Les Soldats de la Révolution/Mameli

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Les Soldats de la Révolutionp. 429-466).

SECONDE PARTIE

SOUS LE DERNIER BONAPARTE




MAMELI


I


La Marseillaise italienne de 1848, Fratelli d’Italia ! le chant que tous les Italiens ont chanté dans ces furieux combats qui ont étonné le monde, est un chant de fraternité. C’est plutôt une chanson vive, gaie, ardente, qui exprime, avec un caractère singulier de naïveté et de jeunesse, la joie de combattre ensemble, le charme de l’amitié nouvelle entre tous les peuples italiens, étonnés du bonheur de se trouver réunis.

Ce chant n’est guère traduisible. Il ne vaut que par le rythme et le mouvement. Il ne faut pas même le lire ; il doit se chanter. S’est-il écrit ? je ne le sais. Son jeune auteur, Mameli, l’aura chanté quelque jour au milieu de l’action, parmi le sifflement des balles, comme une vive excitation à serrer les rangs : « Aimons-nous ! unissons-nous… Serrons-nous en bataillons ! Soyons prêts à la mort ! » etc.

Cet enfant de dix-huit ans, mort à vingt, au siège de Rome, a, pendant deux ans, chanté, combattu d’un bout à l’autre de l’Italie, ravi d’avoir une patrie, de trouver tant de camarades, de frères qu’il n’avait pas connus !

Il va, et, sur toutes les routes, il embrasse l’Italie dans chaque Italien. Je le rencontre partout. Il chante pour Milan ; il pleure, mendie pour Venise ; il combat pour Rome, plein de larmes et plein de joie, plein de rêverie, de songe, d’amour, parfois de regret de la vie. Mais, si l’on se bat, il est gai. J’entends par-dessus les batailles sa voix d’alouette matinale qui s’envole et qui monte au ciel.

En tout, il a vécu deux ans, de septembre 47 à juillet 49. Il a passé, chanteur rapide, comme un léger souffle dans l’air, parmi les vents de la tempête. Mais la tempête bruyante, le tumulte du combat, la foudre du canon même, n’ont pas empêché d’entendre la jeune et perçante voix de cet héroïque enfant, qui, de la joie de son âge, de sa sérénité et de son sourire, illumina, aux plus sinistres moments, le front sombre de l’Italie.

Enfant, chantre, héros d’un jour, comment définirai-je cette jeune apparition ?

Si je lui cherchais un symbole, je le verrais volontiers dans une petite fleur sanglante, née du sang des Bandiera.

Lorsque les deux frères martyrs trouvèrent la mort à Cozenza, en 1844, Mameli avait quinze ans. Il était au moment où les impressions sont fortes et définitives. Le coup reçu dans la Calabre eut un contre-coup dans l’âme du jeune enfant. Mameli devint poète, par la grâce des deux martyrs, et il naquit de leur mort.

Génération mystérieuse, dont l’Italie, plus qu’aucun peuple, nous présente des exemples Une parenté intime, une hérédité sublime, s’établit entre les hommes qui ne se sont jamais vus. La mort, ici, est féconde autant que l’amour. Deux Vénitiens, immolés en Calabre, renaissent par toute l’Italie, et se créent, de l’Etna aux Alpes, une grande postérité.

Tout le monde se rappelle le frémissement d’horreur et d’admiration qu’éprouva toute l’Europe, à la nouvelle de la mort des Bandiera. Ce n’étaient pas les premiers martyrs que l’Italie donnait à la liberté. Mais, ici, il y avait eu une chose extraordinaire.

Ceux-ci savaient parfaitement qu’ils ne réussiraient pas. Leur entreprise était connue d’avance, et, depuis longtemps, leur secret dans les mains de tout le monde. L’Autriche même les priait de ne se perdre en vain. Leur mère vint, désespérée, les conjurer de s’abstenir, et se roula à leurs pieds. La jeune épouse de l’un d’eux eut la magnanimité de n’essayer rien pour les arrêter ; il n’en était pas moins sûr que, lui mort, elle mourrait. Quelle fureur de mourir était-ce donc ? Leurs amis en étaient étonnés, presque indignés. Tout le monde les détournait.

Et tout le monde se trompait, et eux seuls avaient raison. Leur intime et profonde pensée était que la terre d’Italie avait soif, qu’il y avait trop de temps qu’elle n’avait bu la sainte rosée qui la maintient féconde, et que l’âme italienne, abattue, défaillante, avait besoin d’être soutenue d’un grand sacrifice. Ils crurent qu’il fallait des victimes à la liberté, et ils se sentirent désignés d’en haut.

La devise de la jeune Italie est d’une éloquence sombre : « Maintenant et toujours » (ora e sempre). La branche de cyprès transmise aux affiliés leur en traduit le sens. Toujours ! Pour qu’il soit toujours vert, ce cyprès des anciens martyrs, il faut qu’incessamment coule au pied le sang de leurs fils.

L’Italie reçut ainsi un enseignement nouveau, exactement opposé à celui des politiques le mépris du succès, l’utilité des revers, le profit des tentatives qu’on dit avortées. Elle apprit que les hommes dévoués servent souvent mieux leur cause par l’effusion de leur sang qu’ils n’auraient fait par la victoire.

Voilà la noble leçon que donnèrent les Bandiera, et comment l’Italie, élevée au-dessus d’elle-même, entra dans le sentiment d’une moralité nouvelle. Ce peuple plein d’âme et de génie sentit ce grand mystère, la vertu du sang librement versé.

