Les Salons de Paris : Foyers éteints/4

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LE SALON

DE

LA DUCHESSE D’ABRANTÈS


La soirée du 12 octobre 1836. — Un mot caractéristique. — Grandeur et misère. — Le théâtre Castellane. — Lettre trouvée dans une voiture. — Junot. — Balzac. — Napoléon. — Un Américain. — Le marquis d’Aligre. — L’art de ne pas prêter son argent. — M. Bouilly. — Un quiproquo. — Le marquis de Louvois. — Mesdames de Maloret et de Polastron. — Un amour fidèle. — Mademoiselle Plessy. — Deux lords. — Les pantoufles au bal. — Un petit flacon brisé. — Le 7 juin 1838.

Le soir de la première représentation au Théâtre-Français de ma comédie de Marie ou trois Époques, j’étais seule chez moi, attendant qu’on vînt me donner des nouvelles de ce qui s’était passé, lorsque j’entendis avec joie des voitures s’arrêter à la porte de ma demeure, rue de Joubert, et une foule de personnes accourir ; je devinai le succès avant de le savoir ; on n’a tant d’amis que quand on est heureux ! Au nombre de ces amis empressés était madame la duchesse d’Abrantès, plus empressée qu’aucune autre, car elle était très-affectueuse, très-bonne et très-sympathique aux joies de ceux qu’elle aimait.

C’était le 12 octobre 1836. La duchesse d’Abrantès amenait avec elle une fort belle personne qu’elle me présenta en lui donnant le titre de princesse Lucien Bonaparte. Je n’avais pas vu l’Empire, mon enfance s’était passée en province ; mais le prestige de ce temps merveilleux, de ces grands hommes de guerre et de cette puissance fabuleuse n’en était que plus frappant pour moi. Ce dont on entend parler sans le voir grandit beaucoup dans l’imagination. Quoique j’eusse été élevée dans l’opinion légitimiste, le nom de Bonaparte m’apparaissait toujours entouré d’une auréole de gloire. Ainsi mêlé à ma grande joie, il me fit un immense effet, et l’impression de ce moment m’est encore présente.

Je me trouvai donc ce soir-là entourée de toute ma société et de quelques personnes qui avaient désiré me voir. Il était près de minuit lorsqu’on arriva. Je fis préparer une collation, et la veillée se prolongea fort avant dans la nuit. La conversation devint intime, joyeuse et familière ; tout à coup la duchesse d’Abrantès s’écria :

— Qu’on est donc bien ainsi la nuit pour causer ! On ne craint ni les ennuyeux ni les CRÉANCIERS.

Le dernier mot me surprit étrangement et produisit un grand effet.

Hélas ! c’était le secret de sa vie qu’elle révélait ainsi dans ce moment d’abandon ! de cette vie qui tenait encore aux splendeurs féeriques de l’empire, et que les petites misères douloureuses de la gêne attristaient et tourmentaient secrètement.

Là étaient les deux points extrêmes d’une existence qui ne me fut que trop connue plus tard et qui excita au plus haut point mon étonnement. Grandeur ! Misère ! c’était le fond de chaque jour des dernières années de la duchesse d’Abrantès ; le reste se plaçait tant bien que mal au milieu de cela, et se trouvait plus ou moins imprégné de l’une et de l’autre !

Lorsque je fis connaissance avec madame d’Abrantès, elle habitait dans le haut de la rue Rochechouart un appartement au rez-de-chaussée, ouvrant sur un jardin. L’été, la société se répandait sur la pelouse : c’était charmant. Les réunions nombreuses étaient fort amusantes, les opinions politiques s’y trouvaient toutes ensemble, comme toutes les classes de la société, et souvent les représentants de toutes les nuances semblaient avoir été choisis parmi les plus excentriques de chaque couleur.

Les réunions d’une maison participent beaucoup des idées du maître ou de la maîtresse du lieu ; on attire involontairement à soi ce qui est sympathique, et la duchesse d’Abrantès aimait les grandeurs et les arts, les gens de lettres et les hommes de guerre, les écrivains sérieux et les jeunes beaux qui dansaient bien ; mais ce qui obtenait promptement toute son affection, c’était le talent, la réputation, la gloire ; l’esprit, l’intelligence sous toutes ses formes, avait le premier rang chez elle, c’était là le principal ; les choses frivoles représentées par les personnes vulgaires n’étaient reçues que pour l’entr’acte ou comme un public pour les grands acteurs.

Le fils aîné de la duchesse, celui qui portait alors le titre de duc d’Abrantès, était un homme de taille moyenne, ayant une jolie figure, avec des traits délicats et d’une extrême mobilité ; il ne manquait pas d’esprit, mais il y avait un peu de désordre dans ses paroles comme dans ses actions, et sa vie était livrée, dès cette époque, aux excès qui l’ont malheureusement abrégée quelques années après. Il avait une certaine originalité et une gaieté imperturbable. Au milieu de grands embarras d’argent, c’était lui qui, montrant un jour une feuille de papier timbré, destinée à faire une lettre de change, disait en plaisantant sur l’usage et l’abus qu’il en avait fait :

— Vous voyez ce papier blanc. Cela vaut vingt-cinq centimes ; quand j’aurai mis ma signature au bas, cela ne vaudra plus rien.

Il ne se faisait pas d’illusion sur son crédit !

Son frère sortait alors de l’école militaire ; c’était une nature douce, calme et aimable, la duchesse l’appelait la raison de la famille.

Deux filles aussi ornaient le salon de leur mère. Elles étaient trop jeunes pour avoir vu les splendeurs des beaux jours de leurs parents, mais elles adoucirent les mauvais pour la duchesse d’Abrantès ; car le ciel leur avait donné en courage et en talent ce qui leur manquait en fortune et en prospérité.

