Les Romans de la Table ronde (Paulin Paris)/Livre 2/03

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III.

aventures de nascien. — l’île tournoyante. — la nef de salomon.



On a vu que Nascien avait été accusé de la disparition de son beau-frère, le roi Mordrain. Calafer, le plus méchant de ses accusateurs, l’avait fait jeter en prison avec son jeune fils, l’aimable Célidoine. Mais il ne put l’y retenir longtemps ; Nascien, favorisé d’un songe prophétique, vit une main entr’ouvrir la voûte de son cachot, le saisir par les cheveux et le transporter à treize journées de sa ville d’Orbérique, dans une île que nous allons décrire. À quelque temps de là, l’impie Calafer fut lui-même foudroyé, après avoir vu le jeune Célidoine échapper miraculeusement à la mort qu’il lui réservait. Nous suivrons d’abord Nascien dans les lieux où la main mystérieuse vient de le déposer.

C’était une île située au milieu de la mer d’Occident ; les gens du pays l’appelaient l’île Tournoyante, et ce n’était pas sans raison, ainsi qu’on va l’exposer ; car ici l’on n’avance rien qu’on n’en donne l’explication : sans cela on ne verrait dans le Graal qu’un enlacement de paroles, et l’on n’en garderait qu’une idée confuse ; mais dans ce livre, qui est l’histoire de toutes les histoires, il ne faut laisser aucun doute sur rien de ce qu’on rapporte.

Avant le commencement de toutes choses, les quatre éléments confondus n’étaient qu’une masse inerte et sans forme arrêtée. Le fondateur du monde[1] disposa d’abord le ciel, dont il fit le séjour du feu, la voûte et la dernière limite de l’univers. Entre le feu, qui de sa nature est extrêmement léger, et la terre, qui est extrêmement lourde, il plaça l’air, puis creusa des lits plus ou moins vastes pour recueillir les eaux. Mais, avant cette séparation, chacun des éléments, en luttant et en se pénétrant, avait perdu quelque chose de ses propriétés naturelles ; c’était une sorte de rouille, d’écume ou de scorie, qui tenait de tous les quatre, et formait comme une cinquième substance de tout ce que les autres avaient rejeté. Or l’harmonie établie par le divin Créateur aurait été troublée si l’on n’avait pu se débarrasser de ce fâcheux résidu.

Et comme cette masse, où se confondait la légèreté de l’air et du feu avec la pesanteur, la froideur de l’eau et de la terre, se trouvait également repoussée par la terre et par le ciel, en faisant d’inutiles efforts pour se rattacher à l’un ou à l’autre, il lui arriva de planer un jour sur la mer d’Occident, entre l’île Onagrine et le port au Tigre. Là se rencontre une énorme masse d’aimant, et l’on sait que l’aimant a la propriété d’attirer le fer. La rouille ferrugineuse qui formait une grande partie de la masse fut ainsi retenue par cette roche sous-marine, mais non pas assez pour vaincre toute résistance de la part du résidu des autres éléments ; si bien que, l’air et le feu tendant à s’élever, l’eau à s’étendre, la terre à s’abaisser et la rouille ferrugineuse à suivre l’aimant, il résulta de ces efforts contraires une sorte d’état stationnaire pour la masse, et d’agitation pour ses diverses parties. Retenue par l’aimant, elle pivota sur elle-même, d’après les évolutions du ciel et des constellations. Ainsi, par le mouvement en sens contraire de son quadruple élément, igné, vaporeux, liquide et terrestre, fut-elle condamnée à une sorte de tourmente perpétuelle. Voilà pourquoi ce rebut des Éléments avait reçu le nom de l’île Tournoyante. Sa longueur n’était pas moindre de douze cent quatre-vingts stades, et sa largeur de huit cent douze stades. Le stade est la seizième partie d’une lieue[2] ; l’île Tournoyante avait donc quatre-vingts lieues de large sur quatre-vingt-sept de longueur.

