Les Roués innocents (Gautier)/7

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Librairie nouvelle (p. 83-96).



VII


C’était bien elle ! Sa robe, un peu moins montante qu’à l’ordinaire, laissait voir un commencement d’épaules d’une blancheur éblouissante. Sans cesser d’être virginale, sa toilette avait fait aux exigences du monde les sacrifices indispensables. Ainsi dégagées des voiles dont les surchargeait une pudeur peut-être trop susceptible, les formes gracieuses de son buste ressortaient dans toute leur harmonie. Sa tête jouait plus librement sur un cou dont rien n’interrompait les lignes antiques, excepté une imperceptible chaîne de Venise, mince comme un cheveu, qui soutenait une petite croix de diamant.

Elle occupait avec M. Desprez, le devant de la loge. Rudolph se tenait debout dans le fond.

Toutes les lorgnettes étaient braquées sur Calixte. Chacun se demandait : « Quelle est donc cette charmante personne, si jeune, si jolie, d’une grâce si naturelle, d’une dignité si modeste, qui écoute sans étonnement et sans indifférence, et n’a pas l’air de se douter qu’elle est le point de mire de cette foule ? »

— Comment se fait-il que Rudolph soit dans sa loge ? ajoutaient ceux qui connaissaient ce dernier. — S’il sort dans les entr’actes, nous saurons de lui le nom de cette naissante étoile de beauté. — Leur attente fut trompée, car le baron tint fidèle compagnie à Calixte et à M. Desprez.

Jamais Dalberg n’avait vu sa bien-aimée si belle : — il ne la connaissait pas sous cet aspect de grâce sérieuse et de mélancolie sereine. Jusqu’alors, chez Calixte, le côté pensionnaire et jeune fille avait prédominé ; Dalberg, au lieu d’une enfant, retrouvait une femme ! Ses regrets, un instant assoupis, se réveillèrent avec une vivacité extraordinaire ; un immense désespoir s’empara de lui, mêlé d’un tel accès de rage contre Amine, que, s’il eût eu un couteau sous la main, il l’aurait certainement poignardée.

Amine, s’étant retournée, vit la figure de Dalberg tellement décomposée, et d’une pâleur si verdâtre, que la frayeur s’empara d’elle, et qu’elle se recula jusqu’à l’autre angle de la baignoire, en ayant soin de se mettre en vue, de peur de quelque violence de la part de son compagnon.

Faute de mieux, Dalberg déchiquetait un de ses gants. Jusqu’à présent, il n’avait éprouvé que les tristesses de l’amant exilé, maintenant les dents de rat de la jalousie lui mordaient le cœur.

Amine aussi avait changé de couleur. D’après le portrait, elle ne s’était pas figuré une semblable perfection : car les femmes de la sorte ne croient pas ordinairement à la beauté des filles vertueuses, qu’elles se représentent volontiers comme gauches, disgracieuses, bossues ou mal habillées. Elle s’expliqua la conduite d’Henri, qui jusque-là lui avait paru incompréhensible, et un soupir de dépit, qu’elle étouffa dans son bouquet, sortit de sa poitrine oppressée.

— Allons, se dit-elle tout bas, c’est le moment d’être belle ou de mourir.

Et par un appel désespéré à la réserve de ses charmes, elle réunit une telle somme de beauté, qu’elle en devint comme phosphorescente.

Elle trouva une pose incomparable, — un regard qu’elle n’eut que cette fois, une expression qu’on ne reverra plus. — Ce poëme sublime ne fut pas écrit malheureusement, car ni M. Ingres ni Pradier n’étaient là. Que faisiez-vous en ce moment, artistes souverains ?

— Qu’a donc Amine aujourd’hui ? elle éclate comme un bouquet de feu d’artifice, se demandèrent plusieurs lions étonnés.

