Les Sept Pendus/X

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Traduction par Serge Persky.
Charpentier (p. 107-115).


X

LES MURAILLES S’ÉCROULENT


L’inconnu surnommé Werner était un homme fatigué de la lutte. Il avait passionnément aimé la vie, le théâtre, la société, l’art, la littérature. Doué d’une admirable mémoire, il parlait parfaitement plusieurs langues. Il aimait à s’habiller, avait d’excellentes manières. De tout le groupe des terroristes, il était le seul qui sût paraître dans le monde sans courir le risque d’être reconnu.

Depuis longtemps déjà, et sans que ses camarades s’en fussent aperçu, il avait un profond mépris pour les hommes. Plutôt mathématicien que poète, il ignorait jusqu’alors alors ce que sont l’extase et l’inspiration ; par moments, il se considérait comme un fou qui cherche la quadrature du cercle dans des mares de sang humain. L’ennemi contre lequel il luttait tous les jours ne pouvait lui inspirer de respect ; ce n’était qu’un réseau compact de bêtises, de trahisons, de mensonges, de viles tromperies. La dernière chose qui avait détruit en lui et pour toujours, lui semblait-il, le désir de vivre, c’était l’exécution, sur l’ordre de son parti, d’un agent provocateur. Il l’avait tué tranquillement, mais à la vue de ce visage humain, inanimé, calme, mais faux encore, pitoyable malgré tout, il cessa brusquement de s’estimer, lui et son œuvre. Il se considéra comme l’être le plus indifférent, le moins intéressant qui fût. En homme de volonté qu’il était, il ne quitta pas son parti ; apparemment, il resta le même ; mais il y eut désormais dans ses yeux quelque chose de froid et de terrifiant. Il n’en dit rien à personne.

Il possédait encore une qualité très rare : il ignorait la peur. Il avait pitié de ses camarades qui éprouvaient ce sentiment, de Vassili Kachirine surtout. Mais c’était une pitié froide, une pitié de commande.

Werner comprenait que le supplice n’était pas simplement la mort, mais encore quelque chose de plus. En tout cas, il résolut de l’accueillir avec calme, de vivre jusqu’à la fin comme si rien ne s’était passé et ne se passerait. C’était de cette manière seulement qu’il pouvait exprimer le plus profond mépris pour le supplice et conserver sa liberté d’esprit. Au tribunal, — ses camarades, qui connaissaient cependant bien son intrépidité altière et froide, ne l’auraient peut-être pas cru eux-mêmes, — il ne pensa ni à la vie, ni à la mort : il jouait mentalement une difficile partie d’échecs, avec l’attention la plus profonde et la plus tranquille. Excellent joueur, il avait commencé cette partie le jour même de son emprisonnement et la continuait sans relâche. Et le verdict qui le condamnait ne déplaça aucune pièce sur l’échiquier invisible.

L’idée qu’il ne terminerait probablement pas la partie n’arrêtait pas Werner. Le matin du dernier jour, il commença par corriger un coup qui ne lui avait pas réussi la veille. Les mains serrées entre les genoux, il resta longtemps assis, dans l’immobilité ; puis il se leva et se mit à marcher en réfléchissant. Il avait une démarche particulière ; il penchait un peu en avant le haut du corps et frappait des talons avec force ; même quand la terre était sèche, ses pas laissaient une trace nette. Il sifflotait doucement une mélodie italienne peu compliquée, ce qui l’aidait à réfléchir.

Mais voilà qu’il haussait les épaules et se tâtait le pouls : le cœur battait à coups rapprochés, tranquilles et égaux, avec une force sonore. Comme un novice jeté en prison pour la première fois, il examina attentivement la cellule, les verrous, la chaise vissée au mur et se dit :

« Pourquoi ai-je une telle sensation de joie, de liberté ? Oui, de liberté : je pense à l’exécution de demain et il me semble qu’elle n’existe pas. Je regarde les murs, et il me semble qu’ils n’existent pas non plus. Et je me sens libre comme si, au lieu d’être en prison, je venais de sortir d’une autre cellule où j’aurais été enfermé pendant toute la vie. »

Les mains de Werner se mirent à trembler, phénomène inconnu pour lui. La pensée devenait de plus en plus vibrante. Il lui semblait que, dans sa tête, des langues de feu s’agitaient et voulaient s’échapper de son cerveau afin d’éclairer le lointain encore obscur. Enfin, les flammes parvinrent à jaillir, et l’horizon s’illumina d’une vive clarté.

