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Les Sept Pendus/XI

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Traduction par Serge Persky.
Charpentier (p. 116-137).


XI

ON LE MÈNE AU SUPPLICE


Avant de monter dans les voitures, les condamnés furent réunis tous les cinq dans une grande pièce froide au plafond voûté, pareille à un bureau abandonné, ou à une salle de réception inutilisée. On leur permit de se parler.

Seule, Tania Kovaltchouk profita immédiatement de l’autorisation. Les autres serraient en silence des mains froides comme la glace ou chaudes comme le feu ; muets, s’efforçant de ne pas se regarder, ils se rassemblèrent en un groupe confus et distrait. Réunis, ils semblaient avoir honte de ce qu’ils avaient éprouvé dans la solitude. Ils avaient peur de se regarder, peur de se révéler l’un à l’autre, la chose nouvelle, un peu gênante, qu’ils sentaient ou soupçonnaient entre eux.

Ils se regardèrent cependant, sourirent une ou deux fois, et tous se trouvèrent à l’aise, comme auparavant : aucun changement ne se devinait, ou, s’il s’était passé quelque chose, tous en avaient pris une part égale, si bien qu’ils ne remarquaient rien de spécial en chacun d’eux. Tous parlaient et se mouvaient d’une manière bizarre, saccadée, impulsive, trop lentement ou trop rapide. Parfois, l’un d’eux répétait vivement les mêmes mots, ou bien n’achevait pas une phrase commencée, croyant l’avoir dite. Et ils ne remarquaient rien de tout cela. Tous clignaient des yeux et examinaient, sans les reconnaître, les objets familiers, ainsi que des myopes qui auraient soudain enlevé leurs lorgnons. Ils se retournaient souvent et avec vivacité, comme si, derrière eux, quelqu’un les appelait. Mais ils ne s’en apercevaient pas. Les joues et les oreilles de Moussia et de Tania étaient brûlantes. Serge, un peu pâle, se remit bientôt et se montra tel que d’habitude.

C’était à Vassili seulement qu’on faisait attention. Même parmi eux, il avait quelque chose de terrible. Werner s’émut et dit à voix basse à Moussia, avec une anxiété profonde :

— Qu’y a-t-il, Moussia ? Est-il possible qu’il ait… ? Hein ? Il faut lui parler.

Vassili regardait Werner de loin, comme s’il ne l’avait pas reconnu ; puis il baissa les yeux.

— Vassili, qu’est-ce ? Qu’as-tu ?… Ce n’est rien, frère, ce sera bientôt fini ! Il faut se maîtriser ! Il le faut !

Vassili garda le silence. Et lorsqu’on pouvait déjà croire qu’il ne dirait absolument rien, une réponse vint, sourde, tardive, terriblement lointaine, — c’est ainsi que le tombeau doit répondre quand on l’appelle longtemps :

— Mais je n’ai rien. Je me maîtrise !

Il répéta :

— Je me maîtrise !

Werner en fut réjoui.

— Bon, bon ! Tu es un brave garçon !

Mais lorsque son regard croisa le regard sombre, appesanti, de Vassili, il ressentit une angoisse éphémère en se demandant : « Mais d’où regarde-t-il ? D’où parle-t-il ? » Sur un ton de profonde tendresse, il lui dit :

— Vassili, tu entends ? Je t’aime beaucoup !

— Et moi aussi, je t’aime beaucoup ! répliqua une langue qui se mouvait péniblement.

Soudain, Moussia prit NVerner par le bras et, exprimant son étonnement avec force, comme une actrice en scène, elle demanda :

— Werner, qu’as-tu ? Tu as dit : « Je t’aime » ! Tu n’as jamais dit cela à personne… Et pourquoi as-tu un visage si radieux et une voix si tendre ?…

Et, pareil aussi à un acteur qui appuie sur les mots, Werner répondit, en serrant avec force la main de la jeune fille :

— Oui, j’aime, maintenant ! Ne le dis pas aux autres, j’en suis honteux, mais j’aime passionnément mes frères !

Leurs regards se rencontrèrent et s’enflammèrent : autour d’eux, tout s’éteignit ; ainsi toutes les clartés pâlissent dans l’éclat fugitif de l’éclair.

— Oui ! dit Moussia, oui, Werner !

