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Les Sept Pendus/II

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Traduction par Serge Persky.
Charpentier (p. 15-26).


II

À LA PEINE DE MORT PAR PENDAISON.


Les prévisions de la police se réalisèrent. Quatre terroristes, trois hommes et une femme, porteurs de bombes, de revolvers et de machines infernales, furent pris devant le perron de la résidence ; on arrêta un cinquième complice à son domicile, où les engins avaient été fabriqués et le complot tramé. On trouva la une grande quantité de dynamite, d’armes. Ils étaient tous très jeunes ; l’aîné des hommes avait vingt sept ans, la plus jeune des femmes dix-neuf. On les jugea dans la forteresse où ils avaient été emprisonnés après leur arrestation ; on les jugea rapidement, à huis clos, comme on le faisait à cette époque impitoyable.

Devant le tribunal, tous les cinq furent paisibles, mais sérieux et pensifs : leur mépris pour les juges était si grand qu’ils ne voulurent pas souligner leur hardiesse par un sourire inutile ou une gaîté feinte. Ils furent juste assez tranquilles pour protéger leur âme et sa grande ombre d’agonie contre les regards étrangers et malveillants. Parfois ils refusaient de répondre aux questions, parfois ils répondaient simplement, brièvement, nettement, comme s’ils eussent parlé à des statisticiens désireux de compléter des tableaux de chiffres et non pas à des juges. Trois d’entre eux, une femme et deux hommes, donnèrent leur véritable nom ; les deux autres refusèrent de faire connaître leur identité. Ils manifestèrent pour tout ce qui se passa cette curiosité lointaine et atténuée propre aux gens gravement malades ou possédés par une seule idée toute-puissante. Ils jetaient des coups d’œil rapides, saisissaient au vol une parole intéressante et se remettaient à penser, en reprenant à l’endroit même où la pensée s’était arrêtée.

L’accusé placé le plus près des juges avait déclaré se nommer Serge Golovine, ancien officier, fils d’un colonel en retraite. Il était tout jeune, large d’épaules, et si robuste que ni la prison ni l’attente de la mort certaine n’avaient pu ternir la coloration de ses joues, et altérer l’expression de naïveté heureuse de ses yeux bleus. Tant que durèrent les débats, il tourmenta sa barbe blonde embroussaillée, dont il n’avait pas encore l’habitude, et regarda fixement la fenêtre, en fronçant les paupières.

On était à la fin de l’hiver, à l’époque où, parmi des tourmentes de neige et des journées de froid morne, le printemps proche envoie parfois, en précurseur, un jour lumineux et tiède, ou même une seule heure, mais si passionnément jeune et étincelante que les moineaux de la rue deviennent fous de joie et que les hommes semblent enivrés. À travers la fenêtre d’en haut, sale encore de la poussière de l’été précédent, on voyait un ciel très bizarre et très beau : au premier coup d’œil, il semblait d’un gris laiteux et trouble ; puis, à le regarder mieux, il apparaissait avec des taches d’azur d’un bleu de plus en plus profond, pur et infini. Et parce qu’il ne se dévoilait pas brusquement, mais se drapait pudiquement dans le voile transparent des nuages, il devenait cher, telle une fiancée. Serge Golovine regardait le ciel, tiraillait sa moustache, clignait tantôt l’un, tantôt l’autre de ses yeux aux longs cils touffus et réfléchissait profondément on ne sait à quoi. Une fois même, il agita vivement ses doigts ; une expression de joie naïve parut sur son visage ; mais il regarda autour de lui et sa joie s’éteignit comme un tison sur lequel on a posé le pied. Presque instantanément, presque sans transition, la rougeur des joues fit place à une blancheur cadavérique ; un fin cheveu arraché avec douleur fut serré comme dans un étau par les doigts aux extrémités exsangues. Mais la joie de la vie et du printemps était encore plus forte. Quelques minutes plus tard, le jeune visage avait repris son expression naïve et se tournait vers le ciel printanier.

C’est vers le ciel aussi que regardait une jeune fille inconnue, surnommée Moussia. Elle était plus jeune que Golovine, mais semblait être son aînée par sa gravité, le sérieux de ses yeux loyaux et fiers. Seuls, le cou délicat et les bras minces décelaient ce quelque chose d’insaisissable, qui est la jeunesse elle-même et qui résonnait si distinctement dans sa voix pure, harmonieuse, pareille à un instrument de prix et d’un accord parfait dans chaque mot. Moussia était très pâle, de cette blancheur passionnée, particulière à ceux qui brûlent d’un feu intérieur, radieux et puissant. Elle ne remuait presque pas ; de temps à autre seulement, d’un geste à peine visible, elle tâtait, au troisième doigt de la main droite, une trace profonde, la trace d’une bague récemment enlevée. Elle regardait le ciel avec calme et indifférence, simplement parce que tout, dans cette salle banale et malpropre, lui était hostile et semblait scruter son regard. Ce coin de ciel bleu était la seule chose pure et vraie qu’elle pût regarder avec confiance.

Les juges avaient pitié de Serge Golovine et haïssaient Moussia.

Le voisin de Moussia, immobile aussi, dans une pose un peu affectée, les mains croisées entre les genoux, était un inconnu surnommé Werner. Si l’on peut verrouiller un visage comme une lourde porte, l’inconnu avait verrouillé le sien comme une porte de fer. Il fixait obstinément le plancher et il était impossible de savoir s’il était calme ou profondément ému, s’il pensait à quelque chose ou écoutait les dépositions des agents de police. Sa taille était peu élevée, et ses traits étaient fins et nobles. Il donnait l’impression d’une force immense et calme, d’une vaillance froide et insolente. La politesse même avec laquelle il fournissait des réponses claires et brèves semblait dangereuse sur ses lèvres. Si la capote du prisonnier paraissait être un accoutrement ridicule sur le dos des autres prévenus, par contre, on ne la voyait même pas sur lui, tant l’habit était étranger à l’homme. Bien que Werner n’eût été armé que d’un mauvais revolver, alors que les autres portaient des bombes et des machines infernales, les juges le considéraient comme le chef et le traitaient avec un certain respect.

