Les Roués innocents (Gautier)/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Librairie nouvelle (p. 96-108).



VIII


— Florence ! murmura Dalberg d’une voix que la faiblesse et l’émotion rendaient tremblante et en tournant vers la jeune femme un œil plein de reconnaissance… vous ici !

— Oui, moi ; je vous expliquerai tout plus tard ; maintenant tâchez d’être calme. Le médecin m’a donné sur vous de pleins pouvoirs de garde-malade. Dormez, je vais lire.

Et la jeune femme, posant sur ses lèvres vermeilles un doigt effilé où brillait un ongle d’agate, fit signe au blessé de ne pas parler davantage.

Henri, malgré les souffrances qu’il éprouvait et l’injonction qui lui avait été faite de dormir, examinait avec admiration, à travers les cils de ses paupières demi-fermées, le profil idéal du jeune ange gardien assis au chevet de son lit.

Un rayon de lumière découpait le contour extérieur de cette belle figure par une mince ligne d’or. La joue et le cou, baignés d’une ombre transparente, recevaient, des feuillets du livre et des draperies blanches du lit, des reflets de nacre et d’argent à ravir un coloriste. Il était impossible de rêver rien de plus pur comme forme, de plus suave comme couleur, de plus chaste comme expression. On eût dit une sœur près de son frère malade. Cette jeune femme, seule dans cet intérieur de garçon, avait une réserve si virginale, une tenue si parfaite, que nul n’aurait osé mal interpréter sa présence.

Dalberg, qui avait toujours eu pour Florence une admiration mêlée de respect, tant elle était visiblement supérieure à la sphère qu’elle occupait, se demandait à quel titre il avait pu inspirer un tel intérêt à cette belle et noble créature : des rapports peu fréquents, décousus, sans intimité, n’expliquaient pas suffisamment cette marque d’affection qu’on aurait pu tout au plus attendre d’une maîtresse ou d’une amie ancienne ; en cherchant bien, Dalberg se rappela qu’à plusieurs reprises il avait surpris les yeux de Florence attachés sur lui avec une sorte de fixité ; mais Dalberg n’était pas fat : il ne tira pas de cette induction la conséquence que Florence fût amoureuse de lui, et il attribua à une simple bonté de cœur cette démarche, que tout autre eût trouvée significative.

Quelle qu’en fût la raison, il accepta son bonheur sans plus chercher à l’expliquer, et, ses souffrances s’apaisant un peu, ses paupières alourdies finirent par se fermer tout à fait.

Il fit toutes sortes de rêves incohérents et bizarres, parmi lesquels un le frappa vivement : il lui semblait que Calixte, par un caprice de jeune fille curieuse, avait voulu visiter sa chambre et saisi, pour satisfaire cette fantaisie, un jour qu’il était absent. — Bien que, dans son rêve, il fût hors de son logis, il n’en voyait pas moins la jeune fille qui sautillait çà et là, regardant les aquarelles, touchant à tout, aux armes, aux narguilhés, aux houkas, prenant, les unes après les autres, les cannes de Verdier et de Thomassin, remuant les bijoux et les cachets dans le baguier, ouvrant les tiroirs et furetant partout avec une pétulance joyeuse. Son apparition soudaine avait fait fuir la jeune fille…

À cet endroit de son rêve il se réveilla en sursaut.

Une forme blanche et svelte, — celle de Calixte, à ce que crut Dalberg, disparut rapidement, et la porte se ferma sans bruit sur un pli de robe.

— Qu’avez-vous, Henri ? dit Florence en s’inclinant sur l’oreiller du malade. Est-ce que votre blessure vous fait beaucoup souffrir ? Voulez-vous que je vous donne à boire ?

Le malade parut surpris de ne voir que Florence dans la chambre.

« Bah ! se dit-il à part lui, je rêvais encore ! Calixte ici ! est-ce vraisemblable ? La fièvre me trouble la cervelle et me donne des hallucinations. »

Le médecin vint, leva l’appareil, et déclara qu’une quinzaine de jours suffiraient à cicatriser la plaie.

Le soir même du combat, Amine, qui, après avoir attendu Dalberg toute la journée, s’était informée de lui ne le voyant pas paraître, et avait appris le duel à son insu, vint rendre visite au blessé.

En entrant, elle aperçut le cachemire jeté sur le dos d’un fauteuil et la capote suspendue à la patère du rideau avec ce coup d’œil perçant de la femme, qui surpasse, pour la rapidité, celui de l’huissier ou du commissaire-priseur.