— Oui ! répondit-il, oui, Moussia, oui !

Ils avaient compris quelque chose et le ratifiaient à jamais. Les yeux étincelants, Werner s’agita de nouveau et se dirigea à pas rapides vers Serge.

— Serge !

Mais ce fut Tania Kovaltchouk qui répondit. Pleine de joie, pleurant presque de fierté maternelle, elle tiraillait violemment Serge par la manche.

— Écoute donc, Werner ! Je pleure à cause de lui, je me tourmente, et lui, fait de la gymnastique !

— Système Muller ? demanda Werner en souriant.

Serge fronça les sourcils, un peu confus :

— Tu as tort de rire, Werner ! Je suis convaincu que…

Tout le monde se mit à rire. Puisant de la force et de la fermeté dans la communion mutuelle, ils redevenaient peu à peu ce qu’ils étaient auparavant ; ils ne s’en apercevaient pas et pensaient qu’ils étaient toujours les mêmes. Soudain, le rire de Werner se brisa ; avec une gravité parfaite, il dit à Serge :

— Tu as raison, Serge ! Tu as parfaitement raison !

— Comprends donc ceci ! reprit Serge, satisfait. Bien entendu, nous…

À ce moment, on les pria de monter dans les véhicules. On eut même l’amabilité de leur permettre de se placer à leur guise, deux par deux. En général, on était très aimable avec eux, trop même ; était-ce pour essayer de leur témoigner un peu d’humanité ou pour leur montrer qu’on n’était pour rien dans ce qui se passait, que tout se faisait de soi-même ? Nul ne pourrait le dire.

— Va avec lui, Moussia ! dit Werner, en désignant à la jeune fille Vassili qui restait immobile.

— Je comprends ! répondit-elle, en hochant la tête. Et toi ?

— Moi ? Tania ira avec Serge, toi avec Vassili… Moi, je serai seul ! Qu’importe ! Je puis supporter cela, tu le sais !

Lorsqu’on arriva dans la cour, l’obscurité humide et tiède frappa doucement les visages et les yeux, coupa les respirations, s’insinua dans les corps frémissants qu’elle purifia. Il était difficile de croire que ce stimulant était tout simplement le vent, un vent printanier, doux et moite.

L’étonnante nuit de printemps sentait la neige fondue et faisait résonner les pierres. Vives et affairées, des gouttelettes d’eau tombaient en se poursuivant, et leur chute composait avec ensemble une chanson magique. Mais si l’une d’elles tombait plus lente ou plus rapide, tout s’embrouillait en un clapotis joyeux, en une confusion animée. Puis une grosse goutte sévère frappait avec force et, de nouveau la chanson printanière, rythmée et enchanteresse murmurait. Au-dessus de la ville, plus haut que les murs de la forteresse, on distinguait le pâle halo des lumières électriques.

Serge Golovine poussa un profond soupir, puis il retint son souffle, comme s’il eût regretté de chasser de ses poumons un air si pur et si frais.

— Y a-t-il longtemps qu’il fait beau ? s’informa Werner… C’est le printemps !

— Depuis hier seulement ! répondit-on avec politesse et empressement. Il y a eu beaucoup de jours froids.

L’une après l’autre, les noires voitures arrivaient, prenaient deux personnes et s’en allaient, dans l’obscurité, vers le portail où vacillait une lanterne. Autour de chaque véhicule, se mouvaient les silhouettes grises des soldats ; les sabots de leurs chevaux résonnaient avec force ; souvent, les bêtes glissaient sur la neige mouillée.

Quand Werner se courba pour entrer dans le véhicule, un gendarme lui dit, d’une manière vague :

— Il y en a un autre qui va avec vous !

Werner s’étonna :

— Qui va où ? Ah ! oui ! Encore un ! Qui est-ce ?

Le soldat garda le silence. En effet, dans un angle obscur se pelotonnait quelque chose de petit, d’immobile, mais qui vivait ; un œil ouvert brilla sous un rayon oblique de la lanterne. En s’asseyant, Werner frôla un genou de son pied.

— Pardon, camarade !

On ne lui répondit pas. Ce fut seulement quand la voiture se mit en marche que l’homme lui demanda, en hésitant, en mauvais russe :

— Qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Werner, condamné à la pendaison pour attentat contre XX… Et vous ?