Un des habitués les plus intimes des salons de la duchesse d’Abrantès était le comte Jules de Castellane que tout le monde connaît plus ou moins, mais que peu de personnes connaissent complétement. Nous ne parlerons pourtant ici que de son théâtre de société qui florissait déjà vers cette époque ; il fut un moment dirigé par les soins de madame la duchesse d’Abrantès ; elle fut remplacée plus tard par madame Gay, laquelle fut détrônée à son tour. M. de Castellane n’était pas encore marié, et son hôtel était une espèce de république. On s’y disputait le pouvoir. C’était à qui gouvernerait ; on ne savait auquel entendre, et les mains qui saisissaient les rênes de cet État agité les gardaient si peu de temps, que ce n’était vraiment pas la peine de s’en mêler.

J’avais, à la demande de M. le comte de Castellane, composé pour son théâtre une comédie en un acte, intitulée : le Château de ma nièce. Mais, pendant que je la faisais, j’eus l’occasion de me convaincre qu’on m’envierait la place que j’y occuperais, et, la porte du Théâtre-Français m’étant ouverte, j’y donnai cette petite pièce qui fut jouée par mademoiselle Mars avec grand succès.

Cela ne me brouilla pas avec l’illustre troupe d’amateurs. Au contraire, on m’invita sans cesse aux répétitions. Un jour je m’y rendis ; il s’agissait d’une pièce de la duchesse d’Abrantès, une pièce en un acte dont la répétition dura cinq heures, tant elle fut mêlée de mille choses inattendues : de récits, d’anecdotes et de joyeuses plaisanteries entièrement étrangères à la comédie. La duchesse d’Abrantès surtout était en joie, et nous nous amusâmes follement. On finit par danser sur le petit théâtre. Mais tout à coup la duchesse s’écria que depuis cinq heures qu’on parlait on n’avait ni bu ni mangé. Alors le maître de la maison, qui était comme les autres tellement absorbé par les plaisirs de la matinée, qu’il avait oublié le nécessaire de la vie pour son superflu, fit courir au plus vite chez les pâtissiers voisins, et, s’il faut tout dire, les comédiens amateurs firent autant d’honneur aux gâteaux du comte de Castellane que la troupe de Ragotin au souper de M. de la Bonardière.

Je partis pendant qu’on goûtait, et je pris pour revenir chez moi une voiture de place qui stationnait devant la porte et qui s’offrit à me conduire ; sur la banquette de devant était un papier déployé et un peu chiffonné ; j’avoue que les morceaux de papier qui n’appartiennent à personne et qui me tombent ainsi sous la main excitent ma curiosité, et ils m’ont quelquefois fourni le sujet de piquantes observations. Mais que celles-ci furent tristes, et qu’elles me navrèrent ! Je lus d’abord machinalement : c’étaient des reproches durs et cruels, presque des injures adressées par un créancier à un débiteur insolvable ou de mauvais vouloir ; et je ne puis exprimer ce que j’éprouvais de douloureux en reconnaissant que tout cela s’adressait à la duchesse d’Abrantès, à cette femme déjà âgée que je venais de laisser badinant comme une enfant. Mon étonnement était extrême. Ces habitudes-là m’étaient complétement inconnues. J’avais bien vu des gens pauvres ne pouvant s’acquitter, mais le malheur les retenait tristement à leur foyer, des larmes obscurcissaient leurs yeux, et le sourire ne venait plus sur leurs lèvres pâlies. Pour la première fois, cette vie de joie et de douleur, de luxe et de misère, m’était révélée et me frappait de surprise. Depuis cette époque, j’ai été à même, comme tout le public, de me familiariser avec les grandes existences excentriques, vivant au milieu des fêtes et des créanciers, du luxe et des dettes ; mais alors on en était encore à la littérature classique, et tout le monde y vivait raisonnablement. Je fus atterrée !

Il était évident que cette voiture avait servi à la duchesse d’Abrantès pour venir de chez elle à l’hôtel Castellane, qu’elle y avait oublié cette lettre, et que pendant cinq heures les différentes personnes qui avaient passé dans cette voiture s’étaient successivement occupées des affaires dont elle avait l’air, elle, de ne se préoccuper nullement.

Hélas ! la pauvre femme ! elle est morte à la peine. Tous les chagrins qu’elle essayait de cacher, et dont elle cherchait à se distraire, ont abrégé ses jours et rendu cruels les derniers instants de sa vie ! Je ne voulus pas que d’autres pussent s’égayer sur ces tristes détails, je pris ce papier ; mais, n’osant le lui remettre, puisque j’étais de ceux qu’elle voulait tromper, je mis cette lettre sous enveloppe et je la lui renvoyai par la poste.

Cette découverte m’attrista plusieurs jours et me fit observer plus attentivement l’intérieur de la maison de la duchesse. Ce fut à partir de ce moment que je connus tout ce que les plaisirs, ou plutôt le mouvement, y cachaient de misères douloureuses. Mais, je dois le dire, au milieu de ce désordre qui s’accrut sous mes yeux, dans les dernières années de sa vie, et qui parfois amena chez elle et jusque dans son salon des personnages étranges, et qu’on s’étonnait d’y voir, je n’ai rien observé qui fût de nature à nuire à personne ; elle ne nuisait qu’à elle-même, qu’à son bien-être, à sa considération et surtout à son repos, sans que cela parvînt jamais à corriger sa frivolité. Ainsi, lorsqu’après avoir souffert de tous les ennuis attachés à une grande gêne et aux persécutions de créanciers exigeants, il lui arrivait de pouvoir disposer d’une somme un peu considérable, elle remplissait sa maison de fleurs, de porcelaines, de cristaux inutiles, sans s’occuper le moins du monde des choses urgentes qui auraient dû être sa seule affaire. Cela venait sans doute des prospérités inouïes qui avaient par moment brillé sur sa destinée, dont l’origine elle-même avait quelque chose de merveilleux.

