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Les Siècles morts/Le Concile

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Les Siècles mortsAlphonse Lemerre éd.III. L’Orient chrétien (p. 76-101).

 
I. LES PÈRES

Au centre du palais qui dresse sur Nicée
Sa colonnade grecque, éclatante et pressée,
Une salle s’emplit de murmures soudains.
Les Pères sont entrés et vers les hauts gradins
S’avancent ; et, selon la sainte hiérarchie
Dont nulle dignité ne doit être affranchie,
Chacun d’eux, patriarche, évêque, abbé, s’assied
Au rang, proche du trône ou lointain, qui lui sied.

Le premier, Osius de Cordoue ; on le nomme
Légat de Silvester, Pape, Evêque de Rome.
Deux prêtres l’assistant, Vincent avec Victor,
Déposent devant lui le Livre et la croix d’or

Et s’inclinent. D’un pas lent gravissant les marches,
Drapés de manteaux blancs, viennent les Patriarches
Et les Evêques, chefs des sièges vénérés,
Fondés par un Apôtre ou plus tard consacrés
Par un sang glorieux ou par d’illustres cendres :
Eustathès d’Antioche et les deux Alexandres,
Macaire d’AElia, Bytalios de Tyr
Et Philogonios qui, dit-on, fit sortir
Deux démons accouplés du corps d’un consulaire.
De tous les horizons que la foi pure éclaire,
De l’Occident brumeux, de l’Orient troublé,
De l’Egypte où l’erreur croît comme un mauvais blé,
Des bords mystérieux où les hordes gothiques
Lavent des cuirs sanglants dans des eaux méphitiques,
Des rivages qu’à peine émeut le nom romain,
Tous, après avoir lu le sacré parchemin,
Pontifes et pasteurs des églises, ministres
Du Tout-Puissant, martyrs, témoins des jours sinistres,
Se sont levés et, tels que des guerriers, vêtus
De force et brandissant le glaive des vertus,
Pleins de communs espoirs et d’unanimes joies,
Ont, guidés par l’Esprit, tenté les âpres voies.

Tous sont là : Potamôn, évêque sur le Nil,
Paphnuce qui connut la prison et l’exil,
Paul d’Héliopolis que le schisme divise,
Sylve, évêque d’Azoth, celui de Panéphyse,
Philippos, et Kaios de Thmuis, et Macrin
Qui, d’Eleuthéropole, entend le flot marin

Rugir et s’apaiser sous la main qui le dompte.
Puis le rude Akritos qui fit dans Diosponte
Dévorer par des porcs un juif qui blasphéma ;
Près de lui, Nikélas et Bassos de Zeugma
Et Gorgonos de Cynne avec trouble regardent
Cyrille de Paphos où les anges qui gardent
Le sanctuaire neuf aperçoivent parfois
Une forme impudique émerger des parois
Et, pleurant dans la nuit l’ancien baiser des mâles,
Mirer sa nudité dans les eaux baptismales.

D’autres encor : Cynon, Protogénès, venu
De Dacie, AEnéas, Phèdre et Jean, plus connu
En Perse qu’à Byzance, et Nicaise des Gaules
Dont les cheveux ardents flottent sur les épaules,
Hermas de Pamphilie et Kathiros du Pont
Qui ne sait plus le grec et qui toujours répond
En un langage obscur et grossier.

                                                         Tête rase,
Couvert de bure et ceint d’une corde, Athanase,
Diacre et n’ayant point le sceau du sacrement,
Au dernier rang, dans l’ombre, est assis humblement.
Mais sur son front, à l’heure où la vertu chancelle,
L’aigle inspiré de Jean semble étendre son aile.
La volonté virile étincelle en ses yeux ;
Athanase brandit le flambeau radieux ;
La science est son glaive et la foi sa cuirasse.
Il est le combattant que nul choc ne terrasse,

Le pilier de l’autel, l’astre attendu que suit
La Chrétienté souffrante, éparse dans la nuit.
Et parmi tous son nom resplendit.

                                                       Et le nombre
Des Pères est si grand que leur cortège encombre
Le palais et que Dieu semble avoir fait surgir
Un monument immense et prompt à s’élargir,
Si vaste et si profond qu’un forum est moins ample.
Et l’Esprit Saint y plane ainsi que dans un temple.

