Les Soldats de la Révolution/Les généraux de la République

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Les Soldats de la Révolutionp. 329-340).


LES GÉNÉRAUX DE LA RÉPUBLIQUE




I


J’ai dit ailleurs la situation pénible, douloureuse, sublime, où la France se trouva en 92. Une richesse immense de forces morales, une pauvreté effrayante de moyens matériels. Plus d’un an avant la guerre, six cent mille volontaires s’étaient inscrits pour partir, des millions d’hommes demandaient des armes. Ni armes, ni argent, ni pain, ni souliers. Aux premiers mois de 93, il y avait au Trésor trente millions, et en papier !

Il fallait les héros du devoir pour triompher des difficultés qu’eut à subir la France alors. L’élan immense de ce moment sublime fait trop souvent perdre de vue les obstacles réels que rencontrèrent les chefs du peuple armé. Obstacles surhumains ! il ne s’agissait de rien moins que de discipliner l’océan même en pleine tempête, d’organiser la foudre, de rendre harmonique et docile la lave échappée de l’Etna !

Les nations oublient si vite qu’on se figure la France, en ces premiers temps, telle qu’elle fut au bout de vingt années de guerre.

On parle des premières campagnes comme si les généraux d’alors avaient eu sous la main le magnifique et docile instrument des victoires de l’empire, comme si tout d’abord était sortie de terre la parfaite armée d’Austerlitz.

Ils firent de grandes choses, souvent avec peu de moyens, souvent avec des foules qui n’étaient nullement des armées, avec des populations toutes neuves à la guerre, frémissant d’un souffle de liberté indomptable, ne respirant qu’égalité.

Eux-mêmes ils la voulaient, l’égalité, plus que personne. Ils mangeaient le pain du soldat. Les vins, les choses délicates, tout ce qu’on leur offrait, ils l’envoyaient aux hôpitaux. Leur désintéressement va à un point qui nous fait sourire aujourd’hui. Hoche, général de trois armées, dictateur de la Vendée et de la Bretagne, étant malade de ses fatigues, se croit tenu d’écrire au Directoire qu’il prend quelques livres de sucre aux magasins immenses délaissés sur la plage par l’expédition des Anglais.

Nous venons de montrer le modèle de la simplicité républicaine, La Tour d’Auvergne, qui évita l’avancement, éluda tous les grades et réussit à n’être rien. Plus tard, le général Desaix ne voulut jamais commander qu’en second. Kléber refusa plusieurs fois le rang de général en chef ; en Vendée, il le fit donner à son ami le jeune Marceau, lui laissant tout l’honneur, ne partageant que le péril et la responsabilité.


II


Pourquoi ces généraux de la jeune République recherchaient ils si peu l’autorité ? C’est qu’ils l’avaient en eux. Ils commandaient par un don de nature, et comme ayant pouvoir du ciel. L’amour, l’admiration, entraînaient les masses après eux le respect de leurs vertus, de leur grand cœur, leur figure héroïque. Tout homme était saisi, ravi à la vue du général Hoche les plus braves se troublaient au regard de Kléber.

Mais cette puissance même leur créait un péril. Quelle n’était pas la sombre défiance des représentants du peuple, des hommes de la loi, quand, venant aux armées, ils les voyaient adorant ces héros et ne voulant plus voir la patrie qu’en eux seuls et eux, commandant par l’amour, ayant comme supprimé l’autorité par une si grande autorité morale, maîtres sans l’avoir cherché, et rois involontaires ! On ne comprend que trop les craintes des jaloux amants de la liberté.

De là, trop souvent, incertitude de la direction politique. De là, défiance excessive du pouvoir civil pour le pouvoir militaire : on lui ordonnait d’agir et on le tenait lié ; on le lançait à la chaîne, pour être toujours à même de le tirer en arrière. De là, enfin, une infinité de faibles et faux mouvements, de tentatives avortées.

Puis, au commencement, n’avait-on pas eu raison d’être défiant pour les généraux, lorsqu’on les avait vus se mettre au-dessus des lois, lorsque M. de La Fayette quittait son armée pour venir gourmander l’Assemblée nationale lorsque Custine et Dumouriez, laissant le rôle de généraux pour celui de diplomates, négociaient avec l’ennemi ; lorsque Dumouriez, enfin, devenu ennemi lui-même, prétendait amener à Paris son armée, avec l’armée autrichienne contre la Convention ? Dumouriez, homme de tant d’esprit et de si peu de cœur, ne pouvait, en effet, rien comprendre à cette armée admirable. Il la savait homme par homme, il la menait à merveille, et il ne la connaissait pas. Les origines naïves, héroïques et simples de cette armée étaient chose inintelligible au vieil intrigant, à l’ancien agent de Louis XV.

Mais les vrais fils de la Révolution ne méritaient pas ces soupçons cruels, que leur vue seule devait dissiper.