Profond fut le silence. Mais tous furent transformés, tous placèrent leur pensée plus haut que la victoire même, dans une sphère de sainteté. Et le lendemain même, ils vainquirent, Belle justice de Dieu !

II


Quand l’Italie reçut cette commotion électrique dé la mort des Bandiera, Mameli étudiait à Gênes. La nouvelle le frappa sur son banc, au collège, chez les Scolopes, instituteurs ecclésiastiques de la jeunesse italienne. Il apprit et leur mort sublime et ce qu’ils dirent au prêtre qui voulait les aider à mourir : « Nos œuvres, nous l’espérons, nous réconcilient avec Dieu plus que vos paroles. Gardez vos paroles pour prêcher à nos frères opprimés la religion de la liberté et de l’égalité.

Mameli alors se trouva poète et bégaya un chant ; celui même qu’il a publié deux ans après :

« Bien des fois, j’ai tenté pour vous un cantique sacré ; mais toujours le courroux me resserrait le cœur, mon chant finissait en sanglot… Non, une voix d’esclave ne dira pas l’hymne des forts… Libres un jour, nous pourrons vous nommer. »

Le poète enfant, dans ce, beau chant d’une virilité si précoce, accorde un mot à l’amour, un mot grave et touchant. Il rappelle le silence héroïque de Mme Bandiera, qui n’arrêta pas son époux et qui mourut de sa mort : « Reines des coeurs, apprenez comme on aime !… Jetez sur sa tombe une fleur. »

Mameli, comme les Bandiera, était fils d’un officier de marine. La famille de sa mère comptait deux doges de Gênes, et des plus amis de la liberté. Il était né très, faible, d’un tempérament lymphatique et nerveux. Souvent malade dans son enfance, il avait donné à ses parents de grandes inquiétudes et n’avait été conservé que par les soins infinis de sa mèrei Longtemps on défendit de le faire étudier. Mis fort tard aux écoles, il fit ses études en trois ans ; le grec, les mathématiques, la philosophie, il prit tout à la course, et réussit dans tout. Son écueil fut le droit. Il ne put voir sans un profond dégoût la Babel des lois italiennes des lois en foule, et point de droit !

Le Piémont avait compilé un code de vieilleries gothiques. Naples, hypocritement, gardait le code français pour le violer dans tous les sens. La torture et la bastonnade florissaient en Sicile. À Rome, toutes les lois du Moyen-âge ; je me trompe, une seule, la fantaisie des prêtres. Le confessionnal était l’auxiliaire du bureau de police ; le curé dénonciateur, sur l’aveu du matin, vous faisait arrêter le soir.

Il faudrait un gros livre pour dire la moindre partie des maux qu’endurait l’Italie. Je tais sa misère financière, la succion terrible qu’exerçaient sur elle les vampires implacables qu’on appelait gouvernement, clergé. La seule Lombardie, en peu d’années, paya deux milliards à l’Autriche ! Les couvents du Piémont, en quinze ans, se firent donner cent millions par l’État !… Parlons plutôt de l’appauvrissement des âmes, de la ruine des consciences, de l’effort continu, persévérant, systématique, pour dégrader les hommes.

Toutes les forces publiques combinées pour l’espionnage, pour rendre tous espions, pour imposer la lâcheté, pour inculquer la peur peur d’être lâche et peur de ne pas l’être, peur de paraître avoir eu peur. Tous craignant tous et s’en défiant chacun travaillant à toute heure à parler peu, à n’agir point, à s’annuler lui-même.

Comment l’Italie a-t-elle résisté à cette terrible éducation de la bassesse ? Comment a-t-elle gardé en dessous des forces cachées, secrètes, qui, un matin, jaillirent en prodigieuses étincelles et firent, voir aux tyrans consternés, au-dessus de leurs têtes, tout un volcan de flammes vengeresses ? Grand problème ! Une telle éducation brisa le caractère espagnol au seizième siècle, transforma en espions tout un peuple chacun se fit honneur d’être familier de l’Inquisition.

Il faut en remercier d’abord le grand passé de l’Italie, les grands morts italiens, qui, du fond de leurs urnes, ont toujours prêché à voix basse, jamais ne se sont tus. Les sbires et les soldats d’Autriche erraient le jour et remplissaient les rues ; mais, la nuit, c’étaient les héros de l’ancien temps, les nobles génies du nouveau ; leurs ombres hantaient les villes. Ils ne permettaient pas que l’on dormît.

La nature italienne aussi a en soi une chose heureuse, indestructible, son élasticité d’artiste. Pliez-la, et, de force, abaissez-lui la tête elle l’abaisse… et les yeux sont au ciel ! Et plus la patrie réelle est misérable, plus elle regarde en haut la patrie idéale dans l’art et l’éternelle beauté.

III


On sait la joie de l’Italie, et la profonde respiration qu’elle tira de sa poitrine quand Dieu ôta de Rome la lourde pierre qu’elle avait sur le cœur, le pesant Grégoire XVI. Un autre arrive, doux et bénin, Pie IX, plein de bonnes paroles. On dut pourtant s’en défier, quand il n’accorda l’amnistie qu’à ceux qui désavouaient leurs principes et se déshonoraient. Comment s’y trompa-t-on ? Quel que pût être l’homme, n’était-il pas, comme pape, le gardien de l’autorité en ce monde, l’ennemi de la liberté, et, comme souverain, l’ennemi de la liberté italienne, dans laquelle il eût disparu ?

