Les Soldats de la Révolution/La Tour d’Auvergne

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Les Soldats de la Révolutionp. 301-328).


LA TOUR D’AUVERGNE


LE PREMIER GRENADIER DE LA RÉPUBLIQUE


I


Corret de La Tour d’Auvergne naquit noble ; ce n’est pas sa faute. Il ne nous appartient pas moins, il appartient au peuple, à la Révolution. Elle le trouva repoussé de l’Ancien Régime ; elle le créa, elle l’illustra. Il avait près de cinquante ans, et il servait depuis vingt-cinq ans, sans avoir jamais pu obtenir de se battre pour la France. La Révolution arrive, l’invasion nous menace on le presse d’émigrer. Il répond ces simples paroles « J’appartiens à la patrie. »

On vit alors un miracle. On vit cet homme qui avait été malade pendant de longues années, parvenu déjà à cet âge dans une vie d’études et de livres, partir à la tête de nos Basques, devancer ces rudes marcheurs, les premiers du monde, dans des marches continues de soixante heures, tomber sur les Espagnols, par les chemins des chamois, les glaciers, les précipices, prendre tel fort à lui seul, et, par des exploits romanesques qu’on croit lire dans Cervantès, donner à nos soldats novices l’audace qu’ils portèrent bientôt dans la foudroyante armée d’Italie.

Qui dira sa patience, sa bonté, son indulgence pour ces jeunes paysans du Midi, qui étaient alors si loin d’être des soldats ? Ils étaient toute sa famille, ses enfants. Il n’en eut pas d’autres. Le bon capitaine aimait tellement ses grenadiers, que plus d’une fois, ayant un congé, déjà parti, à vingt lieues, il s’ennuyait d’être loin d’eux, et revenait sur ses pas.

Le soir, après le combat, il s’asseyait au milieu d’eux, et, pendant un repas d’une sobriété plus qu’espagnole, il les charmait de ses entretiens, leur contait les vieilles guerres, leur parlait de la France.

Jamais homme ne fut plus aimé. A sa mort, rien ne put décider l’armée à se séparer de lui. Elle emporta le cœur de La Tour d’Auvergne dans ses marches immenses à travers l’Europe et dans toutes les batailles. Jusqu’en 1814, ce cœur, dans une urne d’argent, fut toujours porté, avec le drapeau, à la tête de la 46e demi-brigade.


II


Théophile-Malo Corret (nommé plus tard La Tour d’Auvergne) naquit en 1743, à Carhaix, petite ville de Basse-Bretagne, au centre même de la presqu’île bretonne, loin de toutes les grandes routes. Ce pays, rude, sauvage, très romantique, n’a pas peu contribué à lui mettre au cœur ce profond amour de la Bretagne qui, transformé, agrandi, devint celui de la France, et fut la passion de sa vie, sa seule et unique passion, de la naissance à la mort.

Son père était avocat, quoique noble et seigneur de l’imperceptible seigneurie de Kerbeauffret (petit jardin des environs). C’était un de ces nobles nécessiteux à qui la coutume indulgente de Bretagne permettait, sans déroger, de plaider, naviguer, faire le commerce, etc. On nomma l’enfant Théophile, c’est-à-dire aimant Dieu, et Malo, en l’honneur d’un saint essentiellement Breton, de saint Malo, le patron et protecteur de la ville des corsaires, qui a donné Duguay-Trouin et tant d’autres héros de la marine.

Les grandes aventures de ces héros étaient dans toutes les bouches. Elles avaient créé, en Bretagne, une tradition de patriotisme vraiment admirable. Peu d’années avant la naissance de La Tour d’Auvergne, un Breton, M. de Plélo, avait rempli l’Europe d’admiration par un dévouement inouï. La France avait promis de soutenir le nouveau roi de Pologne. Un vieux prêtre qui nous gouvernait, le cardinal Fleury, envoya un secours dérisoire de quelques cents hommes qui devaient entrer dans Dantzig assiégé d’une grande armée russe. Ils revenaient honteusement, n’ayant pu entrer. Plélo, alors ambassadeur en Danemarck, vit cette honte et déclara qu’il ne pouvait y survivre. Il écrivit au ministre : « Recevez ma démission. Je vous recommande mes enfants. » Puis, avec quinze cents Français, il marcha tranquillement contre quarante mille Russes, se fit tuer, et releva l’honneur de la France.

Voilà les traditions qui entouraient le berceau de La Tour d’Auvergne.