— Je suis Ianson… Il ne faut pas me pendre…

Avant deux heures, ils seraient face à face avec le grand mystère jusque-là indéchiffré ; avant deux heures, ils sortiraient de la vie pour entrer dans la mort ; c’est là qu’ils allaient tous deux et ils firent connaissance. La vie et la mort marchaient simultanément sur deux plans, et jusqu’à la fin, jusque dans les détails les plus risibles et les plus stupides, la vie restait la vie.

— Qu’avez-vous fait, vous, Ianson ?

— J’ai frappé mon patron avec un couteau. J’ai volé de l’argent.

D’après le son de sa voix, il semblait que Ianson s’endormait. Werner trouva, dans l’ombre, sa main molle et la serra. Ianson la retira avec indolence.

— Tu as peur ? demanda Werner.

— Je ne veux pas être pendu.

Ils gardèrent le silence. Werner trouva de nouveau la main de l’Estonien et la serra fortement entre ses paumes sèches et brûlantes. Elle resta immobile, et Ianson n’essaya plus de la dégager.

On étouffait dans la voiture trop étroite, qui sentait le renfermé, le drap de soldat, le fumier et le cuir de bottes mouillées. Un jeune gendarme, assis en face de Werner, lui soufflait sans cesse au visage une haleine puant l’ail et le tabac. Mais l’air vif et frais arrivait par des fentes, et l’on sentait la présence du printemps, dans la petite boîte mouvante, avec plus de force encore que dehors. Le véhicule tournait tantôt à droite, tantôt à gauche ; parfois, il semblait retourner en arrière. Par moments, il paraissait aux prisonniers qu’ils viraient en rond depuis des heures. D’abord, la lumière bleuâtre de l’électricité se glissait entre les épais rideaux baissés ; puis soudain, après un tournant, l’obscurité se fit ; ce fut à cet indice que les voyageurs devinèrent qu’ils étaient arrivés dans les faubourgs et s’approchaient de la gare de S… Parfois, à un contour brusque, le genou plié et vivant de Werner frôlait amicalement le genou plié et vivant du gendarme, et il était difficile de croire au supplice prochain.

— Où allons-nous ? demanda soudain Ianson. La trépidation continue et prolongée de la sombre voiture lui donnait le vertige et un peu de nausée.

Werner répondit et serra plus fort la main de l’Estonien. Il aurait voulu dire des paroles particulièrement amicales et douces à ce petit homme endormi, qu’il aimait déjà plus que personne au monde.

— Cher ami ! Je crois que tu es mal assis ! Rapproche-toi de moi !

Ianson garda le silence ; au bout d’un moment, il lui répondit :

— Merci ! Je suis bien ! Et toi, on te pendra aussi ?

— Oui ! répliqua Werner, avec une gaîté inattendue, en riant presque. Et il eut un geste aisé et dégagé, comme s’ils avaient parlé d’une plaisanterie futile et bête que voulaient leur jouer des gens affectueux, mais terriblement farceurs.

— Tu as une femme ? demanda Ianson.

— Une femme ! Moi ! Non, je suis seul !

— Moi aussi, je suis seul.

Werner commençait à avoir le vertige : Par moments, il lui semblait qu’il se rendait à une fête. Chose bizarre ; presque tous ceux qui allaient au supplice avaient la même impression ; bien qu’en proie à la peur et à l’angoisse, ils se réjouissaient vaguement de la chose extraordinaire qui allait se passer. La réalité s’enivrait de folie, et la mort, s’accouplant à la vie, engendrait des fantômes.

— Nous voilà arrivés ! dit Werner, avec une curiosité joyeuse, lorsque la voiture s’arrêta ; il sauta aisément sur le sol. Il n’en fut pas de même pour Ianson, qui résistait, sans mot dire, très paresseusement, semblait-il, et qui refusait de descendre. Il se retenait tantôt à un angle, tantôt à la porte, à la haute roue, et cédait à la première intervention du gendarme. Il se collait aux choses plutôt qu’il ne s’y agrippait, et il n’était pas nécessaire de déployer beaucoup d’efforts pour l’en détacher. Enfin, on eut raison de lui.

