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Les Souvenirs du conseiller de la reine Victoria/01

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LES SOUVENIRS
DU
MEDECIN DE LA REINE VICTORIA

PREMIERE PARTIE

LA PRINCESSE CHARLOTTE.

Il y a une douzaine d’années, dans une de ces petites principautés allemandes qui ne sont plus désormais que de vains titres, s’éteignait un vieillard dont la vie active et modeste, associée discrètement à des existences royales, avait eu sa part d’influence en des événemens considérables. Peu de temps avant sa mort, un de ses contemporains lui écrivait : « Vous avez eu une destinée souveraine anonyme. » Ces paroles extraordinaires furent confirmées bientôt par un fait très significatif. Quand le vieillard quitta ce monde, la reine d’Angleterre, le roi des Belges, le prince royal de Prusse, s’unirent pour lui élever un monument funéraire. Quel était cet homme à qui de si hauts personnages consacraient un tel tribut d’affection et de respect ? Un simple médecin de la ville de Cobourg devenu le serviteur, le conseiller, l’ami du prince Léopold, attiré par ce prince en Angleterre d’abord, ensuite en Belgique, mêlé à toutes ses affaires publiques ou privées, enfin donné par lui comme un confident sûr et un guide éprouvé à son neveu le prince Albert, à sa nièce la reine Victoria. Il s’appelait en naissant Christian-Frédéric Stockmar ; le sévère monument qui recouvre sa dépouille dans le cimetière de sa ville natale porte cette inscription : « à la mémoire du baron de Stockmar, ses amis des familles régnantes de Belgique, de Cobourg, d’Angleterre et de Prusse. » Au-dessous on lit ces mots tirés des proverbes de Salomon : « l’ami fidèle aime mieux qu’un frère, mieux qu’un frère il est un ferme appui. »

Le fils du baron de Stockmar a publié récemment les Mémoires de son père, l’éditeur du moins appelle de ce nom des extraits de ses papiers et de ses lettres [1]. C’est une série de notes qui présentent çà et là un vif intérêt, à la condition de les féconder par des recherches plus étendues. Parfois une ligne, une réflexion, un fragment de correspondance, viennent éveiller des souvenirs et provoquer des rapprochemens ; parfois c’est un document qui nous est communiqué, un épisode qui nous est découvert, quoique défiguré par d’énormes lacunes. A vrai dire, le livre qu’on cherche n’existe pas. Il serait regrettable pourtant de laisser dans l’oubli un recueil où se rencontrent de si précieux détails. C’est là ce qui nous attire vers les Mémoires du baron de Stockmar. Les affaires auxquelles les circonstances l’ont initié n’étaient pas d’importance médiocre, les personnes royales dont il a été l’ami comptent parmi les plus illustres et les plus sages de notre siècle. En Allemagne comme en Angleterre, à propos du trône de Grèce comme à propos du trône de Belgique, auprès du prince Léopold et de la princesse Charlotte comme auprès du prince Albert et de la reine Victoria, le baron de Stockmar a vu de près bien des choses que les annales du temps présent ne doivent pas négliger. Je voudrais profiter de ces indications, y ajouter ce qui doit en augmenter le prix, reconstituer les fragmens épars, d’une main libre enfin renouer la trame de la vie et l’enchaînement des faits. Il y a là, si je ne me trompe, les élémens d’une histoire intime qui peut en maintes circonstances compléter l’histoire officielle.


I

Christian-Frédéric Stockmar naquit à Cobourg le 22 août 1787. Il appartenait à une vieille famille de la bourgeoisie du pays. Son père, un jurisconsulte savant, lettré, passionné pour les livres, était mort assez jeune et d’une façon tragique. Un jour, un incendie ayant éclaté dans une maison contiguë à la sienne, il commença par mettre en sûreté des sommes d’argent dont il avait le dépôt, puis il alla surveiller sa bibliothèque, et, voyant les flammes s’approcher, il éprouva une telle commotion qu’il tomba sans connaissance ; quand on le releva, il était mort. Le même jour, la même heure avait fait disparaître à la fois le père de famille et le foyer paternel. Une maison en cendres, une famille en larmes, voilà un des premiers tableaux qui frappèrent l’imagination de l’enfant.

On mûrit vite en de telles épreuves. La vivacité, la turbulence naturelle du jeune Stockmar firent bientôt place à une gravité précoce. Après de bonnes études au gymnase de sa ville natale, il alla suivre des cours de médecine à Wurzbourg, à Erlangen, à Iéna. C’était de 1805 à 1810, en des années douloureuses pour l’Allemagne. Quand vint la guerre de Russie, il fut chargé à Cobourg de la direction d’une vaste ambulance qu’il vit se remplir bientôt de soldats de tous les’ pays. L’année suivante, il tint dignement sa place dans la médecine militaire. On raconte qu’en 1814, à l’hôpital de Worms, il s’attira un jour très noblement et très noblement repoussa les reproches passionnés du baron de Stein. L’hôpital était vide depuis plusieurs semaines lorsque, des blessés français s’y présentant, Stockmar les admit sans hésiter ; peu de temps après, des blessés allemands arrivent et trouvent la place prise. Le baron de Stein, administrateur-général des contrées du Rhin pendant la guerre, mande aussitôt le jeune docteur et lui adresse des objurgations véhémentes. Stockmar ne se trouble pas, il maintient avec force qu’il n’a fait que son devoir de médecin, et le terrible baron est obligé de baisser la voix. Est-ce une illusion de notre part ? Il semble que l’éditeur des Mémoires de Stockmar, en racontant ce fait après la guerre de 1870, ait tenu particulièrement à le mettre en lumière ; si cela est, il y a là un sentiment qui l’honore et dont nous le félicitons volontiers. Nous aussi, notre impartialité nous fait un devoir de signaler ce mouvement généreux chez Stockmar, puisque nous aurons si souvent par la suite l’occasion de montrer en lui l’adversaire acharné de la France. Le patriotisme en ce temps-là, même chez nos ennemis les plus violens, pouvait se concilier encore avec les inspirations de l’humanité.

En 1815, la guerre terminée, Stockmar revint à Cobourg ; il ne devait pas y rester longtemps. Le prince Léopold, qui plus d’une fois pendant la guerre avait eu l’occasion d’apprécier son zèle, son savoir et surtout la loyale fermeté de sa conduite, lui proposa de l’accompagner à Londres, où l’appelaient de hautes destinées. La jeune princesse Charlotte, petite-fille de George III, fille unique du prince régent qui devint plus tard George IV, l’héritière présomptive du trône d’Angleterre, venait d’être promise au prince Léopold de Cobourg. C’était celui-là même qui plus tard, après des événemens que nous allons raconter, devait occuper avec tant d’honneur le trône des Belges et fonder une maison royale où se perpétuent les traditions de sa rare sagesse. Le prince Léopold voulut s’attacher Stockmar comme médecin ; Stockmar accepta. Le 31 mars 1816, sur l’appel très pressant du prince, il arrivait à Londres. Qu’était-ce que cette princesse Charlotte destinée alors au trône d’Angleterre et dont le prince Léopold allait devenir l’époux ? C’est ici que commencent les renseignemens intimes fournis par Stockmar, renseignemens qui complètent ou rectifient même sur bien des points les récits les plus sérieux de l’histoire contemporaine. On sait l’histoire du prince de Galles et de sa femme la princesse Caroline de Brunswick ; ces tristes aventures ont été le scandale de l’Angleterre pendant un quart de siècle. Ce qu’on sait moins bien, c’est l’histoire de leur fille, la princesse Charlotte, mariée en 1816 au prince Léopold de Cobourg et enlevée si douloureusement l’année suivante à l’affection de son mari, ainsi qu’aux espérances de l’Angleterre. Dans quelles circonstances avait été décidé ce mariage ? Quelle éducation la jeune princesse avait-elle reçue ? Quels étaient ses sentimens ? Quelle place a-t-elle occupée dans la vie de son époux ? Il n’y a que des mémoires intimes qui puissent nous renseigner sur ce point. La malheureuse princesse a passé si vite ! C’est à peine si elle a posé le pied sur les marches de ce trône où sa naissance l’appelait à s’asseoir en souveraine. Si qua fata aspera rumpas… Si la destinée lui eût été moins dure, combien de choses eussent été changées dans l’existence des dynasties royales du XIXe siècle ! Le sort ne l’a point voulu. La princesse Charlotte n’a fait que paraître et disparaître. Les annales de son pays ne connaissent d’elle que trois dates, sa naissance, son mariage, sa mort ; elle n’a pas eu le temps de laisser à l’histoire les élémens d’une physionomie distincte et reconnaissable. Essayons de mettre à profit les confidences du baron de Stockmar et de recomposer cette sympathique figure.

Les malheurs de la princesse Charlotte d’Angleterre ont commencé avec sa vie. Un jour, dans une conversation avec Stockmar, il lui arrivera de laisser échapper ces paroles : « ma mère a mal vécu, elle n’eût pas vécu si mal, si mon père n’eût vécu bien plus mal encore. » Ce père et cette mère dont elle ne pouvait guère parler autrement, c’étaient le prince de Galles, fils aîné de George III, et sa femme la princesse Caroline de Brunswick. Voilà le résumé de ses années d’enfance et de jeunesse ; atmosphère si douce du foyer domestique, caresses de la mère, émotions du père, sentimens toujours nouveaux de la vie de famille, autant de joies que connaissent les plus humbles et qui furent refusées à la princesse Charlotte.

Le prince de Galles était né le 12 août 1762. C’était une nature égoïste et violente ; il dissipa sa jeunesse en désordres effrénés. En menant la vie à outrance, il s’occupait aussi de politique, et dans les grandes luttes qui signalèrent le début du ministère de Pitt (1783), il se montra partisan passionné des whigs, beaucoup plus sans doute par esprit de révolte contre le roi son père que par dévoûment aux doctrines libérales. Il ne se gênait guère en effet pour tromper les gens de son parti. Dans ses relations avec le grand tribun Charles Fox, dont il était fier de se dire l’ami, ses mensonges allaient parfois jusqu’au cynisme. Il y a un épisode de sa vie qui se rapporte précisément à cette date, et qui nous le dévoile tout entier. On y voit à nu ses passions, ses lubies, ses fureurs, tout cela entremêlé de protestations de dévoûment éternel aux whigs, à l’heure même où il abuse de la confiance de Fox et l’associe indignement à ses faussetés. En 1785, le prince de Galles, qui était alors dans sa vingt-quatrième année, fut pris d’une passion folle pour une jeune veuve irlandaise, Mme Fitz-Herbert [2], et, comme l’adroite personne s’entendait parfaitement à enflammer et à repousser ses désirs, le prince avait conçu le dessein de l’épouser. Il se rendait souvent chez Mme Fox pour s’entretenir de son projet avec elle et son mari. Lord Holland, dans ses Mémoires du parti whig, raconte à ce sujet d’étranges détails qu’il tenait de Mme Fox elle-même. Il paraît que dans ces entretiens le jeune prince ne répondait aux conseils de Fox que par des scènes violentes. On aurait peine à croire, si la chose n’était attestée par de pareils témoins, jusqu’où allaient les emportemens de sa passion et de son désespoir. Mme Fox l’a vu pleurer à chaudes larmes, se rouler à terre, se frapper le front, s’arracher les cheveux et tomber en des convulsions nerveuses. Il jurait que son parti était pris, qu’il renoncerait à la couronne, vendrait ses bijoux, son argenterie, et ramasserait une somme suffisante pour fuir en Amérique avec celle qu’il aimait. Le 10 décembre 1785, Fox lui écrivit une longue lettre, espérant que, s’il lisait son argumentation à tête reposée, il en tiendrait plus compte que de ses conversations. C’était bien une argumentation en effet, une chaîne de raisonnemens serrés, pressans, et sous la forme la plus affectueuse. « Mon cher Charles, lui répondit le prince, votre lettre d’hier m’a fait plus de plaisir que je ne puis l’exprimer. J’y vois une preuve nouvelle de cette amitié, de cette affection vraie que l’ambition de ma vie est de mériter. » Or le bruit ayant déjà couru que le prince allait épouser Mme Fitz-Herbert, il ajoutait résolument, comme un homme revenu d’un accès de folie : « Soyez tranquille, mon cher ami, le monde sera bientôt convaincu, non-seulement qu’il n’y a pas, mais qu’il n’y a jamais eu de motifs aux rapports qu’on fait circuler avec tant de malveillance. » Cette lettre est du 11 décembre 1785 ; le 21 décembre, le prince de Galles épousait Mme Fitz-Herbert. Le mariage avait été célébré secrètement par un ministre de l’église anglicane. Plus d’une année après, le bruit de cette aventure s’était répandu, un orateur y fit allusion à la chambre des communes. Une circonstance particulière ajoutait encore à la gravité de l’accusation ; Mme Fitz-Herbert était catholique romaine. On comprend tout ce qu’il y avait là d’irrégularités réunies dans un seul fait, et combien le prince, ami des whigs, donnait de prise aux attaques des tories. Fox, croyant le prince guéri de sa passion, persuadé d’ailleurs que ses adversaires politiques obéissent en cette affaire à des sentimens perfides, et que la rumeur dont il s’agit se rapporte à une histoire ancienne, se lève pour le défendre. Il nie absolument l’acte qu’on a dénoncé par allusion, il le nie en fait comme en droit, il affirme non-seulement qu’un tel acte serait impossible aux yeux de la loi, par conséquent nul et non avenu, mais qu’en fait il n’a pas eu lieu. Cependant est-ce lui qui parle ? est-ce le prince ? En matière si grave, il faut des réponses concluantes. Pressé de questions sur ce point, Fox déclare qu’il est autorisé directement à tenir le langage qu’on vient d’entendre ; ce prétendu mariage secret, il l’affirme, est une invention calomnieuse.

C’est dans la séance du 30 avril 1787 que Fox fit cette déclaration aux communes. Le jour même, le prince de Galles avait une entrevue avec lord Grey, et le suppliait de faire au parlement une déclaration contraire à celle de Fox. « Il était horriblement agité, » dit lord Grey. On le croira sans peine, à moins d’admettre que le prince avait perdu toute pudeur. Il venait de tromper Fox, il l’avait amené à faire devant le parlement une déclaration inexacte, il l’avait exposé à passer pour le complice de ses mensonges ; il priait maintenant lord Grey de l’aider à tromper Mme Fitz-Herbert. Est-il nécessaire de dire que lord Grey s’y refusa d’une façon péremptoire ? Sir George Cornewall Lewis, chancelier de l’échiquier sous le ministère Palmerston, à qui nous empruntons quelques-uns de ces détails, résume avec précision cet imbroglio de fourberies. « On ne saurait, dit-il, concevoir une position plus humiliante et plus déshonorante que celle où le prince se trouvait alors, niant son mariage à Fox, l’avouant à Grey, et niant sa dénégation à Mme Fitz-Herbert, le traitant de fiction avec le premier, de nullité avec le second, de réalité avec la troisième. »

Nous n’avons pas à raconter ici la fin des aventures de Mme Fitz-Herbert. On devine les mécomptes et les humiliations que lui réservait le prince de Galles, une fois sa passion assouvie. Un mariage secret de l’héritier du trône, quoique célébré selon les formes du culte anglican, était nul de plein droit, cela va sans dire. Mme Fitz-Herbert vit bientôt arriver le dernier chapitre de son roman [3]. Elle ne fut pas la seule dont le prince consomma la honte. Le voluptueux sans foi ni loi donna bien d’autres scandales à son pays, et lorsqu’il se résigna, dix ans après, à subir les liens d’un mariage régulier, ce ne fut pas chez lui désir de régler enfin sa vie et d’assurer la succession du trône ; il ne fit que céder à la contrainte de ses embarras financiers. Ses dettes s’élevaient à 600,000 livres, c’est-à-dire à 15 millions. Depuis longtemps le roi son père le pressait en vain de songer à une union digne de son rang. Parmi les princesses sur lesquelles la cour de Windsor avait jeté les yeux, il y en avait deux que des raisons de parenté désignaient plus particulièrement au choix de la famille royale. L’une était la princesse Louise de Mecklembourg, qui épousa plus tard le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, et devint la noble héroïne si justement chère aux Prussiens après leurs désastres de 1806 ; l’autre était la princesse Caroline de Brunswick. La première était la nièce de la reine, la seconde la nièce du roi. Si le prince de Galles avait pris son mariage au sérieux, son choix était dicté d’avance par des raisons décisives. Jeune, belle, comblée de tous les dons du cœur et de l’esprit, la princesse Louise n’eût pas été seulement le gracieux ornement du trône d’Angleterre, elle aurait certainement exercé l’influence la plus salutaire sur l’esprit désordonné du prince de Galles. Ce furent précisément cette grâce et cette élévation morale qui, bien loin d’attirer le prince, l’éloignèrent. Il n’était pas homme à se plier au noble joug de la vertu. La princesse Caroline de Brunswick avait vingt-sept ans, huit ans de plus que la princesse Louise ; elle ne brillait ni par les grâces de sa personne ni par la sûreté du caractère ; ce fut elle qu’il choisit. Faut-il croire avec sir George Cornewall Lewis que « le prince, une fois décidé à avaler cette pilule amère du mariage, résolut de le faire de la manière la plus agréable au roi, et conséquemment de préférer sa nièce à celle de la reine ? » Le récit même, tel qu’il est présenté par Cornewall Lewis, ne permet pas d’admettre cette explication. Un jour, en revenant de la chasse, le prince de Galles entre chez le roi et lui annonce tout à coup l’intention d’épouser la princesse de Brunswick. Le roi dit qu’il n’a aucune objection à faire au mariage du prince avec sa nièce ; il lui conseille pourtant et de prendre des renseignemens sur sa personne et sur sa conduite. » N’est-ce pas là une réponse qui laissait au prince toute sa liberté, s’il avait voulu en faire le noble usage dont nous parlions tout à l’heure ? On dirait presqu’un avertissement. Le prince n’en fut guère ému, car il répondit négligemment qu’il était satisfait sur ce point. C’est le roi lui-même qui raconta plus tard cette conversation à lord Liverpool, celui-ci la transmit à lord Holland, qui la rapporte dans ses Mémoires du parti whig. Quoi qu’il en soit, la résolution du prince était arrêtée, et les choses marchèrent vite. Au mois de novembre 1794, lord Malmesbury fut chargé de se rendre à Brunswick et de demander pour le prince de Galles la main de la princesse Caroline ; au mois de décembre de la même année, le roi, dans son discours au parlement, annonça la conclusion du contrat de mariage.

