Les Sceptiques grecs/Livre III/Chapitre II

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Impr. nationale (p. 241-252).

iENÉSIDÈMË. 2&1

��CHAPITRE II

ifiNBSIDBME.

��yEnésidème^') est avec Pyrrhon le plus illustre représentant du scepticisme dans l'antiquité. Entre ces deux hommes, les diffé- rences sont nombreuses. Pyrrhon, on l'a vu, est surtout un moraliste, et dédaigne la dialectique. Nous ne savons presque rien des idées d'^nésidème sur la morale; en revanche, nous sommes sûrs qu'il a été un dialecticien subtil et profond ; c'est lui qui a donné au pyrrhonisme une forme philosophique et scientifique ; le scepticisme lui doit ses arguments les plus forts et les plus redoutables; il a mérité d'être comparé à Hume et à Kant.

Nous connaissons mal les idées de Pyrrhon , mais nous avons d'assez nombreux détails sur sa vie et son caractère. C'est l'in- verse pour yEnésidème. Ses doctrines sont connues incomplète- ment, mais d'une manière précise et très sûre; nous ne savons presque rien de sa vie, et rien de sa personne; ses pensées seules ont survécu. Il semble que la malignité du sort ait pris plaisir à multiplier les contradictions au sujet de ce personnage qui voyait des contradictions partout. 11 est impossible de con- cilier les renseignements qui nous sont parvenus sur la date de sa vie. On le compte d'ordinaire parmi les nouveaux sceptiques; mais il y a de fortes raisons de le ranger parmi les anciens. Des

��(0 Noos avons coosalté sur iEjiésidème : Rivamson, Eê$ai tur la Métapkytiquê d'Arisiotê, t. II, p. 95i ; Saimit, Le êeeptieiMmê (Paris, Didier, a* édit, i865) Macgoll, Tkê Grtek Sceptics,from Pifrrho io Sextuê (London, Macmilian, 1869) Ha AS, De philoiophontm $eepîicorum eueceêeiomlmi (Wirceburg., Stober, 1876) NAToar, Fonek. twr Geeelûehte de» Erkennittiêeproblem» im AUerikum (Bm^in, 188&); DiiLs, Doxogr. Grefd, p. 910, Berlin, Rdmer, 1879; R. Hiun., Untet' Muekmtgen ûber Cicero'ê Sekriften, m. Th., p. 6/i et teq,, Leiprig, Hinel, i883.

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��■ «rUaCKil lATIftSALI.

�� � témoignages précis nous le représentent comme le sceptique par excellence. Mais d'autres, non moins certains, nous font voir en lui un dogmatiste, partisan des théories d'Héraclite. Essayons, sans nous promettre d’y réussir, d’élucider ces questions; il s’agit, avant d’indiquer ce que nous pouvons savoir de son œuvre, de chercher ce que nous connaissons de sa vie et de ses écrits.

I. AEnésidème naquit à Gnosse^^^ en Crète, ou peut-être à iEgé^^H il enseigna à Alexandrie ^^^ on ne sait à quelle époque. Dans une période de ato ans (de 80 av. J.-G. à i3o ap. J.-C.) on ne peut lui assigner une place avec certitude. Quelques historiens le font vivre vers i3o ap. J.-G.; d’autres au commencement de l’ère chrétienne; d’autres enfin voient en lui un contemporain de Cicéron. Examinons les raisons qu’on peut donner à l’appui de chacune de ces opinions.

Maccolb^) choisit la date de i3o après J.-G. sans s’appuyer sur d’autres textes que celui d’Aristoclès dans Eusèbe^^^ où AEnésidème est représenté comme ayant vécu récemment, ixOis Moà ^peinv. Mais, outre que cette théorie ne tient pas compte des autres textes qu’on verra plus loin , elle a le tort d’attacher une importance excessive à l’expression d’Aristoclès. Si le mot éxOis Koù «rpcMfy peut désigner une période d’au moins soixante-dix ans , car Aristoclès vécut à la fin du 11* siècle de l’ère chrétienne , et peut-être au iii% pourquoi ne désignerait-il pas aussi bien une période de cent cinquante ans, ou même une plus longue ? Il faut remarquer d’ailleurs qu’Aristoclès oppose AEnésidème à Pyrrhon , mort depuis longtemps : et par rapport à ce dernier, la tentative d’AEnésidème pour renouveler le scepticisme pouvait lui paraître récente.