Au reste, ajoute ici notre conteur, le Livre ne garantit pas que l’île Tournoyante ne fût encore d’une plus grande étendue ; il se contente d’affirmer qu’elle avait au moins celle qu’il lui assigne. Le Graal dit quelquefois moins, mais jamais plus que la vérité. Nul mortel assurément ne connaîtra tout-à-fait ce que renferme le Graal, mais au moins pouvons-nous promettre qu’on n’y trouvera jamais rien qui s’écarte de la vérité. Et qui oserait douter des paroles écrites par Jésus-Christ lui-même, c’est-à-dire par la source de toutes les vérités ? On sait que Notre-Seigneur, avant de monter au ciel, avait seulement deux fois tracé des lettres. La première fois, quand il fit la digne oraison de la Patenôtre ; il la traça de son pouce sur la pierre. La seconde fois, quand, les Juifs ayant amené la femme adultère, il écrivit sur le sable : « Que celui de vous tous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Puis, un instant après, il ajouta : « Ah ! terre, comment oses-tu accuser la terre ! » Comme s’il eût écrit : « Homme, fait de si vile argile, comment peux-tu punir chez les autres les péchés que tu es si disposé toi-même à commettre ! »

Et vous ne trouverez pas un seul clerc assez téméraire pour dire que Jésus-Christ, tant qu’il fut enveloppé des liens de la chair humaine, ait écrit autre chose. Mais, depuis sa résurrection, il écrivit le Saint-Graal. Grande serait donc la folie qui révoquerait en doute ce qu’on lit dans une histoire tracée de la propre main du Fils de Dieu, quand il eut dépouillé le corps mortel et revêtu la céleste majesté[3].

Nascien, après avoir longtemps examiné les lieux, descendit vers le point où la mer lui semblait plus proche, et, quand il aperçut les flots, il distingua en même temps, dans la plaine liquide, une nef qui arrivait à lui. Plus elle approchait, plus il la voyait grande et somptueuse. Elle parut jeter l’ancre sur le rivage ; alors il s’étonna de ne voir et de n’entendre personne sur le pont, et voulut juger par lui-même si la beauté de l’intérieur répondait à celle du dehors. Mais il fut arrêté par une inscription chaldéenne dont le sens était :

Toi qui veux entrer ici, prends garde d’avoir une foi parfaite. Il n’y a ici que foi et vraie créance. Si tu faiblis sur ce point, n’espère jamais de moi le moindre secours.

Nascien réfléchit un instant, et ne trouva dans son esprit aucun doute sur la vraie créance ; il mit hardiment le pied dans la nef. Il la visita dans toutes ses parties, et ne put retenir son admiration de la voir si belle, si somptueuse et si solidement construite. Revenant sur ses pas, il vit, dans le milieu de la salle principale, de longs rideaux blancs qu’il souleva : ils entouraient un lit beau, grand et riche. Sur le chevet était posée une couronne d’or ; aux pieds, une épée qui jetait grande clarté, étendue en travers du lit et à demi tirée du fourreau. La poignée était faite d’une pierre qui semblait offrir la réunion de toutes les couleurs, et chacune de ces couleurs avait, ainsi qu’on le dira plus tard, une vertu particulière. La poignée de l’épée[4] était faite de deux côtes, fournies l’une par le serpent nommé Palaguste, qu’on trouve surtout dans le pays de Calédonie : quand on la touche, on devient insensible à l’ardeur du soleil, on a toujours le corps frais et dispos. L’autre côte venait d’un poisson de grandeur médiocre, nommé Cortenans, et qu’on trouve dans le fleuve d’Euphrate. Celui qui la touche oublie aussitôt les sujets qu’il avait eus jusque-là de tristesse ou de joie, pour être tout entier à la pensée qui lui avait fait saisir l’épée. Le drap vermeil sur lequel cette épée était placée laissait voir des lettres qui disaient : Je suis merveilleuse à voir, plus merveilleuse à connaître. Le privilège de m’employer n’appartiendra qu’à un seul, lequel surpassera en bonté tous les autres hommes qui sont nés ou à naître.

Nascien lut ensuite les lettres tracées sur la partie découverte de la lame ; elles disaient : Que nul ne soit assez hardi pour achever de me tirer, s’il ne sait mieux frapper que personne. Tout autre serait puni de sa témérité par une mort soudaine.

