Les Sept Pendus/III

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Traduction par Serge Persky.
Charpentier (p. 27-44).


III

IL NE FAUT PAS ME PENDRE…


Quinze jours avant l’afÏaire des terroristes, la même cour martiale, mais composée autrement, avait jugé et condamné à mort par pendaison Ivan Ianson, paysan.

Ivan Ianson s’était loué comme ouvrier agricole chez un fermier aisé et ne se distinguait en rien des autres pauvres diables de sa classe. Il était natif de Wesenberg, en Estonie ; depuis quelques années, il s’avançait peu à peu vers la capitale, en passant d’une ferme à l’autre. Il savait très mal le russe. Comme son patron était un Russe, du nom de Lazaref, et qu’aucun de ses compatriotes n’habitait dans le voisinage, Ianson resta presque deux ans sans parler. Il gardait le silence avec les bêtes comme avec les gens. Il menait le cheval à l’abreuvoir et l’attelait sans lui parler, en tournant autour de lui paresseusement, à petits pas hésitants. Quand le cheval se mettait à ruer, Ianson le frappait cruellement, sans mot dire, de son énorme fouet. La boisson transformait en furie son entêtement froid et méchant. Alors le sifflement du fouet scandé de trépignements douloureux des sabots sur les planches du hangar parvenaient jusqu’à la ferme. Pour le punir de torturer le cheval, le patron battit Ianson, mais ne parvenant pas à le corriger, il renonça à le frapper.

Une fois ou deux par mois, Ianson s’enivrait, particulièrement quand il conduisait son patron à la gare. Une fois celui-ci en wagon, Ianson s’éloignait d’une demi-verste et attendait que le train fût parti.

Puis il retournait à la gare et s’enivrait au buffet. Il revenait à la ferme au grand galop, rouant de coups la malheureuse rosse, lâchant les rênes, chantant, criant, en estonien, des phrases incompréhensibles. Parfois silencieux, les dents serrées, envahi par un tourbillon de fureur, de souffrance et d’enthousiasme indicibles, il allait dans sa course folle comme un aveugle : sans prendre garde aux passants, il s’élançait à une allure insensée qu’il ne ralentissait ni aux tournants, ni aux descentes.

Son maître avait songé à le renvoyer ; mais Ianson ne demandait pas de gros gages et ses camarades ne valaient pas mieux que lui.

Un jour, il reçut une lettre écrite en estonien. Comme il ne savait ni lire, ni écrire, et que personne dans Son entourage ne connaissait cette langue, Ianson jeta la lettre au fumier avec une indifférence sauvage. Il essaya aussi de faire la cour à la fille de ferme, ayant probablement besoin d’une femme ; elle le repoussa, car il était petit et chétif, couvert de taches de rousseur, hideux, et il cessa aussitôt de s’occuper d’elle.

Mais s’il parlait peu, Ianson écoutait sans cesse. Il écoutait les champs mornes et désolés, où des monticules de fumier gelé ressemblaient à une série de petites tombes couvertes de neige ; il écoutait le lointain bleuâtre et limpide, les poteaux télégraphiques sonores. Lui seul savait ce que disent les champs et les poteaux du télégraphe. Il écoutait aussi les conversations des hommes, les récits de meurtres, de pillages, d’incendies.

Une fois, pendant la nuit, au hameau, la petite cloche du temple tinta, faible et lamentable ; des flammes s’élevaient. Des malfaiteurs, venus on ne sait d’où, pillaient la ferme voisine. Ils tuèrent le maître et sa femme et mirent le feu à la maison. L’inquiétude naquit dans la ferme où vivait Ianson : jour et nuit, les chiens étaient lâchés ; le maître laissait un fusil à portée de son lit. Il voulut aussi donner une arme à Ianson, mais celui-ci, après avoir examiné le fusil, hocha la tête et refusa de le prendre. Le maître ne comprit pas que Ianson avait plus de confiance en l’efficacité de son couteau finnois qu’en ce vieux et bon fusil.

— Votre machine me tuerait moi-même ! dit-il.

— Tu n’es qu’un imbécile, Ivan !