Mais à l’écart, debout près de l’autel central,
Couvrant son maigre sein du lin presbytéral,
Un homme aux yeux ardents, sombre, inflexible, grave,
Seul, médite. Arius, le fils indompté, brave
L’Eglise maternelle et les Juges, soutiens
De la règle infaillible et des dogmes chrétiens.
C’est lui qui par le monde, en Egypte, en Asie,
Comme un poison subtil distillant l’hérésie,
Glace les cœurs tremblants et dessèche en sa fleur
L’universelle foi des temps sacrés. Voleur
Des âmes, serpent vil, chacal, rôdeur oblique
Dans la moisson levant du sol apostolique,
Il est l’irrémissible insulte au ciel clément,
La main fourbe, la dent qui mord, la voix qui ment
Et sème le scandale et menace et révèle
A ton Église, ô Christ ! une angoisse nouvelle.
Comme les troubles eaux d’un cloaque empesté,
Sédition, fureur, orgueil, impiété,

Débordant à la fois hors de son âme impure,
Sur l’univers pieux étalent leur souillure
Et viennent de leurs flots battre de toute part
L’arche religieuse et l’éternel rempart.

Et l’ulcère récent de l’infernal mensonge
Si douloureusement mord les chairs et les ronge
Que, parmi les Pasteurs par Christ commis aux soins
Du saint bercail, plusieurs, hélas ! prêtres et oints
De l’Esprit, oublieux des vieilles disciplines
Et livrant à Satan des âmes plus enclines
Aux luttes qu’à la paix, aux noirs forfaits qu’au bien,
Ont glissé du sommet dans l’abîme arien.
Eusèbe, espoir déçu de la foi triomphante,
Secundus, Théognis, Marinus, Ménophante,
Narcisse et Théonas sont des noms d’apostats
Que l’Eglise, implacable aux secrets attentats,
Cèle, à jamais maudits, dans une nuit profonde,
Comme un lépreux sa lèpre en sa retraite immonde.

Et les jours d’amertume étant pleins, c’est pourquoi
Le Basileus vainqueur, Bouclier de la Foi,
Très-auguste et très-grand, par courriers et par lettres
Ayant mandé docteurs, évêques, clercs et prêtres,
Tous, fermes dans la règle ou rongés par l’erreur,
Siégeant au Saint Synode, attendent l’Empereur.
 


II. L’EMPEREUR

Jamais, ni les héros, ni les Rois magnanimes,
Ni les vainqueurs, chargés de dépouilles opimes,
Ni les consuls romains ni les divins Césars
Dont le monde à genoux voyait rouler les chars,
Dans une plus splendide et fière apothéose
N’apparurent.

                          Tout bruit cesse.

                                                        La porte close,
La porte éburnéenne aux battants ajourés
Roule, lente et muette, autour des gonds cuivrés.
Et par la gigantesque et subite ouverture,
La lumière vibrante, en nappe ardente et pure,
Traîne un long fleuve d’or sur le pavé poli.
Les flambeaux sont éteints et la flamme a pâli ;
Les marbres blancs et verts des parois droites semblent
Des miroirs traversés d’astres errants qui tremblent ;
L’ivoire est embrasé ; la mosaïque en feu
Mêle à l’airain qui brûle un reflet jaune et bleu,
Et les figures d’or dont la roideur s’anime
Ont des aspects de dieux sur un bûcher sublime.

Et dans ce flamboiement fauve et surnaturel
La pompe impériale, en ordre solennel,
Déroulait la splendeur de sa marche divine.

Cent vingt soldats romains et cent vingt d’origine
Barbare précédaient les dix Comtes guerriers.
Et les Ducs, distingués par l’or des baudriers.
Les Illustres suivaient au rang que leur assigne
La fonction, le nom, la faveur ou l’insigne ;
Graves et somptueux dans leurs manteaux brodés,
Les deux Comtes égaux par qui sont commandés
Trois mille Arméniens nommés les Domestiques ;
Et le Grand Trésorier des Largesses publiques,
Et le Maître serein des Offices sacrés,
Et, sous l’éclat pesant des lourds colliers ouvrés,
Sous la plaque d’émail où l’aigle d’or s’incruste,
L’Eunuque imberbe et las, Chef de la Chambre auguste.

Tel le soleil chassant les astres au matin,
Superbe et glorieux, tel paraît Constantin.
Il entre. La vapeur de l’encens auréole
Son front d’un nimbe blanc qui palpite et s’envole ;
Un laurier d’or le ceint ; comme un feuillage vert
L’émeraude s’enroule à son col découvert.
Sa tunique est de pourpre aux lourdes broderies,
Où, parmi les joyaux et les orfèvreries,
Étincellent la Croix, les Clous et le Marteau ;
Et, comme une fibule éclatante, au manteau
Brille, en perles tracé, le sacré Monogramme.