Il serait difficile sans doute de citer une alliance où les convenances réciproques aient été plus complètement méconnues. Il fallait au prince de Galles une compagne de haute vie morale et de noble ascendant, il fallait à la princesse Caroline un guide sûr et respecté. Dès leur première entrevue, dont le seul témoin fut lord Malmesbury, les deux fiancés se firent horreur l’un à l’autre. Par son extérieur, par ses manières et sa conversation, la princesse excita immédiatement la répulsion du prince ; quant au prince, la réception qu’il fit à la princesse ne fut pas seulement froide, elle fut « repoussante, dit lord Malmesbury, et grossière au dernier degré. » Le jour du mariage, qui fut célébré dans la chapelle royale de Saint-James le 8 avril 1795, si violente était sa répugnance qu’il eut recours aux plus étranges moyens pour s’étourdir. Il avait bu des spiritueux avec rage et pouvait à peine se tenir debout. Sans l’assistance du duc de Bedford, qui marchait à côté de lui, il serait tombé au beau milieu du cortège. C’est encore un fait attesté par lord Malmesbury et raconté par lord Holland.

L’unique enfant de ce père et de cette mère vint au monde le 27 février 1796. C’était une fille, la princesse Charlotte. Le père n’était pas là, pour lui sourire ; il y avait six ou sept mois qu’il avait quitté sa demeure de Carlton-house, il habitait Windsor ou Brighton, laissant sa femme vivre de son côté comme bon lui semblerait. Quant à la mère, elle ne parut point en avoir plus de souci. Plus tard seulement elle comprendra qu’elle peut tirer parti de sa fille et s’en faire une arme contre un mari détesté. Alors on la verra s’occuper de son avenir, réclamer pour elle certains droits, montrer enfin, à défaut de sollicitude morale, une vigilance intéressée. Cette fille, à peu près abandonnée de tous et dont l’éducation se fait à l’aventure, n’est-ce pas, après tout, l’héritière présomptive de l’un des premiers trônes du monde ? L’enfant avait à peine deux mois quand la princesse de Galles, définitivement et d’un commun accord séparée de son mari, quitta sa résidence de Carlton-house pour s’installer dans une villa de Blackheath (avril 1796). Elle y demeura huit ans, de 1796 à 1804. Elle était admise à la cour dans les fêtes officielles, mais de façon à ne jamais y rencontrer le prince, et n’avait presque point de relations avec les autres membres de la famille royale. Ce qu’était à la villa de Blackheath la conduite de la princesse de Galles, on peut le deviner par un fait significatif : au mois d’octobre 1804, M. Pitt, chef du ministère, et lord Westmoreland, chancelier privé, durent se rendre à Blackheath pour adresser à la princesse les plus sévères remontrances. Elle les reçut avec une parfaite indifférence, opposant aux paroles les plus pressantes une impassibilité glaciale. A la fin pourtant, touchée sans doute de graves considérations relatives à son intérêt, elle promit de s’amender. C’est à cette occasion que le prince de Galles réclama sa fille, âgée alors de huit ans, et voulut se charger lui-même de son éducation. Le roi n’accueillit point cette demande. Sans estimer beaucoup sa nièce, il croyait pourtant lui devoir certains égards, tandis qu’il n’avait pour son fils ni estime ni affection. La princesse de Galles, malgré les réclamations du prince, resta donc chargée de la tutelle de la princesse Charlotte.

Deux ans plus tard éclata un scandale inouï. Le prince de Galles fut averti par deux de ses frères, le duc de Kent et le duc de Sussex, que les faits les plus graves étaient reprochés à la princesse. C’était vraiment une question d’état. Deux personnes de distinction, sir John. Douglas et sa femme, ayant habité à Blackheath dans le voisinage de la princesse, avaient été reçues chez elle assez intimement pour découvrir des choses qui intéressaient la succession au trône. La princesse, disait lady Douglas, serait devenue enceinte par suite d’un commerce illicite, et vers la fin de 1802 aurait donné le jour clandestinement à un enfant du sexe masculin qui grandissait auprès d’elle à Blackheath. Si le fait était reconnu exact, le prince était tenu de le déclarer aux ministres, et les ministres étaient tenus de le porter à la connaissance du parlement. Avant d’en venir là, le roi voulut qu’une information eût lieu par les soins des plus hauts personnages de l’état. Lord Grenville, premier lord de la trésorerie, lord Ellenborough, premier juge, lord Erskine, chancelier, lord Spencer, secrétaire d’état, furent chargés de cette enquête en vertu d’un ordre secret signé de la main même du roi le 29 mai 1806. Le résultat de la procédure fut que l’accusation de grossesse et d’accouchement clandestin devait être rejetée, mais que certaines particularités dans la conduite de la princesse donnaient lieu à des interprétations très défavorables. Les hauts commissaires ajoutaient : « On doit ajouter foi à ces circonstances révélées par les témoins tant qu’elles n’auront pas été réfutées d’une manière décisive, et, si elles sont vraies, elles méritent d’être prises en très sérieuse considération. » Le roi ayant communiqué ce rapport à la princesse de Galles, elle confia sa défense à trois personnages politiques considérables, lord Eldon, M. Perceval, M. Plomer, qui attaquèrent très vivement dans leur mémoire et la procédure des commissaires et les témoignages produits contre leur cliente. La cause ainsi entendue, il ne restait plus qu’à prononcer la sentence. Le roi s’en remit à son conseil du soin de la rédaction. Le fond était conforme à ce que nous venons d’indiquer : déclaration par les quatre lords de l’innocence de la princesse de Galles en ce qui concerne l’accusation de grossesse et d’accouchement clandestin, expression du contentement causé au roi par ce verdict, toutefois nécessité d’un avertissement sérieux à la princesse, car l’enquête présentait des circonstances que l’on ne pouvait considérer sans inquiétude. En somme, les ennemis de l’accusée avaient le dessous.

Ce jugement allait être communiqué à la châtelaine de Blackheath, quand le prince pria le roi de surseoir jusqu’à ce qu’il lui eût mis sous les yeux un nouvel exposé des faits. Ce sursis, qui aurait pu être funeste à la princesse, lui procura au contraire une plus complète victoire. L’affaire était encore pendante lorsque le ministère de lord Grenville fut remplacé par celui du duc de Portland ; or deux des défenseurs de la princesse, lord Eldon et M. Perceval, faisaient partie de la nouvelle administration, le premier comme lord chancelier, le second comme chancelier de l’échiquier et chef de la chambre des communes. Ils n’abandonnèrent pas, on le pense bien, la cause qu’ils avaient si vivement défendue ; lord Grenville et ses collègues avaient acquitté la princesse au sujet des accusations principales en laissant subsister des doutes fort graves sur le reste ; lord Eldon et M. Perceval firent accepter par le ministère du duc de Portland une déclaration qui la justifiait sur tous les points. Les ministres engagèrent donc le roi à la recevoir à la cour ; on lui désigna des appartemens au palais de Kensington, et elle fut invitée aux réceptions officielles. Au fond, rien n’était changé dans ses rapports avec les autres membres de la famille royale. Ce fut néanmoins une victoire pour elle dans cette série d’escarmouches et d’agressions scandaleuses ; le prince de Galles était battu.

Les événemens publics lui fournirent bientôt l’occasion de prendre sa revanche. On sait dans quel état de santé se trouvait le roi d’Angleterre George III depuis une vingtaine d’années. Ce ne sont pas les secousses de la révolution française, les guerres de la république et de l’empire qui ébranlèrent la faible raison, de George III ; il faut plutôt attribuer son mal aux chagrins profonds que lui causèrent le triomphe des colonies d’Amérique et l’échec infligé à l’Angleterre par le traité de Versailles (1783). Dès l’année 1788, sa raison s’était voilée. Il fut question alors de constituer une régence, et cette crise, amena des luttes dont la tribune anglaise a gardé le souvenir. Pitt et Burke d’un côté, Fox et les whigs de l’autre, les premiers pleins de défiance à l’égard du prince de Galles, les derniers dévoués au prince leur ami, discutaient avec violence les conditions du pouvoir qui allait être déféré au régent. Enfin, après quelques mois de grandes angoisses nationales, la santé du roi se rétablit, et cette guérison fut saluée dans toute l’Angleterre par des transports de joie. Malheureusement ce sont là des atteintes dont il est difficile de se relever, — le roi en garda longtemps la trace. Sa façon de prendre part aux affaires publiques, ses prédilections connues, ses répugnances, son indifférence pour William Pitt au moment où ce grand homme d’état soutenait de si terribles luttes, son enthousiasme pour Addington, tour à tour ami infidèle ou indigne rival de William Pitt, tout cela, suivant les autorités les plus graves, indiquait une raison ébranlée. Vers la fin du mois d’octobre 1810, le mal reparut, l’intelligence s’éteignit, le souverain de l’Angleterre n’était plus même un fantôme de roi. Le parlement s’occupa aussitôt de pourvoir aux nécessités publiques, et le 5 février 1811 le prince de Galles fut investi de la régence avec certaines restrictions des prérogatives royales. Une fois assuré de son pouvoir, le prince-régent s’empressa de régler à sa guise la situation de la princesse : il sépara la fille de la mère ; la princesse Charlotte fut installée à Warwick-house avec une gouvernante, et la princesse de Galles établie à Connaught-Terrace n’eut la permission de lui rendre visite que tous les quinze jours.

Le prince-régent était tellement impopulaire que les amis de la princesse lui conseillèrent d’en appeler hardiment à l’opinion publique, après avoir tenté auprès de son mari une dernière démarche qui certainement demeurerait sans résultat. La princesse, au mois de janvier 1813, adressa donc au prince-régent une lettre où tous ses griefs étaient rassemblés avec force. On la lui renvoya deux fois sans l’ouvrir. A la troisième, lord Liverpool, chef du ministère, lui fit répondre simplement que la lettre avait été lue au prince, mais qu’il n’avait pas jugé à propos d’exprimer son bon plaisir à ce sujet. Qu’arriva-t-il ? La lettre parut dans le Morning-Chronicle. On devine quel en fut l’effet d’un bout du royaume à l’autre : en 1806, le scandale n’était pas sorti des hautes sphères de l’état ; en 1813, il était livré sans voiles à l’Angleterre, à l’Europe, au monde entier. L’émotion fut si vive que le prince ne put garder le silence. Sa terrible adversaire avait trouvé le moyen de lui faire exprimer son bon plaisir au sujet des remontrances qu’il dédaignait la veille ; cette lettre le plaçait sur le banc des accusés en face de la nation anglaise. Pourquoi séparait-il la fille de la mère ? Pourquoi alléguait-il des imputations qu’une enquête solennelle avait déclarées calomnieuses ? Pourquoi ne tenait-il aucun compte de ce rapport de 1806 ? Enfin, en supposant qu’il y eût nécessité de soustraire la princesse Charlotte à la tutelle de sa mère, pourquoi une jeune fille de dix-sept ans, héritière présomptive du trône, était-elle séquestrée du monde et comme tenue en chartre privée ? D’où vient qu’on semblait prolonger son enfance ? Quel était le dessein du prince en refusant ou en négligeant de lui faire administrer le sacrement de confirmation ? C’étaient là autant de questions que suggérait à la conscience publique la lettre insérée dans le Morning-Chronicle. Effrayé de ces rumeurs croissantes, le prince-régent voulut se mettre à l’abri sous une décision judiciaire. Le conseil privé est réuni ; il se compose de tous les ministres, des archevêques de Cantorbéry, d’York, de l’évêque de Londres, des principaux juges, en tout vingt-trois conseillers. Le régent leur demande un rapport sur cette question précise : y a-t-il lieu, oui ou non, de continuer à régler et à restreindre comme par le passé les relations de la princesse de Galles avec sa fille la princesse Charlotte ? Vingt et un conseillers sur vingt-trois répondent affirmativement. C’est un verdict de blâme et de défiance prononcé contre la princesse de Galles ; voilà le régent qui triomphe.

La princesse de Galles ne renonce pas à la lutte, elle en appellera du prince au parlement. Elle rédige une protestation qu’elle adresse à la fois au président de la chambre des lords et au président de la chambre des communes. Le président de la chambre des lords, c’est lord Eldon, son défenseur d’autrefois, aujourd’hui l’un des ministres du régent et obligé de ne pas déplaire au maître ; lord Eldon renvoie cette protestation à la princesse, lui recommande de ne pas la rendre publique, et lui intime l’ordre, au nom du prince, de ne plus faire de visites à Warwick-house. Le président de la chambre des communes n’a pas de ménagemens à garder ; il communique la lettre à la chambre dans la séance du 2 mars 1813, et trois jours après une motion est faite par M. Cockrane Johnstone pour que le rapport de 1806, avec les documens annexés, soit mis sous les yeux du parlement. La motion est rejetée, mais elle a donné lieu à un débat dans lequel M. Stuart Wortley (plus tard lord Wharncliffe) a fait entendre ces vigoureuses paroles : « J’ai autant que personne le respect de la royauté, mais je dois déclarer que de tels événemens contribuent à sa ruine. Je le vois avec un profond regret, nous avons une famille royale qui ne tient nul compte de ce qu’on dit ou de ce qu’on pense d’elle. Ses membres semblent être les seules personnes du pays qui ne prennent aucun souci de leur bien-être et de leur honneur. Il ne faut pas que le prince régent se fasse illusion, il se flatterait vainement de sortir sain et sauf de toutes ces affaires. » Ces paroles trouvèrent dans le pays des échos retentissans. On oubliait volontairement tout ce qui pouvait être à la charge de la princesse, on était décidé à ne voir en elle que la femme persécutée, la princesse de race étrangère victime des plus odieux traitemens sur le sol anglais, et qui se défendait avec une énergie toute britannique. Pendant le mois d’avril 1813, la salle du palais de justice, le conseil municipal de Londres, d’autres corps publics, lui votèrent des adresses où était flétrie dans les termes les plus véhémens « l’infâme conspiration formée contre son honneur et sa vie, » et où des hommages enthousiastes saluaient « sa modération, sa franchise, sa magnanimité. »

Tout se lie et s’enchaîne dans les choses de ce monde. Les grands événemens qui à cette date tenaient l’Europe en suspens fournirent bientôt de nouvelles péripéties au drame domestique de la cour d’Angleterre. Au mois de mars 1814, Napoléon, après l’héroïque campagne de France, venait d’être abattu par la coalition européenne. Les alliés étaient entrés à Paris le 31 mars, et le 6 avril l’empereur avait abdiqué. Au mois de juin suivant, l’empereur de Russie et le roi de Prusse, accompagnés du maréchal Blücher et de quelques personnages importans, se rendirent à Londres auprès du prince-régent. Ils y reçurent, comme on pense, un accueil magnifique. Or, dès leur arrivée en Angleterre, la reine, femme de George III, avait prévenu la princesse de Galles qu’il lui serait interdit de prendre la moindre part à la réception des illustres visiteurs. Le prince-régent devait paraître dans toutes les fêtes, et c’était chez lui une résolution inflexible de ne rencontrer la princesse en aucune circonstance, soit publique, soit privée. La princesse protesta une fois de plus dans une lettre au prince qui se terminait par ces mots : « Le temps que vous avez choisi pour cette conduite est de nature à la rendre particulièrement blessante. Plusieurs étrangers illustres sont déjà arrivés en Angleterre, et entre autres, me dit-on, l’héritier de la maison d’Orange, qui s’est annoncé à moi comme mon futur beau-fils. Je suis injustement exclue de leur société. D’autres d’un rang égal au vôtre doivent se réjouir avec votre altesse royale de la paix de l’Europe. Ma fille pour la première fois paraîtra en public dans la splendeur qui convient à l’approche des noces de l’héritière présomptive de cet empire. Votre altesse royale a choisi cette circonstance pour me traiter, sans provocation de ma part, avec une nouvelle indignité. De tous les sujets de sa majesté, je suis la seule personne que votre altesse royale empêche de paraître à sa place pour prendre part à la joie générale, et l’on me prive de la jouissance de ces nobles sentimens d’orgueil et d’affection qu’on permet à toutes les mères. » Lettre habile et touchante qui eût peut-être éveillé des remords chez un autre homme que le prince-régent ; malheureusement elle venait tard. Entre le prince et la princesse, il y avait trop de souvenirs odieux, trop de causes de haine accumulées. La popularité dont elle jouissait alors ne lui était plus d’un grand secours ; comme elle la devait moins à ses mérites qu’au mépris public encouru par le prince, elle ne pouvait guère s’en faire une arme à l’heure où les succès extérieurs du ministère couvraient la personne du régent. Persuadée que la lutte était désormais impossible, elle quitta l’Angleterre au mois d’août 1814. Elle se rendit d’abord dans son pays natal, resta quelque temps à Brunswick et alla ensuite habiter l’Italie.

