Les Soldats de la Révolution/Les Guerres de délivrance

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Œuvres complètes de J. Michelet
(Les Soldats de la Révolutionp. 411-427).


LES GUERRES DE DÉLIVRANCE


I


Pour comprendre ce que furent les armées de la République et la grande vie morale qui les animait, il faut se rappeler leur origine. Elles sortaient des fédérations fraternelles. Elles étaient parties d’un autel.

Sur cet autel, en 90, la France armée (trois millions d’hommes) avait juré deux choses, qui sont le symbole de la Révolution : l’unité de la patrie et l’affranchissement du monde. A cette première réunion, armée mais pacifique encore, la France se donna rendez-vous. Elle tint parole en 92, elle partit tout entière aux croisades de la liberté.

Dès ces grandes journées de juillet 90, quand on vit tout un canton, parfois tout un département en armes, il ne fut pas difficile de prévoir les immortelles demi-brigades de la République. Quand on vit ensuite les fédérations immenses qui réunirent plusieurs départements ensemble, et ces grands corps de fédérés qui, grossissant toujours, s’augmentant, se donnant la main, formaient à travers la France les chœurs et les farandoles de la nouvelle amitié, on pouvait voir en esprit que ces hommes, en 92, fidèles au serment de 90, constitueraient nos grandes fédérations militaires.

Aussi, lorsque la déclaration de Pilnitz courut la campagne, sous la forme insolente et provocante de la lettre de Bouillé, et y tomba comme un défi, elle fut, comme telle, saluée d’une longue clameur de joie.

« Eh ! c’est ce que nous demandions ! » Ce fut le cri général. Marseille sollicitait, dès mars 91, de marcher au Rhin. En juin, tout le Nord, tout l’Est, de Givet jusqu’à Grenoble, se montra, et au même moment, hérissé d’acier. Le Centre s’ébranle. A Arcis, sur dix mille mâles, trois mille partent. Dans tel village, Argenteuil par exemple, tous partent, sans exception. L’embarras fut seulement qu’on ne savait où les diriger. Le mouvement n’en gagnait pas moins, comme les longues vibrations d’un immense tremblement de terre. La Gironde écrit qu’elle n’enverra pas, qu’elle ira ; elle s’engage à marcher tout entière, en corps de peuple, tous les mâles, quatre-vingt-dix mille hommes ; le commerce de Bordeaux que ruinait la Révolution, le vigneron qu’elle enrichissait, s’offraient unanimement.

Une chose suffit pour caractériser cette époque, un mot d’éternelle mémoire. Dans le décret du 28 décembre 9, qui organise les gardes nationaux volontaires et les engage pour un an, la peine dont on menace ceux qui quitteraient avant l’année, c’est que, « pendant dix ans, ils seront privés de l’honneur d’être soldats ».

Voilà un peuple bien changé ! Rien ne l’effrayait plus, avant la Révolution, que le service militaire. J’ai sous les yeux ce triste aveu de Quesnay : « Les fils de fermiers ont tellement l’horreur de la milice qu’ils aiment mieux quitter les campagnes et vont se cacher dans les villes. » (Encyclopédie, article Fermiers, page 537.)

Qu’est devenue maintenant la race timide et servile qui portait la tête si bas, la bête encore à quatre pattes ? Je ne peux plus la trouver. Aujourd’hui, ce sont des hommes.

Il n’y eut jamais un labour d’octobre comme celui de 91, celui où le laboureur, sérieusement averti par Varennes et par Pilnitz, songea pour la première fois, roula en esprit ses périls et toutes les conquêtes de la Révolution qu’on voulait lui arracher. Son travail, animé d’une indignation guerrière, était déjà pour lui une campagne en esprit. Il labour rait en soldat, imprimait à la charrue le pas militaire, et, touchant ses bêtes d’un plus sévère aiguillon, criait à l’une : Hue ! la Prusse ! à l’autre : Va donc, l’Autriche ! Le bœuf marchait comme un cheval, le soc allait âpre et rapide, le noir sillon fumait plein de souffle et de vie.

À Paris, dans le Jura et ailleurs, les femmes déclaraient que les hommes pouvaient partir, qu’elles s’armeraient de piques, qu’elles suffiraient bien au service intérieur. Elles avaient si vivement senti, pour leurs familles et leurs enfants, le bienfait de la Révolution, qu’au prix des plus grands sacrifices, elles brûlaient de la défendre.