Et des démons, tissés et tordus dans la trame
Des brodequins de soie, ont l’air d’être foulés
Sous le poids dédaigneux des pieds immaculés.

Il passe. Une rumeur le suit. Et dans la salle
Un murmure de joie autour de Lui s’exhale,
Innombrable et, pareil au frisson des forêts.
Et les Pères-, debout, contemplant sur ses traits
L’austère majesté de la Force sereine,
Reconnaissent Celui qui juge et qui refrène,
L’Ange envoyé par Dieu vers son Église en deuil.
En face d’un autel, un trône. Sans orgueil,
Le très-saint Empereur, auguste et pacifique,
Très-noble, très-pieux, très-grand, très-magnifique,
Siège. Le Labarum, planté sur les degrés,
Contre la haste d’or mêle en frissons pourprés
Ses plis miraculeux aux pourpres de la robe.

Le divin Constantin tient le sceptre et le globe ;
Comme Dieu dans le Ciel, il est seul au sommet ;
Il est sage, il est fort, et Jésus lui transmet
L’héritage avili par des Césars indignes.
Par le Christ et les Dieux marqué des doubles signes,
Empereur et Pontife, il a les deux pouvoirs.
La croix blanche, apparue au milieu des cieux noirs,
L’illumine. Il rayonne, il enchaîne, il délivre ;
Appuyé sur le glaive, appuyé sur le Livre,
Il règne et l’univers, comme un monstre dompté,
Gît en silence aux pieds de sa Divinité.

Alors baisant la croix et l’évangéliaire,
Prenant Dieu pour témoin, Christ pour auxiliaire,
L’Empereur très-pieux se lève et parle ainsi :

— Vénérables, salut ! Vous tous, venus ici
Au jour que j’attendais comme on attend l’aurore,
Vous qu’un zèle étranger imprudemment dévore,
Et vous qui sans faiblir, fidèles et soumis,
Paissez, loin des renards et des loups ennemis,
Le troupeau catholique à l’ombre de l’Empire,
Salut ! L’orgueil vous ronge et la discorde est pire
Dans les cœurs révoltés que dans les camps anciens.
Mensonges, dogmes faux, chacun nourrit les siens ;
Le blasphème, Terreur et la haine jalouse
Ont déchiré le sein de la divine Épouse
Et le manteau royal de la sainte Unité
N’est plus qu’un haillon vil au vent impur jeté.
L’Église du Sauveur saigne de vos disputes,
Évêques ! J’ai compté les lambeaux que vous pûtes
Arracher en dix ans à son corps douloureux :
Sièges épiscopaux se condamnant entre eux,
Alexandrie, hélas ! luttant contre Antioche,
Le mal contagieux gagnant de proche en proche,
L’impunité vendue à chaque carrefour,
Les mystères souillés et niés au grand jour
Et, grâce à vous, bourreaux de l’Église en détresse,
Le paganisme heureux qui ricane et vous presse !
Vous êtes sans pitié, farouches, et je crois
Que la guerre où jadis j’ai vaincu par la Croix

Contre Licinius eut des assauts moins rudes
Que les combats livrés par vos Béatitudes.
Or, j’ai signé la lettre et vous ai réunis,
Seigneurs ! Dans vos chemins, par la Grâce aplanis,
Guidez plus prudemment la marche du vieux monde ;
L’arbre mauvais grandit : que votre bras l’émonde,
Mais sans troubler encore, insultants et rivaux,
De vos dissentiments la paix des jours nouveaux.
Basant l’ordre établi sur la doctrine antique,
Prêtez l’appui céleste à ma loi politique
Et, de l’Empire uni partageant les destins,
Scellez l’unique Foi sur les schismes éteints.
Amen ! que vers le Ciel ma prière et les vôtres
Montent. Par Jésus-Christ et par les douze Apôtres,
Faites fleurir l’amour dans les cœurs affligés ;
Priez, Très-chers, pesez, délibérez, jugez.
J’ai dit. Que librement chacun parle et réponde. —


III. ATHANASE

Avoir franchi les monts, avoir déchiré Fonde
D’une proue empressée et joyeuse, être vieux,
Cicatrisés, meurtris, faussaires, envieux,
Sentir errer déjà dans les cœurs, sur les bouches,