L’unité ! Cette pensée de salut, proclamée par la voix de l’homme qui a été vingt ans la conscience de l’Italie, l’unité qu’en 1830 on appelait un rêve, en 1847 apparut comme un dogme. L’apôtre de ce dogme, Mazzini, se trouva, en puissance, le chef de la révolution qui se faisait. Cette influence balança, domina peu à peu l’engouement. de surprise qu’avait inspiré l’idole papale.

Le mouvement de Gênes, en septembre 1847, fut la première occasion où parut Mameli. Il lança son chant d’unité, Fratelli d’Italia ! que toute l’Italie adopta peu à peu.

Il fit son chemin, ce petit chant il pénétra partout il s’en alla comme une voix d’oiseau glissant sur le sillon. Le montagnard de Gênes le chanta au laboureur lombard, celui-ci au pâtre de Rome, d’où il passa à la Calabre ; l’écho le redit sous l’Etna.

Le premier, Mameli chanta. Le premier, il déploya la bannière tricolore qui fut celle de l’Italie.

Il se fait tous les ans une procession solennelle, où Gênes célèbre la glorieuse délivrance de 1746, l’expulsion des Autrichiens. Mameli y parut à la tête des étudiants, portant le drapeau du réveil, le grand drapeau de la patrie. La fête changea de caractère. Ce n’était plus l’ancienne délivrance d’une ville qu’on célébrait c’était la prochaine délivrance de la nation tout entière.

L’élan partit de la Sicile, on s’en souvient. Avant Paris et Février, avant Vienne et son jour de mars, Palerme, le 12 janvier, eut son éruption.

Il n’y eut jamais une chose plus hardie. Les Siciliens, en parfaits chevaliers, deux mois d’avance, avalent averti Ferdinand qu’à tel jour, s’il ne s’amendait, ils tireraient l’épée. Ils tinrent parole. L’explosion eut lieu au théâtre, par le cri vraiment italien : « Mort à l’Autriche » Noble cri fraternel ; la Sicile, au premier réveil, demandait la liberté pour tous, avant de parler d’elle-même, elle posa la révolution comme l’expulsion des Barbares, et demanda tout d’abord l’affranchissement de la Lombardie !

Grand peuple ! belle révolution, qu’il faut donner en exemple à toute la terre C’était celle de la fraternité. Toutes les anciennes haines avaient cessé. Chacun, prenant les armes, stipulait pour ses ennemis. Si longtemps opprimés par Naples, les Siciliens furent pour elle admirables. A Palerme, un blessé dit à son camarade : « Prends ce mouchoir sanglant, va le porter à Naples, et dis-lui que ce sang fut aussi versé pour elle. »

Mais le triomphe de la fraternité italienne fut aux terribles journées de mars, quand Milan, étouffée dans le sang, au milieu des horreurs d’un combat acharné, libre déjà au cœur, captive encore en sa ceinture que tenait le barbare, poussa le cri de détresse à toute l’Italie.

De tous les points du cercle neigeux qui entoure la plaine lombarde, Milan vit de ses tours quelque chose descendre, comme de noirs torrents. C’étaient des hommes. Tous vinrent au pas de course. Les volontaires de la Suisse italienne, emmenant tout Como et toute sa montagne, arrivèrent dans un tourbillon. Des bandes descendaient de la Valteline, d’autres montaient du Pô. Les autorités du Piémont eurent beau faire, les volontaires (Mameli en était) ne les écoutèrent pas. Sauf quatre-vingts qu’on retint, en les arrêtant sur le lac Majeur, tous arrivèrent en armes dans la plaine de Milan.

Mais comment pénétrer ? On entendait du dehors, tout autour, rouler au fond de la cité les bruits de la bataille ! On la voyait, la grande victime ; dans son noir nuage de poudre ! Nul moyen d’arriver à elle ! Haletante et sans voix pour se faire entendre au dehors, elle lançait, de moment en moment, comme un cri : Au secours ! quelque léger ballon, qui venait par-dessus les murs apprendre aux amis désolés les variations du combat et l’excès du péril.

Quand le vent chassait la fumée, on voyait une chose cruelle ; sur les toits de marbre de la cathédrale, dans ses innombrables aiguilles, au milieu des statues des saints, nichaient d’affreux oiseaux de mort, les tireurs infaillibles, les carabiniers du Tyrol, qui, de là, à plaisir, distribuaient les balles, plongeant à volonté derrière les barricades, ou criblant les fenêtres, le dernier asile domestique, s’amusant à frapper, aux combles des maisons, les femmes tremblantes et les enfants.

Cette abomination cessa enfin. Les populations du dehors s’élancent dans Milan, hommes de toutes tribus. Dans les cinq jours que dura le combat, on vint de cinquante et de soixante lieues. Les Romains, avant la fin de mars, étaient partis dix mille au secours de la Lombardie. Pour Gênes, elle, se révoltait, si le roi de Piémont ne se fût engagé à défendre la cause des Lombards. Il l’avoua aux Autrichiens : « Si je ne me bats contre vous, il faut que je me batte contre mes sujets. »

Toute l’Italie s’embrassa dans Milan. Telle fut la joie qu’on voulut que l’ennemi en eût sa part. Les prisonniers croates, qui venaient de donner des preuves inouïes d’inhumanité, reçurent des vivres, des vêtements, tout ce qu’il leur faillait, en abondance. On trouva dans je ne sais quels trous les agents de l’Autriche, ses espions, tel entre autres exécré depuis trente ans. On les renvoya tous, avec de bons traitements.