La famille de la duchesse d’Abrantès avait régné sur Constantinople, et sa mère portait le nom de Comnène !

Junot, son mari, né dans un rang obscur, s’était élevé tout à coup à ces hauteurs fabuleuses qui font croire à l’intervention des fées ! Ces guerres pleines de merveilles ! il s’y était montré au premier rang ; cette puissance formidable ! il en avait eu sa part, car il avait été plus que roi en Portugal, maître sans conteste et souverain sans contrôle ; les lieutenants de Napoléon s’étaient vus un moment pour l’Europe des espèces de demi-dieux, ressemblant, il est vrai, à ceux de l’Olympe, qui tenaient un peu de la nature humaine et ne se refusaient ni ses plaisirs ni ses faiblesses.

Eh bien, de ces deux grandeurs, celle de la race et celle de la puissance, la duchesse d’Abrantès n’avait gardé ni morgue, ni vanité, ni dédain : c’était une bonne nature qui appréciait avant tout l’élévation de l’esprit ; la prospérité ne l’avait pas gâtée, l’infortune ne l’abattit point. Mais c’était une femme dans l’acception frivole du mot. Son humeur et ses goûts variaient à l’infini ; l’impression du moment la prenait tout entière, et elle passait du chagrin à la joie avec la vivacité et la naïveté d’un enfant ; je n’ai jamais vu une maison où il y eût en même temps plus de gaieté et plus de tristesse. Un soir, on riait de bon cœur, et la duchesse était joyeuse entre tous ; quand la conversation languissait, elle avait quelque bonne histoire bien drôle sur des femmes de la cour impériale, et jamais une verve plus intarissable n’avait fait jaillir de ses paroles de plus folles plaisanteries ; on en oubliait l’heure du thé, qui se prenait d’ordinaire chez elle à onze heures. Ce soir-là, minuit avait sonné depuis longtemps, lorsqu’on s’assit autour de la table. Et pourquoi ce long retard ? C’est que, le matin même, le besoin d’argent s’était fait sentir d’une façon tellement impérieuse, que l’argenterie tout entière avait été mise en gage, et, au moment de prendre le thé, on s’était aperçu que, des petites cuillers étant de première nécessité, il fallait en aller emprunter à une amie.

Les scènes de ce genre se renouvelaient souvent, mais les réunions nombreuses continuaient toujours.

Parmi les hommes qui fréquentaient habituellement la maison était alors Balzac ; je le connaissais dès longtemps ; il allait dans les mêmes maisons que moi et venait à mes soirées : il y avait ainsi un certain nombre de personnes s’occupant de littérature et d’art, qui se retrouvaient chaque soir dans des maisons où, comme chez Gérard et chez moi, on recevait toute l’année. C’était extrêmement agréable, on avait mille choses à se dire ; car plus on se voit souvent, plus il y a de sujets de conversation ; ils naissent les uns des autres, et l’esprit et le cœur y gagnent également.

Je retrouvai Balzac avec joie chez la duchesse d’Abrantès, mais je l’y trouvai tout différent de ce que je l’avais vu jusque-là ; les merveilles de l’Empire l’exaltaient alors au point de donner à ses relations avec la duchesse une vivacité qui ressemblait à la passion. Le premier soir, il me dit :

— Cette femme a vu Napoléon enfant, elle l’a vu jeune homme, encore inconnu, elle l’a vu occupé des choses ordinaires de la vie, puis elle l’a vu grandir, s’élever et couvrir le monde de son nom ! Elle est pour moi comme un bienheureux qui viendrait s’asseoir à mes côtés, après avoir vécu au ciel tout près de Dieu !

Cet amour de Balzac pour Napoléon a subi plus d’une variation ; la mobilité naturelle au cœur humain s’augmente à proportion de la vivacité et du nombre des idées et des sensations, et Balzac avait une imagination toujours en mouvement ; joignez à cela la faculté de voir les objets sous toutes leurs faces, et vous comprendrez que ses sentiments variaient parfois du jour au lendemain et du tout au tout ; mais c’était le moment où il avait dressé chez lui, rue de Cassini, un petit autel surmonté d’une statue de Napoléon, avec cette inscription :

Ce qu’il avait commencé par l’épée, je l’achèverai par la plume.

Si Balzac avait de singulières bouffées d’orgueil, il avait aussi de trop profondes humilités ; car il était rarement dans ce juste milieu qu’on décore du nom de vertu et qui est au moins le partage de la raison : parfois il doutait complétement de son talent, parfois il en exagérait l’importance ; mais c’était sans mauvais vouloir, et, loin que cela lui servît à grandir sa fortune et sa renommée, il n’en recueillait que les plaisanteries de ses amis qui ne se gênaient guère avec lui pour rire de ses exagérations.

Balzac n’était point charlatan ; il a laissé sa réputation se faire elle-même par ses œuvres, c’est une justice à lui rendre ; aussi cette réputation a-t-elle toujours été en s’accroissant et ses lecteurs en se multipliant. Cela devait être, car dans ses récits attrayants il a touché juste à des malheurs, à des torts et à des secrets du cœur humain qui n’avaient pas encore été sondés avec une aussi profonde sagacité. C’est un des grands écrivains de notre époque, bien qu’il ait manqué de cette supériorité de vues qui fait la vraie grandeur d’une intelligence et l’impose aux siècles qui le suivent, c’est-à-dire une idée morale, religieuse, philosophique ou patriotique sur laquelle leur esprit s’appuie avec sécurité, que leur œuvre résume clairement et qui rallie à eux celle qu’elle entraîne… une foi enfin. Ce qui fait la supériorité de Chateaubriand sur les douteurs de tous genres de notre époque, c’est qu’il avait gardé les saintes croyances des vieux chevaliers d’autrefois qui restaient, malgré tout, fidèles à Dieu, au roi et à leur dame. Les fortes convictions de Chateaubriand ont élevé sa pensée, ses dévouements ont grandi ses ouvrages, et son âme toujours passionnée pour le bien a fait la plus grande gloire de son nom.

