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Les Souvenirs du conseiller de la reine Victoria/11

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Les Souvenirs du conseiller de la reine Victoria
Revue des Deux Mondes3e période, tome 25 (p. 241-281).
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LES SOUVENIRS
DU
CONSEILLER DE LA REINE VICTORIA

DERNIERE PARTIE [1]
LE JUBILÉ DU ROI DES BELGES. — LA MORT DU PRINCE ALBERT. — LES NOVISSIMA VERBA DU BARON DE STOCKMAR.


I

« Je ne me souviens pas d’avoir jamais vu, d’avoir jamais entendu raconter, cœteris paribus, un triomphe semblable à celui-là. Voilà une récompense laborieusement et péniblement obtenue, loyalement et consciencieusement méritée. S’il y a une part de la moisson dont le triomphateur ne jouisse pas encore, elle mûrira infailliblement dans l’avenir pour son pays et pour sa famille. L’appui le plus solide, le plus inébranlable ici-bas, c’est la certitude intime d’avoir rempli en conscience les devoirs de sa mission et de sa destinée spéciale en ce monde. Le roi a ce témoignage de sa conscience, il le gardera intact, et nous prions Dieu de vouloir bien le maintenir à son poste longtemps, longtemps encore. »

Cette prière, où éclate un devoûment si tendre, une admiration si vive, un respect si profond pour celui qu’il appelle simplement le roi, Stockmar l’écrivait à propos des grandes fêtes célébrées à Bruxelles au mois de juillet 1856. La Belgique venait de consacrer avec un élan et une cordialité sans exemple le vingt-cinquième anniversaire de la fondation du royaume. Stockmar avait raison : l’histoire des temps modernes n’avait jamais eu à raconter pareil triomphe. Il ne s’agissait pas de l’une de ces démonstrations enthousiastes qui saluent un événement particulier, si grand et si heureux qu’il puisse être, par exemple une victoire nationale, le retour d’une paix bienfaisante, le début d’un régime auquel on a foi, bref une aurore, un lever de soleil, une promesse de concorde et de félicités que suivront bientôt peut-être les désillusions et les colères. Non, il ne s’agissait pas cette fois d’une journée, et ce n’était pas une espérance fortuite qui excitait ces transports. Les mêmes hommes qui en juillet 1831 avaient reçu au nom du peuple le serment d’un roi librement élu venaient lui dire en juillet 1856, aux yeux de l’Europe et du monde : Vous avez loyalement tenu votre parole, la nation est heureuse et fière, après un quart de siècle, d’exprimer sa reconnaissance au roi des Belges.

Ce mouvement tout spontané répondait véritablement à un besoin de la conscience publique. Peut-on dire que tel ou tel personnage en ait pris l’initiative ? Était-ce M. de Decker, chef du cabinet et ministre de l’intérieur ? Était-ce le président de la chambre ou le président de la chambre des représentans ? Ce n’était aucun des dignitaires officiels, bien que chacun d’eux ait droit d’y réclamer sa part. Le véritable auteur, c’était le sentiment général. La vie des peuples offre quelquefois de ces heures merveilleuses où une idée s’empare de tous les esprits, tant elle est naturelle et venue à point. Nulle discussion, nulle hésitation, aucune formalité d’aucune sorte. Il n’y a ni demande ni réponse. Une même inspiration s’est fait jour en des milliers d’âmes, et les hommes d’état qui doivent noter tous les symptômes de la vie publique, deviner ce qui se prépare, saisir ce qui se dérobe, les hommes d’état qui sont tenus, pour ainsi dire, d’entendre pousser l’herbe dans les sillons, seraient bien au-dessous de leur tâche, s’ils méconnaissaient un de ces sentimens unanimes, ou bien si, n’en tenant pas compte, parce qu’il n’a parlé qu’à demi-voix, ils ne l’aidaient à se manifester. M. de Decker n’était pas homme à commettre une telle faute, les présidens des deux chambres se gardèrent bien aussi de rester en arrière. Du haut en bas de la société belge, chacun fît simplement son devoir, et de là le mouvement si vrai, si profond, qui aboutit à la grande manifestation nationale du 21 juillet 1856.