<» Diog., IX, 116.

(*) PhotiiM, MtfriebMon, cod. si 9.

(’) Aristoclès, ap. Eiaseb., iViop. Evamg,, XIV, itiii, 99.

^*ï pp. «I. , p. 69.

<»} Frœp. JSvai^., XIV, xfiii, 39 : Mn^ct^ féwu/JpdpépuH oMw, At d it^iè

Sri(iôf ris dtMr{tnrvpc7p Hpiccro xop (iÔXop toffroy. ANÉSIDÈME. m

Suivant Ritter^^^ Saisset^^^ et Zelier^'^^, cest au commence- ment de Tère chrétienne qu'aurait vécu yEnésidème. Pour fixer cette date, ils s'appuient sur le passage oii Diogène^^^ donne la liste des philosophes sceptiques, depuis Pyrrhon jusqu'à Satur- ninus. On a vu ci-dessus (^^ que, dans cette longue période, nous pouvons fixer deux points de repère : la date de la mort de Pyrrhon (37 5 av. J.-C), et celle de la mort de Sextus Empi- ricus (a 10 ap. J.-C). Entre ces deux termes extrêmes il doit y avoir une lacune, et d'après Ménodote, cette lacune doit être placée après Timon. Dès lors, en remontant de Sextus à ses pré- décesseurs, et en prenant pour moyenne de renseignement de chacun une durée de vingt-sept ans ^^\ on calcule qu'yEnési- dème a dû vivre au début de Tère chrétienne.

Il faut convenir que ce mode de détermination manque de précision : et on ne peut s'en contenter que s'il est impossible de trouver mieux. Ne saurait-on fixer la date d'^nésidème à l'aide d'autres renseignements que le passage si embarrassant de Diogène? Quelques historiens l'ont pensé.

On a vu plus haut ^^^ comment Haas a été amené à soutenir qu'il y a une lacune dans la liste des sceptiques après iEnési- dème , et non avant lui. Suivant Haas , /Enésidème serait le der- nier des anciens sceptiques, et non le premier des nouveaux : il aurait vécu vers 80-60 avant J.-G. Celte opinion, qui était déjà celle de Fabricius^^) et de M. Ravaisson^^\ a été admise par Diels^^®) et Natorp^^^^ : elle repose sur deux raisons principales.

(*> Hiêloire de la philogopkie ancienne, Irad. Tûsot, t. IV, p. 293. Ladninge, i836.

{*) Le ecepUàtmey p. «5.

(^ Diê PJkibt. dêr Grieekm, Driller TheiU tweitc Abtbeil. 3' Aufl. Leipiig, 1881, p. 8.

W IX, 116.

(*) Page 339.

<*) G*esl le cfaiflre indiqué par Zellcr.

(^ IVige û3o.

w AdSext, P., I, 935.

^ EiMoi BUT la Métapk. d*Ari9t, , t. Il , p. 960. ('*> Doxographi Grœci, p. 911. (»») Op,eii.,^. 3o.

iG.

�� � Dans l’analyse de l’œuvre d’yEnësidème , qui nous a ëté conservée par Photius^^^ il est dit que de son temps l'Académie était devenue presque stoïcienne. Or, Sextus ^^’ pariant d’Antiochus s^exprime à peu près dans les mêmes termes, si bien qu’on peut se demander si les deux écrivains n’avaient pas sous les yeux, ou ne se rappelaient pas le même texte d’un philosophe plus ancien, peut-être d’^Ënésidème lui-même.

