100 percent.svg

Les Salons de Paris : Foyers éteints/2

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


SALONS DE PARIS

LE SALON

DE

MADAME LEBRUN


Trois siècles dans la moitié d’un. — Madame Lebrun, sa beauté, son talent, son esprit, son salon. — Portraits faits avant la Révolution. — Marie-Antoinette. — M. de Calonne. — Madame Lebrun est à la mode. — Réunions brillantes et joyeuses chez elle. — De grandes dames. — De très-grands seigneurs. — Le maréchal de Noailles. — M. de la Reynière et son toupet. — Le comte d’Espinchal et le mari qui a perdu sa femme. — Mot de David. — Mot de Champcenetz. — Le souper grec. — Madame Lebrun en Russie. — Société russe. — Retour en France. — Essais de réunion. — Éléments nouveaux, vieux débris. — Cela ne peut reformer un tout, et s’éparpille en 1830. — Madame Lebrun survit aux amis de sa jeunesse ; un seul lui reste, l’art. — La vieillesse de madame Lebrun, appuyée sur lui, est vaillante jusqu’au dernier jour.

Les personnes qui, sous la Restauration, ont pu voir et comprendre ce qui se passait et qui voient ce qui se passe à présent, en 1857, ont, pour ainsi dire, vécu trois fois dans trois siècles différents.

À chaque révolution, il se fait en quelques jours des changements tels, qu’un siècle paisible eût à peine suffi pour les accomplir.

Ce ne sont pas seulement les hommes au pouvoir qui changent ; ceux qui arrivent n’ont renversé les autres qu’au nom d’idées nouvelles ou du moins différentes, et, comme tout se tient dans les sociétés, œuvres des hommes, de même que dans la nature, œuvre de Dieu, la loi politique exerce son influence sur les mœurs, sur les usages et même sur les modes, à plus forte raison sur les salons, réunions de plaisir, où chacun se produit et s’exprime avec ses passions, ses principes, ses idées et ses intérêts.

Quand nous parlons de salons, il est bien entendu que ce que nous appelons un salon n’a rien de commun avec ces fêtes nombreuses où l’on entasse des gens inconnus les uns aux autres, qui ne se parlent pas, et qui sont là momentanément pour danser, pour entendre de la musique et pour montrer des toilettes plus ou moins somptueuses.

Non, ce n’est pas là ce qu’on appelle un salon.

Un salon est une réunion intime, qui dure depuis plusieurs années, où l’on se connaît et se cherche, où l’on a quelque raison d’être heureux de se rencontrer. Les personnes qui reçoivent servent de lien entre celles qui sont invitées, et ce lien est plus intime quand le mérite reconnu d’une femme d’esprit l’a formé ; mais il en faut encore d’autres pour former un salon ; il faut des habitudes, des idées et des goûts semblables ; il faut cette urbanité qui établit vite des rapports, permet de causer avec tous sans être connu, ce qui était jadis une preuve de bonne éducation et d’usage d’un monde où nul n’était admis qu’à la condition d’être digne de se lier avec les plus grands et avec les meilleurs. Cet échange continuel d’idées fait connaître la valeur de chacun ; celui qui apporte plus d’agrément est le plus fêté, sans considération de rang ou de fortune, et l’on est apprécié, je dirais presque aimé, pour ce qu’on a de mérite réel ; le véritable roi de ces espèces de républiques, — c’est l’esprit !

Il y a eu autrefois en France plusieurs salons de ce genre, qui ont donné le ton à tous les salons de l’Europe.

Les salons qui ont été le plus cités ont été ceux où l’on a porté le plus loin l’art de bien dire de bonnes choses, de prodiguer l’esprit, de le répandre pour le faire renaître et de le multiplier par le contact. Plusieurs de ces salons ont été célèbres, et, si de notre temps ils ont été moins nombreux et moins en évidence, c’est que l’on a donné, en général, un emploi plus actif à l’intelligence, et que d’ailleurs la politique a fait tant de bruit, qu’elle empêchait de rien entendre.

Enfin il reste toujours quelque chose des bonnes habitudes, et nous avons encore vu plusieurs réunions aimables qui présentaient l’agrément de ce que nous appelons un salon.

Mais, ces réunions nous ayant paru prendre, comme nous l’avons dit, un caractère différent chaque fois que le gouvernement a changé, nous diviserons nos observations en trois, d’après la diversité des époques :

Les salons sous la Restauration ;

Les salons sous le règne de Louis-Philippe ;

Les salons de nos jours.

Nous dirons ce qu’il y a eu de différence entre eux et ce qui leur fut commun.