L’esprit breton, héroïque et romanesque, parfois peut être chimérique, nourri au Moyen âge de légendes et de miracles, plus tard des miracles vrais de la guerre et de la marine, cherchait au dix-huitième siècle un nouvel aliment dans l’érudition. Un avocat, nommé Lebrigant, très savant, très ingénieux, fut le maître de La Tour d’Auvergne et le jeta dans cette carrière.

Lebrigant, esprit systématique, parfois un peu visionnaire, n’en était pas moins un grand, patriote, profondément dévoué à la Bretagne, à la France. Éclairé par ce patriotisme, parmi beaucoup de choses ridicules, il dit et prouva une chose très vraie, c’est que nos Bretons d’aujourd’hui, plus qu’aucune autre population, sont les Celtes et les Gaulois de l’Antiquité, que leur langue est la fille légitime et le rejeton vénérable de la grande langue celtique, qui fut celle d’une partie considérable de l’Europe.

Le tort de Lebrigant, et surtout de ses aventureux disciples, fut d’affirmer la priorité absolue des Celtes sur tous les peuples, de rattacher bon gré mal gré toutes les langues à la langue celtique, de subordonner le monde à la Gaule. Savants hasardeux, ardents citoyens, ils voulaient que leur patrie eût été la mère des langues et des nations, la reine de toute la terre. Entreprise touchante plus encore que ridicule ! Lebrigant et ses élèves, Court de Gébelin, La Tour d’Auvergne et autres, faisaient dans l’érudition une sorte de croisade scientifique au profit de la France, soumettant plus de nations à sa langue, à son antique influence, que la croisade révolutionnaire n’en a soumis à son épée.

La Tour d’Auvergne suivit cette double tradition de science et de guerre, avec un cœur admirable, une candeur héroïque. Il a aimé la Bretagne, la France ; c’est toute sa vie. Il l’aimait jusque dans ses pierres ; comme son maître Lebrigant, il étudiait à la fois les granits de la Bretagne, ses marbres, et sa langue de pierre, rude et délicate à la fois. Il s’essayait lui-même dans cette langue antique, grave, d’accent pur et fort, et, quand il revenait chez lui, il aimait à voir les paysans danser à ses chansons.

Mais les chants, mais les livres, les recherches d’antiquité, ne suffisaient pas au jeune homme. Cette supériorité de la Bretagne et de la France sur tous les peuples du monde, c.’était peu de l’affirmer, il voulait la prouver aussi, à la vieille façon bretonne, par son bras et son épée.

Là, que de difficultés ! Le fils d’un avocat de Basse-Bretagne, tant bon gentilhomme fût-il, avait bien peu de chances dans l’état militaire. Tous les grades se donnaient à la noblesse de cour. On voyait des officiers de quinze ans, gradés pour leur jolie figure. On voyait des colonels de dix ans ; on en voyait au maillot, teter devant leur régiment, à la barbe des vieux grenadiers.

Corret, après avoir fait d’excellentes études à l’école de La Flèche, s’était formé dans l’arme qui fait les bons et solides militaires, dans l’infanterie. Il y resta d’abord treize ans, sans avoir rien qu’une lieutenance, malade presque toujours (par suite d’un accident), traînant tantôt aux eaux de Bade, tantôt aux eaux de Plombières ; on était même obligé de le mettre sur un petit chariot ; personne, en le voyant là, n’eût deviné que, plus tard, lancé par la Révolution, il étonnerait les Basques eux-mêmes de son agilité dans une guerre de montagnes.

En attendant, de garnison en garnison, il se mourait d’ennui.


III


Seul et sans famille, menant une vie très pure (sa correspondance en témoigne), La Tour d’Auvergne mettait sa consolation à suivre ses études bretonnes et à écrire à ses sœurs l’une mariée à un avocat ; l’autre, qui n’était sa sœur que par sa mère, et qui ne se maria point. Celle-ci, belle, vertueuse et bien plus jeune qui lui, lui était très chère. Elle mourut de bonne heure, et il en resta toujours mélancolique. Cette perte de la petite sœur, du doux idéal de la famille et de la Bretagne absente, contribua certainement à l’éloignement qu’il montra toujours pour le mariage.

Il avait aussi un frère, véritable saint breton des vieilles légendes, fort bizarre, qui ne voulait voir personne, et qui, pour être bien sûr de sa solitude, avait placé son ermitage au lieu où l’on peut en effet être le plus parfaitement inconnu, au centre de Paris. Systématiquement séparé des hommes, il l’était encore plus des femmes. La crainte et l’éloignement qu’elles lui inspiraient touchaient à l’horreur. Il voyait quatre fois-par an sa vieille propriétaire, la payait et se sauvait.

