Les Sept Pendus/I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Serge Persky.
Charpentier (p. 3-14).


I

À UNE HEURE DE L’APRÈS-MIDI, EXCELLENCE !


Comme le ministre était un homme très gros, prédisposé à l’apoplexie, et qu’il fallait lui épargner toute émotion dangereuse, on prit de minutieuses précautions pour l’avertir qu’un grave attentat était projeté contre lui. Lorsqu’on vit qu’il accueillait la nouvelle avec calme, on lui communiqua les détails : l’attentat devait avoir lieu le lendemain, au moment où Son Excellence quitterait la maison pour aller au rapport. Quelques terroristes, munis de revolvers et de bombes, qu’un agent provocateur avait dénoncés et qui se trouvaient maintenant sous la surveillance de la police, se rassembleraient à une heure de l’après-midi près du perron, et attendraient la sortie du ministre. C’est là que les criminels seraient arrêtés.

— Pardon ? interrompit le ministre surpris. Comment savent-ils que j’irai présenter mon rapport à une heure de l’après-midi, alors que je n’en suis informé moi-même que depuis deux jours ?

Le commandant du corps de défense eut un vague geste d’ignorance :

— À une heure de l’après-midi, Excellence !

Étonné et en même temps satisfait de l’habileté avec laquelle la police avait conduit l’affaire, le ministre hocha la tête ; un sourire dédaigneux parut sur ses grosses lèvres cramoisies ; il fit rapidement tous les préparatifs nécessaires pour aller passer la nuit dans un autre palais, afin de ne gêner en rien les policiers.

Tant que les lumières brillèrent dans cette nouvelle résidence, tant que ses familiers lui exprimèrent leur indignation et s’agitèrent autour de lui, le ministre, éprouva un sentiment d’excitation agréable. Il lui semblait qu’on venait de lui donner ou qu’on allait lui donner une grande récompense inattendue. Mais les amis partirent, les lumières furent éteintes. La clarté intermittente et fantastique des lampes à arc de la rue frappa le plafond et les murs, pénétrant au travers des hautes fenêtres — symbole de la fragilité de tous les verrous, de tous les murs, de toutes les surveillances. Alors, dans le silence et la solitude d’une chambre étrangère, le dignitaire fut envahi d’une terreur indicible.

Il avait une maladie de reins. Chaque émotion violente provoquait l’enflure du visage, des pieds et des mains et le faisait paraître plus lourd, plus massif. Maintenant, pareil à un tas de chair bouffie pesant sur les ressorts du lit, il sentait, avec l’angoisse des gens malades, son visage se gonfler et devenir comme étranger à son corps. Sa pensée revenait obstinément au sort cruel que ses ennemis lui préparaient. Il évoqua l’un après l’autre les attentats récents, où des bombes avaient été lancées contre des personnes aussi nobles que lui et même plus titrées ; les engins déchiraient les corps en mille lambeaux, projetaient les cerveaux contre d’ignobles murs de briques et arrachaient les dents des mâchoires. Et à ces souvenirs, il lui semblait que son corps malade éprouvait déjà l’effet de l’explosion. Il se représenta ses bras détachés des épaules, ses dents cassées, son cerveau écrasé. Allongées dans le lit, ses jambes s’engourdissaient, immobiles, les pieds en l’air, comme ceux d’un mort. Il respira bruyamment, toussa, pour ne ressembler en rien à un cadavre ; il remua, pour entendre le bruit des ressorts métalliques, les froissements de la couverture de soie. Et pour se prouver qu’il était tout à fait vivant, il prononça d’une voix ferte et nette :

— Braves bougres ! Braves bougres !

Ceux qu’il louait ainsi, c’étaient les agents de police, les gendarmes, les soldats, tous ceux qui protégeaient sa vie et avaient prévenu l’attentat. Mais il avait beau remuer, s’exclamer, sourire de l’échec des terroristes, il ne pouvait se persuader qu’il était sauvé. Il croyait sentir au contraire que la mort, dont il était menacé, était déjà présente et qu’elle se tiendrait auprès de lui jusqu’à ce que les assassins eussent été saisis, dépouillés de leurs engins et jetés dans une prison sûre. Il l’apercevait dans un angle de la pièce, droite et immobile, pareille à un soldat obéissant placé en sentinelle de par une volonté inconnue.

« À une heure de l’après-midi, Excellence ! » Cette phrase revenait, prononcée sur tous les tons : tantôt joyeuse et ironique, tantôt obstinée et stupide. On eût dit qu’une centaine de phonographes, placés dans la chambre, criaient l’un après l’autre, avec l’idiote application des machines :

« À une heure de l’après-midi, Excellence ! »

Et cette « une heure de l’après-midi » du lendemain, qui, si peu de temps auparavant, ne se distinguait en rien des autres heures, cette heure avait pris une importance menaçante ; elle était sortie du cadran et commençait à vivre d’une vie distincte, en s’allongeant comme un immense rideau noir, qui partageait la vie en deux. Avant elle et après elle, nulle autre heure n’existait : elle seule, présomptueuse et obsédante, avait droit à une vie particulière.

En grinçant des dents, le ministre se souleva dans son lit et s’assit. Il lui était positivement impossible de dormir.

Avec une netteté terrifiante, en serrant contre sa figure ses mains boursouflées, il se représenta comment il se serait levé le lendemain, s’il n’avait rien su. Il aurait pris son café, il se serait habillé dans le vestibule ; et ni lui, ni le suisse qui lui aurait mis sa pelisse, ni le valet de chambre qui lui aurait servi le café n’auraient compris l’inutilité de pareils soins… Le suisse aurait ouvert la porte… Oui, ce bon suisse prévenant, aux yeux bleus, au regard franc, aux nombreuses décorations militaires, c’est lui qui aurait ouvert de ses propres mains la porte terrible.