Comme toujours pendant la nuit, la gare était sombre, déserte et inanimée. Les trains de voyageurs avaient déjà passé ; et pour le train qui attendait les prisonniers sur la voie, il n’y avait pas besoin de lumière ni d’agitation. L’ennui s’empara de Werner. Il n’avait pas peur, il n’était pas angoissé ; mais il s’ennuyait, d’un ennui immense, lourd, fatigant, qui lui donnait envie de s’en aller n’importe où, de se coucher et de fermer les yeux. Il s’étira et bâilla vivement, à plusieurs reprises.

— Si seulement on allait plus vite ! dit-il, exténué.

Ianson garda le silence et frémit.

Lorsque les condamnés passèrent sur le quai désert, entouré de soldats, pour se diriger vers les wagons mal éclairés, Werner se trouva placé à côté de Serge Golovine. Celui-ci désigna quelque chose de la main et se mit à parler ; son voisin ne comprit distinctement que le mot « lampe » ; le reste de la phrase se perdit dans un bâillement las et prolongé.

— Que dis-tu ? demanda Werner, en bâillant aussi.

— Le réverbère… La lampe du réverbère fume, dit Serge.

Werner se retourna. En effet, c’était vrai ; les verres étaient déjà tout noirs.

— Oui, elle fume !

Soudain, il pensa : « Que m’importe que la lampe fume, puisque ?… » Serge eut sans doute la même idée : il jeta un coup d’œil rapide sur Werner et détourna la tête. Mais tous deux cessèrent de bâiller.

Tous marchèrent sans encombre jusqu’au train ; Ianson seul dut y être conduit. D’abord, il raidit les jambes, colla ses semelles aux planches du quai, puis il plia les genoux. Tout le poids de son corps retomba sur les bras des gendarmes ; ses jambes traînaient sur le sol comme celles d’un homme ivre, et la pointe de ses bottes grinçait sur le bois. Avec mille peines, mais en silence, on le hissa dans le wagon.

Vassili Kachirine lui-même marchait sans appui ; il imitait inconsciemment les gestes de ses camarades. Parvenu au sommet des marches du wagon, il recula ; un gendarme le prit au coude pour le soutenir. Alors, Vassili se mit à trembler violemment et poussa un cri perçant, en repoussant le gendarme :

— Aïe !

— Vassili, qu’as-tu ? demanda Werner qui se précipita vers lui.

Vassili garda le silence, toujours secoué de frissons. Le gendarme, vexé, chagriné même, expliqua :

— Je voulais le soutenir, et lui, il…

— Viens, Vassili, je te soutiendrai, dit Werner.

Il voulut prendre le bras de son camarade. Mais celui-ci le repoussa et cria encore plus fort :

— Vassili, c’est moi, Werner !

— Je sais ! Ne me touche pas ! Je veux marcher seul !

Et, continuant à trembler, il entra dans le wagon et s’assit dans un coin. Werner se pencha vers Moussia et lui demanda à voix basse, en désignant Vassili du regard :

— Eh bien, comment va-t-il ?

— Mal ! répondit Moussia, en chuchotant. Il est déjà mort. Dis- moi, Werner, y a-t-il vraiment une mort ?

— Je ne sais pas, Moussia, mais je crois que non ! répondit Werner d’un ton grave et pensif.

— C’est ce que je pensais ! J’ai souffert à cause de lui, dans la voiture ; il me semblait que je voyageais à côté d’un mort.

— Je ne sais pas, Moussia. Peut-être la mort existe-t-elle encore pour quelques-uns. Plus tard, elle n’existera plus du tout. Pour moi, par exemple, la mort a existé, mais maintenant elle n’existe plus.

Les joues un peu pâlies de Moussia s’enflammèrent :

— Elle a existé pour toi, Werner ? Pour toi ?

— Oui, mais plus maintenant. Comme pour toi !

On entendit du bruit à la porte du wagon ; Michka le Tzigane entra en crachant, en respirant bruyamment, en faisant résonner avec force les talons de ses bottes. Il jeta un regard autour de lui et s’arrêta :

— Il n’y a plus de place, gendarme ! déclara-t-il au gendarme fatigué et irrité. Fais-moi voyager confortablement, sinon je n’irai pas avec toi ! Pends-moi plutôt ici, au réverbère ! Ah ! les gredins ! Quelle voiture ils m’ont donnée ! Ça, une voiture ! Les entrailles du diable, oui, mais pas une voiture !