Au milieu de ces trois époques distinctes, il y a bien eu un intermède de république, où quelques maisons ont été ouvertes et ont présenté de curieux sujets d’observation ; mais ce court espace de temps produit un peu l’effet de l’entr’acte dans une pièce de théâtre ; ce n’est ni sans intérêt ni sans importance. Cependant le spectateur paisible n’est pas appelé à en juger ; ce serait trop vif pour quelqu’un qui n’est venu chercher qu’un innocent et doux passe-temps.

Nous n’en parlerons donc guère, si nous en parlons.

Mais ce dont nous parlerons avec plaisir, parce que nous nous en souvenons avec bonheur et avec sympathie, c’est des salons ouverts sous la Restauration. Nous étions jeune, et notre esprit était ardent à toutes les choses de l’intelligence ; un nom célèbre nous faisait battre le cœur ; la vue d’une personne supérieure nous faisait trembler d’émotion, nous nous trouvions incapable de dire un mot, tant le respect et l’admiration nous troublaient.

Alors la jeunesse était ainsi ! Lorsqu’elle arrivait dans les salons, elle y portait un intérêt puissant, l’attrait du bien, le culte du beau. On sortait de l’Empire, qui avait exalté le sentiment de la gloire ; on rentrait sous la puissance des descendants de Louis XIV qui l’avait tant aimée, et tous les esprits, éblouis et charmés par cette vive lumière, ne pensaient encore nullement à cet or qui devait plus tard tout éclipser.

C’était le temps où Chateaubriand, Lamennais, de Bonald, de Maistre, étaient dans toute la grandeur morale de leur génie et de leur renommée.

C’était le temps aussi où Lamartine, Soumet, de Vigny, Ancelot, Casimir Delavigne, Hugo et plusieurs autres commençaient leur brillante carrière, et rien n’avait terni le pur éclat de ce lever de soleil.

Tous ces hommes supérieurs se retrouvaient dans les salons !

Et ce que ces salons si riches en grandes renommées de tout genre avaient encore de particulier, c’est que la haine et l’envie ne s’y montraient pas.

Nous ne parlons ici que des écrivains, et pourtant il ne faut pas oublier que la peinture possédait alors, pour ne citer que les plus illustres, Gérard, Guérin, Gros, Girodet ; les sciences avaient un Laplace, un Cuvier, et plusieurs autres !…

Que de richesses intellectuelles pour la vie de salon ! que de trésors pour la science ! Alors les plus célèbres vivaient dans la société et y trouvaient un délassement à leurs travaux. Ce fut encore une chose remarquable de la Restauration que cette urbanité des gens distingués. Ils se cherchaient pour échanger de bonnes idées, de bons sentiments et de bons procédés. L’amour commun du beau et du bien est le meilleur lien des esprits, et, grâce à lui, la société était une, malgré les nombreux salons où elle pouvait se réunir.

Ainsi l’on recevait chez M. le comte de Chabrol, alors préfet de Paris, tout ce qu’il y avait d’écrivains en renom, d’hommes éminents dans les arts, dans les sciences, et aussi les gens de la cour et de la ville, qui se plaisaient avec eux.

Chez madame la duchesse de Duras, auteur de quelques romans pleins de grâce et d’esprit, il y avait plus d’éléments aristocratiques qu’ailleurs ; mais toutes les supériorités y étaient reçues comme des naturels du pays.

Chez madame la comtesse Baraguay-d’Hilliers, la gloire militaire dominait par ses souvenirs de famille et par la présence d’un assez grand nombre de maréchaux et de généraux de l’Empire. Parmi ces grands hommes de guerre, plusieurs ont écrit depuis ; ils se plaisaient déjà aux travaux de l’esprit et accueillaient les jeunes écrivains avec un intérêt qui empruntait quelque chose à la curiosité.

Le salon du grand peintre Gérard réunissait un plus grand nombre d’artistes, comme celui de M. de Lacretelle et notre petite retraite voyaient arriver plus d’écrivains. Puis, chez madame Gay, se trouvaient des débris du Directoire, qui avaient bien aussi un véritable intérêt pour l’observateur. Dans chacun de ces salons il y avait un peu de tous ces éléments divers, et cela cependant formait un tout, un esprit général, dont les idées étaient sans cesse en communication. C’étaient comme les rayons dispersés d’un foyer plein de lumière et de chaleur.

Si nous n’avons pas nommé encore madame Lebrun, dont le salon réunissait les conditions nécessaires pour être remarquable, c’est que nous allons d’abord vous en parler.

Mais on a peut-être oublié déjà ce que c’était que madame Lebrun ; nous allons le dire en quelques mots.