Et ce même Ivan Ianson, qui se méfiait d’un fusil, perpétra, un soir d’hiver, alors que l’autre ouvrier s’était rendu à la gare, un triple forfait, avec une simplicité étonnante. Après avoir enfermé la servante dans la cuisine, il s’approcha du maître, à pas de loup, et le frappa dans le dos à coups de couteau. Le patron tomba sans connaissance ; sa femme se mit à crier et à courir dans la chambre. Les dents découvertes, le couteau à la main, Ianson commença à fouiller malles et tiroirs. Puis, comme s’il avait vu la femme du patron pour la première fois, il se jeta tout à coup sur elle pour la violer, bien que la pensée ne lui en fût jamais venue. Par bonheur, la femme fut la plus forte ; non seulement elle résista, mais elle étrangla à demi Ianson, qui, au cours de la lutte, avait laissé choir son couteau. Sur ces entrefaites, le patron reprit ses sens et la servante, enfonçant la porte de la cuisine, apparut. Ianson s’enfuit. On s’empara de lui une heure plus tard : accroupi dans un coin du hangar, il cherchait à mettre le feu à la ferme.

Quelques jours après cette tragédie, le fermier mourait. Ianson fut jugé et condamné à mort. Au tribunal, on eût dit qu’il ne comprenait pas le sens de ce qui se passait : il regardait sans curiosité la grande salle imposante et fourrait dans son nez un doigt recroquevillé. Ceux qui l’avaient vu le dimanche à l’église auraient seuls pu deviner qu’il avait fait un peu de toilette : il portait une cravate tricotée, d’un rouge sale ; par places, ses cheveux étaient lisses et foncés ; ailleurs, ils formaient des mèches claires et maigres, semblables à des fétus de paille dans un champ inculte et dévasté.

Lorsque le verdict : peine de mort par pendaison, fut prononcé, Ianson s’émut soudain. Il rougit violemment, se mit à dénouer et renouer sa cravate, comme si elle l’étouffait. Puis il agita les bras sans savoir pourquoi, et déclara à l’un des juges, en désignant le président qui avait lu la sentence :

Elle a dit qu’il fallait me pendre…

— Qui, « elle » ? demanda, d’une voix de basse profonde, le président.

Ianson montra le président du doigt et répondit, en le regardant en dessous, avec colère :

— Toi !

— Eh bien ?

De nouveau, Ianson tourna les yeux vers celui des juges, en qui il devinait un ami, et répéta :

Elle a dit qu’il fallait me pendre. Il ne faut pas me pendre…

— Emmenez le condamné !

Mais Ianson eut encore le temps de répéter, d’un ton grave et convaincu :

— Il ne faut pas me pendre !

Et il avait l’air si stupide, avec son doigt étendu, avec son visage irrité auquel il essayait en vain de donner de la gravité, que le soldat de l’escorte, violant la consigne, lui dit à mi-voix en l’entraînant :

— Tu peux te vanter d’être un fameux imbécile !

— Il ne faut pas me pendre ! répéta obstinément Ianson.

On l’enferma de nouveau dans la cellule où il avait passé un mois et à laquelle il s’était habitué, comme il s’était accoutumé à tout : aux coups, à l’eau-de-vie, à la campagne déserte et neigeuse, parsemée de monticules arrondis, semblables à des tombes. Il éprouva même du plaisir à revoir son lit, sa fenêtre grillée, et à manger ce qu’on lui donna ; il n’avait rien pris depuis le matin. Certes, l’événement du tribunal était désagréable, mais il ne savait pas y penser. Il ne se représentait pas du tout ce qu’était la mort par pendaison.

— Eh bien, frère, te voilà pendu ! lui dit son geôlier, avec une bienveillance ironique.

— Et quand me pendra-t-on ? demanda lanson, incrédule.

Le geôlier réfléchit :

— Ah ! attends, frère ! Il te faut des compagnons ; on ne se dérange pas pour un seul, et surtout pour un bonhomme comme toi !

— Alors, quand ? insista Ianson.

Il n’était pas offensé de ce qu’on ne voulût pas prendre la peine de le pendre, lui tout seul ; il ne croyait pas à ce prétexte, persuadé qu’on ne différait la date de l’exécution que pour le gracier ensuite.

— Quand ? Quand ? reprit le gardien. Il ne s’agit pas de pendre un chien, qu’on entraîne derrière un hangar et qu’on expédie d’un seul coup ! Est-ce ça que tu voudrais, imbécile !

— Mais non, je ne veux pas ! repartit Ianson avec une grimace joyeuse. C’est elle qui a dit qu’il fallait me pendre, mais moi, je ne veux pas !