Je me rappelle un fait superbe de Kléber, qui montre toute la force qu’il puisait dans son noble cœur contre ces défiances.

C’était en pleine Vendée, dans l’horreur de cette guerre affreuse, parmi les trahisons. Les représentants du peuple, vrais et purs patriotes, mais peu au fait des choses de la guerre, avaient écouté trop facilement d’infâmes accusations et soupçonné Kléber lui-même. Il ne s’agissait pas moins que de l’enlever la nuit et de l’envoyer au tribunal révolutionnaire. On l’avertit. Il haussa les épaules. Sans peur, mais plein d’indignation, il s’en va à minuit, entre tout droit, sans avertir personne, chez les représentants. Ils ne se couchaient point. Il les trouve tout habillés, étendus sur un canapé, dans la plus pénible rêverie. La chambre était peu éclairée. Kléber, sans dire un mot, se promène de long en large, enveloppé de son manteau. Sa noble et fière figure, qui portait la tête si haut, les fit rougir d’avoir un moment douté d’un tel homme. Au bout de dix minutes, ils se lèvent émus, et, lui prenant la main : « Allons, Kléber, vive la République ! »


III


Ce n’était pas sans cause que l’on craignait pour l’avenir le pouvoir militaire. Mais on se trompait alors en ne voyant dans ces généraux que les hommes de la guerre. Leurs écrits, leurs paroles, tout ce qui reste d’eux, montre (nous l’avons dit) qu’ils furent citoyens avant tout, obéissant aux lois jusqu’à la mort. Ils leur auraient sacrifié plus que la vie, l’honneur vulgaire du monde. Un fait pour expliquer ceci.

Un des plus braves généraux de ces temps, Leveneur, fort dévoué à La Fayette, avait eu la faiblesse de le suivre à son départ. A quelques lieues, le bon sens lui revint, il retourna à son poste. En punition, on le refit soldat. Sans murmurer, il quitta l’épée, prit le sabre de simple hussard, et, par sa brillante valeur, remonta peu à peu, redevint général. C’est l’ami, le maître de Hoche.

Personne plus que Hoche ne proclama la dépendance du pouvoir militaire, la haine de ses abus, la souveraineté de la loi. Apprenant qu’un de ses officiers vexait l’autorité civile, il lui écrivit ces grandes paroles, qui sont un de ses titres, et qu’on eût pu écrire sur son tombeau : « Fils aînés de la Révolution, nous abhorrons nous-mêmes le gouvernement militaire. » Et il destitua l’officier.

Ce n’étaient pas des protestations vaines. Dans les vastes contrées entre Rhin et Moselle qu’il gouverna un moment, il se hâta de limiter son autorité, de supprimer le gouvernement militaire et d’organiser un pouvoir civil indépendant du général.

Forcé de lever des contributions, il les levait par les magistrats du pays, les faisait ainsi juges eux-mêmes et de la nécessité et de la juste mesure où ces contributions de guerre remplaçaient les anciens impôts, en laissant un grand bienfait, la justice égale, la suppression des privilèges.

Ainsi firent Kléber, Marceau, Desaix, cette grande armée du Rhin, l’honneur éternel de la France. Privée de tout en 93, l’hiver, et mourant de faim, elle fusilla un soldat qui avait pillé.

Cet esprit d’abstinence et de ménagement pour les peuples avait souvent fait adorer les nôtres. Exemple : Marceau, Desaix, Championnet, libérateur de Naples.

Excepté Pichegru en Hollande, tous furent fidèles à cet esprit, surtout par zèle de propagande républicaine, considérant la guerre comme un apostolat de la liberté. Dugommier, dans l’aride dénuement des Pyrénées, Masséna et Schérer, dans les Apennins décharnés de Gênes, subirent d’affreuses privations pour ne pas changer de système, pour ne pas décourager l’éveil de la pensée républicaine qui se faisait en Italie. Ils ne demandaient qu’à la France. Schérer, par ses demandes incessantes, était l’horreur des bureaux. Il donna sa démission.

La fraternité qu’ils avaient pour l’étranger, il va sans dire qu’ils l’avaient entre eux. Le respect de Marceau pour Kléber, Kléber le rendait à Canclaux. La défense morale, la cordialité mutuelle fut admirable dans l’armée du Rhin. Elle vivait d’une même âme. Tous ses chefs, Dubayet, Vimeux, Haxo, Beaupuy, Kléber, furent un faisceau d’amis. Joignons-y leur représentant chéri, Merlin de Thionville, toujours à l’avant-garde, et qui ne se fût pas consolé de manquer un combat.


IV


Une chose bien remarquable alors, c’est que ce sont surtout les très grands militaires qui semblent les plus pacifiques. Hommes admirables à qui la guerre apprit surtout la haine de la guerre.

Comment s’en étonner, lorsqu’on voit que la vocation de plusieurs de ces grands hommes de guerre ne s’annonça nullement par un juvénile élan militaire, mais par un mouvement de justice et d’indignation contre l’iniquité ?