Il examina ensuite le fourreau, dont il ne put reconnaître la véritable matière. Il était de la couleur d’une feuille de rose, et portait une inscription en lettres d’or et d’azur. Quant aux bandes ou renges qui tenaient le fourreau, elles étaient tout à fait indignes d’un si noble emploi ; on eût dit de la mauvaise étoupe de chanvre, si bien qu’en les prenant pour lever l’épée, on n’aurait pas manqué de les déchiqueter. Voici le sens des lettres tracées sur le fourreau :

Qui me portera devra être le plus preux de tous les hommes ; et tant qu’il portera ces renges autour du corps, il n’aura pas à craindre d’être honni. Malheur à qui voudra remplacer les renges ; il attirera sur lui les plus grandes calamités. Il n’est réservé de les changer qu’à la main d’une femme, fille de roi et de reine. Elle seule pourra les remplacer par une chose qu’elle portera sur elle et qu’elle aimera le plus. Elle nous donnera, à l’épée et à moi, le vrai nom qui nous appartient.

Et Nascien, ayant voulu voir encore si les deux côtés de l’épée étaient semblables, y porta la main et tourna la lame dans l’autre sens. Il vit qu’elle était de couleur de sang, et qu’on lisait sur la partie que le fourreau n’enfermait pas : Qui plus me prisera aura le plus sujet de se plaindre de moi. Qui devrait me trouver la plus favorable me trouvera la plus dangereuse, au moins pour la première fois.

Tels étaient donc le lit, la couronne, l’épée et ses renges. Mais il y avait encore trois fuseaux dont l’intention semblera plus merveilleuse. Le premier était dressé au milieu du bois de lit. Du côté opposé s’en trouvait un autre dressé de la même manière. Un troisième était posé en travers du lit et comme chevillé aux deux autres. De ces fuseaux, le premier était blanc comme la neige, le second vermeil comme sang ; on eût dit le troisième fait de la plus belle émeraude. Ces couleurs ne devaient rien à l’invention humaine. Et, comme on pourrait douter de ce qu’on vient de dire, il est à propos d’en expliquer le sens et la véritable origine. Cela nous écartera un peu de notre sujet, mais l’histoire en est agréable à entendre ; d’ailleurs, de la connaissance de ces fuseaux dépend celle de la nef.

Quand Ève la pécheresse, prêtant l’oreille aux conseils de l’Ennemi, eut cueilli le fruit défendu, elle arracha de l’arbre, avec la seconde pomme, le rameau auquel elle était attachée. Adam la prit, et laissa le rameau entre les mains d’Ève, qui le garda sans y penser, comme il arrive souvent à ceux qui retiennent en main une chose qu’ils auraient aussi bien pu laisser tomber. À peine eurent-ils mangé le fruit, que leur nature fut transformée : ils se regardèrent, rougirent à la vue de leur chair, et se hâtèrent de couvrir de la main leurs parties honteuses.

Ève cependant avait toujours le rameau à la main. En sortant du paradis, elle le regarda ; il était du plus beau vert, et, comme il venait de l’arbre funeste, occasion de leur perte, elle dit qu’en souvenir de son péché, elle le conserverait tant qu’elle pourrait, et le placerait dans un lieu où elle irait souvent le voir, pour y pleurer sa désobéissance. Comme il n’y avait pas encore de huche ou de boîte où l’on pût renfermer quelque chose, elle piqua le rameau en terre, et se promit de ne pas l’oublier.

La tige crût aussitôt et prit racine ; mais nous devons le dire : tant qu’Ève le tint à la main, il était pour elle une enseigne de réparation, et lui représentait la postérité qu’elle devait avoir. Dans l’état où Dieu l’avait créée et mise dans le Paradis, elle devait demeurer vierge, n’étant pas vouée à la mort ; mais, après sa chute et celle d’Adam, le genre humain devait se perpétuer par elle ; et, le rameau lui paraissant une image de sa postérité, elle lui souriait en disant : « Ne vous désolez pas ; vous n’avez pas à jamais perdu l’héritage dont nous vous avons privés. » Maintenant, si l’on demande pourquoi ce ne fut pas Adam qui emporta du Paradis le rameau, l’homme étant de plus haute nature que la femme, nous répondrons que la femme dut le retenir, parce que par elle était la vie perdue, et par elle devait-elle être recouvrée.