La Tour d’Auvergne, au bout de treize ans, bien loin d’arriver à rien, se voyait plus que jamais reculé, exclu de tout avancement, par un règlement de Louis XVI qui réservait les grades aux gens d’ancienne noblesse. La sienne, ancienne en effet, n’était pas encore prouvée. Il descendait d’un bâtard du père de Turenne, et se trouvait, par conséquent, cousin des Bouillon. Il prit la résolution hardie d’aller se faire reconnaître par son parent, le riche, le puissant duc de Bouillon, prince souverain, qui, en 1781, si près de la Révolution ! avait encore une cour, des tribunaux, des grands officiers, disait toujours : « Mes sujets. » C’était un vrai roi d’Yvetot.

Il ne fallut pas moins que le violent désir que La Tour d’Auvergne avait alors de prendre part à la guerre de l’Indépendance américaine, pour le décider à comparaître devant cette ridicule cour.

Le duc de Bouillon la tenait, non à Bouillon, mais à Navarre, vaste et délicieux domaine de Normandie. Le pauvre Corret, mal équipé, sur un mauvais cheval, qui même, dans la route, le blessa par un écart, vint trouver là le petit potentat.

La compagnie brillante, les grands seigneurs, les belles dames, les beaux yeux spécialement d’une ravissante demoiselle qui était à Navarre, tout intimidait le Breton. Ce qui n’ajoutait pas peu à son embarras, il le dit lui-même, c’est que, blessé par son cheval, il ne pouvait s’asseoir sans de mortelles douleurs. Tout cela, loin de lui nuire, lui devint favorable. Le duc le crut ébloui de sa gloire. Ses titres examinés, il le reconnut non seulement pour son parent, mais, ce que Corret ne demandait pas ; pour son sujet au duché de Bouillon, pour y jouir, dit-il, « de tous les avantages dont peuvent jouir nos vrais et originaires sujets ».

Reconnu cousin des Turenne, La Tour d’Auvergne, ne réussit guère mieux. L’impatience le prit. Il demande un congé et part pour le siège de Mahon. Les Français, sous le duc de Crillon, aidaient, alors les Espagnols à reprendre Manon aux Anglais.

Voilà notre homme enfin en pleine guerre, dans son élément naturel, ne se souvenant plus qu’il est malade, étudiant, combattant, passant trois nuits sur quatre au bivouac, toujours en avant à toutes les affaires, déployant à sa première campagne les qualités d’un vieux soldat ; c’est le témoignage que lui rend le général : « Froid, clairvoyant aux occasions, répondant en tous points aux qualités admirables et infatigables de la nation espagnole. »

Il avait une valeur calme et sereine, et, si l’on peut dire, aimable et douce. Il faisait, dans sa simplicité, tout naturellement, des actes de la plus grande audace. Crillon, charmé, lui donna un jour l’équipement complet d’un caporal anglais qu’il avait pris de sa main dans les rangs ennemis.

Une autre fois, après une attaque, étant rentré au camp, on s’aperçoit qu’un pauvre diable d’Espagnol est resté blessé sur les glacis de la place, « J’y vais », dit La Tour d’Auvergne. Il fallait passer sous le feu de la ville et des vaisseaux. Il s’en va au petit pas, charge l’homme sur son dos au milieu d’une grêle de balles et revient tranquillement.

Certes, un tel volontaire ne faisait qu’honneur à la France. Il reçoit du ministre la plus sèche désapprobation de sa démarche, un ordre de rappel. On n’eut aucun égard aux dépenses qu’il avait faites, dépenses tien fortes pour lui. On lui ôta la joie de voir prendre la place.

Même dureté à l’époque du siège de Gibraltar. On lui défendit de s’y rendre. Son chagrin fut extrême. Condamné à l’éternel ennui des garnisons, tantôt dans les places du Rhin, tantôt aux Pyrénées, il apprenait les langues, le basque, l’allemand ; il les comparait au breton. De la Bretagne, centre et point de départ de ses premières études, il rayonnait au monde, puis ramenait le monde à la France. Il se dédommageait de son inaction par ses voyages scientifiques dans les langues étrangères, insatiable de conquêtes nouvelles. Dans ses Origines gauloises, qu’il préparait dès lors, il a donné la comparaison de quarante langues. Malheureusement pour la science, trop passionné dans ses recherches, il avait beau embrasser tous les peuples, il ne voyait que la patrie.