Et, pour la première fois de sa vie peut-être, il se mit à rire, d’un rire grinçant et stupide, mais terriblement gai. Il semblait qu’une oie se fût mise à crier. Étonné, le geôlier regarda Ianson, puis il fronça les sourcils : cette gaîté bête d’un homme qu’on devait exécuter insultait la prison, le supplice lui-même et les rendait ridicules. Et il sembla au vieux gardien qui avait passé toute son existence en prison et considérait les lois de la geôle comme celles de la nature, que la prison et la vie tout entière étaient une sorte d’asile de fous dont lui, le surveillant, était le plus grand.

— Que le diable t’emporte ! fit-il en crachant à terre. Pourquoi montres-tu les dents ? Tu n’es pas au cabaret ici !

— Et moi, je ne veux pas ! Ha ! ha ! ha !

Ianson riait toujours.

— Satan ! répliqua le surveillant, en faisant un signe de croix.

Pendant toute la soirée, Ianson fut calme, joyeux même. Il répétait sans se lasser : « Il ne faut pas me pendre », et cette phrase était si convaincante, si irréfutable qu’il n’avait à s’inquiéter de rien. Depuis longtemps, il avait oublié son crime ; parfois seulement, il regrettait de n’avoir pas réussi à violer la femme. Bientôt il n’y pensa plus.

Chaque matin, Ianson demandait quand il serait pendu, et chaque matin, le gardien lui répondait avec colère :

— Tu as bien le temps !

Et il sortait vivement, avant que Ianson se mît à rire.

Grâce à cet échange de paroles invariables, Ianson se persuada que l’exécution n’aurait jamais lieu ; pendant des journées entières, il restait couché, en rêvant vaguement aux champs désolés et couverts de neige, au buffet de la gare et aussi à des choses plus lointaines et plus lumineuses. Comme il était bien nourri en prison, il prit de l’embonpoint.

— Elle m’aimerait maintenant, se disait-il, en pensant à la femme de son patron. Maintenant, je suis aussi gros que son mari.

Il n’avait qu’une seule envie : boire de l’eau-de-vie et courir follement les routes avec son cheval lancé au triple galop.

Lorsque les terroristes furent arrêtés, toute la prison l’apprit. Un jour, quand Ianson posa sa question coutumière, le surveillant lui répondit brusquement d’une voix irritée :

— Ce sera bientôt. Dans une semaine, je pense.

Ianson palit ; le regard de ses yeux vitreux devint si trouble qu’il semblait s’être complètement endormi. Il demanda :

— Tu plaisantes ?

— Naguère, tu ne pouvais pas attendre le moment ; aujourd’hui, tu dis que je plaisante. On ne tolère pas les plaisanteries, chez nous. C’est vous qui aimez les plaisanteries, nous autres, nous ne les supportons pas, répliqua le gardien avec dignité, en s’éloignant.

Lorsque le soir arriva, Ianson avait maigri. Sa peau plissée, redevenue lisse pendant quelques jours, s’était contractée en mille petites rides. Le regard s’était éteint ; les mouvements se faisaient avec lenteur, comme si chaque hochement de tête, chaque geste du bras, chaque pas eût été une entreprise difficile, qu’il fallait d’abord étudier à fond. La nuit, Ianson se coucha sur son lit de camp, mais ses yeux ne se fermèrent pas ; jusqu’au matin, ils restèrent ouverts.

— Ah ! ah ! fit le surveillant, en le voyant le lendemain.

Avec la satisfaction du savant qui vient de réussir une nouvelle expérience, il examina le condamné attentivement : maintenant, tout allait selon la règle. Satan était couvert de honte, la sainteté de la prison et du supplice était manifeste. Indulgent, plein de pitié sincère même, le vieillard demanda :

— Veux-tu voir quelqu’un ?

— Pourquoi ?

— Pour lui dire adieu… Ta mère, par exemple, ou ton frère…

— Il ne faut pas me pendre, déclara Ianson à voix basse, en jetant un coup d’œil oblique au geôlier, je ne veux pas !

Le surveillant le regarda, sans mot dire.

Ianson se calma un peu quand vint le soir. Le jour ressemblait tant aux autres jours, le ciel hivernal et nuageux brillait d’une manière si coutumière, si familier était le bruit de pas et de conversations résonnant dans le corridor, que Ianson cessa de croire à l’exécution. Naguère, il accueillait la nuit avec calme comme l’heure à laquelle il fallait dormir. À présent, il avait conscience de son essence mystérieuse et menaçante. Pour ne pas croire à la mort, il faut voir et entendre autour de soi le mouvement coutumier de la vie : des pas, des voix, de la lumière. Maintenant, tout était extraordinaire pour lui ; ce silence, ces ténèbres semblaient être celles de la mort inévitable. Affolé, il gravissait la première marche du gibet.