Il faut dire que les circonstances extérieures avaient favorisé cet élan de reconnaissance. Si grand que soit le mérite d’un gouvernement, il y a bien des chances pour que le pays en soit peu frappé s’il n’a eu l’occasion de sentir un danger immédiat, un danger très grave, très pressant, dont il a été préservé par ses chefs. Depuis le coup d’état de 1851, la Belgique se croyait menacée par la France. Quelles que fussent les déclarations du prince-président pendant sa dictature, quelles que fussent plus tard les promesses de l’empereur et de ses ministres, il restait toujours entre la Belgique et la France je ne sais quelle barrière d’appréhensions ténébreuses. Toutes les crises européennes faisaient reparaître aux yeux du peuple belge les fantômes qui l’inquiétaient. Depuis le commencement de la guerre de Crimée, le gouvernement français avait pris une telle position en Europe qu’il paraissait difficile de compter sur sa modération. Il avait réussi du moins et pour longtemps à écarter des surveillances incommodes. Après les services qu’il rendait à l’Angleterre, n’obtiendrait-il pas carte blanche pour certains projets d’agrandissement ? La presse radicale de Londres ne disait-elle pas déjà qu’il convenait de donner la Belgique à la France ? Les radicaux de Londres, et avec eux une grande partie de l’opinion, surtout depuis le désastre de Sinope (30 novembre 1853), jetaient feu et flamme contre le gouvernement anglais. On l’accusait de mollesse, d’inertie, et quand on vit lord Palmerston, quelques semaines plus tard, se retirer du ministère, ce fut une explosion de fureurs. Si le vrai ministre, le seul ministre, ne voulait plus être confondu avec ses collègues, c’est que l’Angleterre était trahie. Et quel était le traître ? Le prince Albert.

Nous avons raconté cette histoire à fond, nous n’avons plus à y revenir [2]. Un seul détail pourtant doit y être ajouté, car ce détail appartient d’une façon toute particulière au sujet qui nous occupe aujourd’hui. Dans son irritation contre le prince, et par suite contre la reine qui se laissait ainsi détourner de ses devoirs de loyale Anglaise, l’opposition, voulant frapper la reine et le prince, proposait de s’attaquer au chef de la famille, à l’oncle royal soupçonné d’être un lien entre la cour de Windsor et les cours absolutistes du continent. De là ce cri de la presse radicale au mois de janvier 1854 : Il faut donner la Belgique à la France.

Ce détail, si oublié des générations contemporaines, nous est révélé par une lettre du roi Léopold ; il ne paraît pas cependant que ceux-là même qui nous ont transmis cette lettre en aient compris le véritable sens, car ils ne disent mot de l’événement dont elle porte la trace. A la lumière des faits que nous avons rassemblés, les choses dont on ne soupçonnait pas la valeur reprennent toute leur importance. Relisez cette page du roi Léopold publiée par M. Théodore Juste [3], vous verrez si elle ne confirme pas tout ce que nous avons dit et de la question du prince Albert et des périls qui pouvaient en résulter. Cette crise du mois de janvier 1854 a failli être aussi funeste à la nation belge qu’au neveu du roi Léopold. Il faut peser chaque mot, car chaque mot est plein de sens. Voici donc ce que le roi des Belges écrivait le 18 février 1854 à M. le baron Nothomb, ministre plénipotentiaire de Belgique à Berlin : « Mon cher ministre, nous nous trouvons dans une crise bien dangereuse… Ce qui s’est passé en Angleterre depuis le mois de janvier a dû influencer notre politique. Nous ne pouvions pas tolérer d’être représentés comme un obstacle à la politique anglaise. Les feuilles radicales ont été plus loin ; elles ont recommandé de donner la Belgique à la France. Dans les pays où la presse égare l’opinion, il faut s’attendre aux plus grandes folies. Mon rôle est, comme depuis 1831, fort simple ; je fais faire au navire la manœuvre qui est indispensable pour le préserver. Bientôt vingt-trois ans de navigation donnent des titres à la confiance. »