Elle fut célèbre par son talent, par sa beauté et par l’agrément de son esprit.

Son talent lui valut d’être admise aux académies de peinture de France, de Rome, de Parme, de Bologne, etc. ; il fut même question de lui donner le cordon de Saint-Michel ; la Révolution empêcha seule cette honorable distinction d’être accordée. On a bien écrit, bien parlé depuis en faveur des femmes et pour une prétendue émancipation qu’elles ne demandent pas ; mais elles n’ont plus part à rien, et le temps ancien, bien calomnié de nos jours, faisait plus pour les femmes que celui d’aujourd’hui.

La beauté de madame Lebrun lui valut d’être une femme à la mode, et l’agrément de son esprit de garder longtemps cette faveur, qui l’entourait des gens les plus distingués de son siècle.

Tout ceci se passait avant la première Révolution.

Cette beauté, ce talent, cet esprit, furent dans tout l’éclat de leur brillante jeunesse sous le règne de Louis XVI, et la manière dont on accueillit et fêta ses avantages chez les princes et chez le roi prouve une fois de plus que l’on rendait alors justice à tous les genres de mérites, et que les faveurs de la cour venaient avec empressement en reconnaître et en rehausser l’éclat.

Madame Lebrun était fille de Vigée, peintre médiocre, et sœur du poëte Vigée, qui a laissé des vers charmants. Elle épousa M. Lebrun ; c’était un homme qui faisait le commerce des tableaux : malheureusement il était prodigue, désordonné dans sa vie, ami des grossiers plaisirs, et dépensait pour lui seul ce qu’elle gagnait par ses portraits, qui furent innombrables et presque toujours magnifiquement payés.

De beaux portraits de madame Lebrun se voient dans les musées, dans les galeries particulières, et se conservent dans les familles : ils ont tous un charme particulier, sont composés avec un goût parfait, malgré la bizarrerie des toilettes de cette époque, où le rouge, la poudre, les mouches et les paniers, si contraires aux arts, défiguraient la beauté ; car toutes les fois que la parure altère les formes et les couleurs naturelles, elle est de mauvais goût.

Il y a bien au Musée des portraits de la reine Marie-Antoinette en costume de cour ; mais ce sont des portraits officiels, comme on dit, et la toilette est ajustée avec tant de goût, qu’elle n’a rien de choquant et s’accorde bien avec la majesté royale. Dans tous les tableaux de madame Lebrun où l’ajustement put être arrangé au gré du peintre, les cheveux sans poudre, les draperies élégamment jetées, laissent à la nature toute sa beauté.

Le succès immense qu’eurent les portraits de la reine et de toute la famille royale mirent bien vite en vogue le talent de la jolie femme ; elle eut aussitôt des amis, des admirateurs, des adorateurs, des envieux et des ennemis, ce cortége obligé de la gloire.

Mais elle était d’humeur douce et aimable ; elle avait du naturel, de la simplicité, de l’esprit, de la bonté ; elle fut très-entourée ; elle reçut et la cour et la ville. Grandes dames, grands seigneurs, hommes marquants dans les lettres, les arts et les sciences, tout affluait dans un petit logement qu’elle occupait rue de Cléry. C’était à qui serait de ses soirées, où souvent la foule était telle, que, faute de siéges, des maréchaux de France s’asseyaient par terre, et le maréchal de Noailles, très-gros, avait la plus grande peine à se relever. On causait et on faisait de la musique ; la marquise de Groslier, la marquise de Sabran, la marquise de Rougé, la comtesse de Ségur et une foule d’autres parmi les grandes dames et les plus grands seigneurs se retrouvaient chez la jeune artiste ; les hommes les plus aimables, tels que le comte de Vaudreuil et ce charmant prince de Ligne, ce Belge qui eut plus qu’aucun autre homme l’esprit français, dont les bons mots sont célèbres, et qui a laissé quelques volumes fort goûtés des esprits délicats. Diderot, d’Alembert, Marmontel et la Harpe partageaient aussi tous les plaisirs des grands seigneurs qui se réunissaient chez madame Lebrun. L’égalité n’était pas encore dans la loi, mais elle était dans les mœurs beaucoup plus qu’elle n’y est maintenant que la loi l’a tant de fois proclamée.