Ce qui lui fait plus d’honneur que ses livres, ce sont ses actes, c’est le grand caractère d’humanité qu’il montrait dès lors. Capitaine en second (après dix-sept ans de lieutenance !) il comprit ses nouvelles fonctions comme une véritable paternité. Surveillant des travaux près de Saint-Jean-de-Luz, il prenait des soldats un soin extraordinaire. Ils n’avaient qu’une eau de citerne, crue et malsaine. La Tour d’Auvergne leur arrangea une fontaine d’eau douce.

« Il voulait deux bassins (c’est l’ingénieur des travaux qui parle ici), un bassin pour l’eau à boire, et l’autre pour laver. Nous réunîmes dans un réservoir différents filets d’eau dont plusieurs se perdaient. Il y travaillait souvent de ses mains, pour que la chose allât plus vite. Il avait ombragé cette fontaine d’une manière agréable, dans le vallon solitaire où elle se trouvait, et il allait souvent s’y livrer à l’étude et à la méditation. »

Un jour qu’il se baignait à la mer, il vit deux soldats entraînés par la marée. Il s’élança et faillit se noyer. Heureusement on les sauva tous.

C’est là, aux Pyrénées, que le trouva la Révolution, et que les officiers de son régiment le pressaient d’émigrer. Nous avons dit sa belle réponse. Si nous en croyons son dernier biographe (hostile cependant à la Révolution), il y eût ajouté un mot fort sévère pour les émigrés : « Périssent les lâches qui abandonnent le pays, au moment du péril ! »


IV


Le patriotisme de La Tour d’Auvergne eut tout d’abord une belle récompense. On l’envoya aux Alpes et là, au lieu de guerre, il eut le plus touchant spectacle qu’ait peut-être offert la Révolution, l’élan de la Savoie se jetant aux bras de la France.

Jamais deux frères séparés par le temps et l’absence, réunis tout à coup par un miracle inattendu, n’eurent un pareil embrassement, de telles étreintes. À l’encontre de nos canons, ils roulaient des voitures de vin, des arbres de liberté, chargés de rubans, de guirlandes ; les femmes et les enfants désarmaient nos soldats, leur arrachaient le drapeau tricolore, et disaient « C’est le nôtre ! » Soixante mille Savoyards à la fois descendirent des montagnes chantant la Marseillaise. Français et Savoyards pleuraient.

Il n’y avait rien à faire pour un soldat du côté de la Savoie. La Tour d’Auvergne retourna aux Pyrénées. Notre situation n’y était pas brillante. C’était une armée toute novice, de volontaires, de gardes nationaux. Grand exercice de patience. Les jeunes paysans qu’on amenait là étaient quelque peu étonnés de cette guerre de montagnes sauvages dans les sentiers des chèvres, et de l’ennemi plus sauvage qu’on y rencontrait. Le bon Corret les ménageait beaucoup, les habituait peu à peu. Il se faisait prudent, timide quelquefois, pour les faire hardis.

Sa manière ordinaire de combattre et de les aguerrir était tout simplement de marcher en avant, tête nue, le manteau et le chapeau sur le bras, à vingt pas plus loin que la troupe, disant : « Allons d’abord jusqu’à cet arbre. S’ils sont plus forts, nous reviendrons. »

Il recevait, paisible, une grêle de balles, son manteau était criblé, lui jamais blessé. Il se retournait alors en souriant. Mais déjà tous s’étaient élancés et couraient ; c’était à qui le rejoindrait plus tôt. « Le capitaine, disaient-ils, sait charmer les balles… »

Il ne portait sur lui d’autre charme que des livres, sa grammaire bretonne qu’il ne quittait guère. Il l’avait volontiers sur sa poitrine, entre le linge et la peau. Excellente cuirasse. Les balles espagnoles, sur la rude grammaire, semblaient rebrousser, s’amortir.

Pour la singularité, le grand cœur, la bonté, l’audace romanesque, notre héros tenait un peu, nous l’avons dit, de celui de Cervantès. Il est incroyable, mais vrai et certain, qu’il prit à lui seul la place de Saint-Sébastien.