Balzac n’avait rien non plus dans sa personne de l’élégance et du charme que les habitudes d’une éducation distinguée donnaient à Chateaubriand ; ces manières atténuent peut-être trop les hommes ordinaires et en font d’uniformes ennuyeux, mais elles prêtent une grâce infinie aux hommes supérieurs et leur donnent d’irrésistibles séductions.

Le physique de Balzac était, il est vrai, peu séduisant ; mais avec une intelligence et des yeux comme les siens, il eût pu révéler davantage sa supériorité.

Sa toilette, négligée parfois jusqu’au manque de propreté, avait des jours de recherche bizarre. Sa canne, devenue célèbre, fut inventée par lui aux jours où la prospérité lui apparut tout à coup et marqua l’ère de ses excentriques magnificences ; une voiture singulière, un groom qu’il nomma Anchise, des déjeuners fabuleux et trente et un gilets achetés en un mois, avec le projet d’amener ce nombre à trois cent soixante-cinq, ne furent qu’une partie de ces choses bizarres qui étonnèrent un moment ses amis, et qu’il appelait, en riant, une réclame.

Comme la plupart des écrivains de notre époque, Balzac ignorait complétement l’art de causer. Sa conversation n’était guère qu’un monologue amusant, vif et parfois bruyant, mais uniquement rempli de lui-même et de ce qui lui était personnel. Le bien, comme le mal, y prenait une telle exagération, qu’ils y perdaient toute apparence de vérité ; dans les dernières années, ses embarras d’argent toujours croissants et ses espérances d’en gagner augmentant dans la même proportion, ses millions futurs et ses dettes présentes étaient le sujet de tous ses discours, et il me causa un jour à ce sujet une vive contrariété.

Un Américain du plus grand mérite, né à la Louisiane, et représentant la Nouvelle-Orléans au sénat de Washington, était venu à Paris avec l’intention d’y voir les hommes remarquables de la France, dont les noms et les ouvrages étaient arrivés jusqu’à lui. Il m’avait été présenté, et je lui proposai un jour de venir avec moi à un concert de M. Listz, où j’étais sûre qu’il trouverait une partie de ce qu’il désirait ; en effet, la première figure que nous rencontrâmes en entrant dans la salle fut un homme au sombre visage, dont on parlait beaucoup alors et sur qui je voulus faire l’épreuve de la perspicacité du sénateur américain, en lui laissant deviner le genre de sa célébrité. Il le regarda attentivement et me dit :

— Cet homme me fait penser, malgré moi, à un grand inquisiteur du temps de Philippe II.

— C’est M. l’abbé de la Mennais, lui répondis-je… mais détournez vos regards de cette figure qui peint plutôt, je crois, la souffrance qu’il éprouve lui-même que le désir de voir souffrir les autres, et regardez le gros visage joyeux du plus délicat de nos romanciers, M. de Balzac.

Je n’eus pas plus tôt dit cela, que mon Américain ne me laissa pas un moment de repos que je ne me fusse avancée de manière à être aperçue par l’illustre écrivain, afin qu’il vînt me parler. Nous approchâmes, et en effet Balzac vint promptement à moi ; c’était entre les deux parties du concert, et nous marchions de façon que nous nous trouvâmes assez à l’écart pour causer. Mais que je me repentis d’avoir voulu donner cette satisfaction à l’enthousiasme de mon Américain pour Balzac ! Probablement, le célèbre et impressionnable écrivain avait eu, ce matin-là, quelques tristes affaires d’argent, et son esprit était encore tout imprégné des douloureuses émotions qui l’avaient blessé, car il arriva tout d’abord à ce qui l’occupait, et aux éloges de M. G. il répondit par ces mots :


 Un petit grain de mil
Ferait bien mieux mon affaire…



que toutes les louanges qu’on prodigue à mes ouvrages.

Puis il ajouta mille choses pénibles sur la misère où vivaient en France la plupart des grands écrivains. Je sentis à l’instant tout le mauvais effet de ses paroles sur ce citoyen d’une république où l’on n’admet aucune autre distinction sociale que la richesse, et où le degré de l’intelligence est coté sur la quantité d’argent qu’elle rapporte ; mais j’eus beau essayer de tourner en plaisanterie ce que disait Balzac, il reprenait sérieusement, et, s’excitant par ses propres paroles, il arriva à des détails tels, qu’il prétendit avoir été obligé de mettre sa montre en gage pour avoir de quoi dîner.

Il exagérait certainement sa détresse, car, s’il n’avait pas tout l’argent nécessaire pour acquitter d’anciennes dettes contractées dans une affaire d’imprimerie, il est bien vrai qu’à l’époque où il parlait ainsi Balzac n’avait qu’à écrire quelques pages dans un journal ou dans une revue pour trouver plus que sa montre engagée ne pouvait lui rapporter. Mais il était sous une fâcheuse impression, et de plus il s’exaltait à l’effet produit par ses paroles et qui était tel, que le visage de l’Américain en était positivement décomposé et rouge, comme si la honte lui eût monté au front. Était-ce pour le pays qui laissait le talent misérable ? était-ce pour l’écrivain qui osait si ouvertement afficher sa misère ?