Le vent de l’anathème et ses clameurs farouches,
Ceindre le bandeau d’or, avoir considéré
Le glaive impérial presque à demi tiré,
Etre évêques, savants, puissants, dépositaires
Du droit apostolique et des divins Mystères,
Etre les plus nombreux, les plus saints, être là
Devant l’autel, devant l’Empereur : tout cela
Pour tarder, discourir, argumenter, entendre
L’hérésie attaquer et l’erreur se défendre
Et peut-être, tant l’homme est faible, triompher !
Exaspérer la flamme au lieu de l’étouffer,
O cieux ! éterniser dans l’Église et les villes
Le tumulte et l’effroi des révoltes civiles,
Lasser en vain sa langue ou la prostituer,
Laisser le temps de mordre au chien qu’on peut tuer
Et relâcher le loup quand il est pris au piège,
O faute, ô douleur ! Telle une âpre crainte assiège
Les cœurs irrésolus des Pères. On se tait.
Chacun reste à son rang comme s’il méditait ;
Et, dans la salle énorme où le silence tombe,
En son vol incertain l’invisible Colombe,
Cherchant où se poser, ne trouve pas un front.

Mais soudain frémissant, impatient, plus prompt
Que le cheval numide au souffle des trompettes.
Un homme bondit, jeune, intrépide ; et les têtes
Angoisseuses, les yeux pleins de haine ou d’espoir,
Vers l’ombre de l’autel se tournent pour le voir.
Un nom vibre ; il grandit, il éclate : — Athanase ! —


 Le Diacre est debout dans la chaire ; il écrase
Entre ses doigts ardents un parchemin roulé.
Indigné, furieux et comme flagellé
Par l’Ange inspirateur qu’on sent errer dans l’ombre.
Il parle :

                   — A l’heure obscure où le navire sombre,
Auguste très-divin, vénérables Seigneurs,
Pères très-indulgents, chargés d’ans et d’honneurs,
Pilotes de la Barque, orgueil du Saint Synode,
Pardonnez au plus humble un zèle peu commode !
Malgré vos saintetés, vos splendeurs, vos renoms,
Malgré la discipline austère et les Canons,
Diacre, j’en appelle à Vos Grandeurs et j’ose
A la face du Ciel plaider la bonne cause.
Ainsi parlait Élie, ainsi parlaient aux rois
Les Prophètes par Dieu suscités autrefois
En des temps désastreux moins amers que nos âges.

Le monde est en péril, Vieillards ! De noirs présages
Ont assombri les cieux, comme à l’heure où monta
La nuée infernale aux flancs du Golgotha.
Trois siècles ont miné l’Eglise universelle,
Qui, sur le roc sacré, se lézarde, chancelle,
S’écroule et voit de gouffre en gouffre, par morceaux.
Choir la pierre angulaire et tomber les arceaux.
O vivant souvenir des règnes idolâtres,
Où, sous l’ardent soleil des clairs amphithéâtres,

Un peuple extasié de martyrs pantelants
Vers les cieux entr’ouverts levait des bras sanglants !
Chers tourments ! pleurs bénis ! ô bienheureuses flammes !
Dans le sang généreux germaient de fortes âmes
Qui, droites, sans fléchir, fleurissant dans les maux,
Puisaient au même tronc la sève des rameaux !
Maintenant l’arbre meurt et l’aquilon charrie
La feuille dispersée, inutile et flétrie.
Le mensonge éternel qui ressuscite, hélas !
Ne s’est point couronné, Dieux de Rome et d’Hellas !
De vos pampres roussis ou de vos roses mortes.
Mais un démon plus vil a rampé sous les portes
Et surgi comme un spectre au milieu des vivants.
Regardez ; ouvrez l’œil et l’oreille. Les vents
Sont empestés ; la Mort sur les monts et les plaines
Souille ses tourbillons et vomit ses haleines.
Le voici !

                   Chien, chacal, vipère, basilic,
Menteur et renégat, empoisonneur public,
Traître, blasphémateur, hérétique et faussaire,
Je te nomme, Arius ! Qui donc ronge et lacère
Comme un tigre acharné, des griffes et des crocs,
La tunique du Christ arrachée aux bourreaux,
Et, mêlant, ô Jésus ! son écume aux morsures,
De ta chair rédemptrice a rouvert les blessures ?
Qui donc, dans son repaire entassant les trésors,
De sa lubricité souillant âmes et corps,
Dans l’ombre a fait rougir de ses vices infâmes

La pudeur des enfants et la vertu des femmes ?
C’est toi ! Qui sans relâche, abject et forcené,
Deux fois chassé du temple et deux fois condamné,
Au sein d’Alexandrie a creusé sa caverne ?
C’est encor toi ? Qui donc tient la crosse et gouverne ?
Le Patriarche ou toi, le Synode ou celui
Dont Mélèce est l’oracle et le Diable l’appui ?
Quoi ! le Christ souffleté par ses prêtres rebelles,
Les docteurs bafoués par discours ou libelles,
L’obéissance, un mot, les vœux rompus et vains,
La fermentation des plus aigres levains
Dans les âmes, en proie à la colère, au doute,
Les chefs trahis, l’armée innocente en déroute,
L’Église agonisante et les fléaux accrus,
Le Fils remis en croix, voilà ton œuvre, Intrus !