Ce n’est pas le moment de suivre la princesse de Galles en ses dernières aventures. Nous la verrons revenir à Londres en 1820, lorsque George III, le pauvre vieillard privé de raison, passera de ce monde en l’autre, et que le régent deviendra roi sous le nom de George IV. Elle y reviendra pour réclamer son titre de reine, pour demander sa place dans la cérémonie du couronnement, pour protester contre la décision qui effaçait son nom des prières liturgiques ; comment répondra le roi ? Sa réponse, tout le monde le sait, ce sera le procès intenté à la reine, un scandale suprême mettant le comble à tous les scandales antérieurs. Aujourd’hui ce sujet n’est pas le nôtre. Ce n’est pas la princesse de Galles reine d’Angleterre, c’est la princesse Caroline, mère de la princesse Charlotte, que nous avons dû interroger d’abord. Le procès de la reine a eu lieu en 1820, et nous ne sommes qu’en 1814. De 181â à 1820, bien d’autres événemens nous appellent. On la connaît à peine, cette héritière présomptive du trône, qui est née si malheureusement et a grandi en des conditions si tristes. Profitons des renseignemens que nous apportent les souvenirs de Stockmar. Tout ceci n’est que le prologue, un prologue nécessaire, de l’histoire de la princesse Charlotte.


II

On a remarqué ces mots dans la lettre que nous citions tout à l’heure : « déjà plusieurs étrangers illustres sont arrivés en Angleterre, et entre autres, me dit-on, l’héritier de la maison d’Orange, qui m’a écrit pour s’annoncer à moi comme mon futur beau-fils, » et plus loin : « ma fille, pour la première fois, paraîtra en public dans la splendeur qui convient à l’approche des noces de l’héritière présomptive de cet empire. » Lorsque la princesse de Galles écrivait cette lettre au prince-régent, il était question en effet d’un mariage pour la princesse Charlotte. Dès le mois d’octobre 1813, la reine d’Angleterre, femme de George III, songeant à marier sa petite-fille, avait jeté les yeux sur le prince héréditaire des Pays-Bas, celui qui a régné plus tard sous le nom de Guillaume II. Le prince-régent ne faisait aucune objection à ce projet. Ayant soustrait la jeune princesse à la direction de sa mère, il avait assumé une responsabilisé morale dont il lui tardait de se dégager. Il était clair d’ailleurs que le mariage de la princesse Charlotte ferait disparaître, non en droit, mais en fait, le dernier lien qui existait encore entre le prince-régent et une épouse détestée. Tant que la princesse n’était point mariée, la mère pouvait renouveler ses plaintes, réclamer ses droits, et, avec le caractère qu’on lui connaissait, qui l’eût empêchée d’agiter encore le parlement ? La jeune fille une fois mariée, plus de discussion possible entre le père et la mère ; la princesse Caroline restait complètement isolée de la cour. C’est à peine si l’on se souviendrait qu’il y avait une princesse de Galles épouse du prince-régent d’Angleterre. Ainsi la reine, par sollicitude pour sa petite-fille, le régent, dans une vue tout égoïste à laquelle se mêlait une inspiration de haine contre la princesse de Galles, désiraient également cette union.

La princesse Charlotte ne se décida point aussi vite : elle voulait prendre son temps, s’informer, réfléchir. Ce n’était pas une personne banale, une de celles dont on dispose aisément au nom des convenances publiques et de la raison d’état. L’étrange éducation qu’elle avait reçue l’avait préservée au moins de l’insignifiance. Elle était très vive, très originale, toute de premier mouvement. Le prince d’Orange, soit ; encore fallait-il qu’elle eût occasion de le voir et de l’apprécier. Or devait-elle l’autoriser à venir sans être mieux instruite de ce qui le concernait ? Consentir à une entrevue, c’était presqu’un engagement. D’ailleurs elle n’avait pas encore dix-huit ans, rien ne l’obligeait à se presser. Elle avait ainsi maintes objections très sages, maintes raisons d’attendre. Cependant la reine y mit une telle insistance que la princesse finit par céder ; elle consentit au voyage du prince d’Orange.

Le 11 décembre 1813, le prince arrive à Londres, et le même jour il est présenté à la princesse Charlotte par le régent. L’impression qu’il fit n’eut rien de défavorable. Le lendemain, la princesse racontait à miss Cornelia Knight, sa gouvernante, certains détails très singuliers de cette première entrevue. Le régent l’avait prise à part, et, sachant ses dispositions défiantes, lui avait dit : « Eh bien ! cela ne va donc pas ? » La princesse avait répondu avec sa vivacité : « Je ne dis pas cela du tout, sa manière d’être me plaît fort. » Alors, sans plus de façon, le régent leur avait mis les mains l’une dans l’autre, de telle sorte qu’elle était fiancée. Elle ajoutait à ce récit, comme pour se consoler d’avoir été engagée si brusquement : , Le prince d’Orange n’a pas l’air aussi désagréable que je l’aurais cru. »

Voilà, il faut en convenir, une affaire bien lestement enlevée, surtout si l’on songe au peu d’empressement de la princesse et à son désir d’étudier l’affaire en conscience. Il semble que le régent, étonné lui-même d’un résultat si prompt, ait craint de voir son succès lui échapper. Les notifications officielles eurent lieu presque immédiatement. Dès le mois de janvier 1814, le projet de mariage entre la princesse Charlotte et le prince d’Orange fut annoncé aux souverains de l’Europe par lettres confidentielles. On trouve tous les détails relatifs à ce sujet dans la correspondance de lord Castlereagh. La demande solennelle de la main de la princesse eut lieu au mois de mars ; elle fut faite par M. Fagel, ministre de Hollande à Londres, et par le comte Van der Duyn de Maasdam, envoyé extraordinaire de la cour de La Haye. La princesse ayant donné son consentement, le roi de Hollande, peu de temps après, communiqua la nouvelle aux états-généraux du royaume. En même temps, les ambassadeurs hollandais, M. Fagel et M. Van der Duyn, préparaient la rédaction du contrat L’affaire était donc comme terminée, il ne restait plus à régler que des points de détail et des questions de forme. Quel fut l’étonnement du public, en Angleterre et en Hollande, lorsqu’on apprit au mois de juin suivant que tout était rompu !

Cette singulière aventure, qui fut jugée alors bien diversement et souvent d’une manière fort inexacte, est le premier point sur lequel les souvenirs de Stockmar nous fournissent des renseignemens nouveaux d’une valeur tout à fait authentique. Stockmar, appelé en Angleterre deux années après les événemens que nous racontons, avait eu bien des fois l’occasion d’en parler avec la princesse Charlotte, il avait reçu ses confidences, il avait eu entre les mains la correspondance échangée entre elle et son père ; on peut s’en fier à son témoignage pour redresser bien des erreurs. Les personnes qui avaient accrédité ces erreurs n’avaient vu les choses que du dehors ; Stockmar, initié à tous les secrets, a suivi de jour en jour les péripéties de l’imbroglio.

Il n’est pas inutile de constater tout d’abord que la princesse Charlotte, malgré l’impression favorable de la première heure, n’avait pas tardé à concevoir une idée bien différente de son fiancé. Le prince d’Orange, à son arrivée à Londres, avait été précédé par une réputation qui lui attirait les sympathies. Il avait même, dans un séjour antérieur, laissé de bons souvenirs à la société anglaise. Son père, avant de régner en Hollande sous le nom de Guillaume Ier, avait habité assez longtemps l’Angleterre. Lui-même, par son éducation et sa manière d’être, s’était assimilé, disait-on, quelques traits du caractère britannique. Il avait servi en Espagne sous Wellington ; brave au feu, bon camarade, sans nulle morgue princière, toujours en joie et prodiguant les poignées de main, il s’était acquis une certaine popularité dans l’armée. Ces choses-là, répétées de bouche en bouche et considérées à distance, produisent toujours de l’effet. Il est probable que la princesse Charlotte ne les ignorait pas lorsqu’elle déclara, dès la première entrevue, que le prince ne lui déplaisait nullement. Examiné de plus près, le joyeux officier de l’armée de Wellington devait perdre beaucoup de ses avantages. Nous avons à ce propos des témoignages de provenance bien diverse qui s’accordent sur tous les points essentiels. Un écrivain hollandais, M. Grovestins, l’éditeur des Souvenirs du comte Van der Duyn, consacre au prince d’Orange une note de son livre qui se termine par ces mots : « il n’y avait dans cette pauvre tête ni instruction, ni idée arrêtée sur quoi que ce fût. » Un personnage très célèbre en Allemagne, M. Frédéric de Gagern, esprit naturellement porté à la bienveillance, ayant rencontré le prince quelques années plus tard, le peint sous les mêmes traits ; il le montre bizarre, fantasque, ambitieux à tort et à travers, sans scrupule dans l’emploi des moyens qu’il croit utiles à ses visées, sans discernement dans le choix de ses conseillers intimes, affamé de popularité, distribuant à tout propos des saluts, des sourires, des poignées de main, séduisant d’abord ceux-là même qui sont le plus prévenus contre lui, mais les éloignant bientôt par la banalité de ces démonstrations et laissant à tous l’idée d’un pauvre comédien. Ce que les Anglais appellent respectability lui faisait absolument défaut. La princesse Charlotte fut bien souvent choquée du sans-façon de ses allures. A la date du 9 mars 1814, c’est-à-dire au moment où le prince était admis à faire sa cour à l’héritière présomptive du trône d’Angleterre, lord Grenville écrivait au marquis de Buckingham : « Notre futur beau-fils loge chez son tailleur [4]. » La princesse n’ignorait pas ce détail ; elle savait aussi qu’on l’avait vu revenir des courses assis sur le siège du cocher dans un état voisin de l’ivresse. Deux années après, racontant à Stockmar ces incartades de son fiancé, elle lui dira : « Le prince d’Orange peut être fait pour commander un régiment de cavalerie, ce n’est point l’époux qui me convenait ; il n’a rien d’un prince. » Ce ne sont pas pourtant les inconvenances du prince et le désenchantement de la princesse qui causèrent, officiellement du moins, la rupture de l’union projetée. Quels que fussent les sentimens de la princesse, le dénoûment de l’aventure fut amené par des raisons d’un autre ordre. Un problème de casuistique royale, que les négociateurs du mariage avaient négligé de résoudre, se dressa tout à coup entre les parties contractantes. Si la princesse Charlotte avait besoin d’un prétexte pour se dédire sans trop blesser l’amour-propre du prince d’Orange, celui-là se trouva prêt tout à point. Quel était donc ce problème ? En deux mots le voici : la princesse Charlotte en 1814 était l’héritière présomptive de la couronne, son grand-père, le roi George III, atteint d’une maladie mentale, avait déjà laissé la régence au prince de Galles ; à la mort de George III, le régent deviendrait roi sous le nom de George IV, et la princesse Charlotte, sa fille, si Dieu lui prêtait vie, devait nécessairement lui succéder un jour. De son côté, le prince d’Orange était aussi l’héritier présomptif d’un trône ; il était le fils aîné du prince à qui la victoire des alliés sur Napoléon venait d’assurer le royaume des Pays-Bas. Or avait-on songé à toutes les complications qui résulteraient de ce mariage entre deux personnes destinées à deux trônes ? Et d’abord où serait la résidence du jeune couple ? Le prince d’Orange demeurerait-il en Angleterre ? La princesse Charlotte suivrait-elle son mari en Hollande ? Dans le cas où l’un des deux époux serait appelé au trône de son pays, quelle serait la situation de l’autre ? Dans le cas où tous les deux régneraient, comment leurs devoirs de souverains pourraient-ils se concilier ? Le silence du contrat sur tant de points importans présageait des difficultés inextricables ; il y avait là pour l’avenir toute une source de conflits.

L’excuse des négociateurs, c’est que la question de succession pour l’un et l’autre pays semblait fort éloignée : on n’avait pas cru devoir se préoccuper d’éventualités incertaines. N’y avait-il pas en effet bien des chances pour que l’état des choses fût modifié ? Le roi George III, quoique sa maladie l’eût obligé de déposer le fardeau des affaires publiques, n’était pas sous le coup d’une mort imminente. Le prince de Galles, devenu régent d’Angleterre depuis 1812, conserverait peut-être ce titre pendant une longue suite d’années. Il était dans la force de l’âge ; qui sait ce que lui réservait l’avenir ? La princesse de Galles pouvait mourir, le prince-régent pouvait divorcer ; devenu roi après la mort de son père, il saisirait sans doute la première occasion de faire casser son mariage afin d’en contracter un autre. Si un fils naissait de cette nouvelle union, tous les droits de la princesse Charlotte se trouvaient anéantis. A la bonne heure ! Ces excuses pourtant ne sont que des considérations atténuantes. Fallait-il donc s’en remettre ainsi au hasard ? Il était bien plus naturel de prendre les choses telles que la situation les présentait, et les diplomates chargés de la rédaction du contrat ne sauraient échapper au reproche d’imprévoyance. L’ambassadeur des Pays-Bas, M. le comte Van der Duyn, avait bien imaginé un moyen de couper court à toutes les difficultés ; il était d’avis que le prince d’Orange abandonnât ses droits au trône des Pays-Bas, qu’il y renonçât en faveur de son frère et se fît naturaliser Anglais afin de se préparer sans arrière-pensée au rôle de prince-époux dans son pays d’adoption. Soit que cette combinaison n’ait pas souri au prince d’Orange, soit que les chefs des deux familles royales aient jugé inutile de prévoir les choses de si loin, l’avis du comte Van der Duyn fut écarté. On passa outre à la rédaction des articles sans se soucier des embarras possibles. C’était à l’avenir de s’en tirer à sa manière, quand surgiraient les cas litigieux. Même en des affaires bien autrement graves, la diplomatie, on le sait, n’obéit que trop souvent à cette formule : alors comme alors !