En outre, Photius nous apprend que le livre d’^nésidème, intitulé ïlvp^eioi \6yoi^ était dédié à un Romain illustre, L. Tubëron ^^K Si l’on songe que Cicéron ^^^ parie à plusieurs reprises de Tubéron comme d’un ami des lettres et de la philosophie, distingué à la fois par les qualités de son esprit et par l’éclat des dignités dont il a été revêtu , il est naturel de croire que ce Tubéron est précisément celui à qui /Enésidème a dédié son livre.

La force de ces raisons ne nous paraît pas sérieusement affaiblie par les objections de Zeller. La plus grave de ces objections est que Cicéron non seulement ne parle pas d’AEnésidème, mais encore, à maintes reprises, déclare que le pyrrhonisme est une doctrine morte ^^). Comment croire que Cicéron, toujours si bien informé et si curieux , ait ignoré l’existence d’un philosophe tel qu’AEnésidème ? Gomment admettre surtout qu’il ait été indifférent à une doctrine si voisine de celle de l’Académie, et qu’il n’ait rien su de la rupture qui se faisait sous les auspices de son ami Tubéron entre un académicien (AEnésidème avait commencé par en être un) et le reste de l’école ?

(^) Myriob, cùd,, 319 : 0/ iè i%à rift kHdJufdat, ^nci, fiiAfo7a TUf 99p, nai Ztmxtùf avii^poprtu Mort èàieus, xai e/ xp^ rdXifiig thth, Si«iôto2 ^t dw an m

^ P., I, 935 : kXXà xoi 6 kprio^ot ri^p ^toê» fccnf/o^cy e/f t^v knmhiph», ât xoi eipifaOat êit’ cêvjÇ, art ip kuaSiufti^ ftXoco^tï rà DtanjmL

(’) Pbot. I. e. : Vp^tt èè raùt Myov€ A/inya/^ftof ^pao^AtHn aihod< t0p If kxaèfi^ç Ttpt avpûupeatènj Aouxi^ TySépùfPt, yipoç fiiv tù^fuJ^, iéfif èà Xm^pf ix mpoyèpwf xai vohuKàf «px^ oC ràs Tv^otiffsc fierioim.

(*) Ad Quint, frat, Ep., I, i, 3, lo. Cf. Pro Ligar», vu, ai ; ix, 97.

(^) Fût., II, XI, 35 : ffPyrrbo, Aristo, Heritlus, jamdiu abjedi.i» /M., nu, A3; V, Tiii, 93. Z)» orat,, III, xvii, 69. De offic, I, 11, 6. TifJcuiL, V, xxx, 85. Toutefois, il n'est pas impossible de lever la difficulté. D’abord, on l'a vu plus haut, quand Cicéron parle de Pyrrhon, c’est toujours et uniquement le moraliste qu’il a en vue : la doctrine qui n’a plus de représentants est celle de l’indifférence, et non le scepticisme, tel que l'entendait AEnésidème. En outre, Cicéron ne connaissait guère les doctrines philosophiques que par l’intermédiaire de ses mattres, les philosophes de la nouvelle Académie. On comprend qu’ils aient mis peu d’empressement à propager une doctrine nouvelle, particulièrement dirigée contre eux. Il est possible enGn que Cicéron ait entendu parler de l’enseignement d’AEnésidème , mais trop peu pour le bien connaître, ou qu’il n’ait pas daigné le discuter. C’est du moins ce que semble indiquer un passage des Académiques ^^\ où Cicéron fait allusion, sans y attacher d’importance, à une doctrine qui parait bien être le scepticisme radical d’AEnésidème.

Zeller, pour refuser de voir en AEnésidème un contemporain de Cicéron, est obligé de supposer que le Tubéron à qui AEnésidème a dédié son livre a été un neveu ou un descendant de l’ami de Cicéron. Mais cette hypothèse est peu vraisemblable. Il résulte du texte de Photius que Tubéron n’était pas seulement connu dans les lettres : c’était un homme politique ^’\ et cette désignation, qui convient très bien à l’ami de Cicéron, ne parait s’appliquer à aucun autre personnage du même nom.