Le Fils ! O quelle amère et sombre ingratitude
De son éternité trouble la quiétude !
Le Fils divin nié, né dans les temps, effet
De la Cause infinie et par là moins parfait,
O blasphème ! Arius a dit : — Il fut une heure
Où d’abord Dieu, substance unique, antérieure,
Était seul ; et le Fils n’existait pas avant
Que ne fût du chaos né l’univers vivant.
Dieu, dans sa solitude et son omnipotence,
N’engendra point le Fils de sa propre substance,
Mais formant le Logos, créateur à son tour,
En lui créa le ciel invisible et le jour
Et la terre visible et le chœur angélique.

Et le Fils, par le zèle et l’effort symbolique
S’élevant jusqu’à Dieu, par le Père adopté,
Fut Dieu par la sagesse et par la volonté. —
Blasphème, aveuglement lugubre, ô sacrilège !
O Toi, Verbe de Dieu, vrai Dieu, que répondrai-je ?
O Toi, l’Inséparable et le Co-éternel,
Librement engendré dans le sein paternel
Et descendu des Cieux pour le rachat du monde,
T’incarnant, Homme et Dieu, dans la Vierge féconde,
Logos, Verbe adoré, Fils divin, Jésus-Christ !
Par l’Apôtre et David ne fut-il pas écrit :
— Celui-là c’est mon Fils et voici ma Lumière. —
Et : — Qui voit sa splendeur voit ma splendeur entière. —
Et : — Le Verbe existait dès le commencement
Et le Verbe était Dieu ! — Pères, Arius ment ;
Arius se repaît d’ombre ; Arius torture,
Comme un tortionnaire infâme, l’Ecriture ;
Arius est sinistre, odieux et pareil
A l’aveugle niant la clarté du soleil.

Or, Pasteurs de l’Église, Évêques du Concile,
L’heure est grave et la tâche est déjà difficile.
J’adjure, au nom du Ciel que l’éclair va rougir.
Vos Saintetés de voir, de comprendre et d’agir
Et de guérir l’ulcère et d’ouvrir l’apostume.
Debout ! Que dans vos mains le fer flamboie et fume !
César, debout pour Dieu ! Pontifes, tous debout
Pour l’Église ! Semez d’un bout à l’autre bout
De l’univers chrétien la terreur et la vie !

Ployez l’homme rétif et la terre asservie
Sous l’infrangible joug du dogme proclamé !
Resserrez le lien par les siècles formé ;
Fauchez, brûlez l’ivraie et l’hérésie immonde ;
Raffermissez la base immuable du monde ;
Pétrissez le. ciment de l’Église, à jamais
Splendide et rayonnante aux plus calmes sommets ;
Condamnez, maudissez Arius et sa bande ;
Et que le genre humain, plein de clameurs, entende
Rouler dans l’anathème immense et furieux
L’écho multiplié de la foudre des Cieux ! —


IV. ARIUS

Cris, applaudissements, injures, chocs, tumulte.
L’arien désespère et le fidèle exulte ;
Bouches ouvertes, poings crispés et bras tendus,
Rude entrecroisement de gestes éperdus
Vers l’Empereur. Auguste est immobile et rêve.

Tel se dresse l’aspic, tel Arius se lève :

— Ainsi dans la maison de prière et de paix
Comme un torrent gonflé grondent les flots épais

De l’insulte pieuse et des haines vivaces.
Si, dans le mur penchant du temple, des crevasses
Béantes ont laissé croître et se mélanger
Le lichen parasite et le lierre étranger ;
Si, par quelque fissure, une brusque éclaircie
Glisse et vient émouvoir la grave orthodoxie,
Comme un rayon de jour dans un noir souterrain ;
Si l’antique splendeur du siège Alexandrin
S’éteint dans l’ignorance et la décrépitude :
Si, caduc et têtu, le Patriarche élude
Les décrets d’Antioche, abolis sans débat ;
Si le ciel a permis que la crosse tombât
De la main d’Achillas à la main d’Alexandre
Et que lui-même, faible et vieux, la laissât prendre
Par un diacre obscur, flatteur, avide et fin,
Tortueux, ignorant, par Athanase enfin,
Qui donc est devant vous le bouc expiatoire,
Le bandit, le lépreux, le monstre ? Il est notoire
Qu’Athanase est sincère et qu’Arius est faux,
Que la foi catholique est une et sans défauts
Et que l’indifférence est un profond asile
Où, comme en un tombeau, dort à l’aise un concile.
Dormez, le lit est doux ! Votre ciel est serein ;
Mais parfois du clairon vibre le chant d’airain,
Et parfois a la foudre éclatant aux nuées
L’âme d’un peuple unit ses ardentes huées.
Réveillez-vous, c’est l’heure et l’Esprit est vivant !