Ce qu’il y a de certain, c’est que j’en fus moi-même toute déconcertée et que ma surprise s’augmenta lorsque, le soir de ce même jour, j’arrivai chez la duchesse d’Abrantès au moment où Balzac énumérait les sommes prodigieuses dont il devait, disait-il, être un jour en possession par ses ouvrages ; son imagination multipliait ses bénéfices comme elle avait exagéré sa pauvreté ; il n’était plus question que de millions dus à son travail ; il allait être un des gros capitalistes de Paris. Évidemment il y avait réaction contre les lamentations de la matinée… Mais mon citoyen des États-Unis d’Amérique, mon républicain qui estimait tant l’or, il n’était plus là, et je déplorai le malheur qu’il avait eu de ne connaître que le triste revers de la médaille.

Un soir, au milieu d’une contre-danse, car parfois quelqu’un se mettait au piano et tout à coup la musique interrompait la conversation, et la phrase commencée se terminait en galop, la société résumant ainsi toutes les sympathies de la maîtresse de la maison ; un soir donc où la danse avait à propos interrompu une conversation politique, M. d’Aligre entra tout égayé sans doute par les sons joyeux de la musique, il montra un visage plus riant qu’à l’ordinaire, et, la duchesse lui reprochant de venir tard, ce fut avec le plus aimable sourire qu’il répondit :

— C’est que je viens de rendre un arrêt de mort !

Dire l’impression que ces mots prononcés gaiement produisirent sur moi est impossible ! Condamner à mort ! éteindre cette lumière du ciel que nul ne peut rallumer ! jeter dans cette éternité incertaine cette âme qui pourrait se repentir et réparer ! Cela m’a toujours paru un si cruel devoir pour ceux que leur position y oblige, que je n’ai jamais pu allier avec cette idée celle de l’insouciance et de la joie.

Le marquis d’Aligre sortait en effet de la Chambre des pairs où l’on venait de condamner Fieschi.

Certes, Fieschi inspirait peu d’intérêt, et j’avais, pour me rendre particulièrement odieux son attentat, à déplorer la mort d’un de nos amis, le comte de Villate, aide de camp du ministre de la guerre, qui fut tué par une des balles de la terrible machine ; et cependant cette condamnation ne me semblait pas devoir être annoncée gaiement.

Le marquis d’Aligre entre Balzac et la duchesse d’Abrantès me semblait un contraste frappant qui éveillait en moi une foule de réflexions : il était un des hommes les plus riches de France ; la moitié de son revenu d’une année eût mis la duchesse hors de toute inquiétude et assuré à jamais une fortune à Balzac. M. d’Aligre entassait chaque jour des sommes inutiles, et sa main serrait avec affection des mains qui se fatiguaient à un travail incessant, sans pouvoir, grâce à leur imprévoyance, il est vrai, se procurer ce qui était nécessaire pour tranquilliser leur esprit, cet esprit qui devait, malgré cela, créer des récits attrayants pour amuser l’esprit des autres. Voilà la société parisienne !

On sait quelle singulière réputation de parcimonie s’attachait à ce beau nom de la magistrature. Son père avait été premier président au parlement de Paris, et comptait déjà parmi les hommes les plus riches et les plus économes de France. On raconte qu’ayant constamment agi avec cette même prudence conservatrice il se trouvait, lors de l’émigration, être presque le seul qui eût de grosses sommes au milieu de compatriotes mourants de faim ; mais il n’en gardait que plus soigneusement un trésor dont le dénûment des autres lui faisait mieux sentir le prix. Un de ses amis, le comte de L., réduit hors de son pays à la plus dure extrémité, se décida un jour à venir lui demander avec instance une petite somme nécessaire à son existence menacée ; le marquis d’Aligre tira d’un secrétaire un livre de compte dont les feuillets étaient couverts de chiffres et de signatures, et pria son ami d’y ajouter son nom avec le chiffre de la somme qu’il désirait. Ce que fit le comte de L. avec d’autant plus d’empressement, qu’il crut que c’était pour constater sa dette dans l’avenir. Mais le président d’Aligre lui dit en serrant le livre :

— Cette somme, jointe aux autres, fait tant…

Ce total était, il faut le dire, fort considérable.

— Eh bien ! ajouta-t-il, c’est ce qui m’a été demandé depuis un an ; si j’avais satisfait à toutes ces demandes, il y a longtemps qu’il ne me resterait rien. J’ai donc été obligé de faire pour les autres ce que je fais pour vous… de refuser complétement.

Cependant, après deux ou trois générations de sordide économie, de refus de service et même de privations, quelque remords de cette conscience qui ne laisse guère passer les torts sans dire son mot, poussa M. d’Aligre, sans doute. Il fonda un hôpital.

C’était un homme de haute taille et qui avait pu être assez bien dans sa jeunesse, mais si insouciant de toute chose qui ne lui était pas personnelle, que cette insouciance était pénible à voir, ainsi que sa gaieté ; j’éprouvais une involontaire répulsion pour cet homme qui se refusait si obstinément à faire un peu de bien, et qui se montrait complétement insensible au malheur.

Ce n’est pas que la sensiblerie extérieure me fût fort agréable, et la société de la duchesse d’Abrantès en offrait un modèle qui ne me plaisait guère, car ce bon M. Bouilly, comme on l’appelait, me donnait autant d’envie de rire, avec ses perpétuelles émotions, que M. d’Aligre m’attristait avec sa constante insensibilité.

Bouilly a quelquefois pourtant touché juste au cœur des autres dans des drames qui ont ému la foule, notamment dans l’Abbé de l’Épée, les Deux Journées et Fanchon la Vielleuse ; mais, si ses comédies faisaient pleurer, sa manière d’être constamment attendri était très-risible : il racontait sans cesse des événements malheureux, ou plutôt il trouvait de quoi s’affliger dans les choses les plus ordinaires de la vie. Si le marquis d’Aligre riait en parlant d’une condamnation à mort, Bouilly pleurait en racontant un mariage : jugez d’après cela de ce qu’il pouvait faire d’un enterrement ?