IV


On se tromperait si l’on considérait la révolution italienne comme un simple écho, une émanation de celle de Février. D’abord elle est antérieure. Les premiers mouvements de Gênes se manifestèrent en septembre 1847. L’explosion de la Sicile se fit le 12 janvier. Le 3 et le 4 janvier, eut lieu à Milan l’indigne massacre d’une population sans armes ; le prétexte en fut, comme on sait, la guerre de mépris, de risée que les Italiens faisaient aux ignobles fumeurs allemands.

Les mouvements de Paris, pour l’aspect comme pour la cause, différèrent infiniment de ceux des villes italiennes. Nos ouvriers raisonneurs, avec la grande tradition militaire qui est en France, combattaient aux barricades avec moins d’émotion. Que voulaient-ils ? Principalement une organisation meilleure du travail, de la société matérielle. Les Italiens, bien plus jeunes dans la voie des révolutions, avaient à conquérir trois choses : l’indépendance d’abord et l’expulsion des Barbares, puis l’unité de la patrie, enfin les garanties morales de l’existence elle-même, la sécurité du foyer et de la famille, la liberté de la pensée, la conscience même et l’honneur, la faculté de vivre et de mourir sans devenir un espion ! Ils combattaient, il faut le dire, pour ce qui est le tout de l’homme. Rien d’étonnant s’ils déployèrent une passion, un élan qu’aucune révolution n’a surpassés peut-être, et qui frappèrent l’ennemi d’étonnement et de stupeur.

Un des généraux autrichiens qui ont noyé dans le sang l’infortunée Brescia, le vieux Nugent, blessé à mort devant cette ville, l’a constituée elle-même héritière de tous ses biens, comme la plus vaillante population que, dans sa longue carrière militaire, il eût rencontrée jamais.

Deux choses portaient au comble l’exaltation italienne : l’unité d’une grande patrie sentie pour la première fois, et le bonheur imprévu de se trouver si vaillants. Ils n’en savaient rien eux-mêmes, au bout de cette longue paix. Quoique les armées de Napoléon eussent mis en grande lumière la bravoure de diverses populations italiennes, comme les Piémontais et les Romagnols, l’Italie ne savait pas que, dans toutes ses tribus indistinctement, au jour de la grande crise, elle serait héroïque. On parlait légèrement de la mollesse des Toscans, par exemple, de la mobilité des Napolitains, qui en feraient, disait-on, de mauvais soldats. Et les cinq mille volontaires qu’ont fournis ces nations à la guerre lombarde ont tout au moins égalé ceux des parties de l’Italie réputées les plus militaires.

Les femmes de Messine, pendant le bombardement, filaient sur leur porte. Et quand l’étranger, au bruit, baissait la tête ou pressait le pas, elles disaient froidement : « Mais, quoi ! ce n’est qu’une bombe ! »

V


Un flot immense de poésie va et vient dans toute cette guerre, roule de l’Etna aux Alpes, des Alpes à Venise, à Rome. La grande patrie retrouvée, l’Antiquité ressuscitée, un ciel d’avenir entr’ouvert ! L’Italie, hier vieille et veuve, assise par terre dans la cendre, aujourd’hui jeune, debout, plus haute que le mont Blanc, et forte comme vingt armées C’était, pour ceux mêmes qui faisaient cette grandeur, un sujet de prodigieux étonnement. A travers le sang, les larmes, les bouleversements, les batailles, on sent partout, dans ce peuple italien de 1848, une forte et violente joie. Tout ce monde de ressuscités, à chaque coup, à chaque douleur, a poussé les chants, de la vie.

On regrettera à jamais que cette poésie guerrière n’ait point été recueillie. Mais qui avait le temps d’écrire ?

Remercions du moins les amis de notre jeune Mameli, ses compagnons d’armes, qui recueillirent à son insu les jeunes voix sorties de son sein parmi les combats et qui, envolées à peine, étaient oubliées de lui.

« Ne quittons pas le glaive tant qu’il y a de la terre esclave dans notre grande Italie ! tant que l’Italie n’est pas une, des Alpes à la mer !

« Tant qu’il restera un cœur, un bras, elle ira flottante, altière, pour la rédemption des peuples, la bannière aux trois couleurs, qui, née sur les échafauds, descend terrible aux armées, parmi les vaillants qui jurent :

« Non, ne quittons pas le glaive, etc. »

Je renonce à traduire. Il faut qu’on sache une chose, c’est qu’on ne traduit jamais. Chaque langue a sa puissance, qui ne passe nullement aux autres. Une langue ne prête pas son âme, pas plus qu’un homme son cœur. Comment surtout pourrais-je rendre cette éclatante harmonie italienne, splendide comme le soleil ? Comment ferais-je entendre ce rythme éclatant, ce souffle pressé, cette forte intonation, déterminée, héroïque, dans la basse (Non deporrem la spada), et, par moments, perçante, comme un éclat de trompette, clangor ! comme dit le latin ; puis la voix redescend, qui ressaisit avec calme la finale grave et virile qui revient de strophe en strophe, comme un guerrier acharné : Non deporrem la spada ?

VI


Je ne fais pas ici l’histoire. C’est trop tôt. Et il y a aussi trop de rougeur pour la France. Tout homme au ’monde, excepte nous, peut raconter ces événements.

Ce que je disais tout à l’heure du caractère vraiment jeune de cette révolution, ne se confirma que trop quand on la vit poétique, exaltée, se fier à l’égoïste politique des gouvernants.