— Courage, Henri, disait Amine à Dalberg, ne leur donnez pas la satisfaction de vous voir pâle et défait comme un condamné à mort ; Calixte est regrettable, c’est vrai ; je sais quand il faut convenir de la beauté d’une autre ; mais suis-je à dédaigner ? Regardez comme tout le monde m’admire ! il suffit d’une étincelle tombée de mes yeux, au hasard, pour allumer une flamme qui ne s’éteint pas. Les plus beaux, les plus illustres, les plus riches se précipiteraient pour ramasser mon mouchoir. Voyez comme toutes ces duchesses, toutes ces femmes de banquiers tâchent de détourner l’attention de leurs amants ; elles savent bien que si je les voulais à mes pieds, avant une heure ils y seraient. — Cette place près de moi, où vous paraissez à la torture, et où vous vous tordez comme un Inca sur le gril, vous rend l’objet de l’envie générale. Chaque homme se dit : Heureux Dalberg ! — Chaque femme me cherche une tache, un défaut à travers le grossissement de sa lorgnette, et, ne trouvant rien, se retourne furieuse pour quereller son mari.

Dalberg fit un effort sur lui-même, remit à peu près en place les muscles de sa figure, et prit des apparences plus tendres et plus intimes avec Amine, dans l’espérance de rendre ainsi à Calixte le chagrin qu’elle lui causait.

Pendant l’entr’acte, Calixte promena ses yeux vaguement autour de la salle.

Quand son regard tomba sur Amine, il y eut comme un choc électrique ; mais la courtisane se sentit intérieurement vaincue. Elle fut anéantie par ce regard lumineux, froid, presque distrait, écrasant d’indifférence, et s’affaissa sous lui comme le démon sous le pied de l’archange.

Pourtant Dalberg, penché vers elle, semblait lui tenir quelque tendre propos ; la bouche du jeune homme effleurait presque sa joue.

Rien n’avait tressailli sur la figure de Calixte ; ni pâleur, ni rougeur ; sa prunelle avait tranquillement achevé son tour, et, son inspection terminée, la jeune fille s’était retournée vers Rudolph pour lui demander le programme.

« Elle fait si peu cas de moi, se dit Amine, qu’elle épouserait Dalberg demain, quoiqu’elle l’ait vu avec moi ce soir, en loge grillée, à l’Opéra. Je ne suis pour elle qu’une levrette, un colibri, un poisson rouge, un être de race inférieure et indifférente. »

Rudolph, tout fin qu’il était, ne jugea pas le calme de Calixte aussi sainement qu’Amine ; il l’attribua à d’autres causes : — au refroidissement de la jeune fille pour Dalberg, et peut-être aussi à une bienveillance naissante pour lui. — Rudolph, amoureux, n’était plus clairvoyant, le bandeau lui descendait sur les yeux comme aux autres…

— C’est sans doute cette coquine de mademoiselle Beauvilliers qui est là en face dans cette baignoire avec ce gredin d’Henri Dalberg ? dit très-bas M. Desprez au baron…

— Oui, répondit Rudolph ; ils ne se quittent plus maintenant.

— Prêtez-moi donc un peu votre lorgnette, que je la regarde… un peu en détail… continua le notaire.

Si jamais surprise se manifesta clairement sur une face humaine, ce fut sur celle de M. Desprez, après qu’il eut contemplé quelque temps Amine au bout des deux énormes tubes d’ivoire. Le brave notaire n’avait aucune idée de l’élégance parfaite et du comme il faut extérieur où arrive la corruption dans un certain monde. Amine lui fit l’effet d’une marquise en bonne fortune avec son cousin. Elle lui parut ce qu’elle était, ravissante… Sa mise, d’une simplicité si gracieuse, et où la modestie de Calixte n’eût rien trouvé à reprendre, renversait toutes les idées du bonhomme.

