Les Soldats de la Révolution/La Légende d’or

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Les Soldats de la Révolutionp. 287-290).


LA LÉGENDE D’OR


Ce livre, c’est la Légende d’or, vraie, pure et sans alliage, où l’on ne trouvera rien que l’or de la vérité.

La vieille Légende dorée, qui jadis amusa nos pères, fut tout autre chose. Aux vertus réelles de ces temps elle mêla les faux miracles de la fausse sainteté. Dorée au dehors, elle ne fut souvent que plomb au dedans. Et celle-ci, quelque indigne que la forme en puisse paraitre, est d’elle-même le trésor du passé, de l’avenir.

Oui, peu importe l’ouvrier, peu importe la façon ; le fond est si riche que quiconque y touchera, nous le disons hardiment, en sera nourri, consolé, élevé, augmenté de cœur. Plus d’un, faible et triste à la première page, après l’avoir lu, se sentira grand.

À qui offrirons-nous ce livre ? A ceux d’abord qui, plus que personne, l’ont inspiré et soutenu, qui en ont donné la matière, aux hommes de toute nation qui, par tant d’actes héroïques dans les dernières luttes de la liberté, ont comme agrandi la nature humaine.

Nous l’offrons, ce puissant cordial de force et de joie virile, à ceux qui pleurent, aux vaillantes, aux infortunées nations qui sont aujourd’hui dans la mort, et seront dans la gloire demain. Toutes ont contribué à ce livre toutes y sont représentées dans leurs illustres souvenirs qui sont aussi des espérances.

Car ceci n’est pas seulement un martyrologe, une légende de saints pour apprendre à bien mourir. C’est’ l’histoire aussi des héros, des vainqueurs, l’histoire des victoires de la justice.

L’esprit du temps est un héros et le temps vaincra.

Les deux caractères du saint, du héros, trop séparés aux âges chrétiens, se sont réconciliés dans la sainteté héroïque des hommes de la foi nouvelle.


C’était une grande question de savoir si, dans cette Légende d’or, on n’admettrait que les purs, les irréprochables. Qu’était-il pour en décider, celui qui tenait la plume !… Il serait resté en suspens, s’il ne lui eût semblé entendre la voix des héros, des martyrs, de ceux qui seuls ont le droit d’ouvrir et de fermer la porte, de recevoir qui ils veulent dans cette grande compagnie :

« Pour que ta légende, lui disaient-ils, soit vraiment la nôtre, il faut qu’elle soit ce que nous fûmes, largement miséricordieuse, grande comme étaient nos cœurs. Mets donc sans hésitation près de nous, sous notre abri, les faibles qui, s’élevant au-dessus de leur nature, eurent des volontés héroïques mets encore, nous les acceptons, des cœurs qui flottèrent sans doute, mais dont l’éternel orage a servi l’humanité, ces victimes des révolutions morales, de l’art et de la passion, dont les souffrances profitèrent au monde. Ce qui manque à ces caractères, nous le couvrirons du nôtre. »

Si les héros le veulent ainsi, dans leur force et leur clémence, nous n’y contredirons pas. Ce livre ne sera pas plus sévère qu’ils ne l’eussent été eux-mêmes. Les faibles iront avec les forts artistes, poètes, femmes, enfants, y trouveront petite place derrière les héros, ou passeront emportés dans un coin du manteau des saints.

Obéissons à ces voix souveraines. Elles dictent, nous écrivons. Nous posons l’histoire de fer pour écrire la Légende d’or. Nous mettons un moment de côté le marteau dont nous forgions dans cette forge de 93.

Il est bon de se recueillir, avant les événements, dans une œuvre sainte et douce. Il est bon, pour le travailleur, à l’approche des orages, de voir un moment le ciel.

Heure chaude, heure d’attente, où plusieurs sont tentés de ne plus agir, de croiser les bras, d’abandonner tout travail, les yeux fixés sur l’horizon. Mais l’ouvrier laborieux, même à l’heure lourde de midi, lorsqu’il respire un moment assis sur la terre, ne sait point rester inactif. Il songe, ramasse quelques fleurs, les unes pour les vivants et les autres pour les morts. Morts et vivants, ils les mêle ensemble dans une couronne, pensant qu’en réalité il n’y a point de mort, et qu’on ne meurt pas, mais qu’une même société humaine vit, identique à elle-même, par le cœur et le souvenir.