Ainsi le roi Léopold s’attendait aux plus grandes folies de la part de l’Angleterre en ce premier affolement causé par le désastre de Sinope ; il craignait que l’opinion, égarée par la presse radicale, ne forçât les ministres à se venger du prince Albert sur le roi son oncle, complice, disait-on, de ses sympathies moscovites. Tout lui semblait possible dans ces heures d’exaspération et de démence. Il avait beau se dire que l’abandon de la Belgique à la France, c’était le contraire de la politique traditionnelle de la Grande-Bretagne, le contraire de la politique personnelle de Palmerston, ces réflexions ne le rassuraient point. Il croyait sérieusement que le danger était là. S’il concevait de pareilles craintes, lui, le pilote expérimenté, l’homme au regard perçant et sûr accoutumé à suivre sa route entre les écueils, que devait donc penser l’équipage ? Après la crise hollandaise, c’est-à-dire prussienne et russe, de l’année 1832, après la crise française de 1848 et de 1851, allait-on voir la crise anglaise de 1854 détruire ou ébranler l’œuvre si laborieusement édifiée ? Non, le souverain avait manœuvré avec une extrême prudence et conjuré le péril. Si les détails nous manquent sur ce point, les conjectures sont permises ; et comment ne pas croire que le roi Léopold avait contribué pour sa part à la victoire des politiques anglais, whigs et tories, je veux dire à cette nuit du 31 janvier qui dissipa les tempêtes ? Nous avons raconté la bataille, nous avons rappelé les discours de lord Derby et de M. Walpole, de lord Aberdeen et de lord John Russell ; le roi des Belges n’a-t-il pu soutenir le zèle de ses amis de Westminster ? Et n’est-ce pas à cette circonstance qu’il fait allusion quand il dit : « Ce qui s’est passé en Angleterre depuis le mois de janvier a dû influencer notre politique ; nous ne pouvions pas tolérer d’être représentés comme un obstacle à la politique anglaise. »

On se souvenait de ce péril si heureusement écarté, on se souvenait de tant d’autres crises où la personne de Léopold Ier avait été la sauvegarde de la nation, quand aux approches du mois de juillet 1856, vingt-cinq ans après la fondation du royaume, la reconnaissance populaire voulut célébrer le jubilé du roi.