Il y eut dés ce moment, et dans toute l’année sacrée 92, des scènes véritablement admirables et héroïques dans le sein de chaque famille. Un frère partant, tous les autres, et les plus jeunes, voulaient partir et juraient qu’ils étaient hommes. La jeune fille ordonnait à son fiancé de s’armer, fixait les noces à la victoire. La jeune femme, tout en larmes et les bras chargés de petits enfants, menait son époux elle-même et lui disait : « Va, ne regarde pas si je pleure, sauve-nous, sauve la République, la liberté, l’avenir, et les enfants de tes enfants »

Où donc est l’ancienne armée ? Elle a comme disparu. La nouvelle, si nombreuse, l’eût étouffée sans combattre, seulement en se serrant.

La France est un soldat, on l’a dit ; elle l’est depuis ce jour. Ce jour, une race nouvelle sort de terre, chez, laquelle les enfants naissent avec des dents pour déchirer la cartouche, avec de grandes jambes infatigables pour aller du Caire au Kremlin, avec le don magnifique de pouvoir marcher, combattre sans manger, de vivre d’esprit.

D’esprit, de gaieté, d’espérance. Qui donc a droit d’espérer si ce n’est celui qui porte en lui l’affranchissement du monde.

La France était-elle avant ce jour ? On pourrait le contester. Elle devint, tout à la fois, une épée et un principe elle eut, du même coup, la force avec l’idée.


II


Ce qui fut aussi le caractère de ces armées sorties du grand élan de 90, c’est que jamais, dans nulle autre, la fraternité militaire n’eut un caractère plus touchant. Ces volontaires partis ensemble, par bandes de voisins et d’amis, par quartiers et par villages, semblaient moins des corps d’armée que des fédérations de familles.

Là fut vraiment la beauté des armées de la République. Elles sentaient, aimaient d’autant mieux la patrie qu’elles la considéraient comme le sublime ensemble de toutes leurs affections.

Elles méritent, ces armées, qu’on écrive aux champs de bataille où elles ont laissé leurs dépouilles la simple et touchante épitaphe donnée dans l’Antiquité à deux capitaines grecs :

« Ils moururent irréprochables dans la guerre et dans l’amitié. »

Chacune de ces armées formée ainsi dans la même province, et non mêlée, garda ce caractère de fraternité primitive. Chacune fut une personne, eut une personnalité originale et distincte l’armée de Sambre-et-Meuse, tellement républicaine et soumise à la loi ; la pacificatrice armée de l’Ouest ; la ferme et grave armée du Rhin, de glorieuse patience, victorieuse jusqu’à ses retraites la rapide et foudroyante armée d’Italie.

Ces armées, qui étaient des peuples, disons mieux, la patrie même en ce qu’elle eut de plus ardent, demandaient d’aller ensemble et de combattre par masses, les amis avec les amis, comme disait le soldat. Amis et amis, parents et parents, voisins et voisins, Français et Français, partis en se donnant la main, la difficulté n’était pas de les retenir ensemble, mais bien de les séparer. Les isoler, c’était leur ôter la meilleure partie de leurs forces.

Ces grandes légions populaires étaient comme des Corps vivants ; ne pas les faire agir par masses, c’eût été les démembrer. Et ces masses n’étaient pas des foules confuses ; plus on les laissait nombreuses, plus elles allaient en bon ordre. « Plus on est d’amis, mieux ça marche ! » c’est encore un mot populaire.

L’audace vint aux généraux dès qu’ils eurent remarqué ceci. Ils virent qu’avec ces populations éminemment sociables, ou tous s’électrisent par tous et en proportion du nombre, il fallait agir par grands corps. Le monde eut ce nouveau spectacle de voir des hommes par cent mille qui marchaient mus d’un même souffle, d’un même élan, d’un même cœur.

Voilà L’origine réelle de la guerre moderne. Il n’y eut là d’abord ni art ni système. Elle sortit du cœur de la France, de sa sociabilité. Les tacticiens ici n’auraient jamais trouvé la tactique ; ce n’était point du calcul. Des chefs inspirés le virent et en profitèrent ; leur gloire, c’est de l’avoir vu.

Ils ne l’auraient pas vu sans doute s’ils n’avaient eu en eux-mêmes l’étincelle de ces grandes foules. Ils l’eurent parce qu’ils en sortaient.