Selon lui, une espèce de ce genre devait porter des plumes de toutes couleurs, des robes ponceau ou jonquille, brodées de clinquant et de paillon, des chaînes d’or à trois tours et des pendeloques de strass. Son érudition sur cette matière remontait à des souvenirs de jeunesse. Lorsqu’il n’était encore que petit clerc, il avait admiré en attirail de ce goût ce qu’il appelait créatures, dans les galeries de bois du Palais-Royal, et il croyait qu’il en était toujours ainsi. La date éloignée de ces renseignements faisait l’éloge de la moralité de l’ex-notaire.

La toile se releva, et le ballet continua, accompagné d’applaudissements et de chœurs de cannes : Carlotta dansait. De temps à autre, Calixte se retournait à demi vers Rudolph pour lui demander l’explication de quelque chose qu’elle ne comprenait pas ; Rudolph, habitué de l’Opéra depuis maintes années, traduisait couramment la pantomime ; la chorégraphie n’avait pas de mystère pour lui. Dans cette position, la jeune fille représentait un de ces délicieux profils perdus, si chers aux grands peintres, et où les dessinateurs mettent toutes leurs finesses.

La fureur de Dalberg, à la vue de ces familiarités insignifiantes en tout autre cas, ne doit pas étonner quiconque a été jaloux ; il lui prenait des envies de monter à la loge de M. Desprez et d’insulter Rudolph.

Calixte lui paraissait un monstre de perfidie, une misérable, une infâme. À côté d’elle, Amine, qui au moins ne trompait personne, était l’innocence même. Il ne comprenait pas comment on pouvait cacher un cœur aussi faux sous de telles apparences de sincérité. Qui eût jamais pensé cela ! — Elle se laisse faire la cour par ce Rudolph pour me rendre fou de rage ! — Les femmes, honnêtes ou non, ne connaissent donc pas d’autre moyen de vengeance que de se déshonorer ou se compromettre ?

— Pensez-vous maintenant que mademoiselle Desprez mourra de chagrin de votre perte ? dit Amine de sa voix flûtée et railleuse au pauvre Dalberg, qui se déchirait la poitrine sous son gilet. Voilà votre conscience déchargée d’un grand poids, et désormais vous pourrez sans remords accorder quelque attention à votre humble esclave.

À la sortie du spectacle, les deux groupes se rencontrèrent sur l’escalier où l’on attend les voitures. Calixte, qui donnait le bras à son père, effleura de son manteau de cachemire le bournous blanc d’Amine ; Rudolph, en avant de quelques pas, cherchait à reconnaître son valet de pied parmi les livrées de toutes couleurs qui encombraient le vestibule.

La foule était compacte, et, pendant quelques secondes, Amine et Dalberg, M. Desprez et sa fille, furent obligés de stationner sur la même marche. Cette minute parut un siècle à Dalberg. Pour Amine, elle prit sa revanche du regard de Calixte ; elle se composa une physionomie si rayonnante d’amour, s’appuya au bras d’Henri avec une câlinerie si voluptueusement pudique, se serra contre lui d’un air si confiant dans sa protection, car le flot de la descente faisait chanceler les groupes stationnaires, elle l’enveloppa si bien de caresses invisibles et en prit si complétement possession, que Calixte, qui vit ce manége à son adresse, bien qu’elle eût la tête tournée de l’autre côté, eut l’âme traversée par un doute, — le premier, le seul ! — ce ne fut qu’un éclair ; mais la douleur avait été si atroce que Calixte se sentit subitement baignée de sueur dans son corsage.

Heureusement Rudolph revint ; Dalberg lui jeta un coup d’œil si plein de mépris, de haine et de fureur, que Calixte, au milieu de l’épouvante que lui causait l’imminence d’une provocation publique, car de tels regards équivalent à des soufflets, éprouva un sentiment de bien-être délicieux : — Henri l’aimait toujours !

Comprenant ce qu’une pareille scène, en pareil lieu, aurait d’odieux et de ridicule, Dalberg se contint, recouvra son sang-froid, et couvrit sa colère d’un masque de dédain glacial. La foule s’écoula. — Rudolph, Desprez et Calixte montèrent en voiture, et Dalberg reconduisit Amine chez elle.