Sa figure prit une expression de dépit, ses petites narines roses se gonflèrent.

— Je suis distancée, dit-elle en empruntant une phrase au style hippique, dont ses relations léonines lui avaient donné l’habitude. — Est-ce que par hasard cette petite bégueule, qui laissait tomber sur moi l’autre soir, comme une douche à la glace, son regard froid, serait ici aujourd’hui ? — Vertu, ce sont là de tes tours !

Florence, qui était allée chercher quelque chose dans la chambre voisine, fit cesser ce doute en reparaissant.

Les deux femmes se toisèrent un instant en silence de l’air le plus dédaigneux du monde.

Amine rompit l’arrêt la première, et, s’approchant du lit de Dalberg, elle lui dit :

— Je venais, mon bon ami, vous offrir mes services de garde-malade, mais je vois que Florence m’a devancée. — C’est d’une belle âme. Je relèverai madame quand elle sera fatiguée. — Êtes-vous né sous une heureuse étoile ! — Vous vous battez avec Rudolph ; vous n’êtes pas tué, ce qui ne s’est jamais vu ; vous en êtes quitte pour une blessure d’agrément qui vous fera porter un mois le bras en écharpe et vous rendra intéressant aux yeux des femmes. Amine et Florence se disputent le plaisir de passer la nuit à votre chevet : je ne vous conseille pas de vous plaindre !

Ayant débité sa tirade, Amine s’installa carrément dans un fauteuil comme quelqu’un qui veut faire une longue séance.

Florence avait repris sa place au chevet du lit et continuait sa lecture.

Henri regardait ces deux femmes si charmantes l’une et l’autre, et si dissemblantes pourtant. La beauté de l’une avait quelque chose de perfide, de cruel, de dangereux : grâce de chatte, charme de sirène, attrait de fleur vénéneuse ; — on s’alarmait de l’aimer. — La beauté de l’autre était franche, sympathique, pleine de noblesse et de générosité ; — on sentait qu’on pouvait sans crainte lui confier son amour et son honneur. — Telle eût été la femme que Dalberg eût choisie s’il n’avait pas aimé Calixte.

Amine, qui sentait la fausseté de cette situation, prit la parole, résolue à en sortir violemment.

— Allons-nous rester encore longtemps à nous faire les yeux en dessous et les griffes allongées comme des sphinx en arrêt ?… Je trouve que nous avons assez posé, madame et moi.

— Que voulez-vous dire, Amine ? répondit Dalberg ; je ne vous comprends pas.

— C’est pourtant bien simple.

— Expliquez-vous, de grâce !

— Je vais dessiner notre situation respective en trois mots : Calixte vous hait ; nous vous aimons toutes deux. — Choisissez.

— Florence m’aime ! est-il possible ? s’écria Dalberg.

Et, dans l’étonnement de sa joie, il tourna vers la jeune femme, interdite et rougissante, des yeux plein d’interrogation et de flamme.

— Ce n’est pas moi qui ai la pomme, dit Amine en se levant. Je vous laisse, heureux couple, vous avez besoin de solitude, et je vais chanter votre épithalame dans tout Paris. Adieu, Dalberg, vous ne serez jamais qu’un sot ; adieu, Florence, c’était bien la peine de faire la prude si longtemps !

Quand la complice de Rudolph fut partie, Florence, suppliée par Dalberg, avoua que depuis longtemps elle éprouvait pour lui une tendresse qu’elle avait tâché de combattre, le voyant occupé d’autres soins ; que c’était cet amour qui l’avait fait aller chez Amine le jour de la promenade au bois de Boulogne, se désespérer à la vue du médaillon, et courir éperdue sur le lieu du combat.

— Mais, ajouta-t-elle, je sais que votre cœur est à une autre, et, malgré l’aveu que je viens de vous faire, vous ne trouverez en moi qu’une amie. Ce n’est pas Amine que je redoute, je vous prie de le croire, dit-elle en relevant la tête avec une fierté charmante.

Toute la semaine Florence vint passer l’après-midi près du chevet de Dalberg.

Dalberg n’oubliait pas Calixte, mais il y pensait avec une amertume moins âcre, et les charmes de la consolatrice allégeaient beaucoup sa douleur.

Lorsqu’il put sortir, sa première visite, comme vous le pensez bien, fut pour Florence, qui le reçut avec cette familiarité noble, cet empressement affectueux et cette prévenance gracieuse dont elle avait le secret.