Ce qu’on nomme hérésie, Evêques, n’est souvent

Qu’une porte qui cède au flanc d’un mur qui tombe,
Une lueur filtrant dans une catacombe,
Une ombre qui s’éclaire, une aurore qui luit.
Chercher, douter, nier, c’est dissiper la nuit.
L’âme religieuse a des profondeurs vagues
Où le songeur entend mugir de sombres vagues ;
Elles s’amassent, vont, se brisent, et leur choc
Ébranle incessamment l’indestructible Roc.
N’arrêtez point les flots, Vieillards ! Coupez la digue.
Si l’immortel Vaisseau lutte, roule et fatigue,
Livrez la voile pleine à l’ouragan des cieux.

Pontifes, croire est bien ; sages, savoir est mieux.
Or, comme enseveli dans l’étude et l’extase,
Et du Père et du Fils méditant l’hypostase,
J’ai vu dans le Ciel morne, ouvert par le milieu,
Flamboyer l’Unité, seule éternelle, Dieu.
Et les tribus du ciel, Anges, Saints et Prophètes,
Etant tristes, voilaient leurs faces stupéfaites
Et tressaillaient d’angoisse et pleuraient sourdement.
Et j’entendis alors errer au firmament
De lamentables voix se répondant entre elles :
— Le torrent déchaîné des humaines querelles
Déborde et rejaillit aux pieds du Tout-Puissant.
Et voici que l’azur regarde en frémissant
L’homme, en un rêve altier, vêtir la créature
De l’unique, immuable et divine Nature.
Le Christ est Dieu ! Le Fils à son père est égal
Et la Divinité s’obscurcit d’un rival !
O souffles

orageux, répondez à la terre ! —

Or, des célestes voix je suis le mandataire,
Évêques, et voici ce qu’Arius vous dit :
Tel dans l’espace en feu le soleil resplendit
Dont les astres divers ne sont qu’un reflet pâle,
Tel Dieu réside seul en sa gloire idéale.
Il est suprême, Il vit, et sa paternité
N’est qu’un rapide instant du temps illimité.
Mais, sa propre substance étant indivisible,
Celui qu’il engendra par sa grâce indicible,
Le Fils, issu du Père, en sa création
N’est qu’un plus vertueux et plus parfait rayon.
Déroulez, ô Docteurs, le parchemin biblique ;
Élevez le flambeau du texte évangélique ;
Interrogez, lisez ; que verrez-vous ? Ceci :
— L’Éternel engendra son Fils et l’a choisi
Pour l’exalter sur tous et l’oindre de justice. —
— Le Fils que j’ai créé pour qu’il m’assujettisse
Toute chose, est lui-même à ma grandeur soumis. —
Répondez, ô Vieillards ! Le Père a-t-il permis
Que le sceau de la mort marquât le Fils de l’Homme ?
Le Verbe est-il le fruit de la Sagesse ? En somme,
J’en atteste la croix suspendue à vos cous,
Seigneurs, était-ce un Dieu ? Seigneurs, acceptez-vous
La possibilité qu’un Dieu pâtisse et meure ?
Non ! l’équité survit et la raison demeure
Comme un pilier solide en vos cœurs soucieux.
Le monde en suppliant tourne vers vous les yeux. ;

Il attend, il soupire, il invoque, il espère
L’oubli du grand blasphème à l’unité du Père.
Il veut, dans sa justice et dans sa liberté,
Voir la perfection dans la Divinité
Et, du dogme maudit balayant l’imposture,
Ne plus prostituer vers une créature
L’encens religieux qu’aspire un Dieu jaloux.