Que l’incapacité ait eu aussi une large part en tout cela, les vieilles routines militaires, nul n’en doute. Les deux éléments associés étaient inconciliables ; les masses italiennes soulevées, ces admirables volontaires qui, de tous côtés, en chantant, se précipitaient vers le nord, et, d’autre part, la sombre, lourde, froide aristocratie piémontaise, c’était un violent contraste. La lave tout ardente plongée dans la neige ! un Vésuve dans un glacier Il n’était pas malaisé de prévoir l’événement, qui fut un grand malheur pour le présent, mais sans doute aussi un bonheur pour l’avenir.

La royauté et le peuple firent un contraste admirable. L’une abandonna Venise, puis la ligne de l’Adige, puis trahit Milan. Et le peuple lombard déclara que Venise était lui-même, que Vérone était lui-même, que l’Adige était lui-même, et que, plutôt que de s’en séparer, il aimait mieux périr.

Il ne faut donc point accuser ici les Piémontais, les Génois. Est-ce qu’on ne vit pas, à ce déplorable abandon de Milan, quand toute la population, saisie d’horreur à l’approche des Autrichiens, sortait de ses murs, hommes, femmes, enfants, les Piémontais désolés aider les pauvres émigrants, emporter les petits enfants qui ne pouvaient pas marcher ?

Quels furent aussi l’émotion, l’enthousiasme de Gênes, quand elle apprit l’héroïque réponse de Venise, qui, seule, sans secours au monde, délaissée des troupes sardes, délaissée des troupes du pape, déclara qu’elle résistait !

Ce fut pour notre Mameli l’occasion d’un triomphe. Une grande réunion du peuple se fit au théâtre de Gênes, et son jeune poète, paraissant sur la scène, mendia pour Venise dans un de ses chants les plus sublimes

« Aux rives de l’Adriatique, il est une grande mendiante, de souvenir, de gloire immortelle. Demandez à l’Antiquité !… », etc.

Ce beau chant pour Venise est aussi une douloureuse lamentation surles destinées de Milan, sur celles de l’Italie, qui, « hélas ! a cru aux rois ». Ce dernier mot revient à chaque strophe avec l’accent naïf d’une complainte.

Depuis les temps de la Grèce, où le poète-soldat Eschyle jouait lui-même sur le théâtre les Perses qu’il avait vaincus, jamais peut-être l’histoire, vivante et palpitante, n’avait paru ainsi sur la scène. Ce beau jeune homme, hier soldat de la liberté italienne, aujourd’hui son chantre, son poète, et la défendant de ses larmes, en arracha à tout le peuple.

Mais, dans cette douleur même, pour tout homme qui embrassait la destinée de l’Italie, il y avait aussi de la joie. En songeant que, pendant tant de siècles, la vie de Gênes ne fut rien que la guerre contre Venise, pouvait-on ne pas admirer la différence des temps ! N’était-ce pas un beau spectacle de voir ce blond fils des doges, aimable et délicate fleur de l’Antiquité, qui venait pleurer sur Venise ; et le peuple entier de Gênes applaudir la gloire vénitienne, s’associer d’un cœur ardent à la grandeur de ses anciens ennemis, et les embrasser fraternellement dans la pensée de la patrie nouvelle ?

Cette patrie, la vraie, la grande, celle qui définitivement doit rallier un jour l’Italie, la patrie républicaine, elle avait apparu dès le 3 août, aux portes de Milan. Garibaldi était à Bergame, avec quatre mille Lombards républicains ; il eut l’idée audacieuse de pousser en avant et d’aller vers Milan même. Une bannière nouvelle bottait, avec cette devise Dio e Popolo. Dans cette marche forcée apparut, la carabine sur l’épaule, l’homme qui, de ses écrits, de sa parole, fut si longtemps la conscience de l’Italie républicaine. On reconnut Mazzini. Une acclamation unanime salua le grand Italien, et on lui remit le drapeau.

VII


L’Italie est véritablement le pays de la beauté. Cela apparaît dans toute son histoire ; nulle part plus que dans l’histoire de ces deux années. La révolution italienne, admirablement belle dans ses accidents héroïques, l’a été plus encore dans sa forme et dans son progrès général. Et comme la beauté, dans les œuvres de Dieu, n’est qu’un signe de l’excellence, la révolution la plus belle est aussi la plus instructive, la plus salutaire leçon, et pour l’Italie et pour le monde.

Je m’explique. Cette révolution de deux ans semble construite habilement comme un ouvrage d’art, un grand drame tragique, ou, si l’on veut, une initiation sainte, et bien ménagée par Dieu même.

Elle commence aux deux pôles extérieurs de l’Italie, à l’Etna et aux Alpes. La royauté barbare de l’Autrichien en Lombardie, celle du Napolitain, gendre et allié de l’Autriche, finissent tout d’abord dans le sang.

Mais la royauté italienne pourrait tromper encore et laisser des illusions ; le Piémont se charge d’éclairer l’Italie ; il enseigne le mépris des rois.

Les faux dieux sont brisés ; un seul reste, l’idole des idoles. Restent les derniers idolâtres, les partisans du pape ; insensés qui rattachent l’espérance de la liberté à son ennemi, au représentant même de l’autorité sur la terre, au concurrent impie de Dieu. La question s’approfondit, elle entre au sanctuaire ; l’Italie touche le nœud même de la révolution, la démonstration du mensonge des mensonges, la fausse incarnation du prêtre-roi.