Dalberg revint le jour suivant et resta plus longtemps que la veille. Hors les moments qu’il passait avec Florence, la vie lui semblait d’une tristesse affreuse. — L’image de Calixte le repoussant, le regret de sa félicité perdue, le jetaient alors dans les plus noires mélancolies. — Près de Florence, il croyait à la possibilité de l’oubli, à l’épanouissement d’un nouvel amour ; il faisait des paradis en Espagne, et, sur les ruines de son bonheur, il voyait déjà s’élever un édifice doré par le soleil. La beauté si parfaite de la jeune femme le fascinait malgré lui par ses enivrantes promesses ; sculpteur, il l’eût divinisée ; poète, il l’eût chantée ; sultan, il l’eût payée de tout son trésor ; son esprit délicat et fin le ravissait, et les heures s’envolaient comme des minutes lorsque, assis à ses pieds, il avait avec elle une de ces conversations ailées qui font le tour du monde et de l’âme.

Rudolph, pendant ce temps-là, avançait de plus en plus dans les bonnes grâces de M. Desprez ; sa modération dans son duel avec Dalberg lui avait fait beaucoup d’honneur. — Calixte ne témoignait pas de répugnance formelle à son endroit, soit que la passion vraie et profonde du baron, plus amoureux que jamais, l’eût réellement touchée, soit qu’elle voulût se venger ainsi de la conduite de Dalberg ; on parlait même d’un projet de mariage entre Rudolph et mademoiselle Desprez.

Henri, voyant qu’il lui fallait renoncer définitivement à la chère espérance de fléchir un jour le cœur vindicatif de Calixte, avait pris une résolution violente, et s’était démontré qu’il devait adorer Florence ; jamais fureur de désespoir ne ressembla plus à de la passion ; Dalberg s’y trompa, et crut aimer… comme si on aimait deux fois.

Il ne quittait presque plus Florence, qui pourtant lui opposait une résistance invincible et singulière après l’aveu qu’elle lui avait fait. Son amour était devenu une fièvre, un délire, qui semblaient quelquefois gagner Florence ; mais, au moment où Dalberg croyait qu’elle allait tomber dans ses bras, elle se sauvait à l’autre bout de la chambre, et là, droite et fière, elle lui criait en tendant les mains pour l’empêcher d’approcher : « Laissez-moi, laissez-moi, vous aimez toujours Calixte ! »

Le pauvre Henri avait beau se jeter à ses pieds, la supplier, lui faire les protestations les plus véhémentes, répandre son âme en dithyrambe enthousiastes, l’entourer des brûlantes effluves du désir et de la volonté, Florence répétait avec force et d’une voix entrecoupée : « Non, non ; je ne sens pas que vous soyez à moi ; rien de ce que vous me dites ne me persuade… faites-moi croire que vous m’aimez… et je serai à vous. »

Ces scènes se renouvelaient souvent et avaient toujours le même résultat.

Un soir, Dalberg trouva Florence plus triste que de coutume, et il lui en demanda la raison.

— Cet appartement me déplaît, interrompit-elle. — J’y ai vécu, il y a deux ans, avec M. de Turqheim, mon seul amant. N’est-ce pas une chose horrible de recevoir quelqu’un, d’écouter des paroles d’amour entre des murailles qui gardent l’écho d’une autre voix, sur des meubles où s’est reposé celui qu’il remplace ? Ne faisons-nous pas là tous deux un métier répugnant ? Qui m’eût dit que moi, Florence, j’admettrais l’amant de Calixte dans l’appartement de M. de Turqheim ?

Cette phrase de Florence fut comme une révélation pour Dalberg. — Il s’étonna de ne pas avoir eu plus tôt cette délicatesse ; et, sans en rien dire, il acheta, dans une des rues qui avoisinent les Champs-Élysées, un délicieux petit hôtel enfoui dans des massifs de fleurs et de feuillages.

Cet hôtel avait été bâti pour servir de pied-à-terre à un grand seigneur étranger qui en avait un semblable dans toutes les capitales de l’Europe. Lord W*** était mort, et ses héritiers n’avaient pas jugé à propos de conserver cette maison, qui fut payée cent mille francs par Dalberg.

Une jolie façade sculptée et couverte d’ornements dans le goût de la Renaissance souriait gaiement au soleil du midi, et détachait sa blancheur étincelante sur un fond de fraîche verdure, — La cour était petite, mais deux portes symétriquement percées donnaient aux voitures la facilité d’y tourner. Le jardin, de peu d’étendue, s’agrandissait des ombrages voisins et gagnait en perspective ce qui lui manquait en espace…

La distribution de l’hôtel était confortable au possible et ménagée avec une entente supérieure de la vie. — Deux amants ou deux jeunes époux n’auraient pu choisir un nid plus charmant pour leur bonheur.