Reste enfin le texte de Photius, qui présente avec celui de Sextus de telles analogies qu’on ne peut guère douter qu’il provienne d’une même source. Zeller pense qu’Antiochus n’est pas le seul académicien qui ait pu mériter le reproche qu’AEnésidème adresse à l’Académie de son temps. Mais un examen attentif du texte de Photius montre qu’il ne s’agit pas d’Antiochus, ni d’aucun philosophe de son école. Nous y voyons en effet que les académiciens dogmatisent sur beaucoup de points, et ne résistent aux stoïciens que sur la question de la représentation com-

’) H, X, 3<} : (tIMos, qui oiuiiia sic iucerla dicunl, ut stellaruin numerus par an

iiiipar sit, quasi despcralo» aliquos retinquamus.n préhensive ^’^ Or, précisément sur ce point, Antiochus, que Cicéron appelle germanissimus stoicus, était d’accord avec les stoïciens ^’^^ : nous en avons pour garant tout le second livre des Académiques. Ce nest certainement pas à Antiocbus^’^ c’est à Philon ou à un de ses successeurs qu’^nësidème fait allusion dans le texte de Photius. Nous savons en effet que Philon , après certaines concessions faites au dogmatisme, refusait de céder sur la question du critérium. Au reste , tout le passage d’AEnésidème montre bien que les académiciens dont il parle se donnaient pour des sceptiques, ce qui n’était pas le cas d’Antiochus. En effet, il leur reproche d’affirmer et de nier dogmatiquement certaines choses, et en même temps de dire que tout est incompréhensible ^^K II leur montre qu’il faut choisir, c’est-à-dire s’abstenir d’affirmer et de nier, ou renoncer à dire que tout est incompréhensible. Or, ce reproche est précisément le même que chez Cicéron ^^^ Antiochus adresse à Philon, et nous savons qu’Antiochus combattait ardemment la théorie des nouveaux académiciens.

Enfin il n’y a pas lieu de supposer qu’AEnésidème ait dirigé ses critiques non contre Philon lui-même, mais contre ses successeurs; car, sauf Eudore d’Alexandrie, et encore la chose est-elle fort douteuse ^^\ Philon ne laissa point de disciples. Il ne semble donc plus douteux qu’AEnésidème ait été le contemporain de Philon, d’Antiochus et de Cicéron, et qu’il ait enseigné vers 80-70 avant J.-GJ^^

(^) Phol., L c. : mtpi ^goXXùiv Jo^fMtTi{ouai . . . 3iaiu(pta€riTêtp èi «epi ftàpns t#< xoToXiiisItxffs ^maaias.

f*’ i4c.,II, VI, 18.

(’"^^ On peut admettre avec Natorp (op, eit,, p. 67, 3o3) que la première partie du texte ([téhala Tfff vw) s*applique â Antiochus; la seconde, depuis èeirtpov^ à PhiioQ.

^^ Hirzel {op. cit., p. 333) a tK’s judicieusement corrigé le texte de Photius, et montre que dans ce passage : To yàp âita rtdépat rt xal àtpgtw dpci(HpiS6XàÊt , ëfia. Tfi ^pou Hotpôi ù%épxetp xaraXijitlà, il faut lire ixaTéXnitla.

W i4c.,II,xiv, /i3.

^•ï Voy. ci-dessus, p. aaa.