Le corbillard était comme le char de triomphe de M. Bouilly ; il le guettait, il était à l’affût de toute cérémonie funèbre, et, pour peu qu’il eût connu le défunt, il prononçait sur sa tombe un discours, dont les larmes étaient la plus entraînante éloquence ; aussi était-il connu des fossoyeurs, qui le regardaient comme un des leurs et faisant partie de l’entreprise des pompes funèbres. Un matin, pendant un discours prononcé par un membre de l’Institut sur la tombe d’un de ses confrères, le chef des fossoyeurs dit assez haut pour être entendu de tous :

— Est-ce qu’il serait possible que nous n’eussions rien de vous aujourd’hui, monsieur Bouilly ?

Un autre jour, deux convois de personnes de sa connaissance avaient lieu à peu près à la même heure, l’un à Montmartre et l’autre au Père-Lachaise. Bouilly se trouva un peu en retard pour le second, et ne rejoignit l’enterrement qu’au cimetière ; il courut aussitôt à l’endroit où il aperçut du monde, et, tout haletant, il prononça un discours des plus attendrissants : c’était un éloge, des regrets, des bénédictions et des larmes sur le père de famille, l’homme de talent, l’homme de bien, l’ami qu’il venait de perdre. Il y eut bien un peu d’étonnement de la part de ceux qui étaient autour de lui ; mais Bouilly pleurait si bien, qu’il leur fit verser des larmes, et tout se passa convenablement. Seulement, quand il eut fini et qu’il chercha ses amis pour recueillir les éloges auxquels son éloquence avait droit, il ne vit que des visages qui lui étaient complétement étrangers et qui n’exprimaient plus que la surprise ; car le mort dont il avait célébré les vertus de famille était toujours resté garçon, et ses talents si vantés s’étaient bornés à la vente de denrées coloniales. L’orateur s’était trompé de convoi, et son éloquence et ses larmes avaient coulé sur la tombe étonnée d’un mort inconnu !

Bouilly, avec sa haute taille, son cou penché et son allure singulière, rôdant au milieu d’un salon et s’arrêtant à des groupes de causeurs qu’il dominait de toute la tête, avait été comparé à un dromadaire au milieu d’une caravane. Cette comparaison eût pu se faire aussi d’un homme que je voyais alors et qui portait un illustre nom. C’est le marquis de Louvois. Il venait quelquefois chez moi, et son nom me produisait un effet tout agréable ; c’était comme une réminiscence du grand siècle de l’esprit. Le marquis de Louvois y tenait non-seulement par son grand-père, car il était le petit-fils du ministre, mais aussi par un goût très-vif pour la littérature ; il composait des proverbes qu’on jouait chez lui à la campagne. C’était un homme très-âgé lorsque je le connus, mais tout aimable dans les bonnes traditions d’autrefois, dont la bienveillance était le fond et dont la forme était pleine de grâce. Le goût de la littérature, de petites compositions dramatiques, dont je garde plusieurs qu’il me donna, consolaient le marquis de Louvois de la vieillesse et d’un malheur cruel : il avait épousé dans sa jeunesse une princesse de Monaco, belle et charmante ; mais une cruelle maladie l’en séparait et n’avait pas permis d’espérer ni même d’en désirer des enfants. Une maison de santé renfermait cette malheureuse personne, et le marquis de Louvois, qui l’avait beaucoup aimée, cherchait dans les plaisirs de l’esprit et de l’amitié à se distraire de cet irréparable malheur.

Je fis connaissance d’une de ses vieilles amies, la marquise de Malaret, excellent type des marquises d’autrefois. C’était la sœur de la marquise de Polastron, cette chère affection d’un prince qui devait perdre si cruellement tous les biens que sa naissance et ses qualités lui avaient destinés. Le comte d’Artois, depuis Charles X, avait eu pour madame de Polastron un de ces sentiments commencés dans les illusions de la vie, mais qui, par leur force et leur sincérité, s’élèvent jusqu’à la pensée du ciel ; lors de la Révolution, vers 92, la marquise de Polastron suivit en Angleterre le comte d’Artois. Elle y mourut dans des idées religieuses aussi sincères que l’avait été son affection, et communiqua au prince ses convictions avant de remonter vers les cieux ; elle voulait emporter la certitude de l’y retrouver !

Le prince, à cette époque, était encore jeune et beau ; il promit, au lit de mort, une fidélité complète que le temps n’altérerait jamais. Il tint parole ; et, sur le trône comme dans l’exil, rien ne put le distraire de l’austérité d’une vie dont toute la poésie fut une ardente aspiration vers ce ciel où l’attendait la femme qu’il avait tant aimée.

Madame de Malaret, ce type de grande dame que je pus étudier à loisir, car je la vis souvent à cette époque, était un peu frivole, assez spirituelle, familière et digne en même temps. Sa fortune avait presque entièrement disparu, mais ses manières délicates et distinguées étaient les mêmes. Le petit logement au quatrième étage où je la trouvai était rempli de la meilleure compagnie du monde, qu’elle recevait exactement comme si elle eût été dans le plus magnifique hôtel du faubourg Saint-Germain, sans être ni humiliée ni irritée par sa pauvreté. Elle n’en parlait pas, et je crois qu’elle n’y pensait guère. Elle était grande dame partout et de toute manière.