Parmi les personnes qui fréquentaient alors le salon de madame Lebrun, était un fermier général fort riche, appelé Grimod de la Reynière, dont la femme se donnait de grands airs qui faisaient dire : Elle est attaquée de noblesse. Quant à lui, c’était un homme d’esprit, quoiqu’il se plût à se montrer original en toute espèce de choses. Jamais, par exemple, il ne posait son chapeau sur sa tête ; mais, comme il avait prodigieusement de cheveux, son valet de chambre en construisait un toupet d’une hauteur démesurée. Un jour qu’il se trouvait à l’amphithéâtre de l’Opéra, où l’on représentait un nouveau ballet, un homme de petite taille, placé derrière lui, maudissait tout haut ce mur de nouvelle espèce qui lui cachait entièrement le théâtre. Las de ne rien voir, le petit homme commença par introduire un de ses doigts dans le toupet, puis deux, et finit par former ainsi une espèce de lorgnette, à laquelle il appliqua son œil… Sans doute il fut fort étonné que le possesseur du toupet n’eût pas bougé et l’eût laissé faire sans dire mot.

Mais, le spectacle fini, M. de la Reynière se lève, arrête d’une main le monsieur qui s’apprêtait à sortir, et, de l’autre, tirant un petit peigne de sa poche :

— Monsieur, lui dit-il avec un grand sang-froid, je vous ai laissé voir le ballet à votre aise pour ne pas nuire à votre plaisir, maintenant c’est à vous à ne pas nuire au mien : je vais souper en ville ; vous sentez qu’il ne m’est pas possible de me présenter dans l’état où vous avez mis ma coiffure, et vous allez avoir la bonté de me la raccommoder, ou demain nous nous couperons la gorge.

— Monsieur, répondit l’inconnu en riant, à Dieu ne plaise que je me batte avec un homme aussi complaisant que vous l’avez été pour moi ; je vais faire de mon mieux.

Et, prenant le petit peigne, il rapprocha et arrangea les cheveux tant bien que mal. Après quoi ils se séparèrent très-bons amis.

Le comte d’Espinchal, qui fréquentait alors assidûment la maison de madame Lebrun, avait un autre genre d’originalité. Il ne vivait que pour courir tout le jour après les nouvelles de salons, de théâtre, d’amour, de scandale ou de politique, au point que, si l’on avait besoin d’un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce fût, on disait : « Il faut s’adresser à d’Espinchal. » Il était mieux au fait de tout que le lieutenant de police. Une nuit, au bal de l’Opéra, où il reconnaissait toutes les femmes de la société qu’il fréquentait alors, comme il se promenait dans la salle, à la grande frayeur des dominos qui le fuyaient, il rencontra un homme qui lui était inconnu et qui courait de côté et d’autre, pâle, effaré, s’approchant de toutes les femmes en domino bleu, puis s’éloignant aussitôt d’un air désespéré. Le comte n’hésite pas à l’aborder, et lui dit avec intérêt qu’il serait heureux de l’obliger. L’inconnu lui apprend alors qu’il est arrivé le matin même d’Orléans avec sa femme, qu’elle l’a supplié de venir au bal de l’Opéra ; qu’il l’a perdue dans la foule, et qu’elle ne sait ni le nom de l’hôtel ni celui de la rue où ils sont descendus.

— Calmez-vous, dit M. d’Espinchal, votre femme est assise dans le foyer, à la seconde fenêtre. Je vais vous conduire près d’elle.

C’était la dame, en effet. Le mari, transporté, se confond en remercîments.

— Mais comment se fait-il, monsieur, que vous ayez deviné ?

— Rien n’est plus simple, répond le comte d’Espinchal ; madame est la seule femme du bal que je ne connaisse pas ; j’ai dû penser qu’elle était arrivée de province tout nouvellement.

Au milieu de ces gens titrés, de ces grands seigneurs et de ces riches fermiers généraux, madame Lebrun aimait et attirait particulièrement chez elle les artistes, et, à ce titre, David, le grand peintre, y avait été reçu avec empressement ; mais il s’y déplaisait et reprochait à la femme à la mode de recevoir les grands qui venaient la chercher.

— Ah ! lui dit-elle un jour, vous souffrez de n’être pas duc ou marquis ; mais moi, à qui les titres sont indifférents, je reçois avec plaisir tous les gens aimables.

David ne revint point et fut peu bienveillant pour la jeune artiste ; mais il aimait tellement son art, qu’aucune haine ne pouvait l’empêcher de rendre justice au talent. Ayant vu au salon d’exposition le beau portrait de Paësiello, que madame Lebrun avait envoyé de Naples, où elle l’avait fait, et ce tableau étant près d’un portrait de lui dont il n’était pas content, il dit tout haut devant un grand nombre de personnes :

— On croirait mon ouvrage fait par une femme, et le portrait de Paësiello par un homme !