Il se jette dans une barque avec une pièce de huit, monte lui-même à la citadelle, intimide le commandant, se donnant pour l’avant-garde de toute l’armée française. « De grâce, dit l’Espagnol, pour sauver l’honneur, tirez au moins un coup de canon. » Il lui accorda cette grâce, tira sa petite pièce, et reçut en échange une immense volée de boulets et de mitraille. L’Espagnol fut tout surpris de le voir revenir en vie le sommer de tenir sa parole. Il lui remit la citadelle.

Les Basques qu’il avait à conduire étaient, il est vrai, admirables pour cette guerre d’aventures. Dès qu’ils avaient senti la poudre, habitué leurs oreilles au bruit, La Tour d’Auvergne leur faisait faire des choses fabuleuses.

— Vous voyez bien, leur disait-il, ce pic inaccessible… Nous y ferons une batterie. » Et ils en venaient à bout. Les Espagnols voyaient les boulets leur tomber des nuages.

Une fois, à l’attaque d’une maison crénelée, les siens étaient criblés de coups qu’on tirait par les meurtrières : « Faisons comme eux, » dit-il. Les Basques n’hésitent pas à obéir, ils passent de leur côté leurs fusils dans les meurtrières ; les deux partis tiraient à bout portant.

Un jour que l’armée battait en retraite, il prend cent cinquante hommes résolus, et, dans un passage étroit, il arrête, en deux heures, trois mille Espagnols.

L’acte le plus audacieux de cette guerre fut le passage du val d’Aran. L’entrée en était obstruée par les neiges. Elles avaient comblé de profonds précipices puis la gelée était venue dessus, cette croûte de glace faisait voûte. Il s’agissait de savoir si l’on se hasarderait sur ce pont dangereux. Il pouvait fondre sous le poids, ou sous un rayon de soleil ; on descendait alors dans des gouffres sans fond. Il fit sonder la glace, puis passa gaiement le premier. Tout le monde passa.

La Tour d’Auvergne avait une chose heureuse pour une guerre d’Espagne et dans ces temps de famine : il ne mangeait pas. À peine prenait-il un peu de pain ou de lait. Sa sobriété effrayait les Espagnols ; les Français n’osaient avoir faim. Leur dénuement était extrême ; mais comment se plaindre en voyant toujours marcher en avant le bon capitaine, qui allait à pied et laissait son cheval aux plus fatigués ?

Un représentant du peuple, touché de ses grands services, lui offrait de parler pour lui. Eh bien dit La Tour d’Auvergne, si vous êtes tout-puissant, demandez pour moi… — Quoi ? un régiment ? — Non, une paire de souliers. »

Appelé fréquemment au conseil par les généraux, et leur donnant les plus sages avis sur cette guerre d’Espagne qu’il savait à merveille, il était naturel que La Tour d’Auvergne eût un grade supérieur. Rien ne put le décider à quitter sa position de capitaine, modeste, mais favorable pour agir immédiatement sur le soldat.

On l’obligea néanmoins à réunir sous lui tous les grenadiers de l’armée, au nombre de huit ou neuf mille, pour les former et les instruire. Un homme si aimé n’avait aucun besoin d’autorité. Il suffisait, pour leur instruction, qu’il vécût devant eux. Il ne les quittait jamais, mangeait avec eux, vivait avec eux ; le soir, il les nourrissait de ses récits. Le matin, avant l’aube (car il dormait très peu), on le voyait aller, venir, avec ses livres et son sabre, et visiter les sentinelles.


V


La guerre d’Espagne finie, après tant de fatigues, La Tour d’Auvergne voulut faire un tour en Bretagne, et, pour se reposer tout en étudiant, il s’embarqua. Le bâtiment fut pris par les Anglais.

Ceux-ci, fort rudes pour les prisonniers, les appelant tous jacobins, leur arrachaient brutalement leur cocarde tricolore. La Tour d’Auvergne sortit de sa douceur habituelle. Il prend la sienne, l’enfile de son épée jusqu’à la garde « Maintenant, dit-il, venez la prendre ! »

Il n’y eut pas moyen de la lui faire quitter. Il aima mieux être enfermé, dans sa longue captivité de dix-huit mois, que d’être, à ce prix, comme d’autres, prisonnier sur parole.

Et non seulement il garda, avec une noble obstination, les insignes de la liberté, mais, en prison, il ne perdit aucune occasion de confesser hautement sa foi révolutionnaire. Aux nouvelles de nos victoires, il se faisait des fêtes à sa manière, et, pour les célébrer, entonnait fortement les chants de la Révolution.

