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Les Sœurs Vatard/Chapitre XI

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Charpentier (p. 179-190).


XI


— Et d’un ! murmurait Céline, très satisfaite ; passons maintenant à l’autre. Ici la victoire était moins certaine. Aussi Céline se résolut-elle à agir de concert avec la maman Teston. En raison de son âge, de ses vertus domestiques, de son incomparable habileté à cuisiner des fèves, cette femme exerçait sur Vatard une influence sans égale. À elles deux, elles avaient chance de pulvériser ses objections, de faire triompher Auguste.

Quand Céline eut appris à la camarade le service qu’elle réclamait de son obligeance, la mère Teston jubila, rit comme une hébétée et, joignant les mains, murmura : Comme ça sera mignon ! — Elle était de ces femmes qui pleurent lorsqu’elles aperçoivent une première communiante ou une mariée en blanc. Cette couleur lui suggérait des idées touchantes, lui rappelait ses souvenirs chastes d’enfant, ses joies désirantes de vierge. — Auguste ou un autre, peu lui importait ; mais la pensée que sa petite Désirée trotterait, dans une église, avec une grappe d’oranger sur les cheveux et un voile balayant les dalles, lui causa une telle impression qu’elle plut des yeux à grosses gouttes, puis se pourfendit la bouche en un large rire, jura enfin qu’elle aiderait Céline à décider son père.

Un rendez-vous fut pris. Ce matin-là, Céline dit à sa sœur : Tu peux aller dîner, ce soir, avec Auguste, j’arrangerai cela. Tu pourras même t’en donner avec ton prétendu jusqu’à dix heures. Il est inutile que tu reviennes avant.

Désirée, qui était sevrée des rencontres, à la brune, et harcelée par les prières et les révoltes d’Auguste, bondit et, sans en demander plus, s’en fut trouver le jeune homme et lui annonça la bonne nouvelle. Celui-ci entama un chahut d’allégresse vis-à-vis d’une pile, et il invita la petite à venir dîner avec lui au restaurant de la Belle Polonaise.

À l’atelier, Céline et la mère Teston dressèrent leurs batteries. Il demeura entendu que la vieille ouvrirait le feu, que Céline se bornerait à la soutenir.

Vatard fut surpris de ne pas voir Désirée à l’heure du repas, mais Céline insinua qu’elle lui donnerait l’explication de son absence quand la mère Teston serait présente.

Vatard insista pour l’avoir de suite. — Sa fille refusa. — Vatard se mit en rage. Elle tint bon, mais pensa que l’aventure commençait mal ! Ils n’échangèrent plus une parole tant que dura la briffe. Ils étalaient sur une tartine du brie coulant, quand la femme Teston entra.

Céline lui jeta un regard de détresse et, s’approchant d’elle, souffla : — Allez-y, maman Teston, et ferme !

La vieille tira solennellement un pan de culotte, une pièce qu’elle voulait y coudre, des aiguilles, un dé, et d’une voix mal affermie, elle commença :

— Vatard, quand vous avez demandé au père Briquet la main d’Eulalie, il vous répondit quoi ?

— Il me répondit probablement : Prends-la, mon garçon, mais je ne vois pas…

— Peu importe que vous ne voyiez pas ; alors qu’avez-vous fait ?

— Comment, ce que j’ai fait ? Est-ce que je le sais, moi ? Il y a des années que tout cela a eu lieu !

— Vous avez dû sauter en l’air, Vatard, et vous écrier : Quelle veine !

— C’est possible ! Mais je ne vois toujours pas…

— Eh bien, articula péniblement la femme, c’est à votre tour de crier : Prends-la, mon garçon !

— Hein ? quoi ? qu’est-ce que vous me chantez là ?

— Papa, jeta Céline, il s’agit de Désirée et d’Auguste.

— Désirée ! vous voulez marier Désirée avec Auguste ! Qui est-ce cela Auguste ?

Alors la charge donna bride abattue ; la femme Teston et Céline parlèrent ensemble. Auguste, c’est un brave garçon, un ouvrier de la brochure qui aime Désirée et que Désirée aime, c’est un garçon sobre, rangé, tranquille…

Vatard repoussa l’assaut par cette simple sortie : — Combien gagne-t-il ?

Les deux femmes eurent un moment de recul. Elles proférèrent plus bas : — Huit sous l’heure !

— Un sabot, quoi !

La femme Teston était désarçonnée. Céline vint à la rescousse et reprit : — Huit sous pour l’instant, mais dix sous, douze sous dans quelques mois ; c’est un ouvrier sobre, un ouvrier tranquille…

— Connu ! Tu l’as déjà dit — ne bavons pas, — j’ai toujours été un bon père, je m’en flatte, et ça n’est pas maintenant que je consentirais à faire le malheur de ma fille. Huit sous, mais c’est la débine, c’est la dèche en plein ! Huit sous, c’est des haricots toute la semaine et un franc soixante donné par moi, tous les dimanches, pour acheter du veau ! C’est le terme pas payé et des pleurs, tous les trois mois, pour me le soutirer ; c’est mes assiettes, mes casseroles, mes plats empruntés pour deux jours et ne me revenant jamais ; huit sous, c’est le pillage de mon mobilier, la mise à sec de ma bourse ! Oui, oui, je sais bien ce que vous allez me raconter, qu’ils s’en tireront tout seuls ; ce n’est pas possible, je n’y crois pas !