Malheureusement on ne s’avise jamais de tout ; on avait oublié de consulter la principale personne intéressée. La princesse Charlotte, dans son inexpérience, n’avait pas mis en doute un seul instant qu’elle dût rester en Angleterre. Ce qui était une question pour des hommes politiques n’en était pas une pour la fille du prince de Galles. On peut deviner son émotion le jour où elle apprit subitement de la bouche même du prince d’Orange que des arrangemens singuliers étaient pris sans son aveu, d’une façon clandestine et comme dans une sorte de complot. Les Souvenirs de miss Cornelia Knight nous font assister à toute la scène. Le prince d’Orange, dans une de ses visites à la princesse, lui annonça que tous les ans ils passeraient ensemble deux ou trois mois en Hollande. « Le régent et ses ministres, ajoutait-il, m’ont conseillé de ne vous en rien dire ; quant à moi, je vous le dis, car je désire que nous agissions toujours l’un envers l’autre franchement et loyalement. » Là-dessus, raconte miss Knight, la princesse fut prise d’une attaque de nerfs, elle gémissait, criait, sanglotait. La crise passée, elle parut se résigner et promit au prince de ne pas faire obstacle à ses désirs. Cependant l’aiguillon de la défiance lui était resté au cœur. Que signifiaient ces procédés mystérieux ? Pourquoi disposait-on en cachette de ses convenances et de sa liberté ? Les soupçons une fois éveillés dans cet esprit si vif y grandirent de jour en jour. Il y avait autour d’elle des influences qui ne devaient pas rester inactives. Le prince d’Orange, tout dévoué au régent d’Angleterre, avait paru ignorer complètement l’existence de la princesse de Galles. Non-seulement il s’était abstenu de lui demander la main de sa fille, mais il ne lui avait pas même fait une visite. C’étaient de nouveaux outrages ajoutés à tant d’autres ; on devine quelle dut être l’irritation de la princesse. D’ailleurs l’idée que sa fille pourrait être éloignée d’Angleterre pendant plusieurs mois chaque année lui causait d’amères inquiétudes. Bien qu’elle n’eût pas pour sa fille une affection très vive, elle tenait beaucoup à ne pas être séparée d’elle. La princesse Charlotte était une sauvegarde pour la princesse de Galles. Et en faveur de quel gendre l’épouse insultée devait-elle se dessaisir d’une si précieuse défense ? En faveur d’un homme qui d’avance se déclarait contre elle et se montrait le serviteur obséquieux de son plus cruel ennemi.

A ces haines du foyer royal se joignaient les passions du parlement. Les chefs de l’opposition étaient hostiles à ce projet de mariage ; l’union de l’héritière du trône avec un prince que tant de liens attachaient aux monarchies absolutistes du continent leur semblait une manœuvre du parti tory. Les whigs les plus considérables, Lauderdale, Withbread, Tierney, Brougham, avaient de fréquentes relations avec la femme du régent, les occasions ne leur manquèrent pas pour encourager sa résistance et envenimer les soupçons de sa fille. On fit croire à la princesse Charlotte que le régent voulait avant toute chose l’éloigner de l’Angleterre et qu’il saurait bien ensuite l’empêcher d’y revenir. Imputations ridicules assurément ; quelle que fût pourtant la solidité de son droit, surtout dans un pays comme l’Angleterre, la jeune princesse se sentit menacée par des intrigues mystérieuses. Imaginez ce qui se passa dans cette tête si vive, si libre, dans cette âme qui n’avait connu aucune affection et reçu aucun principe ; une partie de l’éducation qui lui manquait lui fut soudainement révélée. Quoi ! le régent son père prétendait la déposséder du trône ! Jusque-là, rien ne la préparait à ces perspectives de la souveraineté ; l’attaque dont elle se crut l’objet transfigura tout son être. L’enfant devint une personne, une personne royale, et royalement résolut de se défendre.

Du mois de février au mois d’avril 1814, la princesse Charlotte traita directement avec le prince d’Orange la question des clauses du contrat, ne se fiant qu’à elle-même du soin d’assurer ses droits ; mais elle n’arrivait à rien : le prince faisait des promesses, les négociateurs du mariage n’en tenaient nul compte, le prince promettait que la princesse ne serait jamais obligée de rester en Hollande contre son gré, les négociateurs parlaient de son établissement en Hollande sans dire mot de son établissement en Angleterre. Enfin le 15 avril, décidée à obtenir satisfaction ou à rompre les engagemens déjà pris, elle s’adressa au régent. Sa lettre était précise et allait droit au fait ; la princesse demandait une explication formelle au sujet de la résidence. Quand on lui avait parlé de ce mariage, elle n’avait jamais soupçonné qu’elle pût habiter ailleurs que dans son pays. Elle espérait donc qu’une clause expresse du contrat lui donnerait à cet égard toutes les garanties nécessaires. Elle entendait bien n’être jamais obligée de quitter l’Angleterre contre sa volonté ; il fallait stipuler en outre que son premier départ n’aurait pas lieu avant que sa résidence d’Angleterre fût constituée d’une façon définitive. Pourquoi ne s’occupait-on ni d’installer sa demeure, ni de régler le personnel de sa cour ? Tout cela lui inspirait les plus sérieuses inquiétudes pour l’avenir.

Cette lettre causa une vive irritation au régent. Il n’y répondit point. Seulement trois jours après, le 18 avril, il manda chez lui miss Knight, la gouvernante de la princesse, et sa colère fit explosion. « La princesse, dit-il, élève des prétentions inadmissibles ; ses exigences sont incompatibles avec ses devoirs de femme. Si elle y persiste, le mariage sera rompu, et alors, qu’elle le sache bien, je ne consentirai pour elle à aucune autre union. Elle n’a que trop de libertés ; le mariage rompu, je me verrai forcé de les restreindre. Je l’avais avertie dès le commencement qu’il serait juste et convenable qu’elle passât au moins la moitié de l’année en Hollande. Répétez-lui tout cela et venez demain me rapporter sa réponse. » Le lendemain, miss Knight rapportait au régent la réponse écrite de la princesse Charlotte ; la princesse déclarait à son père qu’il lui était impossible de rien changer à sa demande. Miss Knight, qui s’attendait à une nouvelle explosion, trouva le régent beaucoup plus calme que la veille ; le prince de Galles avait prévu sans doute la persistance de sa fille, il se contenta de dire que son frère, le duc d’York, irait traiter la question avec elle.

Le même jour en effet le duc d’York se rendit chez la princesse Charlotte, accompagné de M. Adam, chancelier de Cornouailles. De tous les frères du prince de Galles, de tous les enfans de George III, le duc d’York était celui qui inspirait le plus de confiance à la princesse Charlotte. Quant à M. Adam, c’était le jurisconsulte qui lui avait enseigné les élémens de la législation anglaise ; de plus il était l’oncle de miss Mercer-Elphinstone, sa compagne et son amie. Les deux ambassadeurs, tout en tenant le même langage que le régent, ajoutèrent quelques paroles rassurantes ; le chiffre considérable de la somme qui serait demandée au parlement pour la liste civile de la princesse montrait bien, dirent-ils, qu’on avait l’intention de fixer en Angleterre son principal établissement. La princesse écouta sans répondre, puis, l’entrevue terminée, elle écrivit au duc d’York qu’elle persistait dans les déclarations qu’elle avait faites au régent. Le duc d’York lui demanda en vain une nouvelle entrevue, la princesse s’y refusa, et comme le duc avait fait allusion aux mauvais conseils que lui avaient donnés sans doute des membres de l’opposition : « N’en croyez rien, écrivit-elle, le seul motif pour lequel je persiste à demander la clause dont il s’agit, c’est ma volonté très arrêtée de ne point quitter l’Angleterre. Mon attachement à ma patrie est d’autant mieux justifié que je suis plus rapprochée du trône. Je proteste contre toute idée d’alliance factieuse. »

Ce sont là des choses très intimes, nous en parlons sur pièces authentiques. Toute cette correspondance de la princesse Charlotte avec son père le prince-régent et son oncle le duc d’York se trouve aujourd’hui entre les mains de la reine Victoria, avec des explications et des notes soit de la princesse elle-même, soit de miss Knight. Stockmar a eu communication de ces précieuses pages ; il les a lues, analysées, annotées à son tour, et c’est d’après ce commentaire qu’il nous est permis de suivre les péripéties de la négociation.

Étonné des exigences croissantes de la princesse, le duc d’York lui écrit (24 avril) que, si elle était résolue à ne point quitter l’Angleterre, elle aurait du le déclarer dès le premier jour et ne pas laisser les choses s’engager si avant. Une telle prétention d’ailleurs, il faut qu’elle le sache, aurait les conséquences les plus graves. Il lui serait impossible, à ces conditions, d’épouser un mari dont le rang fût égal au sien. En outre ne se fait-elle pas des illusions sur ses droits à la couronne ? Elle a des droits éventuels, non pas des droits assurés. Il y a une grande différence entre l’héritier présomptif et l’héritier certain. Les droits de l’héritier présomptif sont soumis à des circonstances que peut toujours modifier l’avenir ; les droits de l’héritier certain sont irrévocablement acquis. Or la princesse Charlotte n’est qu’une héritière présomptive ; si un fils naissait au prince-régent, le titre qu’elle invoque s’évanouirait : celle qui est aujourd’hui l’héritière présomptive du trône ne serait plus que la première princesse du sang royal, la sœur du souverain futur. Au surplus, ajoute le duc d’York, on n’a jamais eu l’intention de l’éloigner pour longtemps du sol de sa patrie ; si l’on avait pu concevoir une telle idée, lui aurait-on assuré par contrat un douaire si élevé sur le trésor public ? La princesse répond dès le lendemain que les sentimens de son cœur comme la conscience de ses devoirs lui ordonnent d’établir ses premières relations personnelles, de régler ses premières conditions d’existence dans le pays à la tête duquel sa destinée peut l’appeler un jour ; c’est dans ce pays qu’elle doit acquérir la connaissance des hommes et des choses, connaissance nécessaire dont une vie d’isolement l’a frustrée. D’après la loi, elle n’est qu’héritière présomptive du trône, mais dans les circonstances dont il s’agit, héritière présomptive ou héritière certaine, c’est tout un ; la différence dont on parle n’est qu’un mot. Elle n’avait pas prévu que cette condition pût amener la rupture de l’alliance projetée ; elle est décidée néanmoins à la maintenir, dût-elle se rendre par là tout autre mariage impossible. Sur cette question du droit de la princesse et des devoirs qui lui incombent, le duc d’York est battu ; il ne lui reste plus que son grand argument ou plutôt son grand reproche : pourquoi la princesse Charlotte s’est-elle engagée comme elle l’a fait ? Pourquoi, sur la demande officielle des ambassadeurs du roi de Hollande, a-t-elle répondu oui dans une audience solennelle ? Pourquoi a-t-elle permis que le prince d’Orange envoyât de l’argent pour l’achat de ses bijoux ? Enfin est-ce qu’on ne l’a pas chargée elle-même du soin de ces achats ? Est-ce qu’elle n’a pas déjà fait ses commandes ? Qu’elle veuille bien réfléchir au mauvais jour que toutes ces choses vont jeter sur elle. — La princesse prend quelque temps pour réfléchir ; puis, après avoir débattu le pour et le contre, elle répond hardiment que rien de tout cela ne saurait l’engager ; promesses, argent, commandes, qu’est-ce que ces choses secondaires quand il s’agit de ses devoirs de princesse héritière du trône ?

Le duc d’York finit par comprendre qu’il n’aurait pas raison de cette tête obstinée ; s’il y avait encore un essai à tenter auprès de sa nièce, c’était en essayant de toucher son cœur. Il fallait pour cela lui envoyer le prince d’Orange en personne. C’est le 29 avril qu’il avait reçu la dernière missive de la princesse ; le lendemain, dans la matinée, le prince d’Orange se faisait annoncer chez la princesse Charlotte. La princesse, un peu indisposée, est encore au lit et ne peut recevoir. Le prince insiste, il veut absolument parler à la princesse, il attendra qu’elle soit levée. Elle se lève enfin, non sans mauvaise humeur. Peu à peu cependant, comme si cet empressement l’eût touchée, la voilà plus souriante. On introduit le prince, elle lui fait un aimable accueil, et tous deux se donnent l’assurance que leurs sentimens n’ont pas changé. Là-dessus, comme un étourneau, le prince s’imagine que toutes les difficultés sont aplanies. Il court au plus vite chez le régent et en revient bientôt avec une nouvelle qu’il croit décisive : le régent veut voir sa fille et promet qu’il mettra fin une fois pour toutes à ce qu’il appelle un malentendu ; jamais il n’a eu l’intention d’éloigner de l’Angleterre la princesse Charlotte. « Non, non, répond la princesse, je suis dans un état nerveux qui ne me permet pas de recevoir le régent. » Au fond, elle n’avait aucune confiance dans les promesses de son père, elle se défiait aussi d’elle-même, et, bien résolue à maintenir ses droits, dont les exigences s’accroissaient d’heure en heure, elle ne voulait pas s’exposer à des assauts qui l’effrayaient. Le même jour, 30 avril, elle écrit au prince d’Orange que ses idées sont irrévocables et que, moins ils discuteront à ce sujet, mieux cela vaudra ; elle ajoute qu’elle désire ne point le revoir avant que l’affaire soit définitivement réglée d’une façon conforme à ses vues. Nouvel échange de lettres entre le prince d’Orange et la princesse Charlotte, nouvelles conditions posées par la princesse. Elle ne refuse pas de faire plus tard un voyage en Hollande, mais en ce moment, après le mariage, avant qu’elle ait eu le temps de connaître la société anglaise, non, cela est impossible, jamais elle n’y consentira.

Il faut pourtant que cet imbroglio ait un terme. Ni le régent, ni le duc d’York, ni le prince d’Orange, n’ont pu mener à bien les négociations ; la politique va s’en mêler. Le premier ministre est chargé par le régent de porter un ultimatum à la princesse. Ce premier ministre, c’était lord Liverpool, qui avait remplacé au mois de mai 1812 l’administration de M. Perceval. On sait comment M. Perceval, premier ministre de George III en 1809, conservé en 1810 par le prince de Galles devenu régent, fut tué d’un coup de pistolet par un certain Bellingham, le 11 mai 1812, dans un couloir de la chambre des communes. Aucun tory n’avait suivi une politique aussi égoïste, aucun roué des luttes parlementaires n’avait employé de manœuvres plus éhontées. C’est à lui que lord Wellesley, son collègue pendant quelques années, fit porter un jour ce message par lord Eldon : « votre conduite à mon égard a été grossière, irrespectueuse, pleine de mensonges ; mais, une fois hors du pouvoir, je n’en garderai aucun ressentiment, si vous me délivrez de la honte de servir sous un homme tel que vous. » Il est probable pourtant que M. Perceval eût conservé longtemps encore la faveur du régent, s’il n’était pas tombé sous la balle d’un assassin. C’était un personnage aussi habile que hardi. En 1806, il avait été un des défenseurs de la princesse de Galles, non par sympathie pour la princesse, mais pour faire sa cour au roi George III en combattant un fils qu’il ne pouvait aimer ; ce qui ne l’empêcha point de regagner les bonnes grâces du prince de Galles quand le prince devint régent, et d’être maintenu par lui à la tête du pouvoir. Lorsqu’il fut tué, le régent adressa un message aux communes pour recommander sa famille à la générosité de la chambre. L’horreur du meurtre commis sur un premier ministre fit succéder aux haines les plus vives une sympathie générale ; la chambre vota une somme de 1,250,000 francs pour ses enfans, sans compter une pension annuelle de 50,000 francs pour sa veuve et une autre de 25,000 francs pour son fils aîné. Elle décida aussi qu’un monument serait élevé à sa mémoire dans l’abbaye de Westminster [5]. C’est à la suite de ces tragiques événemens que fut constitué le ministère de lord Liverpool, ce ministère sous lequel s’accomplirent les plus grands événemens du siècle, car il dura quinze années, de 1812 à 1827, et ne fut dissous qu’à la retraite de son illustre chef, enlevé aux affaires par la maladie.