Dumouriez, lui, ne se douta nullement de l’instrument qu’il employait. Il ne connut pas la guerre nouvelle, la guerre d’ensemble et par masses, qui donna cette terrible unité de mouvements aux armées de la liberté. Les généraux monarchistes ne pouvaient pas comprendre ce sublime et profond mystère de la solidarité moderne, des vastes guerres d’amitié.

La beauté de ce moment, c’est que l’âme de la France y fut toute assise en la foi, qu’elle se mit au-dessus des raisonnements, des petits calculs, qu’elle laissa La Fayette et autres se traîner dans la logique et dans la prose, s’enquérir inquiètement du possible et du raisonnable.

Oui, la guerre était absurde dans les seules données qu’on avait quand elle commença. Pour la faire, il fallait une foi immense, croire à la force contagieuse du principe proclamé par la France, à la victoire infaillible de la justice ; croire aussi que, dans l’immensité du mouvement où la nation tout entière se précipitait, tous les obstacles intérieurs, les petites malveillances, les essais de trahison se trouveraient neutralisés, et qu’il n’y aurait pas de cœur d’homme, tant dur et perfide fût-il, qui ne changeât, devant ce spectacle unique de la rencontre des peuples courant l’un à l’autre en frères et pleurant dans l’émotion du premier embrassement.

Tous ces héros fraternels, avec leur touchant esprit de dévouement et de sacrifice, ils se perdirent et s’absorbèrent dans les glorieuses légions dont chacune fut pour eux une France sur la terre étrangère. Ces admirables soldats, partis pour tant d’années de guerre, et qui la plupart ne devaient pas revenir, avaient emporté la patrie dans ces grandes sociétés héroïques qui étaient alors les armées. Où qu’ils fussent, c’était la France.

Et c’est la France encore aujourd’hui, et à jamais, partout où ses, amis fidèles ont ensemble laissé leurs os.

Étrangers qui regardez avec respect et terreur ces collines d’ossements qu’ont laissées chez vous nos grandes légions, sachez qu’elles ne furent pas seulement terribles, mais vénérables. Ce qui leur donna la victoire et cette redoutable unité dans le combat, ce fut l’unité des cœurs et la confraternité. Gardez-vous de faire seulement honneur de ces choses à tel ou tel homme. Des monuments seront élevés (quand la France se réveillera) à ces prodigieuses armées à elles, non à leurs généraux. Les hommes de guerre habiles ne garderont pas pour eux seuls la gloire d’un peuple de héros. C’est assez et c’est beaucoup que les noms et les images de ces heureux capitaines soient inscrits à leur vraie place, au pied même du monument.


III


La guerre que firent ces premières armées de la Révolution fut une guerre sainte s’il en fut jamais, une guerre de foi et d’amour, une guerre véritablement pacifique, car elle voulait fonder la paix du monde.

La liberté n’y frappait les peuples esclaves qu’en brisant leurs chaînes. Pour leurs balles et pour leurs boulets, on leur apportait le bienfait des lois. Toutes ces guerres s’inspiraient de cette pensée si attendrissante, si vraie alors : Que le monde en ce moment avait le même cœur et voulait la même chose ; qu’il s’agissait d’écarter, le fer à la main, les barrières de tyrannie qui nous séparent barbarement ; et que, ces barrières abaissées, il n’y avait plus d’ennemis ; ceux qui se croyaient les nôtres allaient se jeter dans nos bras !

Ce qui emplissait tous les cœurs, c’était la pitié, non la haine. La parole de Voltaire, « l’humanité », était le mot d’ordre et la loi.

Quand les Français, après la bataille de Valmy, virent passer par charrettes les Prussiens malades, pâles de faim et de fièvre, brisés par la dysenterie, ils s’arrêtèrent court, les laissèrent s’en aller. Ceux qu’ils prirent, ce fut pour les soigner dans les hôpitaux français. À Strasbourg, soldats et bourgeois traitèrent les prisonniers comme des frères ; on partagea le pain et les provisions avec eux ; on emplit leurs poches de journaux et de brochures patriotiques, et quand ils partirent, on fit une contribution générale pour leur acheter du tabac. Les nôtres cependant n’avaient pas même de souliers.

Les cœurs de ces prisonniers furent aussitôt conquis. Ils demandèrent du papier, de l’encre, et écrivirent en Allemagne que le Rhin n’existait plus, qu’il n’y avait ni France ni Allemagne, mais que tous étaient des frères et qu’il ne fallait plus qu’une nation au monde.