— Mais ils s’aiment, papa ! gémit Céline.

— C’est-il de ma faute ? Non, n’est-ce pas ? Et puis, tenez, si vous aviez pour deux liards de bon sens, vous auriez compris que Désirée ne pouvait se marier encore ! Ici, la mère est infirme, incapable de se remuer ; admettez que Désirée parte avec son mari ; Céline fiche le camp, tous les soirs, elle prend la maison pour une auberge, elle ne raccommode rien, ne nettoie rien, s’en va je ne sais où ! — Ne réponds pas, j’aime mieux ne pas savoir où tu vas. — Ah ! Bien, il serait propre, le ménage ! Une vraie débandade, ainsi que chez Tabuche ! où il faut que chacun rince un verre quand il veut boire, et encore, lorsque l’on met du sucre dans son grog, comme on ne retrouve jamais les petites cuillers, on est prié de sortir sa clef de sa poche et de piler son sucre avec ! Si vous appelez ça une perspective agréable pour un père, eh bien ! Vous n’êtes pas difficiles !

La mère Teston riposta avec une douceur aigre : — Alors, parce que votre femme est infirme, il s’ensuit que votre fille ne doit pas se marier ?

— Je ne dis pas cela, s’écria Vatard, je ne dis pas cela ! Je dis que si, au lieu de me proposer un garçon sans le sou et sans moyens pour en gagner, vous m’aviez présenté un ouvrier capable de rapporter une dizaine de francs par jour, j’aurais réfléchi, j’aurais vu ; je dis que, pour accepter la vie stupide que vous m’offrez, je veux que ma fille ne soit pas dans la misère, je veux une compensation enfin !

— Mais puisqu’ils s’aiment ! hurla Céline.

— Toi d’abord, tais ton bec, tu me soûles avec tes cris ! Ils s’aiment, ils s’aiment ! Comme c’est neuf ! tas de bûches ! Si l’on épousait toutes les femmes qu’on aime, ah bien ça serait du propre ! Eh ! ça leur passera ! Tout le monde a aimé une femme avant son mariage et en a épousé une autre ! C’est-il vrai ? Oui ou non ? Tenez, vous, la mère, avant de vous unir avec Alexandre, vous aviez certainement raffolé d’un autre homme.

La femme Teston eut un soubresaut ; elle répondit avec dignité, une main sur l’estomac, à gauche :

— Vous vous trompez, Vatard, Alexandre a été le seul homme que j’aie aimé !

— Enfin, reprit le père, à bout d’arguments, en voilà assez ! Parlons de tout ce que vous voudrez, excepté de cela… Nous ne sommes pas ici pour nous castiller, et puis d’ailleurs, comme la noce n’aura pas lieu demain, faites-moi pour l’instant le plaisir de me ficher la paix !

Alors la soirée devint morne. La femme Teston tira l’aiguille sans desserrer les dents ; Céline remit, expectorant de temps à autre un long soupir, des boutons à ses camisoles.

Vatard ralluma sa pipe et la fuma, très sombre, prévoyant des querelles sans nombre, des ennuis sans fin.

Et tandis qu’ils se morfondaient, les uns et les autres, Auguste et Désirée riaient comme des fous. — Céline n’avait pas prévenu sa sœur de l’assaut qu’elle voulait tenter. — Auguste avait bien dit à la petite qu’il était décidé à la demander en mariage, mais elle, qui avait toujours craint un refus du père, avait repris courage, ce soir-là. Persuadée que son prétendu était très séduisant, elle ne doutait plus qu’après avoir un peu grogné, Vatard ne l’acceptât pour gendre. Elle était loin de croire au piteux résultat des démarches osées.

En attendant, le couple s’ébattait comme une volée de jeunes merles. — Auguste avait emmené la petite dans un restaurant fameux, rue de la Gaîté, un restaurant où l’on fabriquait des repas de noce, et ils avaient dîné dans le jardin, sous une tonnelle.