Le comte de Rivarol, que son esprit avait rendu célèbre avant qu’il eût rien écrit, fréquentait aussi la maison de madame Lebrun. Il y amena son ami Champcenetz, qu’il appelait l’épigramme de la langue française. Champcenetz, condamné plus tard à mort par le tribunal révolutionnaire, demanda gaiement à ses juges s’il lui était permis de chercher un remplaçant comme dans la garde nationale.

Une des fantaisies de la charmante artiste fut de donner un soir à ses amis un souper grec, où les costumes, les meubles, la vaisselle et jusqu’aux mets étaient imités des repas antiques ; et ce souper eut un immense succès. Fut-il un encouragement donné à notre pays pour imiter aussi les gouvernements de la Grèce ? Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est qu’aux premiers symptômes d’une république madame Lebrun, qui les aimait mieux sans doute en fiction qu’en réalité, quitta Paris et s’éloigna de la France. Elle se réfugia en Italie, cette terre des chefs-d’œuvre, où elle trouva non-seulement un abri contre les dangers de la Révolution, mais les jouissances infinies qu’une imagination d’artiste devait éprouver dans cette patrie des arts.

Madame Lebrun peignit à Rome quelques beaux portraits ; mais il lui fallait refaire sa fortune, car elle n’avait rien apporté de France ; tout ce qu’elle avait eu de ses nombreux ouvrages avait été perdu pour elle, et alors elle se décida à quitter la ville et le peuple des souvenirs pour un grand pays qui, en fait d’art, en était encore à l’espérance, la Russie. Mais dans ce pays on accueillait tous les travaux de l’intelligence de manière à les faire germer vite sur le sol, et madame Lebrun fut reçue à Saint-Pétersbourg avec autant de grâce et d’empressement que de magnificence par l’impératrice Catherine II et par toute sa cour. Madame Lebrun habita successivement Saint-Pétersbourg et Moscou ; puis elle quitta la Russie, comblée d’honneurs et de richesses.

Lorsqu’elle arriva à Saint-Pétersbourg, on y parlait encore avec admiration de la grande munificence du prince Potemkin, dont on citait des traits dignes des Mille et une Nuits. Ayant le désir de plaire à la princesse Dolgorouki, elle se nommait Catherine comme l’impératrice, et, le jour de cette fête arrivé, le prince donna un grand dîner. Il avait placé la princesse à côté de lui. Au dessert, on apporta des coupes de cristal remplies de diamants, que l’on servit aux dames à pleines cuillerées. La princesse remarquant cette magnificence, il lui dit tout bas :

— Puisque c’est vous que je fête, comment vous étonnez-vous de quelque chose ?

Plus tard, ayant appris qu’elle manquait de souliers de bal, qu’habituellement elle faisait venir de Paris, Potemkin fit partir un exprès, qui courut jour et nuit et rapporta les souliers.

L’on disait aussi que, pour offrir à cette princesse Dolgorouki un spectacle qu’elle désirait, il avait fait donner l’assaut à la forteresse d’Otsrafoff plus tôt qu’il n’était convenu et peut-être qu’il n’était prudent de le faire.

Potemkin était alors le favori de l’impératrice.

Mais la princesse Dolgorouki avait aussi des magnificences du meilleur goût. Lorsque madame Lebrun eut fait d’elle un beau portrait, l’artiste reçut une belle voiture et un bracelet fait d’une tresse de ses cheveux, sur laquelle des diamants étaient disposés de manière qu’on y lisait :


ORNEZ CELLE QUI ORNE SON SIÈCLE.

Après avoir quitté la Russie, madame Lebrun parcourut encore le reste de l’Europe, s’arrêta à Vienne et à Berlin, et rentra en France sous le Consulat. Mais elle n’y resta pas longtemps : sollicitée de faire un voyage à Londres, elle quitta de nouveau la France, y revint ensuite et en repartit encore ; car madame Lebrun trouvait en tous lieux un accueil brillant qui la charmait et des débris de l’ancienne société française, dispersée dans toute l’Europe depuis la Révolution. Il lui fallait parcourir le monde pour retrouver une partie de ceux qui avaient été réunis chez elle jadis…, et ceux qui manquaient avaient payé de leur vie leur dévouement ou leur puissance ; enfin madame Lebrun, après de longues années de pérégrinations glorieuses et fructueuses, se fixa définitivement à Paris et à Louveciennes, où elle acheta une délicieuse maison.

C’était sous la Restauration, et c’est alors que nous eûmes le bonheur de faire sa connaissance. Un goût très-vif pour la peinture, à laquelle nous consacrions chaque jour de longues heures, nous attirait vers cette célébrité aussi aimable que brillante ; nous en fûmes reçue comme on recevrait quelqu’un de sa famille. Elle était par nature empressée et bienveillante pour tous, et elle fut particulièrement affectueuse pour nous.