À peine montée dans sa chambre, Calixte, sans se déshabiller, sans même prendre la peine de fermer sa porte, prit une feuille de papier, écrivit rapidement quelques mots dessus, en piquant la plume dans la pulpe du citron qu’on mettait chaque soir près du verre d’eau qu’elle avait l’habitude de boire, et courut à la pendule.

— Dieu soit loué ! il est encore temps.

En effet, le ballet, précédé d’un acte du Serment, s’était terminé peu avant dans la soirée. Les chevaux de Rudolph allaient vite, et la vieille horloge de Saint-Germain-des-Prés tinta onze coups avec une lenteur solennelle.

— Le joueur d’orgue va passer !

En effet, un air de polka, entremêlé d’assez fausses notes pour faire hurler tous les chiens du quartier, détonait déjà à l’autre extrémité de la rue et se rapprochait rapidement.

Il s’arrêta sous la fenêtre, et Calixte, sans s’inquiéter de ses bras nus et de sa poitrine découverte, pencha son corps dans la noire fraîcheur qui régnait au dehors, et lança au joueur d’orgue sa bourse enveloppée d’un papier stigmatisé de signes mystérieux.

Le pauvre Dalberg passa une nuit affreuse. — La pensée d’avoir été vu par Calixte, qui devait le croire perdu de douleur et de regrets, en compagnie de celle qui avait trahi le chaste secret de leurs amours et livré l’image adorée aux ricanements d’une troupe de courtisanes et d’imbéciles, lui donnait des transports de rage. Maintenant, se disait-il, elle aura raison d’écouter Rudolph ; ne l’ai-je pas justifiée d’avance par ma conduite ? Et moi, qui confiais à ce traître le soin de mes intérêts, et le chargeais de parler pour moi à M. Desprez ! triple sot que je suis ! — Comme il doit se moquer de moi, comme il doit rire de ma crédulité stupide !

Je saurai bien trouver les moyens de le rendre sérieux ; je le provoquerai en duel ; il faudra qu’il rétracte ses infâmes calomnies devant Calixte et M. Desprez, ou je le tuerai.

Le lendemain, dès l’aurore, Dalberg, qui n’avait pas dormi et qui ne pouvait tenir en place, tirait de toutes ses forces le pied de biche ferré d’argent suspendu à la porte de Rudolph.

Un valet à moitié endormi et recouvert à peine des vêtements les plus indispensables vint ouvrir au bout d’une demi-heure, et dit à Dalberg d’un air fort grognon et fort bourru :

— Que diable ! on ne vient pas chez les gens une heure après qu’ils sont couchés ; repassez tantôt.

— Il faut absolument que je parle à votre maître pour une affaire qui ne souffre pas de retard.

— Si c’est pour de l’argent que vous venez, vous avez tort de vous déranger si matin… M. le baron ne paye que le soir.

— Allez porter cette carte à votre maître.

— Je n’ose… il dort de toute la force d’un premier somme. Mon maître a le réveil brutal.

— Trêve de réflexions. Marchez devant moi, je vous suis.

Le ton d’Henri était si impérieux que le domestique ne fit point d’objections.

— C’est vous, Henri, dit le baron, enveloppé à la hâte d’une robe de chambre algérienne, en étendant les bras à se faire craquer les jointures et en bâillant à se décrocher la mâchoire. — Du diable ! si je vous attendais. Il est bien matin pour me parler de vos amours. La soirée d’hier n’a pas arrangé vos affaires. Vous n’avez pas de chance, vraiment, et moi qui me tuais à vanter votre belle conduite à M. Desprez ! Calixte vous en voudra six mois de cette rencontre sur l’escalier.

— Assez de mensonges, de trahisons et de perfidies comme cela, — monsieur ! — faites-moi l’honneur et le plaisir de ne plus me prendre pour un sot.