Lord Liverpool, au milieu de tant de préoccupations publiques, ne dédaigna pas de jouer son rôle dans l’étrange débat que nous venons de résumer. Notons en passant que les péripéties de ce drame intime se déroulent précisément à l’époque où le monde retentit des catastrophes les plus tragiques. Lorsque lord Liverpool entre en scène au mois de mai 1814, il y a déjà trois mois que l’affaire est engagée, et n’oubliez pas ce que représentent ces trois mois dans l’histoire contemporaine. L’invasion de la France par les alliés, les efforts héroïques de Napoléon, les négociations entremêlées aux batailles, le congrès de Châtillon, les journées de Champaubert, de Montmirail, de Vauchamps, de Château-Thierry, enfin la prise de Paris, l’abdication de l’empereur, le retour des Bourbons, et le dominateur de l’Europe confiné dans l’île d’Elbe, voilà en quelques mots le résumé de cette période. Malgré le succès de la politique opiniâtre que l’aristocratie anglaise poursuivait depuis plus de vingt ans contre la révolution et l’empire, bien des choses dans les derniers arrangemens inquiétaient encore le ministère de lord Liverpool. N’avait-on pas eu tort de traiter avec Napoléon au lieu de le faire prisonnier ? L’Angleterre, qui n’avait jamais reconnu Napoléon comme empereur des Français, aurait-elle du accéder au traité du 11 avril 1814, qui lui reconnaissait ce titre et lui accordait une souveraineté indépendante dans l’île d’Elbe, à quelques heures des côtes d’Italie, à quelques journées des côtes de France ? D’autre part, ces grandes luttes finies, le gouvernement anglais n’avait-il pas à supporter une autre guerre, la guerre que les États-Unis lui avaient déclarée en juin 1812 ? Cette guerre, conduite des deux côtés avec un extrême acharnement, ne se termina que par un traité de paix signé à Gand le 24 décembre 1814 et ratifié le 17 février 1815. En face de tels intérêts, c’est bien peu de chose que le débat de la princesse Charlotte avec le régent au sujet de son mariage avec le prince d’Orange ; cependant, au milieu des préoccupations qui l’assiègent, lord Liverpool ne dédaigne pas d’intervenir » dans les obscures péripéties du drame ou de la tragi-comédie de Warwick-house. Le ministère dont il est le chef a contribué pour sa part à renverser le géant ; il saura bien sans doute réduire à l’obéissance la jeune fille révoltée que l’ambassadeur hollandais, M. le comte Van der Duyn, appelle « un garçon mutin en cotillon. »

Eh bien ! non, l’habile ministre, après le succès apparent des premiers jours, ne réussit pas mieux, en fin de compte, que le prince d’Orange, le duc d’York et le régent. Les conférences et correspondances durèrent cette fois deux ou trois semaines. Dans les premiers jours du mois de juin, lord Liverpool était parvenu à fixer la rédaction des articles de manière à la faire accepter de la princesse Charlotte. L’ambassadeur de Hollande, en ce qui le concernait, n’avait élevé aucune objection. Toutes les parties semblaient d’accord. Le 10 juin, la princesse avait donné par écrit son adhésion aux nouveaux articles du contrat ; comment se fait-il que le 16 tout soit rompu et rompu à jamais ? Est-ce un caprice de l’enfant mutin ? La princesse mérite-t-elle les reproches que lui adressait le. duc d’York ? N’a-t-elle agi de la sorte que par étourderie, et, quand elle mettait en avant ses obligations d’héritière présomptive de la couronne, les scrupules dont elle faisait montre n’étaient-ils que le voile de son caractère fantasque ?

Non, voici ce qui s’est passé. Du 10 au 16 juin, des incidens inattendus ont détruit ce frêle et laborieux édifice. Les souverains de l’Europe, accompagnés de leurs maréchaux victorieux, viennent d’arriver en Angleterre pour y rendre visite au prince-régent, La princesse de Galles, nous l’avons indiqué plus haut, avait été expressément exclue de toutes les fêtes données à cette occasion par la cour, et la princesse Charlotte s’en était trouvée éloignée comme sa mère ; or le prince d’Orange, oubliant la réserve que sa situation lui commandait, ne s’était pas fait faute d’y paraître. Des solennités royales ! tant de souverains, tant de vainqueurs célébrés au nom de la nation anglaise ! l’occasion était trop séduisante pour qu’il consentît à s’en priver. L’idée ne lui était pas venue peut-être que l’absence de sa fiancée aurait du le tenir à l’écart. Après tout, quels que pussent être à ce sujet les sentimens de la princesse Charlotte, n’était-elle pas engagée depuis le 10 juin par une parole définitive ? Ce ne fut pas tout à fait l’avis de la princesse. Le 16 juin, dans une dernière entrevue, elle s’en expliqua très nettement avec lui ; elle lui déclara qu’après le mariage il lui serait impossible de se rendre en Hollande même pour un voyage de quelques semaines, même pour une visite de quelques jours ; elle se croyait tenue en conscience de rester auprès d’une mère si odieusement outragée. Elle lui signifia en outre que sa maison, malgré les ordres contraires du régent, devrait toujours être ouverte à la princesse de Galles, et, le prince d’Orange n’ayant pas voulu souscrire à cette condition nouvelle, elle lui déclara en le congédiant que tout était fini entre eux d’une façon irrévocable. Son parti était si bien arrêté que le même jour elle lui renouvela cette déclaration par écrit et le chargea d’en faire part au régent.

Un tel office ne souriait guère au prince d’Orange. Le régent était vif, sanguin et très prompt aux paroles aiguës. Que son déplaisir s’exhalât en éclats de colère ou en termes de raillerie, le prince craignait de s’y exposer. Deux jours après, le 18 juin, il déclina la commission de la princesse dans une lettre que nous a conservée M. de Stockmar et dont voici la traduction exacte :


« 8, Clifford-street, 18 juin 1814.

« Chère Charlotte,

« J’ai trouvé votre lettre avant-hier, et je n’ai point négligé d’en informer ma famille, mais je ne puis me rendre à votre désir d’en informer aussi le régent. C’est chose trop délicate pour moi de traiter ce sujet avec lui. Dans l’espérance que vous n’aurez jamais à vous repentir de la détermination que vous avez prise, je reste votre dévoué,

« GUILLAUME. »


La princesse, obligée de signifier elle-même au régent la brusque rupture, lui écrivit ce jour-là même, le 18 juin, et, soit qu’elle sentît le besoin de détourner la colère paternelle, soit que ce fût en effet sa manière de voir, elle essaya d’en rejeter la faute sur Le prince d’Orange. C’est peut-être le seul moment de faiblesse qu’elle ait eu dans cette longue affaire. Il eût été plus digne d’elle assurément de dire ses raisons sans détour, mais comment s’étonner qu’une jeune fille de dix-huit ans ait tremblé un instant devant un père dont elle connaissait trop les violences ? On va voir que ces craintes n’avaient rien que de naturel. Le régent adressa le lendemain à sa fille une lettre brève et irritée ; puis, comme s’il pensait qu’elle reviendrait d’elle-même, il évita de lui donner signe de vie pendant plusieurs semaines. Vain espoir, la princesse ne disait mot. Enfin, perdant patience, le régent résolut de faire ce que Stockmar appelle un coup d’état. Le 12 juillet, il parut subitement chez sa fille à Warwick-house, congédia toutes les personnes de son entourage comme complices de sa révolte, et lui notifia son exil à Cranbourne-Lodge, près de Windsor. On devine l’exaspération de la princesse. Elle demande la permission de se retirer un instant pour se remettre de son émotion ; mais, au lieu de s’enfermer dans sa chambre, elle s’élance hors de la maison, se jette dans une voiture de louage, et va chercher un refuge chez sa mère à Connaught-place. Elle y resta jusque dans la nuit ; le duc d’York, envoyé par le régent pour la décider à en sortir, y aurait perdu son éloquence, si le grand orateur whig, M. Brougham, ne fût venu à son secours.

Dans une savante étude sur lord Brougham, insérée ici même [6], M. le vicomte Othenin d’Haussonville a rappelé les principaux incidens de la scène de Connaught-place. Seulement on ne connaissait pas alors les péripéties de la lutte à laquelle nous font assister les confidences de Stockmar. Lord Brougham lui-même, en écrivant ses mémoires, ne pouvait nous donner les détails précis que nous devons au médecin de la reine Victoria. On devait donc trouver un peu étranges les faits racontés par l’illustre lord. Cette jeune fille éplorée, indignée, s’attachant à sa mère et résistant au frère du prince-régent, ces menaces, ces pleurs, ces cris, le bruit qui se répand à l’entour, les curieux qui s’attroupent, l’arrivée du grand orateur populaire qui obtient la soumission de sa royale cliente en évoquant à ses yeux l’image de l’émeute déchaînée par la ville, des lois violées, du sang répandu, — tout cela paraît un peu théâtral, un peu déclamatoire, et je ne m’étonne pas que notre collaborateur ait conçu quelques doutes sur la fidélité de ce tableau. Lord Brougham n’avait-il pas arrangé après coup ce dramatique épisode pour donner plus de relief au rôle qu’il y avait joué ? Eh bien ! non, pas le moins du monde. Le seul défaut du récit, c’est que le lecteur n’y est pas suffisamment préparé. Les documens que nous fournit Stockmar expliquent aujourd’hui toute la scène en nous permettant d’y replacer chaque chose en son vrai jour.

Voyez plutôt. Ces pénibles débats ont duré presque toute la nuit. Le duc d’York, le duc de Sussex, lord Eldon, M. Brougham, ont employé tous les argumens pour décider la princesse à se soumettre. Sa mère elle-même, la princesse de Galles, assistée de lady Caroline Lindsay et de miss Mercer-Elphinstone, a dit tout ce qu’elle pouvait dire pour vaincre son obstination ; la jeune princesse est inflexible. Sombre, irritée, tantôt elle ne répond rien, tantôt elle tient tête aux plus habiles. Au milieu de ces escarmouches, qui s’arrêtent de temps à autre pour recommencer de plus belle, la nuit était déjà fort avancée lorsque la princesse Charlotte, s’adressant à M. Brougham, lui jette vivement cette plainte et ce reproche : « Ainsi donc, vous aussi, vous m’abandonnez, vous me livrez au pouvoir de mon père, quand le peuple prendrait parti pour moi ! » Brougham lui avait expliqué déjà que la loi était expresse, qu’une décision prise sous le règne de George Ier ne laissait aucun doute à cet égard, que le roi ou le régent avait le droit, le droit absolu, de régler le sort de toutes les personnes de la famille royale pendant leur minorité. Orateur populaire au nom de la loi, Brougham ne voulut pas se laisser mettre en désaccord avec les sentimens du peuple. Ce reproche l’avait piqué au vif. Il prit la main de la princesse et la conduisit vers la fenêtre du salon. L’aube commençait à luire. Il devait y avoir précisément ce jour-là une élection dans Westminster pour le remplacement de lord Cochrane [7]. Brougham montre à la princesse le beau quartier qu’on aperçoit de ses fenêtres, le parc, les avenues, les rues spacieuses : « Dans quelques heures, lui dit-il, la foule se pressera ici, comme elle fait aux jours de scrutin. Je n’aurais qu’à paraître avec votre altesse sur le balcon, je n’aurais qu’à prononcer quelques mots, et vous verriez tout le peuple de cette vaste métropole accourir pour vous défendre ; mais ce triomphe d’une heure serait chèrement acheté par les conséquences qui ne manqueraient pas de se produire immédiatement ; les troupes se précipiteraient pour réprimer toute atteinte à la loi de l’Angleterre, il y aurait du sang répandu, et, pendant tout le reste de vos jours, vous seriez poursuivie par le souvenir odieux qui s’attache dans ce pays à quiconque cause de telles calamités par la violation de la loi. » Brougham ajoute dans son récit : « Ce n’est pas une défaillance de cœur, ce n’est pas un élan d’affection filiale, ce sont ces considérations qui la déterminèrent à retourner chez elle. » Dira-t-on que c’est là une scène théâtrale ? Je ne le pense pas. C’est une scène très britannique. Pour ma part, j’aime mieux voir la princesse Charlotte, après cette longue résistance, se rendre à la voix de l’orateur Whig invoquant le respect de la loi qu’à toutes les instances du duc d’York et du lord chancelier [8].

On ne termine pas un roman sans indiquer ce que deviennent les principaux personnages ; le lecteur nous demandera sans doute ce qu’est devenu le prince d’Orange après les romanesques aventures que nous venons de raconter. C’est ici que se place un épisode dont le vrai caractère a été singulièrement dénaturé par deux écrivains considérables. Le duc de Buckingham, dans ses Mémoires de la cour de la régence, et le comte Van der Duyn dans ses Souvenirs, affirment que la grande-duchesse Catherine de Russie, fille du tsar Paul Ier et veuve du grand-duc d’Oldenbourg, a eu la plus grande part à la révolte de la princesse Charlotte. A les en croire, la grande-duchesse Catherine, qui était venue en Angleterre au mois de mars 1814, aurait pris en peu de temps beaucoup d’empire sur l’esprit de la fille du régent. Personne fort avisée, disent-ils, avec un goût très vif pour l’intrigue, c’est elle qui aurait amené la rupture des deux fiancés, afin de faire épouser au prince d’Orange une des princesses de la cour de Russie. Il est certain que deux ans plus tard, en 1816, le prince d’Orange épousa la grande-duchesse Anna Paulovna, sœur de la grande-duchesse Catherine. Est-ce à dire que la grande-duchesse Catherine ait été coupable de l’intrigue dont on l’accuse ? Le fils du baron de Stockmar, muni de toutes les notes de son père, combat très décidément cette opinion. La grande-duchesse Catherine recevant les confidences intimes de la princesse Charlotte a du s’apercevoir sans peine que le mariage projeté ne convenait point à son amie, et, inspirée par son affection, elle a pu, le plus naturellement du monde, je ne dis pas l’encourager à la lutte, mais l’affermir dans sa résistance. On a vu que bien d’autres raisons et des influences bien autrement décisives avaient soutenu la princesse Charlotte. Si l’influence de la grande-duchesse Catherine mérite d’être comptée durant cette crise, c’est à peine comme un poids de plus dans le plateau d’une balance, après que l’épreuve est déjà faite. Quoi qu’il en soit, le prince qui avait inspiré si peu de sympathie à Warwick-house fut moins malheureux deux ans plus tard à la cour de Russie. Le 21 février 1816, -il épousa la grande-duchesse Anna Paulovna, fille de Paul Ier, sœur d’Alexandre Ier et de celui qui, en 1825, devint l’empereur Nicolas. C’est lui qui, sous le nom de Guillaume II, a régné paisiblement sur la Hollande de 1840 à 1849.


III

Parmi les princes qui avaient accompagné à Londres les souverains alliés au mois de juin 1814 se trouvait un beau et noble jeune homme, le prince Léopold de Saxe-Cobourg. C’était le dernier fils du duc François de Saxe-Cobourg et de la duchesse Augusta, née princesse de Reuss-Ebersdorf, restée célèbre dans la haute société européenne pour la finesse et l’originalité de son esprit. Il n’avait alors que vingt-trois ans et demi, et déjà il avait été mêlé de sa personne à quelques-uns des grands événemens de cette période. Le mariage de sa sœur, la princesse Julie, avec le grand-duc Constantin de Russie, lui avait ouvert les sphères les plus élevées du monde politique ; bien que cette union n’ait pas été heureuse et que la princesse Julie se soit séparée de son mari en 1802, le prince Léopold, encore enfant, avait su captiver tous les cœurs à la cour de Saint-Pétersbourg. Son beau-frère, le grand-duc Constantin, lui témoignait une affection cordiale. Ces premiers succès, chez un écolier, attestaient à la fois sa bonne grâce et sa discrétion précoce. Un peu avant la bataille d’Austerlitz, à peiné âgé de quinze ans, il prit du service dans l’armée russe. Après la paix de Tilsitt, à l’époque où tant de princes allemands venaient courtiser Napoléon, le jeune Léopold fit aussi le voyage de Paris, y fut reçu par l’empereur, et l’année suivante assista au congrès d’Erfurt. Il ne paraît pas qu’en 1812 il ait repris son poste dans l’armée russe ; mais en 1813 il fut un des premiers princes de son pays qui donnèrent le signal du soulèvement germanique. A Vienne, en 1814, durant les premières conférences du congrès, à Paris l’année suivante, on le verra négocier auprès des puissans du jour en faveur de son frère le duc régnant de Saxe-Cobourg-Gotha, et obtenir pour lui un agrandissement de territoire ; mais ceci n’intéresse plus notre histoire, il faut rester à Londres au mois de juin 1814, pendant la visite des souverains alliés au prince-régent d’Angleterre.