Pour ce grand et dernier mystère, la scène est le cœur même de l’Italie c’est Rome. Rome proclame la foi nouvelle, élève la bannière : Dio e il Popolo. Elle la soutient ferme devant le poignard fratricide. Tragique issue, douloureuse à jamais ! Mais peut-être jamais autrement, sans cet événement impie, la suprême impiété, le sanguinaire Baal n’aurait disparu de ce monde.

Cela fini, tout est fini. Applaudissez, pleurez !…

Non, pas encore ! La sentinelle avancée, l’héroïque Venise, tient contre le destin. Rome est morte, la Hongrie est morte ; Venise, restée seule, proteste pour le monde ; elle tombe et plonge au fond des mers.

Voilà tout le drame italien. Palerme, Messine, Milan en font l’exposition. Le nœud est le Piémont. Le cœur du drame est Rome. Le sublime épilogue, enfin, est la défense de Venise.

Revenons au moment, au beau moment, solennel à jamais, où la révolution, déjà brisée à Naples, brisée en Lombardie, se relève plus haute à Rome, en grandissant par les revers, et y prend son vrai nom : République (9 février 1849).

VIII


Personne ne calcula les chances. Tout s’était assombri dans cette année funèbre. La France, depuis juin 1848, restait assise à terre, muette sous son crêpe noir. Les révolutions discordantes de l’Europe se combattaient entre elles. Le Danube offrait l’affreuse scène d’un grand combat de frères, comme celui où les vieilles tribus barbares s’exterminèrent entre elles sur le corps d’Attila.

L’Italie elle-même manquait. Alors Rome commence. « Nous nous levons alors » comme dit le grand Corneille. Ou encore, le mot de sa Médée : « Moi, dis-je, et c’est assez. »

Le nom seul, le grand nom de Rome jeta tous les cœurs italiens dans un vertige de joie. Tous paraissaient sentir d’instinct que la question du monde allait se vider là, qu’une révélation en surgirait, une grande et nouvelle lumière sur la situation du genre humain. Les collines saintes de Rome sont les seules assez hautes pour que le flambeau allumé se voie de toutes les nations.

Telle fut la pensée italienne à ce moment, telle l’ardente espérance de ceux qui se jetèrent dans Rome, sûrs de servir le monde, et sûrs, pour récompense, d’avoir six pieds de terre romaine, et, de mêler leurs cendres à la cendre des morts que le temps ne peut faire mourir.

Violente fut la joie de Mameli. Il écrivit à Mazzini trois mots : Roma ! Republica ! venite !

Tout l’horizon se tendait de ténèbres la lumière se concentrait dans Rome. Charles-Albert abdiquait ; Messine et Brescia s’étaient affaissées dans le sang ; Palerme succombait ; la Toscane hésitait et se tenait à part. À toute mauvaise nouvelle, Rome grandissait de cœur ; son sourire de défi répondait à l’acharnement du sort, aux menaces du destin.

Un seul coup était imprévu, un seul ne semblait pas possible : l’invasion française.

IX


Le jour commence à se faire sur cette expédition. On sait comment fut trompée l’Assemblée constituante, qui allait se dissoudre. Le président même du conseil le fut d’abord lui-même. Le général ne le fut pas. La veille du départ, il ne daigna même voir les ministres, hors un seul, l’homme de l’Église, l’homme du pape, le sinistre personnage dont le frère était près de Pie IX, celui qui reste à jamais dans nos fastes marqué d’un sceau sanglant, pour la proposition fatale (juin 48) qui décida et porta à la liberté le coup dont elle est morte.

La France, elle, ignorait entièrement qu’une telle chose, le siège de Rome, fût possible. Elle ne savait pas quels généraux avait formés la guerre d’Afrique encore moins prévoyait-elle ce que lui coûterait à elle-même l’élévation de celui qui, dans une caverne, avait brûlé douze cents victimes humaines !

Je n’ai point, grâce à Dieu, à raconter cette guerre… L’Achille à qui la chose fut confiée, disons mieux, le prudent Ulysse, apportait deux papiers, l’un publie pour afficher : « Nous respectons les vœux de la population romaine » ; l’autre secret pour garder dans la poche : « Vous briserez les résistances. »

Mais on ne croyait à aucune résistance. On disait hautement « Les Romains ne se battent pas. » On envahit leur territoire, on menace leurs murs, on avance sans précaution, comme s’il s’agissait d’une razzia sur un pauvre petit camp arabe et de l’enlèvement de quelques troupeaux.

La veille cependant, le 29, les cavaliers des deux partis s’étaient déjà rencontrés en plaine et avaient tiré les uns sur les autres.

Le 30, on supposait sans doute que les habitants divisés allaient livrer la ville eux-mêmes. Toute la population en effet vint au-devant, mais armée, avec une unanimité terrible.

Grande surprise ! perte énorme des nôtres ! cris à la trahison ! On l’écrit vite en France. L’honneur est engagé. Il faut une vengeance, il faut du sang, il faut punir ce peuple qui a osé se défendre ! crime inouï, c’est vrai, de se battre en pleine guerre et de repousser qui vous assaille !

Les pieux personnages de Paris et de Gaëte en rendirent grâces à Dieu. Sans cet heureux échec, sans le préjugé militaire une fois réveillé, l’armée française se fût souvenue d’elle-même, de la fraternité et de la République.

Ce grand succès de Rome, au 30 avril, appartient tout entier aux Romans. Dans les forces que Garibaldi mena au combat, il n'y avait pas cinq cents étrangers ; il n’avait avec lui qu’une légion romaine et le bataillon universitaire, les jeunes gens des écoles. Les étrangers n’affluèrent qu’ensuite ; il vint alors des Italiens de toutes parts, jusqu’au nombre de quinze cents ; un petit corps de deux cents Polonais ; une compagnie mixte enfin de Belges et de Français.

