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Les Sept Pendus/Avant-propos

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Traduction par Serge Persky.
Charpentier (p. v-xi).


AVANT-PROPOS



Léonid Andréief est trop connu du public intellectuel français pour qu’il soit nécessaire de le lui présenter longuement.

Sa vie a été celle de la plupart des écrivains russes contemporains. Pauvre, il a lutté, non sans courage, pour assurer son existence. Sa jeunesse d’étudiant laborieux connut les tourments de la misère, dont le moindre n’est pas le désespoir profond qu’elle engendre invariablement chez les sensitifs et les cérébraux.

De même que Gorky, Andréief ne put tenir à ces premières infortunes. En janvier 1894, il se tira un coup de revolver qui n’eut pas heureusement de suites fâcheuses.

« J’en fus puni seulement, écrit-il, par une pénitence religieuse que m’imposa l’autorité et par une maladie de cœur peu dangereuse, quoique opiniâtre. »

Trois ans plus tard, il obtint son diplôme d’avocat et s’inscrivit au barreau de Moscou, Mais, « faute de temps » (il travaillait activement à faire les comptes rendus judiciaires pour un journal), il ne put se créer une clientèle. Enfin, après quelques essais infructueux, il publia dans une importante revue pétersbourgeoise quelques nouvelles impressionnantes qui imposèrent son nom à l’attention des lettrés. Et dès lors, il se voua entièrement à la littérature.

Avec Gorky, dont il est non seulement l’émule mais encore le compagnon de luttes, Léonid Andréief peut être considéré aujourd’hui comme l’un des maîtres du roman russe contemporain. Écrivain profond, poète de l’épouvante et du mystère, il excelle surtout à découvrir les mobiles secrets qui gouvernent les actions humaines. Dans toutes ses œuvres, sa maîtrise éclate principalement aux pages de pure analyse psychologique. Et comme celles-ci sont nombreuses, certains de ses ouvrages paraissent être moins des tableaux de la vie quotidienne que des études pénétrantes de « cas » curieux et extraordinaires.

Quant à ses personnages, ils rappellent à la fois ceux de Tchékof et de Dostoïevski. La plupart sont des anormaux, des maniaques, des êtres blessés à mort par les coups du destin, chez lesquels l’intelligence n’arrive pas à suppléer la volonté défaillante. S’ils luttent, c’est sans espoir de vaincre. Résignés d’avance à leur défaite, ils sentent qu’une fatalité invincible ordonne de leur pauvre vie. Et de leurs agitations stériles, de leurs efforts désespérés et vains naît un pathétique intense qui s’égale parfois à celui des tragiques grecs.

Les deux nouvelles qui composent ce volume ont rencontré en Russie un succès retentissant.

Au lendemain des exécutions de Kerson et de Varsovie, Léonid Andréief écrivit la première : Les Sept Pendus. À cette époque, la Révolution russe battait son plein. Bravant l’exil et la mort, la jeunesse révolutionnaire poursuivait son œuvre d’affranchissement. Ministres, fonctionnaires, policiers tombaient journellement sous ses coups. De son côté, le gouvernement, impuissant à comprimer le terrorisme, cherchait à le décimer en faisant pendre ou passer par les armes des milliers de séditieux.

Illustration fidèle de ces épisodes sanglants, la nouvelle Les Sept Pendus soulèvera dans la conscience du lecteur un cri d’horreur et de pitié.

Dans les pages intitulées : La Vie d’un Pope, Andréief a voulu nous montrer la perturbation du sentiment religieux chez un prêtre campagnard, à l’âme ardente et forte, mais que son isolement accable.

Vassili Fiveisky est un des héros d’Andréief sur qui pèse le plus lourdement le fatum antique. Dès sa jeunesse, il a porté un pesant fardeau de peines et de misère. Devenu prêtre, époux et père, il a connu que le sort implacable n’avait pas désarmé. Coup sur coup, il perd son premier-né et la compagne de sa vie. Ces douloureuses épreuves font chanceler la foi du prêtre en même temps qu’elles aliènent peu à peu sa raison. Et un frisson d’épouvante nous transit quand nous voyons le malheureux vieillard s’acheminer vers la folie et la mort.

On remarquera que cette nouvelle, de même que la précédente, S’alimente à la vie réelle à laquelle nous sommes mêlés. La part du rêve y est à peu près nulle. Au contraire d’Edgar Poe dont l’influence sur Andréief est pourtant manifeste, l’auteur de La Vie d’un Pope fait toujours œuvre d’observateur et de peintre. Et s’il est vrai que, chez le romancier russe comme chez le conteur américain, la sensation de terreur qui se dégage de ses récits pénètre non seulement l’âme de ses héros, mais jusqu’aux descriptions de la nature, en revanche, jamais Andréief ne rompt les liens qui l’unissent à la réalité pour vagabonder dans un monde chimérique. Ses héros, quelque anormaux qu’ils soient, sont des êtres bien vivants, pris et observés dans le milieu qui leur est propre et dont l’existence banale, bien que tourmentée, se termine par une mort banale.

Ce réalisme, cet amour passionné de la vérité font la force des œuvres d’Andréief.


SERGE PERSKY.