En me reportant à cette époque et en me rendant compte de son âge, connu depuis, mais qu’elle pouvait parfaitement cacher, je vois qu’elle devait être alors dans sa soixante et dixième année, car elle est morte en 1842, à quatre-vingt-dix ans, vingt ans après.

Eh bien, elle me paraissait jeune, tant elle était vive, gaie, animée ; et, si parfois, au milieu de son salon qu’elle avait formé de nouveau, elle avait de douloureuses paroles sur ceux de ses amis qui avaient péri dans la tourmente révolutionnaire, c’était une interruption sans aigreur de sa bonne humeur naturelle, qui ne l’avait pas abandonnée.

Ah ! c’est qu’elle avait gardé ce goût des arts et des plaisirs de l’esprit, qui soutient et élève l’âme au-dessus des choses de la terre, et fait, pour ainsi dire, échapper à la vie matérielle, dont on ne sent pas l’atteinte. Madame Lebrun peignait encore, et cette chère passion de sa jeunesse, à qui elle devait sa fortune et sa gloire, charmait toujours sa vie. Elle aimait encore la musique ; aussi entendait-on souvent chez elle d’excellents artistes. De ce nombre était madame Grassini, belle encore, bonne toujours, ayant conservé cette admirable voix de contralto qui l’avait rendue célèbre. Madame Grassini mériterait bien à elle seule une petite notice ; reçue partout, aimée de tous, ayant un naturel bienveillant, spontané, vrai et original, parlant une espèce de jargon mêlé d’italien et de français, qui n’était qu’à elle, qui lui permettait de tout dire, et dont elle profitait pour faire les plus drôles de remarques et les plus drôles de confidences, rejetant la faute de ses paroles sur son ignorance de la langue, quand cela pouvait choquer ou blesser quelqu’un.

Les réunions de madame Lebrun avaient lieu le samedi soir, et l’on peut dire que ce salon présentait quelque chose de particulier qui ne se trouvait dans aucun autre. Là, les débris de l’ancienne cour étaient réunis après trente années, et Dieu sait ce qu’il peut rester d’une société après trente années pareilles de troubles, d’exil, de dangers et de malheurs ! Ces exilés se retrouvaient et pouvaient encore parler des jours heureux qui avaient précédé tant d’infortunes et les avaient vus réunis chez la même personne, dans l’éclat de la jeunesse et de la joie ! Jamais navigateurs n’avaient ramené au port leur navire, après plus d’orages, plus de dangers, plus d’avaries !… Mais on revoyait le sol français et les rois auxquels on était resté fidèle !

Parmi ceux qui rentrèrent en France avec les princes, étaient quelques membres de la noble famille de la Tour du Pin. Je n’oublierai jamais l’un d’eux, le comte de la Tour du Pin de la Charce, beau, aimable, de belles manières, pleines de grâce : il est resté dans mon esprit comme le type de l’élégance gracieuse et digne des grands seigneurs, chez qui tout respirait la grandeur et l’urbanité.

Je vis là aussi le marquis de Boufflers ; mais il était vieux, court, gros, mal habillé ; et j’ai regretté de l’avoir vu ainsi : cela me gâtait l’image que je m’étais faite de ce charmant cavalier d’autrefois, si élégant, si spirituel et si gracieux. Il en était de même pour son beau-fils, le marquis de Sabran : rien non plus en lui ne faisait valoir son esprit distingué. Cependant, dès que l’un et l’autre parlaient, on reconnaissait des natures supérieures ; c’était comme un parfum, s’échappant d’un vase grossier, qui révélerait à l’intérieur quelque chose de précieux.

On voyait aussi là le comte de Langeron et le comte de Saint-Priest, émigrés français, ayant pris du service en Russie.

Enfin, tout ce que madame Lebrun put retrouver de son ancienne société fut réuni avec quelques personnes nouvelles. De ce nombre était le marquis de Custine, jeune et spirituel ; il a depuis voyagé dans toutes les parties de l’Europe et publié d’intéressants ouvrages sur les pays qu’il a parcourus ; la vivacité de son esprit, la sagacité de ses observations, la justesse de ses aperçus et la manière piquante dont tout cela est exprimé ont fait un écrivain distingué d’un homme aimable.