Plusieurs de nos compatriotes, Laviron, Pilhes, Rodrigue, et d’autres, désespérés de cette guerre impie, blessés au cœur du coup terrible que recevait la France, vinrent là ; de leurs personnes, protester qu’elle n’était pour rien dans ce crime, et, au prix de leur sang, détournèrent l’anathème et la malédiction de l’Italie.

X


La Rome antique n’a pas vu un triomphe comme celui dont la Rome moderne offrit le spectacle, le 30 avril au soir. C’était le baptême de la République, sa vraie fondation.

Ceux qui revenaient du combat virent, en rentrant dans Rome, tout le peuple qui les saluait ; et le peuple de tous les siècles, les ombres des héros, les générations de l’Antiquité ! Ils rentrèrent sous une pluie de fleurs. Des cris de joie et de bénédiction, des vivats frénétiques éclataient des fenêtres. Les dames, descendues sur les places, recevaient les vainqueurs avec les palmes et les lauriers, ravissantes de joie et de larmes.

XI


On sait comment les Français renvoyés furent à l’instant embarqués pour la France. On sait la lutte que la France elle-même, dans la personne de son ministre, M. de Lesseps, soutint au camp contre le général. La France ne pouvait être écoutée, lorsque son général siégeait entre les hommes du pape et du Tzar. M. de Lesseps vit avec horreur ce général entre nos mortels ennemis.

Et cette chose criminelle fut faite criminellement. L’attaque, annoncée pour le lundi 4 au plus tôt, se fit dans la nuit du samedi au dimanche, à une heure du matin. C’est ce qui reste acquis à l’histoire, assuré, constaté, non seulement par un acte officiel du gouvernement romain, non seulement par les plaintes indignées de M. de Lesseps, mais surtout par la lettre du général Oudinot lui-même. Un avis de M. de Lesseps, trompé lui-même, avait trompé les Romains. Le soir, on fond sur eux, on enlève le poste de Monte-Mario, on prend toute une compagnie plongée dans le sommeil.

Ville prise ! Les assaillants avancent sans obstacle. Il était une heure du matin. Ils arrivent aux portes… Là, ils trouvent Garibaldi.

L’intrépide soldat ne dormait guère. Il était là, devant les portes, et sept cents volontaires avec lui. Toute la ville s’armait dans la plus violente indignation, dans une inexprimable fureur. Tous les hommes coururent. Les femmes allaient les suivre. Sur huit mille hommes de garde nationale active, sept mille cinq cent cinquante six allèrent au combat.

Cette affaire déplorable, cette attaque en pleine trêve, coûta la vie au pauvre Mameli.

Arrivé des premiers aux côtés de Garibaldi, il reçut une balle à la jambe.

Blessure qu’on crut d’abord légère, et qui causa sa mort.

Que devenait l’âme du poète, de notre Mameli, le cœur de celui qui, disent ses amis, aimait tant les femmes et les fleurs, et quelle dut être son ivresse, dans ce triomphe du printemps, dans cette aurore de Rome, dans cette fête d’amour et de patrie, dans ce rêve sublime de gloire et d’avenir ?… nous l’ignorons ; un si beau jour n’a pas laissé trace en ses chants.

Merci, jeune homme ! j’en bénis ta mémoire ! Une généreuse, pudeur t’a fait taire le malheur de la France.

Ce sentiment fut celui de Rome tout entière. L’accueil qu’elle fit à nos soldats prisonniers restera à jamais dans la mémoire, parmi les choses qui ont fait honneur à la nature et relèvent l’humanité. Nos infortunés soldats, victimes d’une politique exécrable, eurent le cœur brisé du bon accueil de Rome, de sa noble hospitalité. Soignés aux hôpitaux par les dames romaines elles-mêmes, ils pleuraient de remords, gémissaient de leur destinée. Nous trouvons dans un acte authentique leur parole, naïve expression d’un profond regret : « Quelque chose nous avait bien dit que nous combattions des frères ! »

Renvoyés honorablement, et fraternellement accompagnés de la garde nationale romaine, ils n’entendirent qu’une chose sur leur passage, notre chant, notre hymne français, la Marseillaise. Ce grand peuple sentit qu’ils avaient besoin d’être consolés ; il leur chanta leur chant !

Ah ! Romains ! puissions-nous, avec vous, sous de meilleurs auspices, chanter aussi le vôtre, et faire entendre aux Autrichiens, aux Russes, le Fratelli d’Italia !

XII


On porta Mameli au Quirinal, dans le palais du pape, transformé en hôpital.

Le difficile était de l’y tenir. Il soutenait aux chirurgiens que son mal ne méritait pas attention.

Triste sort, celui d’un blessé dans de telles circonstances ! Les tentatives nouvelles de surprise qui furent faites le 5, le 22, le remplissaient d’indignation, l’arrachaient de son lit.

L’effroyable bombardement qui, pendant tant de jours, tint Rome sous un berceau de feu, était certes peu propre à le calmer, à lui donner la patience.

La capitale des arts fut traitée comme un village barbaresque. De précieux tableaux, d’estimables statues eurent de cruelles blessures. Plusieurs femmes furent écrasées. Une pauvre fille dormait avec sa sœur ; des deux, une seule fut atteinte, choisie par la bizarrerie de la mort.