Le rameau devint un grand arbre : sa tige, ses branches, ses feuilles et son écorce furent de la blancheur de la neige tombée. La blancheur est la couleur de la chasteté. Et vous devez savoir ici qu’entre virginité et chasteté, la distance est grande. La première est un don qui appartient à toute femme qui n’a jamais subi d’assemblage charnel ; la seconde est une haute vertu propre à celles qui n’ont jamais eu le moindre désir de cet assemblage, telle qu’Ève était encore, le jour qu’elle fut chassée du Paradis et qu’elle planta le rameau en terre.

La beauté, la vigueur de l’arbre sous lequel ils aimaient à se reposer, les engagea bientôt à en détacher quelques autres rameaux qu’ils plantèrent, et qui prirent également racine. Ils en formèrent une espèce de forêt, et tous conservèrent la blancheur éclatante de celui dont ils venaient. Or, il arriva qu’un jour (c’était, dit la sainte bouche de Jésus-Christ, un vendredi), comme ils reposaient à l’ombre du premier arbre, ils entendirent une voix qui leur ordonnait de se réunir charnellement. Mais telle fut leur confusion et leur vergogne, qu’ils ne purent supporter la vue ni même la pensée d’une œuvre aussi vilaine, l’homme ici n’étant pas moins honteux que la femme. Ils se regardèrent longtemps sans avoir le courage d’aller au delà, si bien que notre sire eut pitié de leur embarras. Et comme il avait la ferme volonté de former l’humain lignage et de lui donner la place que la dixième légion de ses anges avait perdue par son orgueil, il fit descendre sur eux un nuage qui ne leur permit pas de se voir l’un l’autre.

Étonnés de cette obscurité soudaine, qu’ils attribuèrent à la bonté de Dieu, ils s’appelèrent de la voix et, sans se voir, se rapprochèrent, se touchèrent, et enfin se joignirent charnellement. Alors ils sentirent quelque allégement de leur péché ; Adam avait engendré, Ève avait conçu Abel le juste, celui qui rendit toujours loyalement à son créateur ce qu’il lui devait.

Au moment de cette conception, l’arbre, qui avait été jusque-là d’une blancheur éclatante, devint vert et de la couleur de l’herbe des prés. Pour la première fois il commença à fleurir et porter des fruits. Et tous ceux qui, à compter de ce moment, descendirent de lui, furent comme lui de couleur verte. Mais ceux qu’il avait produits avant la conception d’Abel restèrent blancs et privés de fleurs et de fruits.

Cet arbre et ceux qui en vinrent conservèrent leur verdure jusqu’au temps où Abel devint pour son frère Caïn un objet de haine et de jalousie. Un jour, comme Abel avait conduit ses brebis assez loin du manoir de son père, et près de l’arbre de vie enlevé du Paradis terrestre, la grande chaleur du jour l’engagea à se reposer sous l’ombrage de cet arbre. Comme il commençait à sommeiller, il entendit venir Caïn, et se levant aussitôt : « Soyez le bienvenu, mon frère ! » dit-il. L’autre lui rendit son salut, en l’invitant à se rasseoir ; mais, comme Abel se tournait pour le faire, Caïn, tirant un couteau recourbé, le lui plongea dans la poitrine. Il était né le vendredi, et ce fut un autre jour de vendredi qu’il reçut la mort.

Notre-Seigneur maudit Caïn, mais il ne maudit pas l’arbre sous lequel Abel avait été tué. Seulement il lui ôta sa couleur verte et le rendit entièrement vermeil, en mémoire du sang qu’il avait vu répandre. Il ne produisit plus ni fleurs ni fruits ; nul de ses rameaux ne reprit en terre ; d’ailleurs ce fut le plus bel arbre qu’on put voir.