La bonne grâce, la haute noblesse, l’élégance royale du prince Léopold, qui contrastaient si fort avec le sans-gêne du prince d’Orange, frappèrent agréablement la princesse Charlotte dès la première occasion qu’elle eut de le rencontrer. Miss Knight, la gouvernante de la princesse, a écrit dans ses Souvenirs que le prince Léopold avait essayé à plusieurs reprises d’attirer l’attention de sa jeune maîtresse sans produire sur elle aucune impression favorable. Stockmar dit tout le contraire, et il le dit d’après une autorité irrécusable, car il tient le fait de miss Mercer-Elphinstone, l’amie intime de la princesse, qui en savait sans doute plus long que miss Knight sur des choses si secrètes. Suivant les confidences de miss Mercer-Elphinstone, recueillies avec une sorte de piété par le baron de Stockmar, la première fois que la princesse Charlotte aperçut le jeune prince de Saxe-Cobourg, elle éprouva le désir de le connaître davantage. Elle parla même de ce désir à sa tante York, la femme du duc ; c’était une princesse allemande, la propre sœur du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, et elle était plus en mesure que personne de procurer à sa nièce l’entrevue qu’elle souhaitait. La princesse Charlotte n’aurait pas fait cette demande, si elle avait été admise aux fêtes de la cour ; pauvre recluse, il fallait bien qu’on lui vînt en aide, et n’était-ce pas chez le duc et la duchesse d’York qu’elle avait trouvé le plus de sympathie ? Sa tante York eut l’heureuse pensée de donner un bal où sa nièce pourrait rencontrer le prince de Saxe-Cobourg. Le bal eut lieu, les jeunes gens se virent, se parlèrent et s’entendirent si bien que, dès ce soir-là même, toutes les promesses furent échangées.

L’affaire où s’engageait le prince Léopold offrait de terribles difficultés. Aspirer à la main de la princesse Charlotte après tout ce qui venait de se passer, n’était-ce pas la plus téméraire des entreprises ? Qu’on se figure à cette demande les éclats de colère du régent. Il avait menacé sa fille de ne point la marier, si elle rompait avec le prince d’Orange ; elle venait de rompre, et au lendemain de cette rupture il se donnerait un tel démenti ! A ces scrupules d’ailleurs s’ajoutaient des inquiétudes personnelles ; que serait-il pour le prince de Galles, ce prétendant si empressé ? Un ami ou un ennemi ? Des bruits étranges lui arrivaient sur les moyens dont le jeune Cobourg s’était servi pour captiver la fantasque Charlotte. On a toujours des envieux quand on réussit trop vite ; l’envie et la colère avaient suggéré, non pas sans doute au prince d’Orange, mais à ses amis, à ses partisans, à tel ou tel des agens diplomatiques de son père, de sottes et odieuses calomnies. Rien n’est plus terrible que certaines paroles jetées négligemment dans un salon ; un mot, une réticence, un sourire, c’en est assez bien souvent pour perdre un homme auprès de ceux qui peuvent disposer de sa destinée. Les gens intéressés à compromettre le prince Léopold aux yeux du régent d’Angleterre en furent bientôt pour leurs frais d’invention. Par la grâce et la franchise de ses allures, le prince fit bien plus que se justifier, il inspira au régent des sentimens d’affectueuse estime. Il s’acquit aussi la confiance des ministres, et même l’amitié de plusieurs membres de la famille royale. Le duc d’York et le duc de Kent lui étaient particulièrement favorables. On sait que le duc de Kent est le père de la reine Victoria, il n’était point marié à cette date et ne songeait guère à devenir chef de famille. Le prince Léopold lui apparut comme le meilleur des guides pour cette jeune fille qui semblait destinée au trône d’Angleterre. Aussi, lorsque le prince quitta Londres, à la fin du mois de juillet 1814, le duc de Kent voulut-il être son intermédiaire auprès de la princesse Charlotte ; c’est par ses mains que passèrent les messages où les deux futurs époux se renouvelaient l’assurance de leur inaltérable attachement.

Messages, promesses, tout cela est fort bien, mais pourquoi tant de discrétion ? Pourquoi n’avoir pas fait résolument sa demande ? Ainsi parlait la princesse Charlotte avec son impétuosité habituelle. Quelques-uns de ses amis politiques, gens fort impétueux aussi, contribuaient à augmenter son impatience en lui exprimant la crainte que le prince Léopold ne montrât trop de soumission au régent. C’étaient les whigs du parlement, on le devine, qui manifestaient ces inquiétudes. Les whigs avaient tort, le vrai politique en tout ceci fut le prince Léopold. Quelle eût été sa situation en Angleterre, s’il avait dû emporter son mariage de haute lutte ? Le prince tenait à observer scrupuleusement toutes les convenances, afin de mieux se concilier toutes les sympathies ; il y tenait d’une façon plus particulière encore, si on ose le dire, en songeant à l’éducation de la princesse Charlotte. La princesse, il le sentait bien, avait besoin plus qu’une autre d’assurer sa bonne renommée. Après une éducation si singulière, au milieu d’un entourage si incorrect, il fallait avoir soin de ne pas prêter aux propos malveillans. Le prince Léopold, soucieux déjà de ses devoirs de prince-consort, veillait d’avance sur la dignité de la reine d’Angleterre. Sa réserve fut appréciée. Absent de Londres, il y resta présent par le souvenir qu’il avait laissé à la cour. Ses amis, le duc et la duchesse d’York, ainsi que le duc de Kent, ne négligeaient pas de plaider sa cause auprès du régent. Le départ de la princesse de Galles aplanissait d’ailleurs bien des choses ; on sait qu’elle avait quitté l’Angleterre en juin 1814. Enfin au mois de janvier 1816 le prince Léopold de Saxe-Cobourg reçut l’invitation de venir à Londres, et le mariage eut lieu le 2 mai suivant. Les deux jeunes époux furent reçus pendant huit jours au château d’Oatlands chez le duc et la duchesse d’York, puis ils revinrent passer la saison dans Londres à Camelford-house. Ils s’établirent ensuite à 16 milles de la cité dans leur belle habitation de Claremont-Esher.

C’est là qu’était réunie la petite cour du prince Léopold et de la princesse Charlotte. La princesse, nous l’avons vu, s’était plainte amèrement, dans ses débats avec son père, d’avoir été tenue en dehors de la société anglaise, de n’avoir pu s’initier à la connaissance des personnes et des intérêts publics ; cette éducation nouvelle qu’elle désirait si vivement lui fut donnée à Claremont-Esher par le plus sûr et le plus aimable des guides. Si le rôle ultérieur du prince Léopold, comme candidat au trône de Grèce et fondateur de la royauté constitutionnelle de Belgique, n’avait mis en toute lumière son rare esprit de sagesse, on serait tenté d’attribuer aux enthousiasmes de l’amitié les éloges que Stockmar exprime ou recueille de tous côtés en l’honneur de son maître. C’est l’homme le mieux doué qu’on puisse voir, intelligence ouverte, caractère sûr, cœur loyal, esprit charmant. Il a la courtoisie constante sans nulle banalité, la parfaite correction sans le moindre formalisme. Au savoir-vivre du plus grand monde il joint la simplicité du gentleman accompli. Ainsi parlaient, non-seulement Stockmar et les amis personnels du prince, mais les Anglais eux-mêmes, soit de la cour, soit du parlement, et l’on sait que ce témoignage n’est pas suspect. En même temps qu’on était charmé de sa bonne grâce dans les relations de la vie sociale, on admirait dans les questions politiques la justesse de son coup d’œil, la prudence et la modération de ses conseils. Sous un régent que méprisaient tous les partis, en face d’un avenir qui cachait encore tant de problèmes redoutables, comment ne se serait-on pas attaché à ce jeune sage ? Ce sera, disait-on, l’homme vraiment convenable à son rôle, le modèle du prince-consort selon l’esprit des lois britanniques. Stockmar affirme que les Anglais, si peu disposés à l’admiration, ou du moins si lents à se laisser prendre, disaient de lui en toute circonstance, dès la première année de son mariage : « Quel vrai gentleman anglais ! Ce sera notre espérance dans ces temps de péril [9]. »

La princesse Charlotte auprès d’un tel guide devait se développer rapidement. Il ne fallait qu’un peu de culture à la riche plante agreste pour faire épanouir ses trésors. Elle aussi, comme l’époux qu’elle avait préféré, elle attira bientôt les regards bienveillans du pays. Jusque-là elle n’avait été pour tous qu’un objet de curiosité ou de sympathie douloureuse ; elle devint ce qu’elle devait être, l’espoir d’une grande nation qui a besoin d’estimer ses souverains. La fille du régent n’avait pas invoqué des sentimens de circonstance lorsque, dans ses querelles domestiques au sujet du prince d’Orange, elle alléguait si vivement son patriotique désir de connaître la société anglaise. Chaque fois qu’elle avait pu saisir quelque chose des affaires publiques à travers l’éloignement où on la retenait, elle avait manifesté des émotions qui attestaient la noblesse de son âme. L’histoire en cite un bien curieux exemple : c’était en 1812, la princesse Charlotte n’avait que seize ans. Un soir qu’elle devait aller à l’opéra pour la première fois, elle avait dîné chez son père en sa demeure de Carlton-house. Ce jour-là même, le régent avait reçu de deux membres éminens de l’opposition une lettre qui l’avait profondément irrité. Lord Grenville et lord Grey, sollicités en son nom par le duc d’York d’entrer dans une combinaison qui adjoindrait au ministère Perceval un certain nombre de whigs, déclinèrent cette offre de la façon la plus nette. Cette proposition leur ayant été faite par une même lettre adressée au duc d’York, ils répondirent aussi par une seule missive dont ils arrêtèrent les termes en commun. Ces termes, quoique très parlementaires, laissaient entendre qu’ils soupçonnaient dans les offres du prince une tactique perfide et que la manœuvre était déjouée. De là les emportemens du régent. Pendant le repas qui précéda le spectacle, sa colère éclata en propos si violens que la princesse Charlotte ne put supporter ce langage. Quand elle se leva de table, elle était tout en larmes. Sheridan, qui lui donnait le bras, l’entendit protester amèrement contre les outrages dont son père venait d’accabler deux des personnages les plus illustres du pays. De tous les whigs célèbres que le prince de Galles avait fréquentés dans sa jeunesse, Sheridan, le moins scrupuleux, était le seul qui fût demeuré son ami. L’habile homme cependant n’avait pas renoncé à son parti, et l’on pense bien que les protestations de la jeune princesse ne tombèrent pas dans une oreille indifférente. Le lendemain, dans les cercles politiques de Londres, on ne parlait que de la scène de Carlton-house. Le récit de Sheridan avait donné son véritable sens à une autre scène bien plus significative encore qui s’était passée le même soir à l’opéra. La princesse Charlotte, à peine assise, avait aperçu lord Grey dans une loge qui faisait face à la sienne ; elle s’était levée aussitôt, et, à la vue de toute la salle, lui avait envoyé plusieurs baisers. Voilà bien la personne primesautière dont nous connaissons les vivacités. Elle ajoutait cette protestation juvénile aux paroles que Sheridan avait déjà recueillies de sa bouche. Est-ce dans cette circonstance, est-ce pour une autre aventure du même genre que l’auteur de Childe-Harold voulut rendre hommage à la généreuse enfant ? Malgré les indications peu précises du poète, il est certain que lord Byron, un des amis de Sheridan, pensait aux larmes de Carlton-house quand il écrivait les strophes que voici :


« Pleure, fille de race royale ! Pleure la honte d’un père, pleure la ruine d’un royaume ! Heureuse si chacune de tes larmes lavait une des fautes de ton père !

« Pleure ! tes larmes sont les larmes de la vertu, présage de bonheur pour ces îles désolées. Puisse chacun de tes pleurs t’être payé un jour par les sourires de ton peuple [10] ! »


La princesse Charlotte n’avait plus à verser de telles larmes auprès du prince Léopold. Il n’y avait rien que de noble et d’aimable dans son entourage. C’était à elle plutôt de se surveiller avec soin et de se mettre en garde contre ses vivacités. Ce caractère généreux et fantasque avait un fonds d’espièglerie. Comme elle avait son franc-parler sur toutes choses, elle s’exposait sans nulle méchanceté à blesser des personnes amies. Aucun ridicule ne lui échappait. Stockmar a noté quelques-unes de ces petites scènes où reparaissait de temps à autre une liberté d’allures peu convenables à la dignité royale. Heureusement le prince Léopold était là qui corrigeait tout ; l’éducation de la princesse s’achevait sous l’autorité de l’exemple le plus doucement et le plus naturellement du monde : non pas que le prince voulût empêcher sa femme de voir juste, de remarquer les côtés faibles, d’apprécier chaque chose à sa mesure chez ceux qui l’approchaient ; sa courtoisie, on l’a dit plus haut, n’avait rien de banal. Un goût très fin, armé d’une ironie inoffensive, ne lui permettait pas d’être dupe. Stockmar nous a laissé des notes assez curieuses sur les principaux personnages de la cour du prince Léopold. Le duc de Wellington, lord Anglesea, lord Castlereagh, la comtesse de Liéven, y sont décrits finement en quelques traits. Voilà bien Wellington avec sa gravité rigide, Castlereagh avec son scepticisme léger, la comtesse de Liéven avec ses prétentions altières. La comtesse, plus tard princesse de Liéven, femme d’un diplomate russe, celle-là même que la société parisienne a connue sous le règne de Louis-Philippe, celle qui fut l’amie, la confidente, et en mainte circonstance, assure-t-on, l’égérie de M. Guizot, fait une assez maussade figure dans les notes de Stockmar. Son buste est d’un squelette, son visage n’est pas sans beauté malgré sa maigreur, mais son nez pointu et ses lèvres plissées par le dédain révèlent son peu de disposition à reconnaître des égaux autour d’elle. Elle a bien des talens, il est vrai, elle joue du piano à merveille, elle parle l’anglais, le français, l’allemand dans la perfection, mais on voit beaucoup trop qu’elle a pleine conscience de son mérite.

Un personnage bien plus considérable de la société russe a aussi un souvenir dans ces notes, c’est le grand-duc Nicolas, le futur empereur, qui, au mois de novembre 1816, visita le prince Léopold et la princesse Charlotte dans leur résidence de Claremont-Esher. Il était accompagné du général Kutusof et d’un conseiller d’état. Stockmar en parle avec admiration. « Au dîner, dit-il, le grand-duc était placé entre la princesse et la duchesse d’York, précisément en face de moi, de sorte que j’ai pu l’examiner à loisir. » Et il en trace un portrait enthousiaste. C’est un magnifique jeune homme d’une vingtaine d’années, extraordinairement beau et séduisant. Il le compare à Léopold son maître et le trouve encore plus beau, plus grand, droit comme un chêne. Son teint juvénile, ses traits réguliers, son large front, ses yeux, son nez, sa bouche, son menton finement dessiné, il passe tout en revue, comme un peintre qui saisit l’ensemble et le détail. La beauté du prince était relevée par la simplicité de son costume ; il portait l’uniforme des chasseurs à cheval, la tunique de drap vert garnie de lisérés rouges, les épaulettes d’argent, une petite étoile sur la poitrine, une casquette blanche, un sabre sans ornement avec le porte-épée en cuir. Stockmar ajoute : « Son maintien est vif, sans embarras, sans gaucherie, mais toujours très convenable. Il cause beaucoup et parle parfaitement le français, en accompagnant ses paroles de gestes naturels et justes. S’il n’y avait rien de remarquable dans ce qu’il a dit, l’agrément n’y manquait pas et il paraît avoir un vrai talent dans l’art de faire sa cour… Il mangea très modérément pour un homme de son âge et ne but que de l’eau. Après le dîner, lorsque la comtesse Liéven eut joué du piano, il lui baisa la main, ce qui parut très étrange aux dames anglaises, mais en même temps très digne d’envie. Mistress Campbell (la terrible mistress Campbell, si exigeante, si sévère dans sa façon de juger les hommes de tout rang) ne tarissait pas en éloges sur le compte du grand-duc : « Ah ! quelle aimable créature ! Il est diaboliquement beau, ce sera le plus bel homme de l’Europe [11]. »

Le prince et sa suite ne devaient quitter Claremont que le lendemain matin ; lorsque chacun se retira pour se coucher, le grand-duc alla dans une écurie, où ses gens lui avaient préparé un sac de cuir rempli de foin. C’était son lit habituel. « Nos Anglais, ajoute simplement Stockmar, virent là une affectation. »