— Sur quelle herbe avez-vous marché aujourd’hui, mon cher Henri ? Je passe à votre désespoir amoureux des libertés qui seraient fort mal venues de la part de tout autre.

— Je vous remercie de votre magnanimité, baron ; fâchez-vous, cela me fera plaisir. — Prenez mes paroles dans le sens qui vous déplaira.

— C’est un duel que vous voulez ?

— Oui ; un de nous deux est de trop sur terre.

— Vous parlez comme un cinquième acte de mélodrame, mon cher. — Tout cela n’a pas le sens commun, il n’y a pas entre nous le plus léger motif de querelle ; on vous chasse d’une maison pour une histoire de portrait qui fait prendre la mouche au père et à la fille. — Suis-je pour quelque chose là-dedans ? — Vous m’envoyez plaider votre cause ; j’explique comment tout s’est passé, je fais votre éloge. M. Desprez ne veut plus entendre parler de vous sous aucun prétexte ; il prétend que vous êtes un joueur, un débauché, un chenapan. — Mademoiselle Calixte conserve le plus vif ressentiment contre vous ; elle vous croit l’amant de la Beauvilliers et ne vous reparlera plus de sa vie. Qu’y puis-je faire ?

— Je veux que vous ne remettiez plus les pieds chez M. Desprez, et je vous défends de vous occuper de Calixte.

— Mon cher, vous délirez. Avez-vous la prétention que mademoiselle Calixte passe le reste de sa vie à regretter dans la solitude l’amant heureux d’Amine, et comptez-vous pourfendre tous les gens qui lui feront la cour ?

— Ce ne sera pas du moins vous qui la lui ferez !

— Pourquoi pas ? — Dès que vous êtes hors de cause, le champ est libre, même pour moi. Si vous étiez encore reçu dans la maison, bien vu de la jeune fille, et que j’eusse essayé de vous supplanter, je concevrais votre colère, qui m’étonne beaucoup dans les conditions où vous êtes.

— Je saurai bien vous forcer à vous battre avec moi…

— J’espère que non… à moins d’une insulte publique et grossière… Mais vous pensez peut-être que ma bénignité vient d’un manque de cœur : j’ai fait mes preuves, et je vais vous prouver qu’un duel ne peut avoir rien d’inquiétant pour moi. — John, apportez les pistolets à capsule et placez la plaque de tôle contre le mur.

John obéit avec un sang-froid parfait.

— Le pistolet est-il chargé ? demanda Rudolph.

— Oui, monsieur le baron, répondit le domestique.

— Je vais me faire un but, dit Rudolph en collant un imperceptible pain à cacheter sur la plaque.

Il tira sans presque ajuster. Le pain à cacheter avait disparu.

Cette épreuve fut renouvelée douze fois de suite avec le même succès. — Toujours la balle s’aplatissait sur le point blanc.

Il se fit ensuite suspendre un plomb au bout d’un fil, et à chaque coup le plomb tombait.

Henri regardait en silence.

— Je suis plus fort à l’épée, dit Rudolph.

— Eh bien ! vous me tuerez, voilà tout ; mais je saurai bien vous forcer à vous battre, répliqua Henri.

Et il se retira après un salut cérémonieux.

En effet, le baron Rudolph, qui dînait au café de Paris, reçut, le soir même, un verre de vin à travers la figure, de la main de Dalberg, assis à une table voisine.

L’adresse de Rudolph à l’escrime et au tir était si connue, qu’après cet affront Dalberg fut regardé comme mort, et qu’on en parlait déjà à l’aoriste. — Depuis longtemps Rudolph ne se battait plus, par suite d’un scrupule analogue à celui qui empêche les prévôts de salle d’avoir des duels avec les bourgeois.