Tous ces arbres, les blancs, qui étaient nés avant la conception d’Abel, les verts, produits avant le crime de Caïn, et l’arbre vermeil, unique de sa couleur et nommé d’abord arbre de mort, puis arbre de vie, puis arbre d’aide et de confort, tous ces arbres, disons-nous, subsistèrent et ne perdirent leurs vertus ni leur beauté, à l’époque du déluge ; ils conservaient encore leur premier éclat au temps où régna le grand roi Salomon, fils de David. Dieu avait donné à ce roi sens et discrétion outre mesure d’homme ; il savait tout ce qu’on peut savoir de la force des herbes, du mouvement des étoiles, de la vertu des pierres précieuses ; et cependant il fut tellement aveuglé et déçu par la beauté d’une femme, qu’il en oublia ce qu’il devait à Dieu. Il devinait bien que cette femme le trompait et lui faisait toutes les hontes qu’elle pouvait imaginer ; mais il l’aimait trop pour avoir la force de s’en garder, tant il est vrai que toute la science de l’homme ne saurait empêcher la femme de le décevoir, quand elle en a pris la résolution ; et ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on peut en voir la preuve, mais à partir du commencement du monde.

Voilà pourquoi Salomon a dit, dans son livre appelé Paraboles : « J’ai fait le tour du monde ; j’ai parcouru les mers et les terres habitées ; je n’ai pas rencontré une prude femme. » Le soir même où il avait écrit cela, il entendit une voix céleste qui dit : « Salomon, ne prends pas en tel dédain les femmes ; si le mal vint d’abord par la première dans le monde, une autre doit un jour apporter aux hommes plus de joie qu’ils n’avaient éprouvé de peines. Par la femme sera guérie la blessure faite par la femme. Et c’est de ton lignage que la guérison viendra. »

Cette vision le fit repentir de ce qu’il avait dit et pensé à la honte des femmes. Il se mit alors à chercher, à consulter toutes les écritures, et parvint enfin à pressentir la venue de la bonne sainte Marie, dans le sein virginal de laquelle devait être conçu l’Homme-Dieu. Il se réjouit en pensant que cette dame bienheureuse appartiendrait à son lignage, mais un seul doute lui restait : serait-elle la dernière de sa postérité ? La nuit suivante, une voix lui vint ôter ses inquiétudes : « Salomon, » dit-elle, « longtemps après la Vierge bienheureuse, un chevalier, le dernier de ta race, passera en sainteté de mœurs, en vaillance de chevalerie, tous ceux qui auront été ou seront avant ou après lui. Le soleil n’efface pas mieux les rayons de la lune, Josué, ton serourge, n’est pas plus au-dessus de tous les autres chevaliers de ton temps[5], que celui-ci n’effacera et ne surmontera la bonté, la prouesse de tous les chevaliers de tous les siècles. »

Tout ravi que fût Salomon de ces nouvelles, il regrettait encore que l’avènement de ce chevalier fût remis à une époque trop éloignée pour lui laisser la moindre espérance de le voir. Deux mille ans et plus devaient séparer son siècle de celui de son dernier et glorieux descendant. Si seulement il pouvait trouver un moyen de lui faire savoir que sa venue avait été prévue et pressentie ! Il rêvait jour et nuit à cela, si bien que sa femme s’aperçut de ses préoccupations ; elle en prit ombrage, pensant qu’il avait peut-être découvert quelqu’une de ses ruses et tromperies. Une nuit qu’elle le vit mieux disposé, plus enjoué que d’ordinaire, elle lui demanda quel était le sujet de ses longues rêveries. Salomon savait que nul homme n’était capable de résoudre la difficulté qui le tourmentait ; mais peut-être, se dit-il, la femme, dont l’esprit est plus subtil, y parviendrait-elle. Il lui découvrit donc toute sa pensée, ce qu’il avait deviné, et ce que la voix céleste lui avait appris ; enfin son désir de faire parvenir au dernier chevalier de son lignage la preuve que le roi Salomon avait prédit ses hauts faits et connu le temps de son avènement.