Madame Lebrun, ayant ainsi réuni une société assez nombreuse, essaya de ramener les plaisirs qui jadis avaient amusé sa jeunesse : on voulut jouer des proverbes, des charades, on tenta même de petits jeux innocents. Tous les amusements de la brillante époque de sa vie furent tour à tour évoqués ; mais les efforts de ce monde écroulé pour se reconstruire restèrent infructueux : il y avait bien encore des grands seigneurs aimables, il y avait toujours des artistes et des écrivains distingués, il y avait comme jadis un roi, un Bourbon, un homme d’esprit sur le trône, Louis XVIII ; mais, de même qu’il se mêlait aux droits de la royauté des chartes et des constitutions inconnues de l’ancienne monarchie, il s’était introduit dans les salons une espèce d’esprit nouveau, apportant avec lui des idées, des souvenirs, des espérances qui dissolvaient l’unité ; puis il manquait à tout cela la jeunesse. Nous étions bien là quelques jeunes femmes et quelques jeunes gens, mais nous y étions en étrangers au monde antérieur, nous ne pouvions nous identifier à un passé qui nous était presque inconnu, car on l’avait caché à la plupart d’entre nous, et ce que nous en connaissions ne nous était appris que par les passions de l’époque, qui le défiguraient. Le soir d’un jour d’orage, ceux qui y assistèrent, après avoir vu la campagne dans sa tranquille prospérité, peuvent seuls connaître les ravages qu’il a produits ; mais au lendemain matin ceux qui n’ont vu ni la tempête ni le calme qui la précéda ne peuvent s’en faire une idée bien juste, et ne participent guère aux émotions de ceux qui en furent les témoins. Nos sympathies politiques, littéraires et artistiques nous faisaient aimer toutes ces personnes, mais sans les comprendre complétement ; elles avaient vécu dans d’autres idées, dans d’autres habitudes, et la société n’avait plus d’unité. Puis la joie s’éteignait au milieu de ces gens âgés, comme les rayons d’un soleil d’hiver se refroidissent en tombant sur la glace ; alors on parlait sérieusement du passé, de ceux qui n’étaient plus, et nous aimions mieux cela que les jeux enfantins essayés par des vieillards.

Mais un nouvel orage se formait, il éclata en 1830, et la plupart de ces vieillards suivirent une seconde fois la monarchie dans l’exil.

À partir de ce moment, la société de madame Lebrun ne fut plus qu’une petite intimité de quelques personnes restées fidèles, malgré la différence des âges. Les vieux amis, tels que le comte de Vaudreuil et le marquis de Rivière, n’existaient plus ; chaque jour il en disparaissait ; cependant on essayait encore de se retrouver quelquefois le soir dans l’appartement qu’occupait alors madame Lebrun, rue Saint-Lazare. C’était dans une grande maison avec jardin, où depuis on a bâti le manége qui est devenu une salle de concert : cette vieille maison avait été construite sur l’emplacement du château du Coq, hors Paris, toute la Chaussée-d’Antin étant de nouvelle construction, et c’est dans ce château du Coq que Henri IV coucha la veille de son entrée triomphale dans la ville de Paris.

Un très-grand salon réunit donc encore quelquefois, depuis 1830, un petit nombre d’amis de la célèbre artiste ; de ce nombre était M. Charles Brifaut, qui joignait à un talent plus sérieux l’art de faire des contes charmants et de les dire à merveille, portant, dans ce salon comme partout, avec l’agrément de son esprit, les manières aimables du plus grand monde.

Le salon où madame Lebrun recevait ses amis était orné de quelques-uns de ses plus beaux portraits ; ces tableaux joignaient souvent au mérite de la peinture l’intérêt qui s’attache aux personnages remarquables. Ainsi celui de la célèbre lady Hamilton (elle y était peinte en bacchante, les cheveux épars), se voyait à côté de celui de M. de Calonne, ce ministre qui ne trouvait rien d’impossible, si ce n’est pourtant d’empêcher la Révolution ; la belle tête de Paësiello était peinte dans une admirable expression d’artiste inspiré ; la figure fière et grave de l’impératrice Catherine II représentait en même temps l’esprit, la dignité et la grâce ; en pendant, était le beau visage du roi de Pologne Poniatowski ; plusieurs autres tableaux attestaient encore là le talent réel de l’illustre peintre.