C’était un endroit charmant, avec des bosquets étoilés de feuilles, des arbricules poussiéreux, des tables en bois et une balançoire dans des marronniers. Au fond, il y avait un rideau de cyprès et de pins, les cyprès et les pins du cimetière Montparnasse, qui s’étendait derrière cette guinguette. Il n’y avait pas grand monde ce soir-là. Un mari et une femme mangeaient, dans un coin, du maquereau et des pois ; un chien tournait sur lui-même pour attraper sa queue, puis, bâillant et levant le gigot, pissait quelques gouttes contre les pieds d’une table ; un homme et une femme étaient montés sur la planchette de la balançoire ; la femme s’était attaché les jupes avec son mouchoir et elle donnait ainsi que l’homme de solides coups de reins qui les envoyaient, à toute volée, dans les branches. Auguste et Désirée dînèrent bien et pour pas trop cher. Ils avaient eu une bouteille, une soupe, un fricandeau et du fromage pour trois francs soixante-dix centimes. Leur bonheur eût été complet si trois jeunes gens n’étaient venus s’installer près d’eux. Ils avaient été insupportables, soutenant qu’ils sentaient un parfum de cadavre et de lapin rôti. Le garçon qui les servait était positivement scandalisé. Il avait raison d’ailleurs ; quand on ne veut pas d’une chose, il ne faut pas en dégoûter les autres. Le fait est que Désirée en vint à croire que le cimetière envoyait, de temps en temps, des bouffées fades ; Auguste le niait, mais à la fin pourtant, comme les jeunes gens continuaient leur mauvaise plaisanterie, tout en fumant des cigarettes entre chaque plat, il s’avoua qu’ils avaient peut-être raison et que ce jardin fleurait l’odeur des tombes chauffées par l’outrance des soleils, l’été.

Désirée était très gênée. — Les trois jeunes gens la regardaient trop. L’un d’eux, un brun avec des yeux d’Arabe et une barbe noire, en fourche, lui jetait des coups d’œil polissons ; un autre, un maigre, blond, avec une barbe en éventail et un nez busqué, la détaillait d’un air narquois ; le troisième enfin, avec un pince-nez, des cheveux frisés et ramenés en arrière, une moustache en brosse, semblait pris de pitié pour Auguste. Elle hâta le repas et voulut aller boire le café ailleurs.

Auguste, lui, avait mieux pris les choses. Il était fier de son amie et il trouvait glorieux d’être envié par des gens bien mis. Ils sortirent et comme il était déjà tard et que la petite voulait rentrer chez elle, vers les dix heures, ils s’en furent simplement à côté, au café d’Apollon. Ils préférèrent, au lieu de rester sur la terrasse de plain-pied avec la rue et toujours bondée de monde, descendre dans la salle du bas, plus calme, et où l’on pouvait s’asseoir sur de larges divans et causer à l’aise. À l’étage au-dessus, où conduisait un escalier en vrille habillé de vieille algérienne pour abriter des regards indiscrets les tibias des dames, on tapotait sur un piano et l’on braillait. Une vague senteur de ripaille traînait dans les salles de cette buvette. Le patron offrait aussi de jolies surprises ; il apportait avec le mazagran un petit obus en sucre, et si l’on approchait une allumette de la pointe, un petit feu d’artifice jaillissait, une pluie d’étincelles s’éparpillait sur la table, mêlant son fumet de poudre à l’arome du tabac grillant et du café chaud.

Ils réglèrent le compte à eux deux, en dépit d’Auguste qui jugeait digne de protester ; mais comme involontairement elle jeta un coup d’œil sur son pochon, il n’insista plus et, après quelques minutes de silence, il dit simplement que, lorsqu’ils seraient en ménage et quand, le dimanche, ils ne voudraient pas faire de cuisine, ils pourraient de même qu’aujourd’hui festoyer à la Belle Polonaise, ou en face, chez Gagny. Désirée l’approuva, tout en faisant observer qu’en prenant une seule portion pour deux et, au lieu d’une bouteille cachetée, un litre, ils pourraient dépenser moins encore. Puis ils continuèrent à parler d’avenir. — Céline devrait bien, soupirait Auguste, causer de moi avec ton père ; j’ai déjà prévenu ma mère, elle est enchantée d’avoir une belle-fille comme toi, car tu vas en faire une riche petite femme !

— Vous ne le pensez pas, méchant, interrompit l’enfant qui crut de son devoir de minauder.

— Mais si je le pense, je te l’ai dit, je vous trouve gentille, jolie ; — elle lui tapa sur les doigts pour l’obliger à se taire. — et toi, reprit-il, tu diras quoi à ton père, lorsque Céline lui aura parlé de notre mariage ? — Mais je n’aurai rien à lui dire, je crois ; il n’acceptera peut-être pas du premier coup, mais deux jours après. Ne nous inquiétons pas, va, ça ira tout seul.

C’était juste à ce moment que Vatard s’écriait : — Un sabot, quoi !

Lorsque Désirée fut de retour, Céline, qui l’attendait, la regarda. Désirée lut dans ses yeux, devina tout, s’élança vers elle : — Tu lui as parlé ? Dis vite !

Céline baissa la tête, alors l’autre baissa aussi la tête et une grosse larme lui dégoulina des cils. Céline ne soufflait toujours mot, n’osant espérer la consoler ; elle commença pourtant quelques phrases, ne les acheva point, et, entourant de son bras le cou de sa sœur, elle la baisa sur les yeux et la fit coucher.