« Sire, » fait alors la dame, « je vous demande trois jours pour penser à ce que vous m’avez dit. » Et, la troisième nuit venue : « J’ai, » dit-elle, « longuement cherché comment le dernier chevalier de votre lignage pourrait savoir que vous avez prévu son avènement, et voici le moyen que j’ai trouvé : vous manderez tous les charpentiers de votre royaume ; quand ils seront réunis, vous leur ordonnerez de construire une nef d’un bois qui ne puisse redouter de l’eau ou du temps la moindre pourriture, avant quatre mille ans. Pendant qu’ils disposeront cette nef, je me chargerai du reste. »

Salomon prit confiance en ces paroles. Le lendemain, il manda les charpentiers, auxquels il donna ses ordres ; la nef fut construite en six mois. La dame alors : « Sire, puisque ce chevalier doit passer en prouesse tous ceux qui furent ou qui après lui seront, il conviendrait de lui préparer une arme également supérieure à toutes les autres armes, et qu’il porterait en votre remembrance. — Où trouver une telle arme ? » demanda Salomon. — « Je le vous dirai. Il y a, dans le temple que vous avez fait bâtir en l’honneur de Jésus-Christ, l’épée du roi David, votre père. C’est la meilleure et la plus précieuse qu’on ait jamais forgée : prenez-la, séparez-la de sa poignée et de sa garde. Vous qui connaissez la force des herbes et la vertu des pierres, vous ferez une poignée d’un mélange de pierres précieuses tellement subtil que personne ne puisse distinguer l’une de l’autre, ni douter qu’elle ne soit faite d’une matière unique. La poignée, le fourreau, répondront à l’excellence de l’épée. Et quant aux renges, je me réserve le soin de les fournir. »

Salomon fit tout ce que lui conseillait sa femme : il tira du Temple l’épée de David, en fabriqua lui-même la poignée ; mais, au lieu de fondre ensemble un grand nombre de pierres, il en choisit une seule qui réunissait toutes les couleurs qu’on peut imaginer. Et, regardant alors l’épée, le fourreau, la garde et la poignée, ainsi qu’il était parvenu à les réunir, il fut convaincu que jamais chevalier n’avait possédé une arme pareille. « Plaise à Dieu maintenant, » s’écria-t-il, « que nulle autre main que celle de l’incomparable chevalier auquel elle est destinée ne se hasarde à la tirer du fourreau, sans en être aussitôt puni ! — Salomon, » dit alors une voix, « ton désir sera exaucé. Nul ne tirera cette épée qu’il n’ait sujet de s’en repentir, si ce n’est celui auquel elle est destinée. »

Restait à tracer sur l’épée les lettres qui devaient la faire distinguer de toutes les autres, et à fabriquer les renges qui devaient la joindre au côté de celui qui la posséderait. Salomon traça les inscriptions. Quant aux renges, la femme du roi les apporta. Elles étaient laides, misérables, faites de chanvre si mal lié qu’on ne pouvait y suspendre l’épée sans que bientôt elle ne dût s’en détacher. « Y pensez-vous ? » dit Salomon ; « jamais la plus vile épée ne tint à d’aussi viles renges. — C’est pour cela que j’entends les joindre à la plus merveilleuse de toutes les épées. Dans les temps à venir, une demoiselle saura bien les changer contre d’autres plus dignes de la soutenir. Et l’on reconnaîtra ici l’influence des deux femmes dont je vous entends parler ; car, de même que la Vierge bienheureuse réparera le tort de notre première mère, ainsi la demoiselle ôtera les renges qui déshonorent votre épée, et les remplacera par les plus belles et les plus précieuses du monde. » Plus la dame parlait, et plus Salomon s’émerveillait de la subtilité de son esprit et de la justesse de ses inventions. Il fit alors transporter dans la nef un lit du bois le plus précieux, sur lequel il mit, comme on a vu, la couronne et l’épée du roi David.

Mais la dame aperçut qu’il manquait encore quelque chose à la perfection de l’œuvre. Elle conduisit des charpentiers devant l’arbre de vie sous lequel Abel avait été tué : « Vous voyez, » leur dit-elle, « cet arbre vermeil, et ces autres arbres, les uns blancs, les autres verts ; vous allez en couper trois fuseaux, l’un vermeil, l’autre vert et l’autre blanc. » Les charpentiers hésitèrent, parce que, jusqu’alors, personne n’avait eu la hardiesse de toucher à la première de ces tiges. Mais enfin, cédant aux menaces de la dame, ils l’entamèrent de leurs cognées. Quelle ne fut pas leur surprise quand ils en virent jaillir des gouttes de sang, abondantes comme si elles fussent sorties d’un bras d’homme nouvellement coupé ! Ils n’osaient continuer, mais il fallut obéir à de nouvelles injonctions de la dame. Les trois fuseaux furent portés dans la nef, et disposés comme on a vu : « Sachez, » dit la dame, « que personne ne verra ces trois fuseaux sans penser au paradis terrestre, à la naissance et à la mort d’Abel. » Comme elle disait ces mots, on apprit que les charpentiers qui avaient tranché les fuseaux étaient frappés d’aveuglement. Salomon accusa justement sa femme de leur malheur et déposa dans la nef un bref où ces lignes étaient tracées :