^"^ Il est vrai que la diflicullc bignaléc par Zi’llor subsiste toujours : c’est trop iGNÉSIDÈME. a&7

11. Les ouvrages attribués à iEnésidèmc par les divers au- teurs dont les témoignages nous ont été conservés sont au nombre de cinq : i° Les huit livres des llv6^€ipetot Xéyoi^^^; a^* Kaxà aD(pias (^); 3' ïhpï Znrffasw (^); &' Ximvwcjfnç sU rà

C'est une question de savoir si les deux derniers titres dési- gnent des ouvrages particuliers ou des parties des ouvrages pré- cédents. Ritter ^^^ est porté h croire que linovincjat^ n'est que le premier livre de^ Hv^^etoi Xiyot ^"^^ ; Haas ^^^ pense que ce titre désigne l'ensemble des Uv^pcivBtoi X&yot^ qu'on peut consi- dérer comme un abrégé de la doctrine sceptique. Suivant Saisset^^^ et Zeller^*^) au contraire, il est plus probable que c'est un ou- vrage particulier; car au témoignage d'Âristoclès, les dix tropes étaient développés dans cet ouvrage : or, dans l'analyse que Photius nous a laissée des Uv^pciveiot XAyoi il n'en est pas fait mention* Quant aux ^roix^iGiaets et à un autre titre mentionné par Sextus ^^^\ nous n'avons aucune donnée précise.

Des trois ouvrages qui sont certainement d'yËnésidème, il en est deux dont nous ne connaissons que les titres; les huit livres des Uvfi^veiot \6yot sont les seuls sur lesquels nous ayons des renseignements certains : Photius nous en a conservé l'analyse. Le but de l'auteur était de montrer que rien ne peut être connu

peu des sept noms de la liste de Diogène pour remplir riniervalle eolre Té- poque d^iËnésidtiiiie et celle de Sextus. Nous ne voyons aucun moyen de Ia> résoudre.

<^> Sext, Af.yVlH, SI 5. Diog., IX, io6, ii6. Pliolius, cod., 919, appelle cet ouvrage Itvppvpiœp Xoyot,

<« Diog., IX, 106.

<« Ibid,

W Diog., IX,* 78. Âristoc. ap. Euseb., Prœp, Ev., XIV, xviii, 11.

(') Aristoc., ibid.y 16.

(•) Op.eit.

(') Photius dit que dans ce premier livra toute la théorie sceptique était pré- sentée et Tuvf» Mai xefaXoMûèûs.

W Op. dt., p. 69.

^•> Op. cit., p. 37.

<«•) Op. cit., p. 18, 1.

�� � 2&8 LIVRE m. ^ CHAPITRE IL

avec certitude ^^\ et qu'il faut s'interdire toute affirmation : l'ou- vrage était dédié à L. Tubéron, partisan de l'Académie. Il semble qu'après avoir fait partie de cette école , iEnésidème ait précisément dans cet ouvrage rompu avec elle pour se déclarer en faveur du scepticisme.

Aussi son premier soin fut-ii de marquer nettement ce qui sépare les académiciens et les pyrrhoniens. Les académiciens sont dogmatistes : tantôt ils affirment sans réserve, tantôt ils nient sans hésiter. Au contraire, il n'arrive jamais aux pyrrho* niens de dire qu'une chose est ou n'est pas vraie : ils n'affinnent rien , pas même qu'ils n'affirment rien , et s'ils se servent de cette formule, encore trop affirmative à leur gré, c'est que le langage les y force. En outre, les académiciens sont souvent d'accord avec les stoïciens : ce sont à vrai dire des stoïciens en lutte avec des stoïciens. Ainsi ils fgnt une distinction entre la sagesse et la folie , entre le bien et le mal , entre le vrai et le faux , entre le probable et ce qui ne l'est pas : ils n'ont d'hési- tation qu'au sujet de la (paanaala xarakvTfltxff. Rien de sem- blable chez les pyrrhoniens. Enfin les pyrrhoniens ont encore sur les académiciens cette supériorité qu'ils ne sont pas en con- tradiction avec eux-mêmes; car c'est se contredire de soutenir qu'il n'y a rien de certain , et en même temps de faire un choix entre le vrai et le faux, le bien et le maL Ayant ainsi opposé les deux doctrines, iEnésidème achève son premier livre en don- nant le résumé de tout le système ^^^ pyrrhonien.