On jouait chez elle des charades et des proverbes, et parmi les acteurs se faisait remarquer une jeune fille de quatorze ou quinze ans, d’une beauté ravissante, qui jouait ses rôles avec une grâce enchanteresse et un son de voix qui allait au cœur. C’était une protégée de la marquise de Malaret, qui avait connu ses parents et s’était chargée de la petite fille. Bientôt ses dispositions extraordinaires l’entraînèrent à des études sérieuses de l’art dramatique, et elle débuta au Théâtre-Français avec un grand succès, sous le nom de mademoiselle Plessy.

J’eus le bonheur de l’avoir pour jouer le premier rôle dans une petite pièce que je donnai alors, le Mariage raisonnable ; elle y fut charmante, bien qu’elle n’eût que seize ans et qu’elle jouât un rôle de veuve au-dessus de cet âge. Sa beauté était resplendissante et lui eût à elle seule valu d’immenses succès. On raconta alors qu’un lord anglais, jeune, beau, immensément riche, membre du parlement, et fort épris de la jeune et belle actrice, lui avait fait cette proposition :

— Voulez-vous quitter le théâtre, devenir ma femme et habiter un magnifique château dans le Northumberland ? Moi, j’y resterai neuf mois de l’année avec vous, et je n’irai à Londres que pour le temps de la session. Nous passerons ainsi, en tête à tête, les belles années de la première jeunesse ; puis, quand vous atteindrez trente ans, nous irons ensemble à Londres, où vous serez présentée et accueillie partout comme une des plus grandes dames de l’Angleterre.

L’actrice refusa.

Le temps a passé depuis cette époque ; l’actrice est encore au théâtre, et, si l’anecdote est vraie, il serait peut-être curieux de savoir si jamais le regret d’une situation plus calme n’est venu troubler cette vie agitée, que des rivalités, des haines, des passions de tous genres, viennent assaillir dans la carrière théâtrale.

Vers cette époque, un autre jeune lord vint à Paris pour passer l’hiver dans les salons et y faire connaissance avec la société parisienne. Un soir, le marquis de Custines, qui avait publié sur l’Angleterre un spirituel volume, me dit, chez la duchesse d’Abrantès, que le lendemain il conduirait chez la princesse Czartoriska ce jeune Anglais, le type de l’élégance et de la fashion : je devais aussi passer la soirée chez la princesse, car nous avions alors, comme je l’ai déjà dit, bien des salons où l’on retrouvait chaque soir les mêmes personnes. Le lendemain donc, j’étais chez la princesse, où il y avait grand monde, et des groupes nombreux debout au milieu du salon, lorsque je vis entrer le marquis de Custines avec un très-bel Anglais, qu’il présenta à la princesse Czartoriska. Puis, après quelques instants, M. de Custines s’approcha de moi en me demandant de me présenter lord W… ; mais il ne le vit plus, et, retournant près de la princesse, au milieu des groupes et dans tous les salons, il ne put le retrouver ; il avait disparu. Les domestiques ne l’avaient pas remarqué, et le beau lord était devenu invisible. On s’amusa beaucoup et tard ; mais il se mêlait, je l’avoue, un peu de curiosité aux amusements, pour moi et surtout pour le marquis de Custines, qui ne revenait pas de la surprise que lui causait la singulière conduite de son Anglais. Dès le grand matin, le lendemain, M. de Custines courut à l’hôtel des Princes, où était descendu le beau lord ; il partait, la chaise de poste était attelée, les malles faites, l’Anglais en habit de voyage.

— Mais vous veniez passer l’hiver à Paris ? s’écria M. de Custines.

— Le puis-je, après cet événement affreux ?

— Quel événement ? demanda le marquis de Custines, de plus en plus surpris.

— Ne cherchez pas à me cacher mon malheur, répondit le jeune lord.

— Mais quel malheur ?

— Hélas !

L’Anglais était pourpre et semblait n’avoir pas la force de s’exprimer ; ce fut par des mots entrecoupés et presque inintelligibles qu’il apprit enfin à M. de Custines ce qui était arrivé.

La veille au soir, le jeune lord, tout habillé, n’ayant plus à mettre que ses souliers vernis, s’était assis auprès du feu avec des pantoufles de maroquin rouge. Pressé de rejoindre M. de Custines, lorsqu’on lui dit que sa voiture s’arrêtait à la porte, il oublia sa chaussure, et ne s’aperçut qu’au milieu du salon de la princesse Czartoriska des pantoufles rouges restées à ses pieds. L’effroi qu’il éprouva, la honte, l’empressement qui lui firent quitter vivement les salons, traverser les antichambres comme un fou, se jeter dans la première voiture venue, et commander le départ à son valet de chambre pour le lendemain de grand matin, furent choses inexprimables. Il tremblait encore en parlant de tout cela ; il fut impossible de le calmer et de le décider à rester à Paris, où il se croyait perdu, et où rien au monde n’aurait pu le forcer à séjourner encore vingt-quatre heures.

On plaisanta beaucoup sur cet épisode dans la société de la duchesse d’Abrantès, car un des plaisirs d’un monde qui se retrouve chaque soir dans une maison ou dans une autre est une foule d’idées, d’anecdotes et de conversations en commun, où l’on continue le lendemain les propos joyeux ou intéressants de la veille. Nous avions alors une vraie société, diverse et une à la fois, et qui réunissait tous ceux qui ont eu de nos jours quelque célébrité.