La vague lassitude qui avait tourmenté Werner pendant les deux dernières années avait disparu à la vue de la mort ; sa belle jeunesse revenait en jouant. C’était plus, même, que la belle jeunesse. Avec l’étonnante clarté d’esprit qui élève parfois l’homme sur les sommets suprêmes de la méditation, Werner vit soudain et la vie et la mort ; et la majesté de ce spectacle nouveau le frappa. Il lui sembla suivre un sentier étroit comme le tranchant d’une lame sur la crête de la plus haute montagne. D’un côté, il voyait la vie, et de l’autre, il voyait la mort ; elles étaient comme deux mers profondes, étincelantes et belles, confondues à l’horizon en une seule étendue infinie.

— Qu’est-ce donc ?… Quel spectacle divin ! dit-il lentement.

Il se leva involontairement et se redressa, comme s’il eût été en présence de l’Être suprême. Et, anéantissant les murailles, l’espace et le temps, par la force de son regard qui pénétrait tout, il plongea les yeux au plus profond de la vie qu’il avait quittée.

Et la vie prit un aspect nouveau. Il n’essaya plus de traduire en paroles ce qu’il voyait, comme autrefois ; d’ailleurs, il ne trouvait pas de mots adéquats dans tout le langage humain, encore si pauvre, si avare. Les choses mesquines, malpropres et mauvaises, qui lui suggéraient du mépris et même parfois du dégoût à la vue des hommes, avaient complètement disparu. C’est ainsi que, pour ceux qui s’élèvent en ballon, la boue et la saleté des rues étroites sont invisibles et la laideur se mue en beauté.

D’un mouvement inconscient, Werner marcha vers la table et s’y accouda du bras droit. Hautain et autoritaire par nature, on ne lui avait jamais vu une attitude plus fière, plus libre et plus impérieuse, ni un pareil regard, ni un tel redressement de tête, car jamais encore il n’avait été aussi libre et aussi puissant que maintenant, dans cette prison, au seuil du supplice et de la mort.

Devant ses yeux illuminés, les hommes prirent un aspect nouveau, une beauté et un charme inconnus. Il planait au-dessus du temps, et jamais ne lui était apparue si jeune cette humanité qui, la veille encore, hurlait comme une harde de fauves dans les forêts. Ce qui lui avait semblé jusqu’ici terrible, impardonnable et vil, devenait tout à coup touchant et naïf ; c’est ainsi qu’on chérit chez l’enfant la gaucherie de la démarche, le bégayement décousu où étincelle le génie inconscient, les erreurs et les bévues risibles, les cruelles meurtrissures.

— Mes chers amis !

Werner se mit à sourire, et son attitude perdit sa force altière et imposante. Il redevint le prisonnier qui souffre dans sa cellule étroite, qui s’ennuie de voir constamment un œil curieux le fixer au travers de la porte. Il s’assit, sans que son corps prît la pose raide qui lui était coutumière, et il considéra les murs et les grillages avec un sourire faible et doux qu’il n’avait jamais eu. Et quelque chose se passa qui ne lui était encore jamais arrivé : il pleura.

— Mes chers camarades ! chuchota-t-il en versant des larmes amères. Mes chers camarades !

Quelle voie mystérieuse avait-il suivie, pour passer du sentiment de liberté illimitée et hautaine, à cette pitié passionnée et attendrie ? Il ne le savait pas. Avait-il vraiment pitié de ses camarades, ou bien ses pleurs cachaient-ils quelque chose de plus passionné, de plus grand encore ? Son cœur qui avait soudain ressuscité et refleuri l’ignorait. Werner pleurait et chuchotait :

— Mes chers camarades ! Mes chers camarades !

Et dans cet homme qui pleurait et souriait à travers ses larmes, personne — ni les juges, ni les camarades, ni lui-même — n’aurait reconnu le Werner froid et hautain, sceptique et insolent.