La foi, comme la mer, a de vastes remous ;
La conscience humaine y flotte a la dérive.
Toute croyance est vraie avant qu’on la proscrive ;
Proscrite, elle grandit dans le sang des martyrs.
Oh ! combien de remords, combien de repentirs
Ont vainement pansé d’irréparables plaies ?
Héros, mages, songeurs, cadavres sur des claies,
Combien par leur trépas ont du bûcher fatal
Fait un impérissable et sacré piédestal ?
Le douteux avenir est le vengeur suprême ;
Ce que hait aujourd’hui, demain l’acclame et l’aime.
Comme Moïse enfant sur le Nil ballotté,
Dans son berceau flottant vagit la Vérité.
On condamne, on absout, on affirme, on discute :
Qu’importe ? Sur les monts l’aigle suspend sa chute :
Qu’importe ? L’esprit vole et l’univers poursuit
Sa rude ascension dans l’orage et la nuit. —

Il se tait. Arius, farouche, se recueille.
Comme un vent qui s’éloigne agite encor la feuille,
De sa lèvre crispée un dernier râlement

S’échappe, où Ton entend se heurter par moment,
Comme une oraison vague, obscure, évocatoire,
L’écho lointain des mots doxologiques : Gloire
Au Père par le Fils dans l’Esprit Saint !


V. LES MARTYRS

                                                         Les cieux
Indifférents, sereins, restaient silencieux.
L’astre mourait ; sa flamme oblique et vespérale,
D’un reflet d’incendie ensanglantant la salle,
Baignait le Basileus d’une ardente vapeur.
L’impérial témoin est-il sourd ? A-t-il peur,
Puisque, stérile et vain, le vent théologique
A rugi sans troubler sa majesté tragique ?
Comme un rempart croulant, du côté du péché
Sous le choc de l’enfer le Synode a penché ;
Christ est vaincu, Satan joyeux, Arius libre.
Et dans les âpres cœurs la haine hurle et vibre :
Chaque prunelle fauve allume un double éclair ;
De furibondes voix vont se croisant dans l’air
Et, dans un tourbillon d’imprécations louches,
Le Symbole arien s’envole sur les bouches.

Alors, — en bondissant des sommets orageux,

L’avalanche est moins prompte et les torrents neigeux
De moins rapides flots submergent la vallée, —
Une foule, du haut de la salle ébranlée,
De gradins en gradins dévale en rugissant.
Confesseurs et martyrs, ils vont, teignant de sang
Les marbres étoiles et les parois luisantes,
Secouant de leurs mains humides et pesantes
Les stalles, les dossiers de granit et les fûts.
Tels, quand la nuit avide étreint les bois touffus,
Les fauves affamés désertent leurs tanières,
Tels, ils vont furieux et hagards. Leurs crinières,
Ignorantes du fer, rebelles aux bandeaux,
Sordides, ruisselaient sur la maigreur des dos.
Les dents luisaient, les yeux étincelaient ; les crosses
De corne ou de bois brut entre les poings féroces
Tournoyaient dans l’espace autour des fronts chenus ;
Et des sayons de poil sortaient des torses nus.
Ainsi soudainement se ruaient les Evêques
Du désert, ennemis des. subtilités grecques
Et des doutes pieux et des trop longs discours.
Ils vont, roulant, clamant, précipitant toujours
Leur descente orageuse au travers du Concile.
Et l’immobilité des Illustres vacille
Et Constantin cerné lève le sceptre d’or.

En vain ! Dans le barbare et formidable essor,
Un martyr éborgné pousse un martyr aveugle.
Paphnuce, les genoux rompus, chancelle et beugle ;
Spiridion le traîne, ainsi que d’un hallier

Il arrachait jadis, pâtre, un trop vieux bélier.
Domnus montre en hurlant de rouges alvéoles,
Car, tout usurpateur étant cher aux idoles,
Maxence avec des clous lui fit sauter les dents.
Paul, dont la chair grilla sur des charbons ardents,
Etale un dos rayé comme la peau d’un tigre.
Nébozard, qui, jeté demi-mort dans le Tigre,
Resta trois jours entiers caché dans les roseaux,
Est perclus. L’un, en proie au bec des noirs oiseaux,
Hausse un visage glabre et percé comme un crible ;
L’un tend un col tordu ; l’autre une face horrible,
Où du nez consumé saigne le trou béant ;
Et celui-là, barbu, fauve, velu, géant,
La mâchoire en lambeaux, sans langue, sans oreilles.
Arbore atrocement parmi les plus vermeilles
Les blessures, ô Christ ! de tes sacrés combats.