— Ah ! fit tout à coup le ministre à haute voix, et lentement il enleva les mains de son visage. En regardant dans l’ombre, bien loin devant lui, d’un regard fixe et attentif, il tendit la main pour tourner le bouton de la lampe. Puis, il se leva et, pieds nus, fit le tour de la chambre étrangère, inconnue de lui ; trouvant un autre bouton, il le tourna aussi. La pièce devint claire et agréable ; seuls, le lit en désordre, la couverture tombée, indiquaient une terreur qui n’avait pas encore complètement disparu.

Vêtu d’une chemise de nuit, la barbe embroussaillée, le regard irrité, le ministre ressemblait à tous les vieillards tourmentés par l’asthme et l’insomnie. On eût dit que la mort, préparée pour lui par d’autres, l’avait dénudé, arraché au luxe dont il était entouré. Sans s’habiller, il se jeta dans un fauteuil ; ses yeux errèrent au plafond.

— Imbéciles ! cria-t-il d’un ton méprisant et convaincu.

Ce mot s’adressait aux policiers que, l’instant d’avant, il avait qualifiés de « braves bougres » et qui, par excès de zèle, lui avaient fait part de tous les détails de l’attentat projeté.

— Évidemment, raisonnait-il, j’ai peur maintenant parce qu’on m’a averti. Mais si je n’avais rien su, j’aurais tranquillement pris mon café. Et ensuite, évidemment, cette mort… Mais ai-je donc, en vérité, si peur de la mort ? J’ai les reins malades, je dois en mourir un jour, pourtant je n’ai pas peur, parce que je ne sais rien. Et ces imbéciles me disent : « À une heure de l’après-midi, Excellence ! » Ils ont pensé que j’en serais heureux !… Au lieu de cela, la mort est venue se placer dans le coin et elle ne s’en va plus ! Elle ne s’en va pas, parce que c’est ma pensée ! Ce n’est pas mourir qui est terrible, c’est de savoir qu’on va mourir. Il serait tout à fait impossible à l’homme de vivre s’il connaissait l’heure et le jour de sa mort avec une certitude absolue. Et ces idiots qui me préviennent : « À une heure de l’après-midi, Excellence ! »

Récemment, il avait été malade, et les médecins lui avaient dit qu’il allait mourir, qu’il devait prendre ses dernières dispositions. Il ne les avait pas crus ; et en effet, il était resté en vie. Dans sa jeunesse, il lui était arrivé de perdre pied ; résolu d’en finir avec l’existence, il avait chargé son revolver, écrit des lettres et fixé l’heure de son suicide ; puis, au dernier moment, il avait réfléchi. Car toujours, à l’instant suprême, une circonstance inattendue peut se produire ; aucun homme, par conséquent, ne peut savoir quand il mourra.

« À une heure de l’après-midi, Excellence ! » lui avaient dit ces aimables crétins. On l’en avait informé seulement parce que sa mort était conjurée ; or, il était terrifié rien qu’en apprenant l’heure où elle eût été possible. Certes, il savait bien qu’on le tuerait une fois ou l’autre, mais ce ne serait pas demain… ce ne serait sûrement pas demain ; il pouvait dormir tranquille, comme un être immortel. Les imbéciles ! ils ne soupçonnaient pas quel gouffre ils avaient creusé en disant, avec une stupide amabilité : « À une heure de l’après-midi, Excellence ! »

Le cœur soudain traversé d’une angoisse aiguë, le ministre comprit qu’il n’aurait ni sommeil, ni repos, ni joie, tant que cette heure maudite, noire, et comme en dehors des jours, ne serait pas écoulée. Elle suffisait pour anéantir la lumière et envelopper l’homme dans les ténèbres opaques de la peur. Une fois réveillée, la peur de la mort se répandait de fibre en fibre, s’infillrait dans les os, suait par tous les pores.

Le ministre ne pensait déjà plus aux assassins de demain : ils avaient disparu, égarés dans la foule des choses néfastes qui entouraient sa vie. Il craignait l’inattendu, l’inévitable : une attaque d’apoplexie, une déchirure du cœur, la rupture d’une petite artère qui, soudain, ne pourrait résister à l’afflux du sang et sauterait comme un gant trop juste sur des doigts enflés.

Son cou gros et court lui faisait peur ; il n’osait regarder ses doigts enflés, pleins d’une humeur fatale. L’instant d’avant, dans l’obscurité, il avait dû remuer pour ne pas ressembler à un mort ; et voici que maintenant, sous cette lumière vive, froide, hostile, effrayante, il lui semblait horrible, impossible même de se mouvoir pour allumer une cigarette ou sonner un domestique. Ses nerfs se tendaient. Les yeux rouges et convulsés, la tête en feu, il étouffait.

Soudain, dans l’obscurité de la maison endormie, parmi la poussière et les toiles d’araignée, la sonnette électrique s’anima sous le plafond. La petite langue métallique frappait de saccades pressées le bord de la clochette sonore. Elle se tut, puis tinta de nouveau en un bruit continu et terrifiant.

On accourut. Çà et là, des lampes s’allumèrent aux murs et aux lustres ; il y en avait trop peu pour que la clarté fût intense, mais assez pour faire apparaître les ombres. Elles se montrèrent partout : elles se dressèrent dans les angles et s’allongèrent contre le plafond, s’accrochant à toutes les saillies, courant le long des murs. Il était difficile de comprendre où se trouvaient auparavant toutes ces ombres taciturnes, monstrueuses et innombrables, âmes muettes de choses muettes.

Une voix épaisse et tremblante disait on ne sait quoi. Puis on téléphona au médecin : le ministre se trouvait mal. On fit aussi venir la femme de Son Excellence.