La terreur insupportable de la mort et le désir désespéré de réprimer cette peur, de la dissimuler aux juges, partageaient l’âme de son voisin, Vassili Kachirine. Dès le matin, depuis que les prisonniers avaient été conduits au tribunal, il étouffait sous les battements précipités de son cœur. Des gouttes de sueur apparaissaient sans cesse sur son front ; ses mains étaient également moites et froides ; collée au corps, sa chemise humide et glacée gênait ses mouvements. Par un effort de volonté surhumain, il obligeait ses doigts à ne pas trembler, sa voix à être ferme et mesurée, son regard tranquille. Il ne voyait rien autour de lui ; le bruit des voix lui parvenait comme au travers d’un brouillard, et c’est dans un brouillard aussi qu’il se raidissait en un effort désespéré pour répondre avec fermeté, à haute voix. Mais dès qu’il avait parlé, il oubliait la question, aussi bien que ses propres phrases ; et de nouveau la lutte recommençait, muette, terrible. Déjà, la mort le marquait d’une empreinte si évidente que les juges évitaient de le regarder. Il était aussi difficile de déterminer son âge que celui d’un cadavre en voie de décomposition. D’après ses papiers, il n’avait que vingt-trois ans. Une ou deux fois, Werner lui toucha doucement le genou, et chaque fois, il répondit brièvement :

— Ce n’est rien.

Le moment le plus dur pour lui fut celui-ci, où il éprouva soudain une envie irrésistible de crier sans paroles, comme une bête traquée. Alors, il poussa légèrement Werner ; sans lever les yeux, celui-ci répondit à voix basse :

— Ce n’est rien, Vassia. Ce sera bientôt fini !

Consumée par l’inquiétude, Tania Kovaltchouk, la cinquième terroriste, couvait ses camarades d’un regard maternel. Elle était encore très jeune ; ses joues semblaient aussi colorées que celles de Serge Golovine, et cependant elle semblait être la mère de tous les accusés, tant son regard et son sourire étaient pleins d’anxiété tendre, d’amour infini. La marche du procès ne l’intéressait pas. Elle écoutait ses camarades, préoccupée seulement de savoir si leur voix tremblait, s’ils avaient peur, s’il fallait leur donner des soins.

Mais elle ne pouvait regarder Vassili ; son angoisse était trop forte ; elle se contentait de faire craquer ses doigts potelés ; elle admirait avec fierté et respect Moussia et Werner ; son visage alors prenait une expression grave et sérieuse ; sans cesse, elle tachait d’attirer les regards de Serge Golovine par son sourire.

« Le cher camarade, il regarde au ciel. Regarde, regarde ! » pensa-t-elle en voyant où il dirigeait les yeux.

« Et Vassia ? Mon Dieu ! Mon Dieu !… Que faire pour le réconforter ? Si je lui parle, ce sera pire peut-être ; s’il allait se mettre à pleurer ? »

Comme un étang paisible reflète tous les nuages errants, son aimable et clair visage reflétait tous les sentiments, toutes les pensées, si fugaces fussent-elles, de ses quatre camarades. Elle oubliait qu’on la jugeait aussi et qu’elle serait pendue ; son indifférence à cet égard était absolue. C’était chez elle qu’on avait trouvé un dépôt de bombes et de dynamite ; quelque bizarre que cela parût, elle avait accueilli la police à coups de feu et blessé un agent à la tête.

Le jugement prit fin vers huit heures, alors que le jour commençait à baisser. Peu à peu, aux yeux de Serge et de Moussia, le ciel bleu s’éteignit ; sans rougir, sans sourire, doucement comme aux soirs d’été, il se troubla, devint grisâtre, froid et hivernal. Golovine poussa un soupir, s’étira, leva les yeux vers la fenêtre, où l’obscurité glaciale de la nuit se montrait déjà ; toujours en tiraillant sa barbe, il se mit à examiner les juges, les soldats, leurs armes, il échangea un sourire avec Tania Kovaltchouk. Quant à Moussia, lorsque le ciel se fut éteint, elle dirigea son regard, sans l’abaisser à terre, vers un angle où une toile d’araignée se balançait doucement sous l’invisible souffle d’air chaud venu du calorifère, et elle resta ainsi jusqu’à ce que la sentence fût prononcée.

Après le verdict, les condamnés prirent congé de leurs défenseurs, en évitant les regards déconcertés, apitoyés et confus de ces derniers ; puis, un instant, ils se groupèrent près de la porte et échangèrent de courtes phrases.

— Ce n’est rien, Vassia ! Tout sera bientôt fini ! dit Werner.

— Mais je n’ai rien, frère ! répondit Kachirine, d’une voix forte, calme et comme joyeuse. En effet, son visage s’était légèrement coloré et ne ressemblait plus à celui d’un cadavre.

— Que le diable les emporte ! ils nous pendront tout de même ! jura naïvement Golovine.

— Il fallait s’y attendre ! répondit Werner sans se troubler.

— Demain, le jugement définitif sera rendu et on nous mettra dans la même cellule, dit Tania, pour consoler ses camarades. Nous resterons ensemble jusqu’à l’exécution.

Moussia, en silence, se remit en marche d’un air résolu.