Mais, malgré ma vive affection pour la duchesse d’Abrantès et le plaisir que j’avais à retrouver chez elle des personnes que j’aimais, ses réunions avaient pour moi quelque chose de pénible ; un sentiment profond de la tristesse qu’elle essayait de cacher et du malheur qu’elle s’efforçait inutilement à vaincre me prenait le cœur et occupait ma pensée tout le temps où j’étais dans son salon. Elle avait quitté son appartement de la rue de Rochechouart, où l’élégance, les fleurs, les arbres, tenaient lieu de luxe et le remplaçaient, et elle était venue habiter, rue de Navarin, un petit logement moderne dans une de ces maisons neuves qui ne sont ni belles ni commodes. Elle qui avait eu un des plus beaux hôtels quand son mari était gouverneur de Paris, elle en était réduite à cet endroit chétif, mesquin, dans une rue à moitié bâtie, et dont les rares habitations étaient occupées par un monde dont le voisinage blessait la pensée ; on eût voulu voir cette femme, que la vieillesse atteignait, entourée de quelque chose en harmonie avec les grandeurs que rappelait encore son nom. L’harmonie entre une personne et ce qui l’entoure produit une espèce de bien-être moral pour elle et pour ceux qui l’approchent, et, au contraire, une situation inquiète et troublée, comme l’était, par d’impatients créanciers, celle de la duchesse d’Abrantès, fait mal à entrevoir.

Sans doute la richesse n’est pas nécessaire à des relations où l’intelligence est le premier mérite, la gloire peut se passer de luxe ; mais il faut, pour jouir de ses plaisirs et vivre heureux dans les hauteurs de la vie, que rien ne vous en présente à chaque minute les abaissements. Puis la duchesse avait été amenée, dans les derniers temps de sa vie, à avoir recours à ses amis, ce qui les avait trop initiés à sa détresse. Plusieurs s’éloignèrent ; une teinte sombre se répandit sur ses réunions devenues peu nombreuses… Les malheurs d’argent excitent plus de répulsion que de sympathie.

La duchesse souffrait de tout cela ; on le sentait même sous sa gaieté et malgré son courage ; sa santé en était altérée. La dernière fois que je la vis chez elle, elle était souffrante et couchée ; pourtant elle travaillait encore sur son lit, où des papiers étaient épars. Elle s’était interrompue pour me recevoir ; son visage était fatigué. Je voulus écarter le pupitre et l’écritoire pour qu’elle prît quelque repos.

— Non, me dit-elle, causons un moment, cela me fera du bien, puis je me remettrai à mon travail ; le libraire doit le payer en le recevant, et j’ai besoin d’argent.

J’en eus le cœur serré, bien qu’elle se mît à rire et à parler gaiement de projets joyeux, de fêtes et de comédies.

Ce fut avec tristesse que je la quittai ; j’emportai même une vague inquiétude, car j’avais déjà remarqué que la maladie est toujours et que la mort est souvent la suite du chagrin. Une certaine modération de caractère et de position défend la vie contre tout ce qui l’empêche d’arriver à la vieillesse, et ceux qui parviennent à ses dernières limites ont fait certainement preuve d’une sagesse recommandable. Ils ont fait plus, ils ont fait mieux que bien d’autres, et, si cela ne parle pas toujours en faveur de leur cœur, c’est un assez bon argument en l’honneur de leur raison.

Quoi qu’il en soit, la duchesse d’Abrantès n’eut point cette habileté honorable ; le désordre amena le chagrin, qui entraîna la maladie à sa suite.

Au reste, il était facile de s’expliquer ce désordre : la duchesse cédait à tous ses caprices. Jamais elle n’avait su résister à une fantaisie ni aux mouvements de sa générosité : le premier jour où je fus chez elle, comme je louais des porcelaines de Saxe fort belles qu’elle me faisait remarquer, elle voulut me les donner. Si je l’avais écoutée, j’aurais emporté tout ce que j’admirais ; il fallut même, pour la satisfaire et pour faire cesser ses instances, que j’emportasse un petit flacon de cristal, que je conservai longtemps. Un jour, un domestique le cassa en faisant l’appartement, et cet accident augmenta une de mes susceptibilités en la justifiant : j’ai toujours redouté un malheur pour une personne que j’aime dès qu’il arrive quelque chose de fâcheux à ce qui me vient d’elle. Un objet fragile donné par un ami est une inquiétude continuelle, et, s’il se brise, je suis sûre que mon chagrin ne se borne pas à la perte de cet objet. Il en fut ainsi pour madame d’Abrantès. Lorsque son petit flacon fut brisé devant moi, j’en éprouvai une souffrance inexprimable, comme le pressentiment d’une catastrophe. Dans la vie parisienne, on ne peut pas voir tous les jours ceux qu’on aime le mieux, et, malgré ma profonde et sincère affection pour la duchesse, il se passait quelquefois une ou deux semaines sans que je pusse aller la chercher, à cette époque où je donnais souvent des ouvrages au théâtre et où elle ne sortait pas. Cependant j’avais été rassurée depuis notre dernière entrevue sur l’état de sa santé, car je l’avais rencontrée un soir à l’Opéra ; elle y était joyeuse et parée, et nous y causâmes fort gaiement.

Je courus rue de Navarin le lendemain matin du jour où son petit flacon avait été cassé ; j’arrive un peu troublée par mon triste pressentiment, et j’apprends avec effroi que depuis huit jours elle avait quitté son appartement, que tout y avait été vendu par d’impitoyables créanciers, et qu’étant très-souffrante elle s’était réfugiée dans une maison de santé hors de Paris, qu’elle y était morte loin de tous les siens, et qu’au moment même où je venais m’informer de ses nouvelles devait avoir lieu la cérémonie de son enterrement.

Il est impossible de dire combien je fus atterrée par un tel malheur.

J’appris depuis qu’il y avait encore eu dans les tristes moments qui précédèrent et qui suivirent cette fin cruelle les contrastes frappants de sa vie. À côté de suprêmes grandeurs, on y avait vu de prodigieux abaissements. Elle était morte sur un grabat, dans une mansarde ; la charité royale avait dû pourvoir même au cercueil, et Chateaubriand, cette gloire de nos gloires littéraires, suivit à pied son convoi, entouré des hommes les plus illustres de notre époque !

C’était le 7 juin 1838.