« Ô bon chevalier, qui dois être le dernier de ma race, si tu veux conserver paix, vertu et sagesse, garde-toi de la subtilité des femmes. Rien n’est plus à craindre que la femme. Si tu la crois, ton sens ni ta prouesse ne t’empêcheront pas d’être trompé. »

Puis, au chevet du lit et sous la couronne, il mit un autre bref exposant les vertus de la nef, du lit, des fuseaux et de l’épée, enfin l’intention qu’avait eue le roi Salomon en la faisant construire. Cette intention ne suffisait pas pour expliquer la véritable signification de l’œuvre ; la voix céleste crut devoir le lui révéler dans un songe : « Cette nef, » dit-elle, « représentera ma nouvelle maison et sera l’image de l’Église, dans laquelle on ne doit pas entrer si l’on n’est simple de foi, pur de péché, ou du moins repentant des outrages que l’on aurait commis envers la majesté de Dieu. Les nefs ordinaires ont été faites pour contenir ceux qui veulent passer d’un rivage à un autre rivage ; la nef de sainte Église est destinée à soutenir les chrétiens sur la mer du monde, pour les conduire au port de salut, qui est le ciel. »

Salomon, ayant alors recouvert sa nef d’un drap de soie que la pourriture ne pouvait atteindre, la fit transporter sur la rive de mer la plus prochaine. Puis on dressa près de là par son ordre plusieurs pavillons qu’il vint occuper, lui, sa femme et une partie de leurs gens.

Le Roi ne fut pas longtemps sans souhaiter d’entrer dans la nef, en la voyant si belle et si remplie de précieux objets ; mais il fut retenu par une voix qui lui cria ; « Arrête, si tu ne veux mourir ; laisse la nef flotter à l’aventure. Elle sera vue maintes fois avant d’être rencontrée par celui qui doit en découvrir tous les mystères. »

Alors le vent enfla les voiles, la nef prit le large, et se perdit bientôt dans le lointain.


Telle était donc la nef qui s’était arrêtée devant l’île Tournoyante où le duc Nascien venait d’être transporté. Sa grande foi lui avait permis d’y entrer et de bien considérer le lit, la couronne et l’épée. Mais il ne put conserver jusqu’à la fin sa robuste créance, et, à la vue des trois fuseaux qui, suivant les lettres, étaient de la couleur primitive du bois qui les avait fournis : « Non, » dit-il, « je ne puis me persuader que tant de merveilles soient réelles : il faut qu’il y ait ici quelque chose de mensonger. » À peine eut-il prononcé ces mots que la nef s’entr’ouvrit sous ses pieds et le laissa glisser dans la mer. Heureusement il se hâta de recommander son âme à Dieu, et, à force de nager, il regagna l’île Tournoyante, d’où il était passé dans la nef : alors il demanda pardon à Dieu, pria beaucoup, s’endormit, et, quand il se réveilla, il ne vit plus la nef de Salomon, qui avait poursuivi sa route.

Nous laisserons Nascien dans l’île Tournoyante, et nous vous parlerons de son fils.


Célidoine était né sous les plus heureuses influences célestes. Le soleil était en plein midi quand sa mère l’avait mis au monde ; aussitôt on avait vu l’astre rebrousser chemin vers l’horizon, et la lune paraître au couchant dans tout son éclat. On en conclut que l’enfant aurait toutes les vertus et toute la science que pouvait avoir un homme, et on lui donna le nom de Célidoine, c’est-à-dire, donné par le ciel.