(0 PboL , op. cit. : (Mèp fiéStuov e/c xaxtiXii^p, oht h' aioBilhfm, dlX' oin Itilp èià voi^atùH.

<*' Nous sommes fort embarrassé pour traduire le mot éyùiyii dont les pyrrho- niens se servaient, et que Sextus oppose i ai^tms (P., 1« 16). Les pyrrhomeos refusent de dire qu^iis sont d^une ««cto, qu*ils ont un «ysf^mey au sens où les dog- matistes emploient ces mots : ils ont seulement des manières de voir, fondées sur Texpérience et la coutume (dxoAovdôufctF ydp tiw Xéy^ tunà x6 (ptuvéftMwop ^so- èeiHpiipu ^lup rè Zifp vpèt xà mdfvfua I9q xed roùs pà^uopt xaâ xàs éytiyàg Mai jà oixtki vd&v). Zelier traduit très bien ce mot en allemand par Riektwtg (op. oL, p. 98, h). Nous ne trouvons pas d*équivalcnt en français : force nous est d^em- ployer le mot êyêtème, en indiquant toutefois en quel sens particulier il fant Ten- tendre. Cf. sur re point Haas, p. 1 1 .

�� � ANÉSIDÈME. ià9

Le second livre développe ce qui est indiqué dans le premier : il traite des principes ^^\ des causes, du mouvement, de la géné- ration et de la destruction. Le troisième est consacré à la sen- sation et à la pensée ^^^ ; le quatrième démontre qu'il n'y a point de signes, puis indique les difficultés relatives h la nature, au monde, à l'existence des dieux. Le cinquième montre qu'il ne peut y avoir de causes : huit tropes, distincts des dix tropes dont il sera question plus loin , y sont exposés. Le sixième traite du bien et du mal; le septième combat la théorie des vertus; le huitième veut prouver que ni le bonheur, ni le plaisir, ni la sa- gesse ne sont le souverain bien, et qu'il n'y a aucune fin que l'homme puisse se proposer.

En dehors de ces indications , nous trouvons dans Sextus plu- sieurs passages où iEnésidème est nommé, et qui reproduisent exactement, sinon les termes mêmes dont il s'est servi, au moins sa pensée. Il y a seulement quelque difficulté à décider à quel point précis s'arrêtent les arguments empruntés à yËnésidème, et à quel moment Sextus recommence à parler pour son propre compte.

Ces passages sont les suivants : i*" Math., IX, a 18 (sur les causes), jusqu'à la section s 66 suivant Fabricius^'^; jusqu'à â58 suivant Saisset ^^\ car les mots Toivw oôSè xarà SidSoaiv ont le caractère d une conclusion et d une transition ; jusqu'à 937 sui- vant Zeller ^^\ car les mots xa) edXtv $1 Mt t/ nvos ahtov indi- quent le commencement d'un nouvel argument. Il semble bien qu'on ne puisse attribuer en toute sûreté à ifinésidème que le passage compris entre siS et 397.

a"* Maûï., VIII, ho (sur la vérité) jusqu'à la section 55 sui-

) Il faut probablemeol lire (170, B, 5) àpxfiff «u ^^"^ <le iX'tfiéh* Voy. Pap- penbeîm, ïhê Tropen dêr Griêch, SkêpL, p. 96; Berlin, i885.

<*) Pappeohein] (Und.) corriAe encore heureusement le texte, et lit, au lieu de wepi nipi^auH xai aioBi^aeûtç , mtpi poi^<reùH Mal tdoBi^vtttç,

^ Ad SexL Empir., iX, 918, 3.

<*) Op. ôL, p. 39. Natorp (p. 1 33) est du même avis. Les raisons qu*il donne ne nous paraissent pas décisives.

^) Op. cit., p. 90, 6.