Infatigable travailleur, là même, dans cette prison mélancolique, aux extrémités du pays de Galles, La Tour d’Auvergne poursuivait stoïquement ses études. Ce fut une joie pour lui, dans son chagrin, de remarquer l’identité des idiomes gallois et bretons ; peuples frères, que l’Océan, les guerres ont malheureusement séparés.

Riche d’étude et très pauvre d’argent, il sort enfin. Mais que de changements ! Voilà le Directoire, l’affaissement de la France ; voilà à l’horizon un astre inconnu qui parait, astre nouveau, peu rassurant ; hélas pour l’ami de la liberté !

Chose triste, et qui peint ces temps dans l’organisation nouvelle, La Tour d’Auvergne ne trouva plus sa place.

Il fut mis à la retraite.

Pauvre, à Passy, il vécut seul, sans domestique ; il se servait lui-même. Il publia enfin ses fameuses Origines gauloises, la pensée de sa vie.

Le duc de Bouillon, son protecteur d’autrefois, aujourd’hui protégé par lui et rayé à sa prière de la liste des émigrés, rougissait de le voir dans cette grande pauvreté. Il voulait lui faire accepter le revenu d’une terre de dix mille livres de rentes. Qu’en aurait-il fait, lui qui vivait avec deux sous de lait par jour ? Il refusa.

Ce ne fut même pas sans peine que le ministre de la guerre, le sachant dans le besoin, lui fit accepter un secours militaire. Il voulait lui donner quatre cents francs. « C’est trop, dit La Tour d’Auvergne, donnez-moi cent vingt francs ; si j’ai besoin, je reviendrai en reprendre un autre jour. »


VI


Quelle que fût la pauvreté de La Tour d’Auvergne, son amour pour la science et sa passion toujours jeune pour nos antiquités nationales semblaient devoir le rendre heureux. Ce fut avec étonnement qu’on le vit, à cinquante-quatre ans, quitter sa studieuse retraite, et, sans demander aucun grade, s’engager comme soldat.

Il prit rang, comme grenadier, dans la 46° demi-brigade.

Le secret de son départ, c’est que le dernier fils de son ami, de son maître dans les études celtiques, Lebrigant, allait être enlevé par la conscription. La Tour d’Auvergne partit à sa place.

Lebrigant avait eu vingt-deux enfants, et celui-là seul lui restait. Le vénérable savant, parvenu à soixante-dix-sept ans, cruellement éprouvé dans la Révolution, où il avait montré un caractère magnanime, restait isolé sur la terre. Il se voyait sans appui, sans secours, si on lui enlevait ce dernier-né de sa vieillesse. La Tour d’Auvergne ne le permit pas.

Nul doute que les graves circonstances où la France se trouvait alors n’aient aussi contribué puissamment à sa détermination. Les dangers extérieurs étaient toujours grands ; et celui du dedans était plus grand encore. Une atonie extraordinaire se faisait sentir depuis la Terreur. Une réaction déplorable d’égoïsme, de corruption, énervait la République et la rendait incapable de résister à l’insolence de ses ennemis rassurés. Aucun temps, plus que celui-là, n’eut besoin d’exemples de vertus austères. La Tour d’Auvergne en jugea ainsi, et partit, comme soldat, non dans la brillante armée d’Italie, où pourtant se trouvaient alors la plupart de ses grenadiers de l’armée d’Espagne, mais dans la sage, la sérieuse, la républicaine armée du Rhin, celle qui conservait le mieux la tradition des premières armées de la République.


VII


L’armée du Rhin, avec moins d’éclat, aida tous les succès de l’autre. Pour ne parler que d’un fait, la campagne d’Italie, en 96, aurait-elle été possible, si l’héroïque Desaix n’avait retenu six mois sur le Rhin l’archiduc Charles et la meilleure armée de l’Autriche, devant cette bicoque de Kehl, se laissant patiemment écraser jusqu’au dernier homme de sa petite garnison, pendant que Bonaparte, libre, faisait la guerre à coups de foudre, courait l’Italie en vainqueur, faisait, défaisait les États, les royautés, les républiques ?

La Tour d’Auvergne fut rendu un moment au repos, à son cabinet de Passy, par la paix de Campo-Formio. Mais cet admirable citoyen ne put entendre, sans y répondre, l’appel du danger de la France en 1799.

