Cependant l’auteur semble plutôt désigner ici le bassin dans lequel Jésus-Christ avait lavé ses mains en rendant grâces après le repas. Il y aurait alors une méprise du copiste, qui aurait mis sacrement au lieu de lavement. On sait que saint Jean est le seul qui ait parlé du lavement des pieds, et qu’il n’a rien dit de l’Eucharistie. C’est peut-être parce que les inventeurs de la légende du Graal connaissaient seulement l’Évangile de saint Jean, qu’ils conçurent l’idée d’un vase eucharistique qui donnait cette autre explication de la présence réelle, dans le sacrifice de la messe.

  5. Le nom grec de lance est λόγχη, d’où l’on a fait Longin, nom propre du soldat qui avait ouvert de sa lance le côté de Notre-Seigneur.
  6. Cette circonstance se trouve dans l’Évangile de Nicodème.
  7. La peinture, au douzième siècle, employait constamment l’or sur les tablettes qui recevaient le dessin et la couleur, soit pour remplir les fonds, soit pour varier les vêtements.
  8. Milton, je ne sais d’après quelle autorité, a prolongé de six jours le temps que les mauvais anges mirent à descendre du haut des cieux dans le fond des enfers :

    Nine times the space that measures day and night
    To mortal men, he with his horrid crew
    Lay vainquished, rolling in the fiery gulf…

    (Book I.)
  9. C’est ici qu’un feuillet du manuscrit a été enlevé. Nous le suppléons à l’aide de la rédaction en prose.
  10. Ici finit la lacune dans le poëme.
  11. Tout cela a été changé dans la seconde composition, le Saint Graal. Ce n’est plus le petit-fils de Bron, petit-neveu de Joseph, qui doit remplir le siège vide, c’est Galaad, à la suite des temps. Avant lui, Lancelot doit ouvrir le gouffre où fut précipité Moïse qu’il ne délivrera pas.
  12. Qui recréront ma compagnie
    Et la teue, ne doute mie,

    De Moyses se clameront
    Et durement l’accuseront.

    Le dernier vers jette un peu d’incertitude sur le sens. Le texte en prose rend ainsi le passage : Et cil qui recroiront ma compagnie clameront la sepulture cors Moys. Cet endroit semble rappeler d’un côté l’épitre de saint Jude, vers 5 et 9; de l’autre l’Évangile saint Matthieu, ch. XXIII, § 1, 2 et 3 :

    « Jésus, parlant au peuple et à ses disciples, dit : « — Les Scribes et les Pharisiens sont sur la chaire de Moïse. — Observez et faites ce qu’ils diront, mais ne faites pas comme eux ; car ils disent et ne font pas. »

  13. Prisrent les selonc la viez loi,
    Tous sans orgueil et sans bufoi,
    En la forme de sainte Église.

    (V. 295.)
  14. Ces Vaus d’Avaron, vers Occident, rappellent les fontaines d’Alaron que le poëme de Merlin place en Grande-Bretagne :

    Sic Bladudus eos, regni dum sceptra teneret,
    Constituit nomenque suæ consortis Alaron (v. 873).

  15. Il y a une sorte de contradiction entre ces vers :

    Et tu, quant tout ce fait aras,
    Dou siecle te departiras,
    Si venras en parfaite joie

    Qui as boens est et si est moie ;
    Ce est en pardurable vie… (V. 3395.)

    et ce qu’on lit plus loin, après le récit du départ de Bron :

    Ainsi Joseph se demoura…
    En la terre là ù fu nez :
    Et Joseph si est demourés. (V. 3455.)

    Mais ces derniers vers sont transposés et peut-être sottement ajoutés. En tous cas, que Joseph soit retourné en Syrie ou soit mort après le départ de Bron, d’Alain et de Petrus, on voit que Robert ne le faisait pas aborder en Albion.

  16. Dont furent puis maintes paroles
    Contées, qui ne sont pas folles.

    (V. 3457.)
  17. Et ce tens que je la retreis,…
    Unques retraite esté n’aveit.