Mais, soudain, il pencha la tête, tendit le cou et avança ainsi vers les autres condamnés. Dans le cadre de ses cheveux et de sa barbe embroussaillés, ses yeux noirs lançaient un regard sauvage, aigu et un peu fou.

— Ah ! mon Dieu ! cria-t-il, en traînant les mains. Voilà où nous en sommes ! Bonjour, monsieur !

Il s’assit en face de Werner en lui tendant les mains ; puis, en clignant de l’œil, il se pencha et passa rapidement la main sur le cou de son compagnon :

— Toi aussi ? Hein ?

— Oui ! sourit Werner.

— Tous ?

— Tous !

— Oh ! oh ! dit le Tzigane en découvrant les dents. Il examina les autres condamnés d’un coup d’œil rapide, qui, toutefois, s’arrêta plus longtemps sur Moussia et sur Ianson.

— À cause du ministre ?

— Oui. Et toi ?

— Moi, monsieur, c’est une autre affaire. Moi, je ne suis pas aussi distingué : je suis un brigand, un assassin. Ça ne fait rien, monsieur, serre-toi un peu pour faire place ; ce n’est pas de ma faute si on m’a mis en votre compagniel Dans l’autre monde, il y aura de la place pour tous.

Il mesura tous les assistants d’un coup d’œil vigilant, défiant et sauvage. Mais on le regardait sans parler, gravement et même avec une compassion évidente. Il découvrit de nouveau les dents et frappa à plusieurs reprises sur le genou de VVerner.

— C’est comme ça, monsieur ! Comme on dit dans la chanson : « Ne fais pas de bruit, verte forêt de chênes ! »

— Pourquoi m’appelles-tu monsieur ?

— Tu as raison !… acquiesça le Tzigane avec satisfaction. Quel monsieur serais-tu, puisque tu vas être pendu à côté de moi ! Voilà celui qui est le vrai monsieur !

Il tendit le doigt vers le gendarme silencieux.

— Et votre camarade là-bas, il n’en mène pas large ! ajouta-t-il en désignant des yeux Vassili. Monsieur, eh ! monsieur, tu as peur, hein ?

— Non ! répondit une langue qui remuait avec peine.

— Allons donc ! Il ne faut pas te gêner, il n’y a rien de honteux à cela ! Ce sont les chiens seulement, qui agitent la queue et découvrent les dents quand on va les pendre ; mais toi, tu es un homme. Et ce polichinelle-là, qui est-ce ? Il n’est pas des vôtres ?

Ses yeux dansaient sans cesse ; constamment, il crachait avec un sifflement sa salive abondante et douceâtre. Ianson, immobile, pelotonné dans un coin, agita un peu les oreilles de sa casquette de fourrure pelée, mais ne dit rien. Werner répondit à sa place :

— Il a égorgé son patron.

— Mon Dieu ! fit le Tzigane étonné. Comment permet-on à des oiseaux pareils d’égorger les gens ?

Depuis un moment, il examinait Moussia à la dérobée ; soudain, il se tourna vivement et fixa sur elle son regard droit et perçant.

— Mademoiselle ! Hé ! mademoiselle ! Qu’avez-vous donc ? Vos joues sont toutes roses et vous riez ! Regarde, elle rit vraiment ! Regarde ! Regarde ! Et il saisit le genou de Werner de ses doigts crochus.

Rougissante, un peu confuse, Moussia planta ses yeux dans les yeux attentifs et sauvages qui la questionnaient. Tous gardèrent le silence.

Les petits wagons bondissaient sur la voie étroite et couraient avec empressement. À un tournant ou à un passage à niveau, la sirène siffla : le mécanicien avait peur d’écraser quelqu’un. N’était-il pas atroce de penser qu’on apportait tant de soins, d’efforts, en un mot toute l’activité humaine à conduire des hommes à la pendaison ? La chose au monde, la plus insensée, s’accomplissait sous un aspect simple et raisonnable. Les wagons couraient ; des gens y étaient assis, comme d’habitude, voyageaient comme on voyage généralement. Puis, il y aurait un arrêt, comme toujours : « Cinq minutes d’arrêt. »

Et alors viendrait la mort, — l’éternité, — le grand mystère.