�� � 250 LIVRE IlL *- CHAPITRE IL

vant Saisset; jusqua àS seulement suivant Zelier et Haas [1] La raison donnée par Haas, que la régression à Finfini invoquée à la fin de l'argument ne saurait appartenir à ifinésid&me, car cette manière d'argumenter ne date que d'Agrippa, n'est pas décisive. Mais Sextus [2] combat l'opinion de ceux qui regardent comme vrai ce qui obtient communément l'adhésion [rb «oX- Xoùs ^etBop). Or, cette opinion a été justement soutenue par yEnésidème [3] n'y a donc pas lieu d'attribuer à yEnésidème une contradiction si formelle» surtout si on prend garde qu'évi- demment un argument nouveau commence à la section &8.

3° Maûi., VIII, âi 5 (sur les signes), jusqu'à la section 3&& suivant Saisset, jusqu'à s35 suivant Zelier [4].Il semble bien en effet que Sextus, sous prétexte de défendre yËnésidème, saisisse l'occasion de faire étalage de ses connaissances en logique stoï- cienne.

On peut encore rapporter à yEnésidème le passage où Sextus [5] expose les dix tropes. On verra plus loin que le fond de cette théorie est d'iEnésidème, mais Sextus l'expose librement [6] sans prétendre donner une classification méthodique et définitive [7] A quelle partie des Uvfipcipstoi \6yoi faut-il rapporter les divers passages cités ci-dessus ?

Sextus [8] ne donne d'indication formelle que sur le texte re- iENÉSIDÈME. 351

iatîf aux signes : il est extrait du quatrième livre, ce qui s'accorde avec les renseignements de Photius.

Pour le texte relatif aux causes, Saisset^*^ s'appuyant sur un passage de Photius^^), le rapporte au cinquième livre : Zeller ^^^ croit qu il faut plutôt le placer dans le deuxième livre. Photius dit en effet que dans ce livre il était question des causes , de la génération et de la mort. Or, précisément dans le passage dont il s'agit, Sextus dit qu'j£nésidème s'occupait des difljcultés relatives à la génération. Dans le cinquième livre, il était sur- tout question, à propos des causes, des huit tropes que nous avons déjà mentionnés.

Enfin le texte sur la vérité doit être manifestement rapporté au premier livre, en raison du témoignage de Photius.

Le passage où sont exposés les dix tropes doit être vraisem- blablement attribué, comme on l'a vu plus haut, à l'ouvrage qu'yEnésidème avait intitulé YiroTVTrGJcrts.

Voilé les seules ^^) données positives qui nous permettent de

0) Op. cit., p. 33.

(» Cod., SI a.

t') Op. cit., p. 90, 6.

^^ iDdépeadamment de ces passages et de oeui, surtout relatifs à Uéraciite, qu^on trouvera cités plus loin, il y en a peut-être beaucoup d'autres, dans les trois ouvrages de Sextus, où Tauteur s'inspire d'ifinésidème, soit dans Texposition des doctrines, soit dans la critique. Mais il nous est impossible de les reconnaître avec sûreté. La discussion contre les académiciens (P., I, 9so-935) est probablement empruntée en grande prtie â iËnésidème, puisque nous savons par Photius que ce philosophe commençait son livre par la critique de Técole qu'il venait de quitter. iËnésidème y est d'ailleurs expressément nommé (999). Mais le fait qu'il est cité en même temps que Ménodote, donne à penser que Sextus a réuni tous les ai^i- ments invoqués par les sceptiques après ^nésidème, qu'il ne s'inspire d'iEnési- dème, du moins en cet endroit, qu'à travers Ménodote : et nous sommes enclin à croire que c'est de la môme manière, en ne prenant que ce qui est devenu le bien commun des sceptiques, que Sextus suit iËnésid^e, partout où i! ne le cite pas.