À côté des peintres et des artistes illustres, la finance aussi comptait ses représentants ; de ce nombre était un M. Boutin. La Révolution l’avait trouvé gai, spirituel, aimable et aimant les gens de talent, et les réunissant tous les jeudis à un dîner qu’il donnait dans une charmante maison, située sur les hauteurs d’un magnifique jardin qu’il avait nommé Tivoli. À cette époque, la rue de Clichy n’était pas bâtie, ni aucune des rues environnantes, et ce Tivoli, dont il existe encore une partie rue Saint-Lazare, était au milieu des arbres et presque en pleine campagne. Le riche financier Boutin périt pendant la Révolution ; l’État s’empara de tout ce qu’il possédait ; l’on donna des fêtes à Tivoli, et, depuis, un établissement de bains, une maison où logent et vivent en commun des personnes qui aiment à se trouver habituellement en société et en bonne compagnie, s’y sont établis ; une portion du jardin fait l’agrément de cette maison, et le reste est un quartier tout entier. La foule s’amasse au lieu où d’autres ont vécu seuls et efface jusqu’au souvenir de leur nom. Un autre financier a mérité que le sien restât, c’est M. de Beaujon : il avait été le banquier de la cour sous Louis XV, avait amassé de telles richesses et déployait un tel luxe, qu’on allait voir par curiosité son hôtel, situé au faubourg Saint-Honoré, et connu maintenant sous le nom d’Élysée Bourbon. Un Anglais, jaloux de voir tout ce qu’on citait comme curieux à Paris, fit demander la permission de visiter ce bel hôtel. Arrivé dans la salle à manger, il y trouva une grande table dressée couverte de mets succulents, et, se retournant vers le domestique qui le conduisait :

— Votre maître, dit-il, fait terriblement bonne chère !

— Hélas ! monsieur, répond le serviteur, mon maître ne se met jamais à table, on lui sert seulement un plat de légumes.

— Voilà du moins de quoi réjouir ses yeux, reprit le visiteur en montrant les tableaux.

— Hélas ! monsieur, mon maître est presque aveugle.

— Ah ! dit l’Anglais en entrant dans le second salon, il s’en dédommage en écoutant de la bonne musique.

— Hélas ! monsieur, mon maître n’a jamais entendu celle qui se fait ici ; il se couche de bonne heure dans l’espoir de dormir quelques instants.

L’Anglais, regardant alors le magnifique jardin :

— Mais enfin votre maître jouit au moins du plaisir de la promenade.

— Hélas ! monsieur, il ne marche plus !

De questions en questions et d’hélas en hélas, l’Anglais apprit ainsi que le millionnaire Beaujon était le plus malheureux des hommes.

Mais le nom de Beaujon ne périra pas, et l’hôpital du faubourg du Roule qu’il fonda recommande ce nom comme celui du bienfaiteur de l’humanité.

Madame Lebrun nous racontait ainsi mille anecdotes sur toutes les personnes dont elle avait fait les portraits, et sa conversation y gagnait un piquant et une variété qui la rendaient infiniment agréable.

Mais, de tous les amis qu’elle nous vantait, celui qui semblait lui être le plus cher, car elle n’avait que des éloges et des admirations infinies pour lui, c’est le comte de Vaudreuil que nous vîmes chez elle, mais fort vieux. Il avait été aussi beau qu’aimable : les grâces de son esprit, les grâces de sa personne, en avaient fait un homme charmant, aimant les arts, se plaisant avec ceux qui les cultivaient. Dévoué aux princes avec une chaleur de cœur que les tristesses de l’exil et les glaces de l’âge ne refroidirent pas, il en était payé de retour. Vers la fin de sa vie, il eut une discussion assez vive avec le comte d’Artois, et à ce sujet il lui écrivit une longue lettre où il lui disait qu’il lui semblait cruel d’être ainsi brouillés après trente ans d’amitié.

Le prince lui répondit en deux lignes : « Tais-toi, vieux fou, tu as perdu la mémoire, car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami. »

Nous continuâmes à visiter madame Lebrun jusqu’à la fin de sa vie. Nous aimions cette personne attrayante, malgré son âge, et dont le caractère inspirait une véritable sympathie à ceux qui l’approchaient. Elle était même encore agréable à voir jusque dans les dernières années ; sa beauté avait vieilli, mais ne s’était pas transformée en laideur ; on la regardait avec plaisir.

Tous ses anciens amis avaient disparu, et il ne restait plus rien autour d’elle des temps heureux et brillants, quand elle s’éteignit sans maladies vers la fin de sa quatre-vingt-dixième année.

Ce fut une noble vie, remplie de travaux honorables et d’illustres amitiés ; mais, comme toutes les vies qui atteignent à la vieillesse, l’apogée de sa gloire et de ses succès était derrière elle depuis longtemps quand elle mourut en 1842.

On peut comparer ces belles existences qui se prolongent à la courbe de l’arc-en-ciel, dont les commencements sont vagues et indécis, le milieu élevé, radieux et resplendissant ; puis les vives couleurs s’affaiblissent à mesure que le demi-cercle s’abaisse, les nuances lumineuses s’effacent, les teintes sombres prennent leur place, et le tout se perd dans l’obscurité.