L’insulte était si publique, que l’affaire n’était pas arrangeable. Chacun des deux adversaires avait là des amis qui ne purent refuser leur assistance comme témoins, et le rendez-vous fut pris pour le matin suivant à dix heures, au bois de Vincennes, dans l’allée des Minimes.

— Le temps me semble incertain, objecta le personnage barométrique que nos lecteurs n’ont sans doute pas oublié, et qui était l’un des témoins de Rudolph, il pourrait bien tomber de l’eau demain.

— Eh bien ! répondit Rudolph, nous nous battrons le parapluie d’une main et le pistolet de l’autre… ce sera un duel à la Robinson Crusoé.

On se sépara après s’être donné rendez-vous à la barrière du Trône. Dalberg se retira chez lui, fit quelques dispositions testamentaires, écrivit deux ou trois lettres, et alla rue de l’Abbaye jeter un regard, peut-être le dernier, sur la fenêtre de Calixte.

Était-ce une illusion ou une réalité ? il lui sembla que le pli du rideau si soigneusement fermé depuis la soirée qui avait vu la ruine de ses espérances, avait bougé un peu, et s’était écarté un instant.

Se croyant presque pardonné, il s’était retiré le cœur plein de joie et de désespoir, sans plus songer à son duel que s’il n’en avait jamais été question. Il était sûr de ne pas mourir.

Pour Rudolph, il était assis dans son cabinet sur une dormeuse, et tenait à la main un papier qu’il examinait et retournait en tous sens, comme pour y trouver un indice. Ce papier ne contenait sans doute rien d’agréable pour celui qui le lisait, car Rudolph fronçait les sourcils et se mordait les lèvres jusqu’au sang. Une pâleur livide couvrait sa face, et il paraissait en proie à la plus horrible anxiété…

— Allons, dit-il, après une longue pause, il faut se soumettre. On ne résiste pas à des conditions posées ainsi ; mais d’où cette lettre diabolique peut-elle venir… l’écriture est évidemment contrefaite… John, avez-vous vu la personne qui a remis ce billet ?

— Non, monsieur, on n’a pas apporté de lettres depuis hier.

— C’est étrange, dit le baron en retombant dans sa rêverie.

Le lendemain, à l’heure marquée, les champions, assistés de leurs témoins, se trouvaient en présence dans l’allée des Minimes.

— Messieurs, dit le baron, si M. Henri Dalberg veut me faire des excuses, j’oublierai l’insulte qu’il m’a faite hier, quelque grossière qu’elle soit. Ma supériorité bien connue au pistolet et à l’épée, les nombreux duels dont je suis sorti vainqueur, me permettent cette modération, qui ne peut faire suspecter mon courage.

Un murmure d’approbation accueillit ces paroles, qui furent trouvées de bon goût.

Henri se refusa à toute concession.

On mesura le terrain, on plaça les adversaires en face l’un de l’autre, à trente pas.

« Que vais-je faire ? disait Rudolph. Si je tirais en l’air ; mais cet enragé, tout maladroit qu’il est, pourrait m’attraper… Allons, une blessure légère… c’est ce qu’il y a de plus sûr. » Il abaissa le canon de son pistolet. À titre d’insulté, il avait le droit de faire feu le premier, et il tira si vite, que le deuxième coup du signal n’était pas encore frappé, lorsque la détonation de son arme se fit entendre.

Dalberg était atteint au bras droit.

Il tira à son tour, mais d’une main mal assurée, et sa balle passa à trois pieds au-dessus de la tête de Rudolph.

L’os n’était pas fracturé, et, quoiqu’elle le fit souffrir beaucoup, sa blessure n’était pas dangereuse ; cependant le combat ne pouvait être poursuivi.

Il essaya de se tenir debout et de marcher, mais il ne put y parvenir ; les forces lui manquèrent, et on le porta évanoui dans sa voiture.

Quand il revint à lui, il était dans sa chambre, et sur son lit se penchait une charmante tête de femme qui épiait son retour à la vie.