Celui que les soldats ont appelé le dieu Mars, Kléber, malgré sa force et sa taille colossale, ne se destinait point à la guerre. Il entrait dans une carrière civile, étudiait l’architecture, lorsqu’un jour, à Paris, il voit dans un café deux très jeunes étrangers, inoffensifs et timides, qu’insultait un bretteur, un de ces bravaches qui passent toute leur vie dans l’escrime, font un jeu d’insulter, sauf à tuer pour réparation.

Cette lâche brutalité, cette inhospitalité honteuse pour notre nation, blessa le grand cœur de Kléber. Il prit le parti des jeunes étrangers, le parti même de la France, dont on compromettait l’honneur. Il déclara que la querelle était sienne, et obligea le faux brave qui provoquait des enfants d’avoir affaire à un homme. Les parents des jeunes étrangers, qui apprirent la chose, furent touchés de cette générosité, et firent entrer Kléber dans une école militaire de l’Allemagne ; faveur rare et singulière qu’il n’eut pas obtenue en France, où Louis XVI venait d’interdire tout rang d’officier à ceux qui ne pouvaient prouver quatre degrés de noblesse.

Hoche eut une affaire analogue. Soldat aux Gardes-françaises, il voyait ses camarades vexés par un sous-officier délateur et spadassin. Il prit pour lui la querelle commune, et, bravant ce double péril, il punit le misérable.

La protection des faibles, l’amour des petits, c’était leur instinct et leur lot à ces chevaliers du droit nouveau. Un jour, Kléber et Marceau, dans cette affreuse Vendée, traversant un pays brûlé, désert, dont la population était en fuite, aperçoivent dans un buisson un berceau renversé. Ils approchent, ils y voient deux toutes petites filles. Filles et berceau, ils emportèrent le tout, malgré un long trajet, jusqu’à la première ville. Les enfants arrivèrent dans les bras de ces étranges nourrices. On retrouva par bonheur les parents, riches meuniers de la contrée ; dans une fuite précipitée, nocturne, le berceau était apparemment tombé d’une voiture ; on pleurait les enfants qu’on croyait perdus.

L’aspect terrible de cette Vendée avait frappé au cœur ces deux héros ; On le voit dans les notes de Kléber, qu’il écrivait, le soir, après les marches et les combats du jour.

Quand on lit ces notes touchantes, quand on lit les lettres humaines, profondément humaines, qu’écrivent Hoche, Desaix et Marceau, on pense aux notes de Vauban, même à celles que Marc-Aurèle écrit dans les forêts de Pannonie, dans la guerre des Barbares.

Marceau écrit à sa sœur : « Ne parle pas de mes lauriers ; ils sont trempés de sang humain ! »

Ce mot semble se lire dans la belle gravure qui représente Marceau sous Coblentz, sa gloire et sa conquête, c’est-à-dire bien près de sa fin. Ses rudes soldats apparaissent, à travers le brouillard du Rhin, le long des retranchements. Le héros, amaigri par l’excès des fatigues, est svelte et un peu grêle ; dans ses yeux doux, tristes et sauvages, on sent un cœur bien atteint ; il a quelque chose de fantasmagorique ; il fait l’effet d’une ombre, comme celui qui a trop vu les morts et qui leur appartiendra bientôt.

En écrivant ces légendes, je les avais ainsi toutes autour de moi, ces touchantes images des fils légitimes de la République, de ses grands défenseurs, qui, nés d’elle, moururent avec elle (Marceau, Hoche, Kléber, Desaix). Médiocres portraits, mais ressemblants ; naïves, imparfaites images, dessinées à la hâte par des amis ardents qui tremblaient de les perdre, et d’avance volaient à la mort une ombre de ces hommes adorés.

Le soir, lorsque le jour avait baissé sans disparaître encore, je posais la plume et marchais en long, en large, au milieu d’eux. Leurs images pâlies me disaient bien des choses. Leurs traits se marquaient moins ; mais d’autant plus en eux, dans ces ombres imposantes, je sentais le vrai fond, l’âme commune des masses qu’ils ont représentées. Ils ne furent pas des hommes seulement, mais en réalité des armées tout entières. Ils en eurent la grande âme. Ils en furent à la fois et les pères et les fils.

Et quand parfois, en les regardant ; je me demandais ce qui faisait la tristesse de ces fiers et doux visages :

« Ce n’est point, me disaient-ils, notre mort précoce, notre destin inachevé. Notre vie courte n’en fut pas moins entière. Nous fûmes les soldats de la loi, nous mourûmes avec la République. De quoi nous plaindrions-nous ? Ce qui met sur nos visages le nuage que tu vois, c’est que nous ne sommes pas morts tranquilles ; nous avons entrevu déjà qu’on ne continuerait point. Nous avons vu commencer ce qui nous fut odieux, l’adoration du succès et la religion de la force. »