Cependant Nalorp, pour des raisons souvent plus subtiles et ingénieuses que so- lides, croit pouvoir attribuer sûrement à /Enésidème nombre de passages, ceux surtout où sont exposées les idées de Démocrite et d'Épicure. (A, II, 1, 1 1 ; M. ,VII , 69-87 et surtout 60-6 & ; i35-i3(); 9o3-9 16 ; VUI, 56-66; i83-9i&; 399-397; 337-337 a; 3A8-368; X, 3i9-3A5.) La raison principale invoquée par Natorpcst que la critique dirigée par Sexius contre Démétrius de Laconie {M., Vlll, 368-

�� � retrouver, dégagée aatani que possible des interprétaitons et des commentaires , la pensée d’yEnésidème. Cesi à Taide de ces documents que nous essaierons de reconstituer son alimentation.

��368) doit être emprontée à AEnésidème. Pourquoi cîtar, aa fiea d*Épkare, un de ses plus obscurs disciples 7 Ce choix ne se comprend guère que si Démélrins a éié déji pris i partie par un contemporain, et c^esl ce que cooGnnenl le ton et la vivacité de la polémique. Zeller avait été d^à frappé de ces raisons : mais ce n*C9t pas Carnéade, comme le croit Tillustre historien, c’est iEnésidéme, d’après Na- torp, qui a éié Tadvenaire de Démétrius.

Toute cette argumentation est loin d’être sans valeur : ii faut, crov<ms-nous, accorder à Natorp (p. 963) que c’est AEnésidème, et non Carnéade, qni a été l'adversaire de Démétrius. Mais en admettant que Sextus ait emprunté directement cette critique â AEnésidème, et qu’elle ne fut pas devenue un lieu commun sceptique, répété et modifié par tous les auteurs d’hypotypaêeê, uous ne voyons pas Îne cela autorise â faire venir de la même source tous les renseignements relatifr â picure et i Démocrite. Parmi les raisons directes invoquées en faveur de cette dérivation, aucune ne nous a paru décisive.

Enfin Natorp n’hésite pas à attribuer â iEnésidème toute la discussion comprise entre les sections 3A8 et 368. Ici, il excède tout à fait son droit. La discussion contre Démétrius se termine évidemment â 357 : «ai ^^^ MoBoXtxArspov cAmfiay. Il n’est plus question, dans la suite, de Démélrius, mais des dogmalistes (36o). Dés lors, il nous est impossible d’attacher autant d’importance que le fait Naforp aiu passages qui riennent après. Toute la théorie qu’il édifie sur ces textes nous semble pécher par la base. Ce n’est pas que nous méconnaissions ni le grand savmr ni la force de pensée dont Natorp fait preuve dans cette reconstitution, qui remplit son chapitre VI. Mais en géuéral il nous semble prêter â iEnésidème des formules trop modernes, les raisons qu’il invoque sont trop subtiles, les textes ne disent pas tout ce qu’il leur fait dire. Au surplus, nous sommes d’accord avec Natorp sur nombre de points importants : pour des raisons différentes, et par un autre chemin nous sommes arrivé à des condusions analogues aux siennes, notamment lorM|u’it rapproche AEnésidème de Hume et Kant. ( Voy. ci-dessous, la p. v.)


  1. Op cit., p. 41.
  2. Natorp (p. 96) veut comme Saisset prolonger la citation d^^Désidème jusqu'à 55. Il est possible, à la vérité, que l'argumentation contre le «iAbvôi» des académiciens soit de ce philosophe (cf. Photius). Mais nous n^avons aucun droit de l'affirmer.
  3. M., VlII. 8 II
  4. En exceptant le passage 223-234 , qui semble bien d*une autre source. Na- torp prolonge cet emprunt à Enésidème jusqu'au paragraphe 242 (p. 101).
  5. P., 1,36.
  6. P., 1, 38 : XpÂffieOa 3è t^ rd^t Taunr Q^JUi&f,
  7. Si on pouvait croire que Sexlus expose fidèlement et dans le détail les argu- ments et les exemples d'Enésidème, la question si difficile de la date do ee philo- sophe serait décidée. Il cite en effet (P., I, 84) l'exemple de Tibère, qui voyait dans les ténèbres.
  8. M., VII!. 2i5.