La Révolution avait conscience qu’elle apportait à l’Europe la délivrance, et l’Europe avait conscience qu’elle la recevait.

La Convention avait dressé, le 21 septembre, au pavillon des Tuileries, le drapeau de la République. Deux mois n’étaient pas écoulés, et tous les peuples environnants l’avaient embrassé, ce drapeau, l’avaient planté sur les tours de leurs villes.

Le 25 et le 29 septembre, Chambéry, Nice, ouvrent leurs portes, la porte de l’Italie. Mayence, le 24 octobre, reçoit nos armées aux applaudissements de l’Allemagne. Le 14 novembre, le drapeau tricolore est arboré sur Bruxelles ; l’Angleterre et la Hollande le voient avec terreur flotter à la tour d’Anvers.

En deux mois, la Révolution avait, tout autour, inondé ses rivages ; elle montait comme le Nil, salutaire et féconde, parmi les bénédictions des hommes.

Le plus merveilleux, dans cette conquête admirable, c’est que ce n’était pas une conquête. Ce n’était rien autre chose qu’un mutuel élan de fraternité. Deux frères, longtemps séparés, se retrouvent, s’embrassent : voilà cette grande et simple histoire.

Belle victoire ! l’unique ! et qui ne s’est revue jamais ! il n’y avait pas de vaincus.

La France ne donna qu’un coup et la chaîne fut brisée. Elle frappa ce coup à Jemmapes. Elle le frappa avec l’autorité de la loi, en chantant son hymne sacré. Les soldats barbares frémirent dans leurs redoutes, sous trois étages de feux, lorsqu’ils virent venir un chœur de cinquante mille hommes qui marchaient à eux en chantant : « Allons, enfants de la patrie ! »

Tous les peuples répétèrent : « Allons, enfants de la France » et se jetèrent dans nos bras.

C’était un spectacle étrange. Nos chants faisaient tomber toutes les murailles des villes. Les Français arrivaient aux portes avec le drapeau tricolore. Ils les trouvaient ouvertes. Seulement ils ne pouvaient passer. Tout le monde venait à leur rencontre et les reconnaissait sans les avoir jamais vus. Les hommes les embrassaient ; les femmes les bénissaient ; les enfants les désarmaient. On leur prenait des mains leur drapeau, et tous disaient « C’est le nôtre ! »

Grande et bonne journée pour nos nouveaux amis ! ils gagnaient pour nous en un jour toute la conquête des siècles. Cet héritage de raison et de liberté, pour lequel tant d’hommes soupirèrent en vain, cette terre promise qu’ils auraient voulu entrevoir au prix de leur vie, la générosité de la France les donnait pour rien à qui en voulait.

Déjà trois années durant elle avait formulé en lois cette sagesse des siècles ; déjà elle avait souffert pour ces lois, les avait gagnées de son sang, gagnées de ses larmes. Ces lois, ce sang et ces larmes, elle les donnait à tous, leur disant : « C’est mon sang, buvez ! »


IV


Souvent l’hôte devenait un ami. Beaucoup des nôtres s’affligèrent de quitter l’Allemagne. Mais combien plus ils souffrirent de quitter le corps, le régiment, lors du barbare démembrement que fit Napoléon, en 1808, de la Grande-Armée de 1805 !

Cette cruelle dispersion rompit tout à coup les vieilles habitudes, et tant de souvenirs ! L’ambition occupe l’esprit des généraux ; mais le soldat, lui, sans autre perspective que la vie de chaque jour, n’a nul autre lien qu’avec ses camarades. Si ce n’était plus alors la famille de citoyens des premiers jours, c’était toujours du moins la famille militaire.

Hoche, Ney et d’autres encore tenaient fort à ce système[1] ; mais non pas Bonaparte, élevé aux écoles aristocratiques, et qui, loin de favoriser les amitiés militaires, trouvait profit politique à attiser les jalousies, les rivalités de ses principaux lieutenants[2].

Habitué à voir les hommes comme de purs instruments, il oublia que les armées d’Italie et d’Égypte avaient dû leurs grands succès à leur forte cohésion.

La Grande-Armée, moins identique, était encore, dans les moments de crise, comme un vaste orchestre où, avec des sons différents, règne la même harmonie.

Napoléon dut s’en souvenir amèrement plus tard, au milieu de ses revers, quand la Grande-Armée toujours vaillante, mais scindée, brisée, se trouva en face de peuples qui, à leur tour, apportaient au combat une même âme.