Nos Anglais, c’étaient surtout la princesse Charlotte et les personnes de sa maison. Je ne doute pas que Stockmar en rédigeant ses notes n’ait tenu compte ainsi plus d’une fois des jugemens de ses augustes maîtres. On y devine les transformations successives de la compagne du prince Léopold. Stockmar le dit expressément ; cette ardente nature, qui n’avait qu’à se régler pour devenir elle-même un modèle, s’approchait chaque jour d’une sorte de perfection. Vous rappelez-vous Fénelon assouplissant peu à peu le caractère indiscipliné de son élève, le duc de Bourgogne ? Il y a quelque chose de cela dans l’histoire du prince Léopold et de la princesse Charlotte. Stockmar, qui dans ses premières relations avec elle lui trouvait quelque chose d’inquiétant, n’avait pas tardé à être complètement sous le charme. Le 25 octobre 1816, il écrit à un de ses amis d’Allemagne : « La princesse est incroyablement vive, nerveuse, toute de premier mouvement, et il arrive parfois que sa première impression décide de ses jugemens comme de sa conduite ; mais l’influence de son mari est favorable au-delà de tout ce qu’on peut dire. On ne peut voir sans admiration à quel point elle s’apaise, quel empire elle prend sur elle-même. Grâce à lui, on apprécie mieux de jour en jour combien elle est foncièrement bonne et brave. Quand elle est de joyeuse humeur, elle est pleine d’attentions pour les personnes qui l’entourent. Il ne faudrait pas cependant attacher à ces bontés familières plus d’importance qu’il ne convient et paraître oublier les distances ; elle se souvient toujours qu’elle est de race royale. » Vers le même temps, il écrivait dans son journal quotidien : « On voit régner dans cette maison l’union, la paix, l’amour, en un mot tout ce que réclame la félicité domestique. Mon maître est le meilleur mari qu’il y ait dans les cinq parties du monde, et sa femme a pour lui une somme d’affection qui ne peut être comparée qu’au total de la dette anglaise. ». L’année suivante, le 26 août 1817, il ajoutait ces mots : « La vie conjugale de ce couple est un modèle d’amour et de fidélité ; on ne saurait en être témoin sans en ressentir la plus salutaire impression, pour peu qu’on ait conservé saine une partie de son cœur. »

L’opinion publique n’ignorait point ces détails. La loyauté monarchique des Anglais a besoin de s’attacher à des personnes dignes d’amour et de respect. Elle avait pendant près de soixante ans, au milieu des plus grandes crises et des plus grands désastres, vénéré le souverain dont la raison avait fini par succomber, mais dont l’honneur n’avait jamais failli. Le prince-régent inspirait des sentimens tout contraires. La pensée que ce personnage odieux, déjà investi d’une grande part des prérogatives royales, ne tarderait pas sans doute à occuper le trône d’Angleterre, remplissait les cœurs d’amertume. Ce fut donc une consolation pour tous de pouvoir espérer que la majesté de la couronne après George IV serait relevée par une reine digne de la nation anglaise. La joie fut bien plus vive encore et bien plus efficace quand on apprit que la princesse Charlotte allait donner un héritier ou une héritière à la famille royale. Il y eut aussitôt comme un apaisement de tous les partis. Rappelons-nous que l’immense effort de l’Angleterre contre Napoléon avait amené après la guerre une réaction désastreuse ; les embarras du commerce, l’interruption du travail, la misère des classes inférieures, le poids écrasant des charges publiques, toutes ces causes avaient irrité le pays, provoqué des agitations menaçantes, et dans le champ-clos du parlement exaspéré l’antagonisme des partis. Un roi fou, un régent dépravé, les affaires en détresse, quelles ténèbres couvraient le prochain avenir ! L’image de la princesse Charlotte auprès du prince Léopold avait été comme un rayon de soleil ; l’annonce de sa grossesse fut un signal d’allégresse et de concorde. L’esprit d’agitation se calma, les partis désarmèrent. On se livrait à des paris enthousiastes : sera-ce un prince ? sera-ce une princesse ? Stockmar écrit le 26 août 1817 : « Voilà déjà quelque temps que des sommes énormes sont engagées par les parieurs au sujet de l’enfant qu’on attend. Les gens de bourse ont calculé que les fonds, si c’est une princesse, ne monteront que de 2 1/2 pour 100 ; ils monteront de 6 pour 100, si c’est un prince. Le croirez-vous ? pour obtenir le plus tôt possible la nouvelle certaine des espérances de la princesse Charlotte, les ambassadeurs des plus grandes puissances n’ont pas dédaigné de me faire, à moi, docteur très humble, les visites les plus obligeantes et les plus cordiales. »

Les commencemens de la grossesse furent très heureux. Stockmar, témoin si attentif en toute occasion, avait ici une compétence particulière : non pas que le médecin du prince Léopold ait consenti à être le médecin de la princesse Charlotte dans une circonstance aussi grave ; il s’y refusa expressément. Circonspect jusqu’à la défiance, une telle responsabilité l’épouvantait. Il s’en expliqua dès le début avec la princesse elle-même comme avec le prince. Il avait bien pu, avant la grossesse de l’héritière du trône, et quand ses médecins ne se trouvaient pas là, lui donner des soins dans les cas urgens ; une fois la grossesse déclarée, il signifia sa résolution de se tenir absolument à l’écart. « Je connaissais trop bien les écueils, écrit-il dans son journal ; je connaissais trop l’orgueil de la nation et son mépris de l’étranger pour ignorer à quoi je devais m’attendre : on ne m’aurait su aucun gré d’un résultat heureux, et en cas de malheur j’eusse été responsable de tout. » Cependant, après les trois premiers mois, observateur quotidien des symptômes que présentait l’état de la princesse, il crut remarquer certaines fautes dans le traitement qui lui était prescrit ; il en parla au prince et le pria de communiquer ses remarques aux médecins en titre. « Il n’y a pas lieu, ajoute-t-il, de consigner ici le résultat de cette communication, mais vous voyez à quel point j’ai été bien inspiré. Assurément j’étais loin de prévoir une issue aussi funeste ; toutefois ma détermination était si fortement arrêtée, que je ne consentis même pas à soigner la princesse après ses couches aux heures où ses médecins de Londres ne pourraient prolonger leurs visites à Claremont. C’était une grande marque de confiance et une tentation bien séduisante ; je ne m’y laissai pas séduire. Je ne me décidai à voir la princesse qu’après que les médecins, signalant l’extrême gravité du péril, m’appelèrent expressément au lit de l’auguste malade. C’était deux heures et demie avant sa mort. »

Là-dessus, le défiant docteur se complaît encore dans l’admiration de sa prudence. Il ne s’aperçoit pas qu’en faisant le procès à l’orgueil britannique il met en toute lumière la grossièreté de l’égoïsme tudesque. Il faut l’entendre énumérer tous les avantages de sa diplomatie. « Le strict accomplissement du plan de conduite que je m’étais tracé eut pour moi ce résultat, que mes collègues furent toujours pleins de bienveillance à mon égard, et que j’échappai au reproche d’avoir cherché profit et honneur sans y être appelé. » — Et la princesse Charlotte, monsieur le docteur ? la femme du prince dont vous prétendez être l’ami si dévoué ? Vous la voyez exposée à de graves périls, vous croyez pouvoir la sauver, et vous ne pensez qu’à vous ! — Cette idée, comme une flèche aiguë, semble atteindre un instant l’épaisse conscience du docteur allemand, il la rejette aussitôt, et, se justifiant avec emphase : « Croyez-moi, s’écrie-t-il, si je m’étais mêlé de cette affaire, où je n’aurais pu être d’aucun secours, tout le monde aujourd’hui tirerait parti de mon intervention : les médecins anglais, la maison du prince, amis, connaissances, le prince lui-même, auraient imputé à la maladresse du docteur allemand un malheur qui semblait impossible. Qui sait ? moi-même peut-être, dans mon hypocondrie, j’aurais cru aux imputations calomnieuses, et ajoutant à la douleur du dehors le tourment intérieur que je me serais infligé, je n’aurais pu en supporter le poids. » Ainsi dans ce malheur, voici une compensation : si la princesse est perdue, le repos du docteur est sauvé.

La princesse Charlotte va donc mourir ? Il faut reprendre son histoire et la suivre jusqu’à la dernière heure. Le médecin de la princesse était le célèbre docteur Baillie, à qui on avait adjoint comme accoucheur sir Richard Croft. Stockmar (nous n’avons pas de parti-pris contre lui, nous le jugeons au fur et à mesure que ses actes nous le font connaître, et la vulgarité de ses sentimens ne nous empêche pas de rendre justice à ses qualités d’observateur), Stockmar nous dépeint sir Richard Croft en 1817 comme un homme qui n’est plus de la première jeunesse, grand, sec, vif, de bonne humeur, ayant plus d’expérience que de savoir et de jugement. D’après le rapport des deux médecins, c’est le lundi 3 novembre 1817, à sept heures du soir, que se manifestèrent les premières douleurs de l’enfantement. Dans la nuit du 3 au 4, bien que les douleurs fussent lentes, tout semblait annoncer que le moment décisif était proche, si bien qu’il fallut mander à la hâte toutes les personnes dont la présence était nécessaire pour constater la naissance de l’enfant royal : les ministres, l’archevêque de Cantorbéry, etc.. Tous étaient arrivés à Claremont vers quatre heures du matin. A dater de ce moment, les douleurs cessèrent. La princesse ne paraissait pas éprouver de défaillance, aucun symptôme anormal ne se déclarait ; seulement le progrès de la délivrance était presque insensible. Cela dura ainsi toute la journée du 4. Le 5, vers midi, les douleurs revinrent, et enfin, à neuf heures du soir, la princesse mit au monde un beau garçon très bien constitué, — qui était mort avant de voir le jour.

La mère, après l’accouchement, ressentit un grand bien-être. La nouvelle de la mort de son enfant ne l’affecta point d’une façon particulière. Cependant ce calme apparent ne dura que jusqu’à minuit. Laissons parler ici le journal de Stockmar. « Sir Richard Croft s’approcha de mon lit, me prit la main, me dit que la princesse était dangereusement malade, que le prince était seul dans une autre chambre, qu’il fallait aller le trouver et l’informer de l’état des choses. Depuis trois jours, le prince n’avait pas quitté un instant la princesse ; mais aussitôt après l’accouchement il était allé prendre un peu de repos. Je le trouvai résigné au sujet de l’enfant. Quant à la princesse, il ne parut pas s’inquiéter de son état. Un quart d’heure après, Baillie me fit dire qu’il désirait que je visse la princesse. J’hésitai un instant, j’y allai pourtant avec lui. Secouée par de fortes crampes de toux, la respiration oppressée, haletante, elle était en proie à des angoisses qui ne lui laissaient pas de répit. Elle se jetait sans cesse d’un côté et de l’autre, parlant tantôt à Baillie, tantôt à Croft. Baillie lui dit : — Voici un de vos vieux amis ! — Elle me tendit vivement sa main gauche et par deux fois serra la mienne avec force. Je lui tâtai le pouls, qui battait très vite, avec des pulsations tantôt fortes, tantôt faibles, souvent intermittentes. Baillie lui offrait constamment du vin. Elle me dit : — Ils m’ont tant fait boire que je suis ivre [12] ! — Il se passa environ un quart d’heure pendant lequel, allant et venant, je sortais de la chambre et y rentrais ; après ce quart d’heure, sa respiration devint celle de l’agonie. Je venais précisément de sortir de la chambre, quand elle cria vivement : Stocky ! Stocky ! Je rentrai aussitôt, elle était plus calme, elle râlait doucement, d’une manière continue ; elle se mit plusieurs fois sur son séant, puis ses jambes se raidirent, ses mains se glacèrent… Enfin à deux heures du matin, dans la nuit du 5 au 6 novembre 1817, c’est-à-dire cinq heures après l’accouchement, elle avait cessé de vivre. »

Le prince Léopold reposait encore dans sa chambre. Il fallut lui annoncer le funeste événement. Stockmar, qui fut chargé de ce soin, ne lui en parla d’abord qu’à mots couverts. Le prince ne pensait pas que sa femme fût déjà morte ; il se dirigea vers ses appartemens, et, chemin faisant, s’affaissa sur un siège. « Je pliai un genou près de lui, dit Stockmar. Il s’imaginait que c’était un rêve et ne pouvait croire à l’horrible réalité. Il m’envoya encore auprès de la princesse, je revins et je dus lui dire que tout était fini. Nous nous rendîmes alors dans la chambre mortuaire. Il s’agenouilla près du lit, baisa les mains glacées de la morte, puis, se relevant, me serra contre son cœur et me dit : — Me voilà seul, promettez-moi de ne jamais me quitter. — Je le lui promis. Un instant après, il répéta les mêmes paroles, me demandant si je savais bien à quoi je m’engageais. Je lui affirmai que je ne le quitterais point, aussi longtemps que je serais assuré de sa confiance, de son amitié et de l’espoir de lui être utile. » L’affection du prince pour Stockmar s’était accrue subitement de toute la douleur que lui avait causée la mort de sa compagne ; il voyait en lui le témoin des jours heureux, le confident que la princesse avait traité en ami. Pendant longtemps, en souvenir de cette année de Claremont il voulut le garder sans cesse auprès de sa personne. Stockmar prenait ses repas avec lui et couchait dans sa chambre. La nuit, quand le prince s’éveillait, il s’asseyait près de son lit, et l’entretenait de mille choses jusqu’à ce que l’insomnie fût passée. Il fut ainsi son conseiller aux heures où l’esprit est voilé par la souffrance, il fut son soutien dans les crises où l’âme n’est plus maîtresse d’elle-même.

L’affliction du prince Léopold n’était pas en effet de celles qui se confondent pour ainsi dire avec les convenances mondaines, et que ces convenances mêmes font peu à peu disparaître. Ce qu’il éprouvait pour la princesse Charlotte, c’était vraiment de l’amour. Il l’aimait pour sa valeur propre, il l’aimait aussi comme une œuvre qui lui était personnelle. Toute sa vie était arrangée d’avance en vue du rôle que devait lui assigner la future grandeur de la princesse. Il se préparait en conscience à porter noblement ce titre de mari de la reine. La mort de Charlotte lui fut un coup de foudre. Il se sentit brisé. Ses plans, ses projets, l’honneur d’une grande situation à soutenir, l’influence à la fois discrète et puissante qu’il se promettait d’exercer par ses conseils, les succès espérés et entrevus d’avance sur ce grand théâtre de la politique européenne, tout ce monde de pensées où vivait son imagination s’était subitement évanoui. Bien des années plus tard, lorsque d’autres destinées l’eurent appelé à fonder un trône, au milieu de tous ses triomphes, allié à la plus ancienne des races royales du continent, époux en secondes noces d’une princesse accomplie, chef d’une dynastie entourée du respect universel, il songera encore à la princesse Charlotte et à tout ce qu’il a perdu en la perdant. Voyez le roi des Belges, âgé de soixante-douze ans, écrivant pour sa nièce la reine Victoria les Souvenirs de sa Jeunesse [13]. Dans ces pages, où brille la poétique image de Charlotte, c’est lui qui a tracé ces mots : « le mois de novembre 1817 a vu la ruine de cette intimité si douce et le subit anéantissement de toute espérance et de toute félicité pour le prince ; jamais il n’a retrouvé depuis lors le sentiment de bonheur que lui avait procuré cette courte période de son mariage. »

La princesse Charlotte fut pleurée de tous ceux qui l’avaient connue. Quant au docteur Stockmar, il est impossible de ne pas noter les sentimens singuliers qui se mêlent ici à sa douleur. Il est aigre, amer, irrité, il se livre à ses accès d’hypocondrie ; on dirait qu’un vague remords le tourmente. Un remords ! le mot n’est-il pas trop dur ? Atténuez-le, si vous voulez, maïs conservez-en quelque chose. Le docteur ne pouvait pas être complètement rassuré lorsqu’il apprenait peu de temps après les scrupules et le désespoir de sir Richard Croft. Le lendemain de la mort de la princesse, sir Richard Croft avait écrit à Stockmar une lettre où se trouvent ces mots : « mon âme est bouleversée ; Dieu veuille que vous n’ayez jamais à souffrir, ni vous ni aucun des vôtres, ce que je supporte en ce moment ! » C’était un cri bien naturel après l’événement de la veille ; nul ne soupçonnait alors tout ce que renfermaient ces paroles. On sut bientôt que, pendant les trois mois qui suivirent, le pauvre docteur avait été en proie à des tourmens intolérables. L’agitation qui ne le quittait pas offrait parfois le caractère de la folie. Au commencement du mois de février 1818, il fut appelé la nuit auprès d’une jeune femme qui allait accoucher ; comme le travail de l’enfantement éprouvait quelques retards, il eut une crise nerveuse, et, se tournant vers la sœur de la malade, qui l’assistait avec lui, il s’écria : « Si vous êtes inquiète, quelles doivent être mes angoisses à moi ! » Puis il se retira dans la chambre qu’on lui avait donnée, et, y trouvant un pistolet, il se fit sauter la cervelle. Quelques heures plus tard, la jeune femme accouchait heureusement.