Le désordre de l’administration, le dénuement des armées étaient incroyables. Une nouvelle coalition plus terrible s’était formée, augmentée des Russes. L’ogre Souwarow, le célèbre général des massacres de Pologne, avançait vers nous. Le sage Directoire avait déporté en Égypte la victorieuse armée d’Italie, sans avoir sur mer aucune force sérieuse pour la soutenir ou la ramener. Une grande partie des généraux de la République avaient déjà disparu. La Tour d’Auvergne, devenu un vieillard, fort affaibli de la poitrine, alla se mettre aux ordres de Masséna, et fit sous lui cette rude campagne de Suisse, qui sauva la France par la bataille de Zurich.

Là il eut une bonne fortune. Les Russes, ayant repris Zurich, s’y faisaient écraser sans vouloir se rendre ; nos soldats, irrités de leurs injures et de leurs défis, allaient les massacrer tous ; La Tour d’Auvergne les arrêta ; cette générosité inattendue calma la fureur des Russes ; ils se résignèrent à accepter la vie.

Bonaparte revient d’Égypte. La République est enterrée au 18 Brumaire. Le premier consul, qui cherchait à honorer par quelques noms populaires le nouvel ordre de choses, imagina de faire nommer par son Sénat le vieux grenadier membre du Corps législatif. Quelque simple qu’il parut, La Tour d’Auvergne n’était pas de ceux qu’on pouvait absorber ainsi. Il refusa modestement, sans faste et sans phrase : « Je ne sais pas faire les lois, dit-il ; je ne sais que les défendre. »

Le nouveau gouvernement voulait l’atteindre à tout prix. Le premier consul avait à cœur de montrer qu’il n’était nullement antipathique aux noms historiques de la vieille France. Le ministre de la guerre (c’était encore Carnot), toujours républicain de cœur sous la monarchie naissante, voulait honorer dans La Tour d’Auvergne l’héroïsme républicain. Il le nomma, sans l’avertir, premier grenadier des armées de la République.

Quand cette pierre lui tomba, La Tour d’Auvergne donna les signes d’un chagrin nullement feint, mais vrai et sincère. Il avait réussi jusqu’alors à éluder l’avancement ; il avait esquivé tout ce que recherchent les autres grades, honneurs, distinctions. Il avait espéré mourir simple soldat de l’armée.

Dans deux lettres admirables, l’une écrite à un camarade, l’autre à son imprimeur breton :

« Tout me fait un devoir, dit-il, de m’excuser d’accepter un titre qui ne me semble applicable à aucun soldat français, surtout au soldat d’un corps où il n’y eut jamais ni premier ni dernier… Je suis trop jaloux de conserver des droits à l’estime de ces braves et à leur amitié, pour consentir à aliéner de moi leur cœur, en blessant leur délicatesse. Les voies où j’ai marché ont toujours été droites et faciles… »

« Vous me félicitez, dit-il encore ; mais jamais je n’ai eu plus besoin de consolation… Cette palme eût dû toujours rester flottante sur tous les guerriers français… J’attendais de mes services, si l’on y ajoutait un jour quelque prix, ou l’oubli, ou du moins qu’on ne se les rappelât qu’à ma mort. »

Une grande mélancolie l’avait pris dans les derniers temps. L’âge, la santé, l’isolement y étaient pour quelque chose sans doute ; il était né pour toutes les affections douces, et il avait vécu seul. Sa vive imagination bretonne et sa grande tendresse de cœur ne lui laissèrent jamais de repos, il le dit lui-même. Il arrivait à la vieillesse, il allait emporter au tombeau ses passions tout entières. On ne lui connut qu’un amour, la France. Mais alors, que devenait-elle ?

Toute la gloire des batailles pouvait-elle consoler ceux qui, témoins de la grande aurore, avaient vu la prise de la Bastille, les fédérations de 90, le départ de 92, les peuples venant à la rencontre de nos armées fraternelles !… Une génération nouvelle arrivait qui se souvenait peu de tout cela ; des hommes d’impatiente ambition, qui voulaient la guerre pour la guerre, qui, loin de se rappeler les leçons de l’égalité, ne rêvaient que distinctions. Déjà on ne parlait plus que de titres honorifiques, on en inventait de nouveaux, on recherchait les anciens. Les pauvretés monarchiques revenaient avant la monarchie même.

S’il y avait encore souvent des mœurs et des idées de la République, c’était à l’armée du Rhin.

La Tour d’Auvergne alla y mourir.