En repassant le Rhin, se faisait le divorce. Ceux qu’on envoyait en Espagne se sentaient orphelins lorsqu’on les séparait de ces vieilles moustaches qui les avaient conduits et instruits jusque-là.

Et cette armée d’Espagne, dont les chefs furent rappelés un moment pour Wagram, puis rentrèrent en Espagne pour aller à Moscou, était irritée, excédée de ces tiraillements.

Nos soldats si gais, au temps de la République, changèrent alors de caractère, restèrent obéissants, mais devinrent grognards.

L’Espagne même y fit beaucoup, les transforma cruellement. Ce climat africain, froid l’hiver, brûlant l’été, ces longues plaines d’un sable salé, les séchèrent, les aigrirent. La fuite, l’éloignement, l’horreur visible des populations ensauvagèrent les nôtres, et souvent les rendirent impitoyables. Les résistances atrocement héroïques de Saragosse et autres villes n’imposèrent point l’admiration ; le carnaval des moines qui y était mêlé rendait tout cela burlesque pour un Français. Et non sans apparence. Quoi ! ces efforts désespérés, épouvantables, pour rétablir un Ferdinand et restaurer l’Inquisition.

La fureur, cette maladie qui si facilement fait bouillonner l’Espagne, comme on l’a toujours vu dans les persécutions des Juifs, des Maures, est fort contagieuse et se gagne aisément ; on le vit dans les sièges obstinés de 1808. Des assiégés, des assaillants, quels étaient les plus furieux ?

Après Wagram, on demandait à Bonaparte pourquoi il n’avait pas attendu, comme à Austerlitz, que l’ennemi commençât à l’envelopper. Il dit : « Cette, armée de Wagram, ce n’est plus l’armée d’Austerlitz ! »

Disons-le cependant, si l’armée, par son démembrement, avait beaucoup perdu de ses hautes qualités, morales, elle avait toujours ses grandes qualités militaires, qui se reproduisaient en partie, même dans la jeune armée des conscrits de 1808. Seulement, on n’avait plus la foi, on exagérait le temps qui serait nécessaire pour refaire, rajuster cette énorme machine ; on croyait qu’il y faudrait au moins six mois. On ne voyait pas que, pour entraîner cette jeunesse, il suffisait de mettre au milieu d’elle un Lannes, par exemple, encore bouillant de Saragosse, un de ces grands drapeaux vivants, dont la flamme électrique pouvait emporter tout.


V


Malgré cette justice rendue aux vaillantes armées de l’Empire, nous voici bien loin déjà du point de départ.

La France, en 91, apparaissait jeune et pure, comme la vierge de la liberté. Le monde était amoureux d’elle. Du Rhin, des Pays-Bas, des Alpes, des voix, nous l’avons dit, l’invoquaient, suppliantes. Elle n’avait qu’à mettre un pied hors des frontières, elle était reçue à genoux. Elle ne venait pas comme une nation, elle venait comme la justice, comme la raison éternelle, ne demandant rien aux hommes que de réaliser leurs meilleures pensées, que de faire triompher leur droit.

Qui ne vous regrettera, jours sacrés, où la France n’était pas encore entrée dans la violence, ni l’Europe dans la haine et l’envie ! Tout cela allait changer, les peuples allaient tourner contre nous avec les rois. Mais alors, sous l’apparence d’une guerre imminente, il y avait au fond, dans la grande âme européenne, une attendrissante concorde.

Souvenir doux et amer Il a laissé une larme jusque dans les yeux secs de Goethe, du grand douteur, du grand moqueur, qui lui-même s’intitule : « l’ami des tyrans ». Cette larme, nous aussi, nous l’aurons toujours au cœur ; elle nous revient souvent, éveillé ou endormi, avec un mortel regret pour la fortune de la France ; nous la retrouvons souvent au matin, cette larme, sur l’oreiller.



  1. Hoche ne mélange pas les corps. Il réunit les hommes qui ont mêmes affections. « Il ne faut pas séparer, disaît-il, le général Richepanse, connu des chasseurs à cheval, du général Lefebvre, qui l’estime et l’honore ; ni le général Klein, connu des dragons, de Championnet dont il fut l’ami. » (Mémoires de Ney, t. 1, p. 263.)
  2. On peut voir dans Ségur Napoléon se plaisant à faire quereller Murat et Davout, pendant que, du pied, il joue avec un boulet russe (t. I, p. 331. Édition 1825).