Le jour, la nuit, lui apportaient des alternatives d’espoir et de crainte ; il en fut de même jusqu’au soir où il sentit, où il comprit que la mort viendrait dans trois jours, au moment où le soleil se lève.

Il n’avait jamais pensé à la mort ; pour lui, elle n’avait point de forme. Mais d’heure en heure, il sentait nettement qu’elle était entrée dans la cellule, qu’elle le cherchait en tâtonnant. Pour lui échapper, il se mit à courir.

La pièce était si petite que les angles semblaient repousser Ianson vers le centre. Il ne pouvait se cacher nulle part. À plusieurs reprises, Ianson frappa les murailles, du torse ; une fois, il heurta la porte. Il chancela, tomba le visage contre terre et sentit que la mort le saisissait. Collé au sol, la figure touchant l’asphalte sale et noir, Ianson se mit à hurler de terreur jusqu’à ce qu’on accourût. Lorsqu’on l’eut relevé, assis sur son lit et aspergé d’eau froide, il n’osa pas encore ouvrir les yeux. Il entr’ouvrait un œil, apercevait un angle vide et lumineux de la cellule, et recommençait à hurler.

Mais l’eau froide agissait. En outre, le gardien de service frappa paternellement Ianson sur la tête, à plusieurs reprises. Cette sensation de vie chassa la pensée de la mort. Ianson dormit profondément le restant de la nuit. Il dormit, couché sur le dos, la bouche ouverte, avec des ronflements sonores et prolongés. Entre les paupières mal jointes, apparaissait un œil blanchâtre, plat et mort, sans prunelle.

Ensuite, le jour, la nuit, les voix, les pas, tout devint pour lui une horreur continue qui le plongeait dans un état d’étonnement sauvage. Ianson ne pensait à rien ; il ne comptait même pas les heures ; il était simplement en proie à une terreur muette devant cette contradiction, qui affolait son cerveau : aujourd’hui la vie, demain la mort. Il ne mangeait plus rien, il avait complètement cessé de dormir ; les jambes croisées sous lui, craintif, il restait assis toute la nuit sur un tabouret ou bien il se promenait à pas furtifs dans sa cellule.

Les geôliers cessèrent de faire attention à lui.

— Il est devenu sourd ; désormais il ne sentira plus rien jusqu’au moment de mourir, expliqua le vieux geôlier, en l’examinant de son regard expérimenté.

— Ivan, tu entends ? Hé ! Ivan !

— Il ne faut pas me pendre ! répondit Ianson d’une voix blanche ; sa mâchoire inférieure pendait.

— Si tu n’avais pas tué, on ne te pendrait pas, fit d’un ton réprobateur le geôlier en chef, un homme encore jeune, important et décoré.

— Pour voler, tu as tué ; et tu ne veux pas être pendu !

— Je ne veux pas ! répliqua Ianson.

— Au lieu de dire des bêtises, tu ferais mieux de disposer de ce que tu possèdes ; tu dois bien avoir quelque chose !

— Il n’a rien du tout ! Une chemise et des pantalons ! Et une casquette de fourrure !

Ce fut ainsi que le temps passa jusqu’au jeudi. Et le jeudi à minuit, un grand nombre de gens pénétrèrent dans la cellule de Ianson ; un monsieur avec des épaulettes de drap lui dit :

— Préparez-vous ! Il faut partir !

Toujours avec la même lenteur et la même indolence, Ianson se revêtit de ce qu’il possédait et noua autour de son cou la cravate sale. Tout en le regardant s’habiller, le monsieur aux épaulettes, qui fumait une cigarette, dit à l’un des assistants :

— Comme il fait chaud aujourd’hui ! C’est le printemps !

Les yeux de Ianson se fermèrent ; il s’assoupissait complètement. Le vieux gardien cria :

— Allons ! allons ! Dépêche-toi ! Tu dors !

Soudain, Ianson resta immobile.

— Il ne faut pas me pendre, dit-il avec indolence.

Il se mit à marcher avec soumission, en haussant les épaules. Dans la cour, il fut brusquement saisi par l’air humide et printanier ; le dégel avait commencé et des gouttes d’eau tombaient avec bruit, joyeuses et innombrables. Tandis que les gendarmes montaient dans la voiture sans lanterne en se courbant et en faisant cliqueter leur sabre, Ianson passait paresseusement le doigt sous son nez mouillé ou arrangeait sa cravate mal nouée.