Le désespoir de sir Richard Croft dit assez quelle fut l’impression produite par la mort de la princesse Charlotte ; c’est devant l’unanimité de la douleur publique que le malheureux avait perdu la tête. Nous avons dit plus haut que la nouvelle des espérances de la princesse avait été accueillie par des transports de joie ; la ruine subite de cet avenir était une calamité nationale. Il faut rappeler ici que cette année 1817 marque une des périodes les plus sombres de l’histoire d’Angleterre au XIXe siècle. Jamais le régent n’avait été aussi odieux à la nation. Méprisé des hautes classes, il était détesté du peuple. Le ministère Liverpool n’était plus de force à couvrir sa personne comme il avait pu le faire en 1814 et en 1815. La détresse de la population agricole et manufacturière augmentait de jour en jour. L’obstination aveugle du gouvernement tory, les mesures qui proscrivaient l’importation des blés étrangers au moment où les récoltes manquaient, d’autres lois du même genre proposées par l’égoïsme et votées par la routine avaient causé peu à peu une irritation générale. Il y avait eu de sérieuses émeutes dans les rues de Londres. Le jour de l’ouverture du parlement, on avait insulté le régent et assailli sa voiture à coups de pierres. Les promoteurs de certains bills s’étaient vus assiégés dans leurs maisons. La presse, en blâmant ces violences, attaquait le ministère avec d’autant plus de vigueur. D’ardens publicistes, Watson, Hone, d’autres encore, accusés de haute trahison pour avoir exprimé les colères de tous, avaient été acquittés par le jury. Quelques-uns d’entre eux étaient coupables, ayant tenu un langage blasphématoire et séditieux [14] ; ils furent absous par les juges-conseillers de la couronne. C’est au milieu de cette crise que la princesse Charlotte emportait dans la tombe la dernière consolation de la patrie.

Sans parler de tant d’intérêts attachés à l’existence de la princesse et de son enfant, comment ne pas pleurer cette jeune mère si subitement, si cruellement frappée, à l’heure même où sa destinée, déshéritée jusque-là de toutes les joies naturelles, s’éclaire enfin d’un rayon d’or ? Un écrivain autrichien, digne de souvenir à plus d’un titre, se trouvait alors à Londres avec sa famille ; on peut s’en fier au témoignage de Bollmann lorsqu’il écrit à ses amis d’Allemagne : « La mort de la princesse Charlotte a fait répandre bien des larmes, de vraies larmes. Il a fallu plusieurs jours à mes filles pour se remettre de cette secousse et reprendre leur sérénité. Cette impression est universelle. Le noble exemple d’une vie morale, d’une vie pure, couronnée d’un bonheur sans nuage, avait éveillé pour le prince et la princesse une ardente sympathie que partageait la nation entière et à laquelle se liaient des espérances, hélas ! détruites maintenant pour toujours. » Le régent était si détesté, l’avenir de la famille royale était si incertain et si sombre, que Bollmann ajoute ces paroles extraordinaires : « Le prince Léopold a une belle place devant la nation. S’il respecte le lien qui l’associe dans l’opinion au souvenir de la chère morte, s’il demeure en vue de tous l’homme noble et de mœurs irréprochables que l’Angleterre connaît, je crois que la suite des événemens peut donner une grande importance à sa carrière. » Il est clair que Bollmann, tout à fait désintéressé dans ces questions, répète ici les idées qui se faisaient jour dans le monde politique. Bien des esprits, songeant d’avance aux événemens possibles, voyaient déjà les fils de George III mourant sans héritiers et le prince Léopold leur apparaissait comme une ressource [15].

Est-il nécessaire de rassembler ici les principaux témoignages de cette immense douleur ? L’homme qui trois ans plus tard fut le défenseur de la reine Caroline devant la chambre des lords, l’illustre Brougham, a dit énergiquement dans son Portrait de George IV : « Pour quiconque a vu de ses yeux dans quelle désolation profonde, universelle, la mort de la princesse Charlotte a plongé l’Angleterre, toute description est superflue ; pour quiconque ne l’a point vu, toute description est impossible [16]. » Laissons pourtant éclater sur cette tombe une des grandes voix du siècle. Lord Byron est à Venise. Il achève son poème, le Pèlerinage de Childe-Harold. Après de brillantes digressions, il se demande tout à coup ce qu’est devenu son héros. « Voilà, dit-il, ses dernières paroles, son pèlerinage est terminé, ses visions sont finies, il rentre dans le néant, si toutefois on a jamais pu le classer parmi les êtres qui vivent et qui souffrent, s’il a jamais été autre chose qu’une création imaginaire. N’en parlons plus. Son ombre se perd dans le gouffre de la destruction. » Ce gouffre, le poète le voit béant devant lui, il voit les vapeurs qui en sortent, linceul sinistre à travers lequel toutes choses apparaissent comme des fantômes, voile noir qui s’abaisse sur tout ce qui a brillé parmi nous jusqu’à l’heure « où la gloire elle-même n’est plus qu’un sombre crépuscule et fait luire à peine une mélancolique auréole sur les limites des ténèbres. » Au milieu de ces réflexions désolées, soudain du fond de l’abîme, à travers ces voiles et ces linceuls, une lamentation immense arrive à son oreille :


« Écoutez ! une voix s’élève de l’abîme, un long et sourd murmure, un murmure lointain, une clameur effrayante, comme celle d’un peuple qui saigne d’une profonde et incurable blessure. Au milieu de l’orage et des ténèbres, la terre s’ouvre béante. Le gouffre est plein de fantômes. Le premier de tous semble une reine, bien que son front ne porte pas de couronne. Elle est pâle, mais belle, et, dans ses maternelles angoisses, elle étreint un enfant à qui son sein est inutile.

« Fille des princes et des rois, où es-tu ? espoir de plusieurs nations, es-tu morte ? la tombe ne pouvait-elle t’oublier ? ne pouvait-elle prendre une tête moins majestueuse et moins chère ? Au milieu d’une nuit de douleurs, lorsque ton cœur, mère d’un moment, saignait encore sur ton enfant, la mort mit fin pour toujours à cette souffrance. Avec toi se sont envolées et la félicité présente et les promesses de bonheur dont s’enivraient les îles impériales.

« La femme du laboureur enfante sans péril de mort, et toi qui étais si heureuse, si adorée ! ceux qui ne pleurent pas pour les rois auront pour toi des larmes, et la liberté, dont le cœur est gros de tant de souffrances, les oubliera toutes pour n’en ressentir qu’une seule, car elle a prié pour toi et sur ta tête elle voyait luire son arc-en-ciel. — Et toi aussi, prince solitaire, époux désolé ! ton hymen devait donc être inutile, mari d’une année, père d’un mort !

« Un cilice fut ton vêtement de noce, le fruit de ton hymen n’est que cendres ; dans la poussière est couchée la blonde héritière du trône de ces îles, celle que chérissaient des millions de cœurs ! Comme nous lui avons confié tout notre avenir ! Bien que nous ne fussions pas destinés à voir ces heures radieuses, nous aimions à penser que nos enfans obéiraient à son enfant, et nous la bénissions, elle et la postérité que nous espérions d’elle. Cette promesse était pour nous ce qu’est l’étoile aux yeux du berger. Ce n’a été qu’un rapide météore.

« Pleurons sur nous, et non sur elle, car elle dort en paix… [17]. »


Ainsi parlait lord Byron, interprète de la douleur de tous, douleur profonde où se mêlaient tant de ressentimens et d’appréhensions patriotiques. Ces choses sont fort inconnues aujourd’hui. Les générations passent, les intérêts se déplacent. On ne pense plus à la princesse Charlotte, parce qu’une autre princesse, la fille d’un autre fils de George III, née deux ans après la mort de sa cousine, est venue concentrer sur sa tête toutes les espérances de la nation anglaise, et, plus heureuse, a eu le temps de les justifier. C’est la reine Victoria qui a effacé le souvenir de la princesse Charlotte… Mais vous qui la faites oublier, le monde sait que vous ne l’oubliez pas. Vous vous entourez de ses reliques, sa correspondance est dans vos mains, et n’est-ce pas pour vous que le prince Léopold, devenu roi d’un autre pays, a retracé l’image de ses Années de jeunesse ?

C’est qu’en face de ce cercueil il est difficile à un esprit méditatif de ne pas se laisser aller aux pentes de la rêverie. Comment ne pas songer à tout ce que cette mort prématurée a entraîné de conséquences ? Il ne s’agit pas seulement de la princesse Charlotte. Que de choses eussent été changées dans l’histoire du XIXe siècle, si la fille du régent et de la princesse de Galles n’eût été emportée avec son fils dans la nuit du 5 novembre 1817 ! Supposez, comme il est si naturel de le faire, que le cours régulier de sa vie n’ait subi aucune atteinte, supposez-la survivant à son père et donnant le jour à une royale lignée ; elle serait devenue reine en 1830, et le prince Léopold aurait rempli auprès d’elle le rôle que son neveu, le prince Albert, a rempli dix ans plus tard auprès de la reine Victoria. Le duc de Clarence, troisième fils de George III, ne serait pas devenu roi d’Angleterre sous le nom de Guillaume IV après la mort de son frère George IV ; il serait devenu roi de Hanovre en 1830, comme le duc de Cumberland l’est devenu en 1837. On sait que le Hanovre était un fief masculin de la maison de Brunswick ; uni à l’empire britannique aussi longtemps que l’Angleterre serait gouvernée par un roi de cette maison, ce fief devait former une royauté distincte au profit de l’héritier le plus proche le jour où une princesse monterait sur le trône. C’est donc le duc de Clarence, frère de George IV, qui serait devenu roi de Hanovre en 1830 à l’avènement de la reine Charlotte, comme le duc de Cumberland l’est devenu en 1837 à l’avènement de la reine Victoria. Enfin la reine Victoria non plus n’aurait pas régné sur la nation anglaise. Bien plus, il est probable qu’elle n’eût jamais vu le jour. Le duc de Kent n’était pas marié en 1817, quoiqu’il eût alors cinquante ans sonnés, et il ne songeait point à prendre femme ; il ne s’y décida qu’après la mort de sa nièce et précisément à l’occasion de cette mort. C’est de ce mariage qu’est née en 1819 la jeune princesse qui a remplacé la princesse Charlotte dans le cœur des Anglais.

Est-ce tout ? Pas encore. Il y a une autre conséquence, et non certes la moins inattendue, que l’on ne peut se dispenser de signaler en terminant.. Si la princesse Charlotte eût vécu, un des plus grands scandales de nos jours eût été sans nul doute épargné à l’Angleterre. La majesté royale dans un pays où ce mot a conservé toute sa force n’eût pas été soumise au parlement par un bill d’attainder. On voit que nous parlons de la princesse de Galles. Que devient-elle, l’étrange et malheureuse créature, pendant que sa fille meurt à Claremont ? Elle voyage, elle parcourt l’Italie, attendant l’heure de recommencer la lutte contre son mari. Cette heure n’eût jamais sonné, si le prince Léopold et la princesse Charlotte eussent été là pour arrêter de part et d’autre ce duel abominable ; elle morte, la situation change, et toutes les fureurs se déchaînent. L’histoire avait besoin de cette lumière pour apprécier plus exactement le procès de la reine Caroline. Ce sera l’objet d’une prochaine étude.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Denkwurdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn Christian Friedrich von Stockmar, zusammengestellt von Ernst Freiherr von Stockmar, 1 vol. in-8°, Brunswick 1872.
  2. Mme Fitz-Herbert était un peu plus âgée que le prince de Galles ; tous les contemporains s’accordent à dire qu’elle était d’une grâce accomplie. En ce qui concerne son caractère, on ne trouve pas le même accord dans les jugemens de l’opinion publique. Les uns en parlent comme d’une aventurière, bien qu’elle appartint à l’une des premières familles d’Irlande ; les autres ne lui refusent pas leur estime. Je dois dire que lord Brougham est de ceux qui l’ont jugée le plus favorablement. Dans son étude sur George IV, il dit que la passion du prince pour Mme Fitz-Herbert lui est un mérite qui rachète bien des souillures. (Voyez Historical Sketches of Statesmen who flourished in the time of George III, by Henri lord Brougham. Londres et Glasgow, 1856, vol. II, p. 11.)
  3. Il parait pourtant que le prince de Galles, malgré son inconstance et ses désordres, resta longtemps sous le charme de Mme Fitz-Herbert. Mme Vigée-Lebrun raconte en ses Souvenirs que s’étant rendue à Londres en 1802, un peu avant la rupture du traité d’Amiens, elle avait été très bien reçue par le prince de Galles et mise à l’abri de toutes les vexations auxquelles des Français pouvaient être exposés pendant la guerre. Le prince de Galles voulait que la brillante artiste fit son portrait. Mme Vigée-Lebrun répondit à ce désir, elle raconte même les méchans propos qui coururent à ce sujet, le dépit et la mauvaise humeur des peintres de Londres, puis elle ajoute : « Dès que ce portrait fut terminé, le prince le donna à son ancienne amie Mme Fitz-Herbert Celle-ci le fit placer dans un cadre roulant, comme sont les grands miroirs de toilette, afin de pouvoir le transporter dans toutes les chambres qu’elle occupait, ce que je trouvai très ingénieux. » (Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun, Paris 1869, t. II, p. 140.) Cela se passait en 1802, dix-sept ans après le mariage clandestin et illégal du prince de Galles avec Mme Fitz-Herbert.
  4. Voyez Buckingham, Memoirs of the court of the Regency, t. II, p. 75.
  5. J’emprunte ces détails aux intéressantes études parlementaires de sir George Cornewall Lewis, chancelier de l’échiquier sous le ministère Palmerston, Essays on the administrations of the Great Britain from 1785 to 1830, by sir George Cornewall Lewis, Londres, 1 vol., 1864. — Notre illustre et regretté collaborateur, M. Charles de Rémusat, en a rendu compte ici même (15 novembre 1805). L’ouvrage de sir George Cornewall Lewis a été traduit par M. Mervoyer sous ce titre : Histoire gouvernementale de l’Angleterre depuis 1770 jusqu’à 1850, Paris, 1 vol., 1867. Malheureusement cette traduction est déparée par de nombreuses erreurs d’impression qui brouillent les dates les plus importantes. On ne peut la lire qu’avec beaucoup de précautions.
  6. Voyez, dans la Revue du 15 février 1870, l’étude intitulée Lord Brougham, sa vie et ses œuvres.
  7. L’amiral lord Cochrane, membre de la chambre des communes, avait été expulsé de la chambre par un vote de ses collègues pour cause d’indignité ; il venait d’être condamné par la cour du banc du roi à la prison et au pilori comme convaincu d’avoir participé à une escroquerie pour faire monter les fonds à la bourse. Les électeurs de Westminster le renvoyèrent à la chambre des communes.
  8. On trouvera ce récit dans la biographie de lord Brougham par lord Campbell, au huitième volume de ses Lives of the Lord chancellors and Keepers of the great seal Londres 1869, p. 292-294, ou mieux encore dans un travail que Brougham lui-même a donné à la Revue d’Edimbourg à propos d’un ouvrage qui porte ce titre : Diary illustrative of the times of George the fourth, interspersed with original Letters from the late queen Caroline and from varions other distinguished persons, 2 vol. in-8°, Londres 1838. — Voyez The Edinburgh Review, année 1838, volume LXVII, p. 33.
  9. « He is the most amiable man ! ever saw ! What a complete english gentleman ! He will be our hope in these dangerous times ! »
  10. Ces deux strophes, datées du mois de mars 1812, portent ce simple titre : A une Dame pleurant (times to a lady weeping).
  11. « What an amiable créature ! he is devilish handsome, he will be the handsomest man in Europe. »
  12. « They have made me tipsy. »
  13. Early years.
  14. Ce sont les termes employés par sir George Cornewall Lewis, qui condamne d’ailleurs avec une si juste sévérité le gouvernement tory de 1817.
  15. Voyez Denkwürdigheiten und Vermitchte Schriften, von K. A. Varnhagen von Ense, Leipzig 1843, t. IV, p. 301-302.
  16. Voyez Historical Sketches of statesmen, etc., t. II, p. 43.
  17. Byron, Childe Harold’s Pilgrimage. Voyez le quatrième chant, de la strophe 167 à la strophe 173.