Et dans l’aire envahie, autour du trône, en bas,
Tous les anciens martyrs, mêlant leurs cicatrices,
Ébranlent le palais de voix accusatrices,
Agitent des moignons sanglants, des bras roidis,
Excitent la torpeur des Pères engourdis
Et les tirent, tremblants, par leurs barbes hirsutes.
Et du tumulte obscur et du fracas des luttes
Une immense clameur jaillit éperdument :

— Christ ! nous avons souffert ! Christ ! notre sang fumant
A témoigné pour Toi plus haut que la parole.
Christ, en qui nous croyons, Christ, un nouveau symbole

Ferait vains les tourments de tes Persécutés !
Ecoutez Athanase, ô déserts ! ô cités !
Verbe éternel, salut ! Fils de Dieu, Dieu toi-même,
O Consubstantiel, salut ! Sauveur suprême,
Prédit, vêtu de chair, mort et ressuscité,
Foi des siècles, Espoir des temps, Gloire et Clarté,
Salut ! Par la rosée empourprant nos cilices,
Par nos affronts, nos maux, nos douleurs, nos supplices,
Nous jurons que le Christ,― fait homme, s’est offert
Et que c’est pour un Dieu que nous avons souffert ! —

Et la clameur montait plus confuse et la foule
Impitoyable, ainsi qu’une écumante houle
Assiège un naufragé sur un étroit écueil,
Menaçait Arius reculant jusqu’au seuil :
— Anathème ! vengeance ! à mort l’hérésiarque !
Arrière, émasculés que Dieu réprouve et marque !
Anathème ! Justice ! Exil ! A mort ! à mort ! —

Le Labarum, haussé soudain, palpite et tord
Sa pourpre inviolable au-dessus des mêlées.
Les gardes, abaissant leurs lances effilées,
Du grand trône assailli dégagent les degrés.
Et les Pères domptés, éblouis, effarés,
Ont vu, tel qu’au milieu des batailles épiques,
Constantin se dresser en un cercle de piques.

Et, comme du Ciel même où l’Esprit parlerait,
Tomba dans l’air vibrant l’irrémissible arrêt :


— Par ma toute-puissanee, au nom du Saint Concile,
Arius est coupable et mauvais. Je l’exile.
Que, chassé par les vents et vomi par les mers.
Il soit errant dans l’ombre et seul dans l’univers ;
Et que, si, transgressant l’édit formel et l’ordre,
Comme un chien plein de rage et toujours prêt à mordre,
Il s’aventure et rôde autour du saint Bercail,
Il traîne un corps séché comme un épouvantail,
Et que chacun, sujet de l’Empire ou barbare,
Le tue avec l’épieu, l’abatte à coups de barre
Et, présentant sa tête aux Comtes aumôniers,
Sur le Sacré Trésor reçoive vingt deniers ! —

Et les bras élevés comme autrefois Moïse,
Les Évêques, hérauts de l’immortelle Église,
Ont en un chœur suprême uni leurs trois cents voix :

— Par le Père et le Fils éternel, par la Croix,
Anathème à celui qui blasphème et renie
La vérité divine et la gloire infinie !
Que, retranché vivant du sein des nations
Et voué pour jamais aux exécrations,
Il roule avec Coré, Dathan, Judas, Pila te,
Dans l’ombre extérieure et la nuit scélérate !
Anathème ! Que mort, abject, loin des tombeaux,
Son corps soit le dégoût et l’effroi des corbeaux ;
Que son âme fétide, aux vains remords en proie,
Dans le Lac flamboyant brûle, sombre et tournoie
Et qu’il s’engouffre, impie et toujours tourmenté,

Dans la mort sans espoir et dans l’éternité ! —

Tel, indomptable encor quand l’ouragan s’apaise,
L’océan furieux, ébranlant la falaise
De suprêmes assauts et de chocs souterrains,
Recule en bouillonnant sur les rochers marins,
Telle la triomphante et farouche Assemblée
Écrase aux portes d’or sa foule amoncelée.
Tout bruit s’éteint : les voix, l’anathème, les pas ;
Et l’Excommunié sinistre n’entend pas
Aux poings des noirs geôliers sonner le fer des chaînes.
Seul et livide, il songe aux vengeances prochaines,
Au vent mystérieux qui fait dans leurs chemins
Dériver les vaisseaux et les esprits humains.
Comme sur les sillons l’ombre, au soir des batailles.
Pleine d’un brusque effroi, tend ses lugubres mailles.
L’énorme obscurité saisit dans ses filets
Trône, autel, bancs déserts, salle vide, palais,
Et dans son lourd réseau roule Nicée entière.
Et comme en son royaume entre la Nuit altière,
Souveraine, implacable, indignée et jetant
Sur le monde complice et sur l’homme inconstant
Sur l’éternelle erreur, l’orgueil, la violence,
Son noir linceul d’oubli, de paix et de silence.