Cet enfant, que l’odieux Calafer avait fait enfermer dans le même souterrain que son père, avait été délivré d’une façon non moins miraculeuse. Après l’enlèvement de Nascien, dont nous avons parlé, le tyran avait ordonné que l’on précipitât Célidoine du sommet de la plus haute tour d’Orbérique : à peine les bourreaux de Calafer l’eurent-ils laissé tomber que neuf mains dont les corps étaient cachés par un nuage l’arrêtèrent et le transportèrent au loin. C’est à quelques jours de là que la foudre céleste avait atteint Calafer.

Les traversées de Célidoine offrent moins d’incidents que celles de Mordrain et de Nascien. Les neuf mains qui l’avaient enlevé le conduisent dans une île lointaine où vient aborder le roi de Perse Label, dont il explique les songes multipliés, dont il prédit la mort prochaine et qu’il décide à recevoir le baptême, la veille de sa mort. Puis, abandonné dans une légère nacelle à la merci des flots par les Persans qui lui reprochaient d’avoir converti leur souverain, il fait rencontre de la nef de Salomon, dans laquelle il lui est permis d’entrer et qui le conduit dans l’île Tournoyante où il retrouve son père Nascien. Après s’être mutuellement raconté leurs aventures précédentes, ils rentrent dans la nef de Salomon qui les mène dans une autre île habitée par un cruel géant. Nascien, pour le combattre, va prendre l’épée de David, qu’il tire de son mystérieux fourreau ; mais aussitôt la poignée s’en détache et la lame tombe à terre devant lui. Il reconnaît alors qu’il a témérairement agi en voulant se servir de l’arme destinée au dernier de ses descendants ; puis, apercevant une autre épée couchée près de la première, il la prend, va combattre le géant et le frappe d’un coup mortel. Ils remontent ensuite dans la nef de Salomon et continuent leur voyage, dont la direction est abandonnée à la volonté céleste, jusqu’à ce qu’ils rencontrent la nacelle du roi Mordrain qui, en rapprochant de l’épée de David la poignée que Nascien en avait séparée, voit les deux parties se rejoindre comme elles étaient auparavant[6]. Puis une voix leur ordonne de quitter sur-le-champ la nef et de rentrer dans la nacelle qui leur avait amené le roi Mordrain. Nascien, plus irrésolu que les deux autres, sent une épée flamboyante descendre sur son épaule gauche et y faire une large et douloureuse ouverture. « C’est, » dit une voix « la punition de la faute que tu as commise en tirant du fourreau l’épée de David. » La douleur contraignit Nascien de tomber à terre, mais ne put lui arracher le moindre murmure. Il crut au contraire que cette blessure était un nouveau témoignage de l’amour que Dieu lui portait, puisqu’il le punissait en ce monde au lieu de lui préparer une seconde vie éternellement malheureuse.

Ici notre auteur laisse le roi Mordrain, le duc Nascien et le jeune Célidoine, pour nous entretenir de la reine Sarracinthe et de la duchesse Flégétine, femme de Nascien, demeurées dans le royaume de Sarras après l’éloignement de leurs époux.

  1. Li establissieres del monde. On voit que notre auteur croyait à l’éternité des quatre éléments, de ce que nous appelons la Matière.
  2. Ce calcul est juste ; et la mention des stades (estas) semble indiquer pour cette légende une origine grecque ou byzantine.
  3. La hardiesse et la témérité de ces derniers paragraphes sont réellement inconcevables. On ose ainsi placer le Saint-Graal au-dessus des Évangiles, puisque ceux-ci furent seulement écrits sous l’inspiration, et non de la propre main de Jésus-Christ. « Mais, » ajoute ici le prétendu secrétaire de Dieu, « il convient de revenir aux paroles de la véritable histoire, à laquelle ce qu’on vient de lire a été ajouté. »
  4. L’enhoudeure.
  5. On voit que notre auteur ne connaissait que par ouï dire la sainte Bible : autrement, Josué, devenu, de par les poëtes du moyen âge, un des Neuf preux, ne serait pas ici le contemporain de Salomon, et, bien plus, son beau-frère.
  6. Variante de la lance qui blessa Joseph, fut brisée et ressoudée par un ange.