« Le gouvernement me comble, écrit-il ; il croit que je vaux encore un coup de fusil ; il m’a jeté le gant ; en bon Breton, je l’ai relevé, je pars. À cinquante-sept ans, la mort la plus désirable est celle d’un soldat sur le champ de bataille, et j’espère l’obtenir… L’armée est ma famille, et c’est au sein de ma famille que je vais mourir. Toujours en paix avec ma conscience, j’ai joui du seul bonheur que l’on puisse goûter en ce monde. Rappelez-vous La Tour d’Auvergne, cher camarade, rappelez-vous sa tendre amitié ! »

Il lègue à l’ami auquel il écrit ainsi la tasse dans laquelle il buvait à l’armée des Pyrénées ; il donne ses manuscrits à un autre ; et, sûr de ne pas revenir, il distribue tout ce qu’il a. Son premier soin fut d’assurer une rente de six cents francs qu’il faisait à une pauvre famille.


VIII


L’armée du Rhin, sous Moreau, venait de passer le fleuve et d’entrer en Bavière. La Tour d’Auvergne, à peine arrivée dans sa chère Quarante-Sixième, en prit avec lui deux cent cinquante grenadiers pour déloger neuf cents Russes d’une forte position. Il attaqua à la baïonnette, et, après une lutte acharnée, emporta le poste et les mit en fuite.

Le 27 juin (1800), le général poussant vivement l’ennemi, sans l’avoir reconnu d’abord, s’aperçut qu’il était retranché sur les hauteurs d’Unterhaüsen. Un corps français fut repoussé avec des pertes cruelles. Un second corps, sous Lecourbe, vint le dégager. La Quarante-Sixième en était, et en tête marchait La Tour d’Auvergne, en silence et sans tirer, sous le feu exterminateur de huit pièces de canon. Au moment où les uhlans viennent au galop fondre sur les nôtres, il croise la baïonnette. Une lance lui perce le cœur…

Ce fut un deuil universel. Il n’y eut guère de vieux soldats qui ne pleurassent, et les plus malades furent ceux qui ne pleurèrent pas.

On répétait qu’il avait dit : « C’est bien, je meurs satisfait… Je voulais périr ainsi. »

On ramassa tout ce qu’on put trouver de lauriers, et on l’enveloppa de lauriers et de feuillés de chêne. Ses grenadiers le déposèrent dans la terre d’Allemagne, ayant soin de le poser, comme ils l’avaient toujours vu en son vivant, faisant face à l’ennemi.


IX


Ceux qui croient à l’efficacité de l’intervention des saints peuvent se recommander aux mérites de Corret de La Tour d’Auvergne, et dire, l’invoquant comme patron : « Saint Corret, priez pour nous ! »

Y a-t-il, en effet, vie de saint dans la Légende dorée, parmi tant de fictions imaginées pour obtenir un parfait idéal de sainteté, qui atteigne aussi bien ce but que l’incontestable histoire de cet homme, notre contemporain, que plusieurs vieillards qui vivent encore ont vu et entendu.

Il a failli rétablir dans l’armée la superstition des reliques. Les soldats ne pouvaient se décider à s’en séparer ; ils demandèrent et obtinrent que son nom serait toujours inscrit à la tête du contrôle, et que son cœur leur resterait. L’armée tout entière donna un jour de sa solde, et de cette contribution spontanée on acheta une boîte d’argent, qui, couverte de velours noir, fut toujours portée à la tête de la première compagnie de la Quarante-Sixième demi-brigade.

De cette façon, le bon capitaine continua de suivre l’armée, au milieu de ses camarades. Il restait là sous le drapeau, et ne manquait pas à l’appel. Toutes les fois qu’on l’appelait, le plus ancien grenadier répondait pour lui « Mort au champ d’honneur. »

La Tour d’Auvergne a été enterré non loin de la place où son ancêtre Turenne fut frappé à mort, non loin de celle où Marceau, son jeune camarade, a trouvé aussi son tombeau. Hoche n’est pas mort bien loin de là ; non plus que Meunier, le célèbre général de l’Académie des Sciences.

Ainsi la France républicaine semble avoir voulu, pour consacrer sa frontière, enterrer sur les bords du Rhin tout ce qu’elle eut de meilleur. Ses plus illustres guerriers elle les a déposés là. Elle les montre à l’Allemagne.

Leurs restes glorieux sont des reliques communes. Ils appartiennent au monde tout autant qu’à la France, ces généreux combattants du droit. Si l’on eût ouvert leurs cœurs, on y eût moins trouvé la guerre que la justice et l’humanité.