Dalberg, aidé du plus habile tapissier de Paris, meubla son acquisition avec la plus ingénieuse recherche ; il fit de chaque pièce un chef-d’œuvre d’élégance et d’appropriation. Sans tomber dans ces surcharges et ces empâtements de luxe, qu’il savait déplaire à Florence, il éleva la richesse jusqu’à la poésie.

La chambre à coucher, surtout, était admirable de simplicité chaste et de quiétude rêveuse. Aucun ton dur, aucun or criard, rien qui attirât l’œil. C’était frais et suave comme l’intérieur d’un lys, et Titania n’aurait pas dédaigné d’y dormir.

Tout cela fut payé cinquante mille francs : ce n’était pas cher.

Un jour, Dalberg remit à Florence une petite clef, et lui dit : « Cette petite clef est celle d’une maison qui vous appartient. »

Dans les armoires de l’hôtel devenu le sien, Florence trouva un trousseau digne d’une jeune princesse qu’on va marier.

Sur la cheminée de sa chambre, une délégation de Dalberg sur son banquier pour prendre tout l’argent dont elle aurait besoin.

Lorsque Amine apprit ces magnificences, elle émit cette réflexion profonde : « Décidément il me manque un vice, l’hypocrisie ! » Mais elle n’en fut pas moins navrée au cœur. — Elle crut Dalberg éperdument épris, la somme d’amour se calculant dans un certain monde sur la somme d’argent dépensé. Et sa haine instinctive pour Florence s’accrut d’autant.

Une chose qui aurait beaucoup surpris Amine et lui eût semblé le plus haut raffinement de rouerie possible, c’est que, malgré toutes ces profusions, Dalberg n’en était guère plus avancé avec Florence qu’au premier jour. Un baiser sur la main ou au front était tout ce qu’il avait pu obtenir d’elle, et, cependant, à voir les regards brûlants et profonds que Florence attachait quelquefois sur Henri, on aurait juré qu’elle l’aimait, ou il ne faut plus croire à la lueur qui jaillit des yeux et à l’expression du visage humain.

— Ah ! comme vous l’aimez ! répondait-elle à Henri lorsqu’il lui avait dit quelque chose de tendre et de passionné ; vous pensiez à elle dans ce moment-là, et voilà pourquoi votre œil avait de la flamme, votre voix de l’émotion et votre phrase de la poésie. — Vous disiez Florence et vous pensiez Calixte.

Dalberg avait beau se confondre en protestations, Florence demeurait inflexible.

En lui-même, il sentait qu’elle avait raison. Au moindre signe de mademoiselle Desprez, il serait accouru, tremblant, éperdu, plus amoureux que jamais, et ne se serait pas souvenu que Florence existât. — C’était pourtant la personne qu’il aimait le plus au monde, — après Calixte ; — mais en amour il n’y a pas de seconde place.

Ne pouvant la convaincre, il tâchait de l’éblouir, de flatter sa vanité par de riches présents ; tous les jours c’était quelque bracelet, quelque bague, quelque parure nouvelle ou bizarre, des fleurs rares, une voiture à la mode ou une paire de chevaux neufs. Depuis qu’il avait commencé à mordre à même son capital, il y puisait à pleines mains, comme s’il eût eu le trésor d’Aboulkasem. — Florence ne faisait aucune observation sur ces dépenses folles, soit que, habituée à un luxe princier, elle ne les remarquât pas, soit qu’elle crût Dalberg beaucoup plus riche qu’il ne l’était réellement. L’idée que Florence fût avare ou rapace ne pouvait venir à personne. D’ailleurs ces parures, qui eussent fait délirer de joie presque toutes les femmes, elle les mettait à peine une fois et plutôt par attention pour Henri que par coquetterie… Le collier, admiré un instant, rentrait dans l’écrin et n’en sortait plus.

Il n’y avait plus chez Florence une épingle qui ne datât de sa liaison avec Dalberg. Mais il est plus aisé de détruire des témoignages matériels, de tirer une existence de son milieu, de faire disparaître toute trace d’antériorité, que de vaincre un doute dans une âme jalouse, et Dalberg ne pouvait parvenir à rassurer Florence. Aussi, gagné par une espèce de vertige, fou de désirs, exalté par cette contradiction irritante, en était-il venu à maudire Calixte, qui trouvait le moyen de le rendre deux fois malheureux.