Mameli, devant de telles choses, ne put tenir. Faible, pâle et boitant, il s’échappe de l’hôpital, il s’en va au combat.

Ses camarades ne le souffrirent pas ; ils le renvoyèrent se reposer.

Mais quel repos ! dans un tel état d’esprit !

Sa blessure allait de mal en pis. Des signes de gangrène, qui avaient paru un moment, puis disparu, revinrent, et ils ne firent plus qu’augmenter.

Fixé au lit, captif, le jeune homme, par un noble effort, faisait appel du moins à la liberté intérieure. Il évoquait à son lit de malade sa douce maîtresse et sa nourrice, la poésie, lui demandait secours.

Traduirai-je ces chants d’une âme défaillante ? Oui, je les traduirai. Leur pâleur même est un trait de vérité ; elle commande un tendre respect pour le jeune martyr.

Asseyons-nous au lit de cet enfant ; si le présent, si la vie lui manquent, il a en récompense un rayon de l’avenir.

« Il sourit, le jeune homme, il sourit tristement ; son regard perce l’azur du ciel de la patrie… À ses yeux pleins d’amour rayonne l’aube ravissante de Dieu !

« Ah ! que le cœur lui bat ! tous ses traits s’illuminent de son noble désir ! — Le passé a tari, lui dit la voix divine. Voici le nouvel âge ! — Je le bénis ! qu’il soit fécond !… »

« L’âme du poète erre déjà aux sentiers du génie à venir ; ravie hors d’elle-même devant la terre promise et la rédemption de l’humanité !

« Il se prosterne, et se jette aux autels. Hélas ! son âme soucieuse, tout en voyant à l’horizon les lointaines splendeurs de l’avenir, s’est arrêté sur un seuil sanglant !… »

Dans la pièce suivante, d’adieu, d’amour, mais d’un amour mélancolique plus qu’ardent et passionné, il fait offrande à une femme aimée (absente alors) de ses dernières pensées, de ses regrets, de ses doutes même. La mélodie, malheureusement, est tout le charme de cette dernière pièce. Touchante plus qu’on ne peut dire, molle et vague, tout en rapport avec une pensée qui va tarissant. On y sent le triste sourire du blessé ; dont l’œil, déjà pâli, errant, voit son sang s’écouler. A la fin, l’idée n’est plus rien, la mélodie s’éteint, et l’âme aussi sans doute… Un grand silence se fait. Ami, où êtes-vous ?

Si quelque chose avait pu ramenée Mameli à la vie, c’était l’héroïsme inouï de Rome à ses derniers moments. Toute la terre en est restée muette. Dix jours de suite, une misérable maison, le Vascello, un poste de cent hommes, sous le jeune Medici, a tenu contre une armée, contre une artillerie terrible tirant à bout portant. Et, la maison démolie, ils ont tenu encore. Garibaldi a été forcé d’arracher de ce lieu le peu d’hommes qui restaient.

L’ennemi entra le 4 juillet. Mameli expira le 6.

Il avait attendu, pour mourir, la mort de Rome elle-même.

XIII


Il avait fait beaucoup, cet enfant de vingt ans. Il aurait fait bie,n davantage. Poète aimable, qui eût été grand.

Mais si le poète est regrettable, combien l’homme le fut plus encore.

Écrivons sur sa tombe ces paroles douloureuses du grave Mazzini :

« Que regretté-je ? Sa mort ? Non, elle fut heureuse. Je regrette le vide qu’il laisse, cette lumière de sérénité, ce sourire qu’il eut dans les yeux, et qu’il communiquait, calme comme la Foi. Je regrette cette affection d’autant plus profonde qu’elle éclatait moins en paroles ; ce parfum de poésie qui ondoyait autour de lui ces chants, errants toujours sur ses lèvres faciles, inspirées, spontanées, comme un chant d’alouette au matin. Le peuple les recueillait ; lui, il les oubliait.

« Pour moi, pour nous proscrits de vingt années, vieillis et dépouillés de nos illusions, il était comme une mélodie de jeunesse, comme un pressentiment des temps que nous ne verrons point ; temps heureux où l’instinct du bien, du sacrifice, sera tout naturel, s’ignorera lui-même, ne sera plus, comme sont aujourd’hui nos vertus, le fruit de longs et durs combats. Sa science eut tout le charme et l’ingénuité de l’innocence.

« Ses yeux néanmoins, par moment, se voilaient de quelque tristesse, comme si l’ombre de l’avenir et d’une mort précoce s’était à son insu projetée sur son âme.

« Sa nature de poète tendait à je ne sais quelle langueur, à une certaine délicatesse féminine, amie du repos. Et, avec tout cela, l’extrême mobilité de ses sensations, sa,vive excitation nerveuse le jetaient à chaque instant dans une grande inquiétude physique.

« Il était d’un caractère, d’un cœur faciles, heureux de pouvoir, dès qu’il aimait, s’abandonner à la confiance, comme l’enfant dans les bras. maternels. Et pourtant, il était très ferme dans tout ce qui touchait à sa foi.

« Il était sensible aux parfums des fleurs comme une femme. Beau, mais très peu occupé de lui.

« Souvent, pour le faire sourire, je l’appelais Sténio, ce poète né pour vivre des mélodies de la lyre et des images de la beauté. Mais un moment d’inspiration, un pressentiment d’avenir, d’unité italienne, une parole de vertu sévère, lui faisaient briller dans les yeux la flamme des pensées fortes. Et alors, vous auriez dit qu’il n’était né que pour tirer l’épée ! »