Un matin, Florence, de l’air le plus naturel et le plus détaché du monde, dit à Dalberg qu’ayant envoyé chercher de l’argent chez son banquier, celui-ci lui avait répondu qu’il n’avait plus de fonds.

Le banquier ne possédait plus de capitaux de Dalberg. Il ne restait plus à notre héros que des terres heureusement inaliénables et la perspective d’un héritage d’oncle très-bien portant :

Il se procura de l’argent à des taux usuraires, et s’il ne reçut pas de chameaux vivants, de crocodiles empaillés et de garniture de lit en serge d’Aumale, comme les fils de famille du temps de Molière, on lui fit accepter des lettres de change à des échéances assez courtes, et qui furent protestées faute de payement.

De ces embarras, Dalberg ne dit pas un mot à Florence, qui les ignora ou ne voulut pas les deviner, et continua ses dépenses, si bien qu’un beau matin, le soleil étant incontestablement levé et brillant dans un ciel du plus limpide azur, Henri Dalberg fut délicatement saisi par quatre individus à mines hétéroclites, à vêtements sordides, à griffes crochues, et transporté avec tous les égards possibles dans la prison pour dettes.

Dalberg, bien qu’à regret, se décida à faire connaître sa position à Florence, ne doutant pas qu’elle ne vînt aussitôt le secourir. Il lui écrivit une lettre où il lui racontait les motifs de son arrestation et lui indiquait la somme nécessaire pour le délivrer.

Au bout de quatre ou cinq heures le geôlier vint dire à Dalberg qu’une dame demandait à le voir.

L’idée que ce pût être une autre que Florence ne vint pas au prisonnier, et sa surprise fut au comble quand, au lieu de celle qu’il attendait, il vit entrer dans sa cellule, devinez qui : Amine !

Ses yeux pétillaient d’une joie maligne ; ses petites narines palpitaient ; toute sa figure rayonnait de méchanceté satisfaite ; elle était jolie et scintillante comme une vipère en belle humeur.

Elle s’avança vers Dalberg avec des ondulations serpentines, et lui dit d’un ton de câlinerie perfide ;

— Eh bien, mon pauvre Dalberg, vous voilà donc chambré et mis à l’ombre pour quelque temps ; je viens vous tenir compagnie et vous consoler. C’est dans l’infortune que les vrais amis se connaissent, et vous savez que mon affection vous est acquise.

— Ne raillez pas, Amine ; ce n’est ni le moment ni le lieu.

— Je suis parfaitement sérieuse. Il ne vous manquait, pour être tout à fait du bel air, que d’aller en villégiature à Clichy, un mauvais sujet comme vous se devait cela. Vous avez marché rondement, grâce à Florence, une fine mouche que j’admire… J’espère que vous serez guéri désormais d’aimer des vertus ; c’est trop cher. Avec moi, vous auriez duré trois ans, et je vous aurais appris une foule de calembours et de plaisanteries toutes plus drôles les unes que les autres, qui vous auraient rendu agréable en société pour le reste de vos jours.

Dalberg fit un geste d’impatience.

— Ne froncez pas les sourcils, cela vous fera venir des rides entre les yeux, et recevez gentiment une bonne fille sans rancune qui vient vous apporter des cigares, du vin de Champagne et des feuilletons pour vous distraire. — À propos, vous savez sans doute que Calixte se marie avec Rudolph ?

Dalberg bondit sur sa chaise et cria d’une voix rauque, étranglée par la colère :

— Tu mens !

— Je dis la vérité… Les bans vont être publiés, s’ils ne le sont déjà. Vous pâlissez, vous y tenez donc toujours à cette Calixte ? Elle aime Rudolph…

Dalberg couvrit sa figure de ses deux mains et ne répondit pas ; mais bientôt des larmes jaillirent par l’interstice de ses doigts.

— Et Rudolph le lui rend bien ; — ce sera un ménage de colombes. — Ils seront heureux et auront beaucoup d’enfants comme dans les contes de fées. — Tiens ! vous pleurez ! quelle bêtise ! dit Amine en écartant une des mains de Dalberg ; il faudra pourtant bien vous habituer à cette idée-là. — Je viendrai vous avertir du jour précis de la noce, car il n’est pas probable qu’on vous envoie un billet de faire part à Clichy. — Adieu, mes amitiés à Florence.