Le 21 juillet 1856, vers midi, le roi Léopold sortit à cheval du château de Laeken, ayant à ses côtés ses deux fils, le duc de Brabant et le comte de Flandre. Un brillant état-major l’accompagnait. Dès que le cortège royal se montra dans l’avenue, des acclamations enthousiastes retentirent. Une foule immense se pressait sur les routes qui conduisent du château à la ville. Pas à pas, simplement, royalement, comme un pasteur de peuples au milieu de son troupeau, comme un père au milieu de ses fils, le roi, salué de vivats sans fin, traverse la multitude amie et se dirige vers l’arc de triomphe où l’attendent les représentans de la cité. Le programme est celui du mois de juillet 1831. C’est ici, à cette place, que les clés de Bruxelles lui ont été remises, le jour de la fondation du royaume. Aujourd’hui encore, comme il y a vingt-cinq ans, le bourgmestre, assisté des échevins et du conseil communal, est à son poste pour recevoir le magistrat souverain. En ce temps-là, il lui souhaitait la bienvenue ; cette fois il lui exprime la reconnaissance publique. On saluait alors une espérance, on salue désormais et le présent et le passé, garanties certaines de l’avenir. Aux cordiales paroles du bourgmestre, le roi répond d’une voix émue, puis il entre dans la ville. Que de souvenirs magnifiquement évoqués ! Cette foule, ces bannières, ces cris de joie, ce triomphe d’où les insulteurs sont absens, c’est l’image agrandie de ce qui s’était passé il y a un quart de siècle tout le long de ce même parcours. On dirait que l’allégresse publique est plus radieuse encore et le soleil plus éblouissant ; la nature s’associe aux joies de la cité, Enfin, à une heure, le cortège royal arrive sur la place où Léopold, en 1831, a prêté serment à la constitution. Voici l’église Saint-Jacques devant laquelle était dressée l’estrade. Quels sont ces hommes debout sur les marches de l’église ? Hélas ! une seule chose a changé dans la cérémonie. Ici même, sur cette place, le congrès national avait assisté tout entier au baptême de la royauté belge. Députe ces vingt-cinq années, dans ce grande mortalis œvi spatium, combien d’hommes ont disparu ! Au moins tous ceux qui restent sont là. Dès que le roi les aperçoit, moins nombreux, mais toujours fidèles et représentant ceux qui ne sont plus, une émotion profonde le saisit. Il se découvre, les larmes dans les yeux, comme s’il saluait la patrie elle-même. Tous les témoins affirment qu’il y avait quelque chose d’antique dans la simplicité de ce tableau. Ce groupe de bourgeois, c’était bien à la lettre les patres patriœ. A la tête de ces vétérans du droit national reparaissait M. de Gerlache, celui-là même qui, le 21 juillet 1831, après avoir reçu le serment du roi, lui avait dit au nom du congrès : « Sire, montez au trône ! » C’est lui encore qui va saluer le souverain et exprimer la signification de cette grande scène. Le roi s’est approché des marches de l’église. Un silence profond s’établit. M. de Gerlache prononce ces paroles :


« Sire, il y a vingt-cinq ans qu’à cette même place, en ce même jour, le congrès belge reçut au nom de la nation le serment de votre majesté « d’observer la constitution et les lois du peuple belge, et de maintenir l’indépendance nationale. » Les hommes qui furent alors témoins de ce solennel engagement viennent affirmer aujourd’hui à la face du ciel que votre majesté a rempli toutes ces promesses et dépassé toutes nos espérances. Et la nation tout entière, sire, vient l’affirmer avec nous. Elle vient attester que, pendant ce règne de vingt-cinq ans, son roi n’a ni violé une seule de ses lois, ni porté atteinte à une seule de ses libertés, ni donné cause légitime de plainte à un seul de nos concitoyens. Ici tous les dissentimens disparaissent ; ici nous sommes tous d’accord, nous n’avons tous qu’un même cœur pour associer dans un commun amour et notre roi et notre patrie !

« Au milieu des commotions qui ont ébranlé tant de gouvernemens, la Belgique est restée fidèlement attachée à son prince et aux institutions qu’elle s’est données. Cette sorte de phénomène, rare dans notre siècle, ne peut s’expliquer que par l’heureux accord du roi et du peuple, cimenté par leur mutuel respect pour la foi jurée et pour la constitution nationale. Une constitution qui suffit à un peuple avide de liberté ; un peuple qui aime assez cette constitution pour la supporter avec ses inévitables inconvéniens, un peuple sensé, religieux et moral, qui se souvient de son passé, qui ne demande qu’à vivre en repos sous la protection de ses lois ; un prince si sage, si habile, si conciliant, qu’au milieu d’opinions divergentes il a su conquérir l’estime et le respect de tous en Belgique et à l’étranger ; — tel a été, sire, le concours de circonstances vraiment providentielles qui a maintenu et consolidé ce nouvel état, qui l’a rendu paisible, prospère, et, nous osons l’espérer, c’est notre dernier vœu, stable à tout jamais !

« Sire, l’histoire un jour, après avoir rappelé nos vieilles gloires nationales, aura quelques belles pages à consacrer à la fondation de ce royaume et au règne de Léopold Ier, règne d’autant plus fertile en enseignemens que Dieu, tout en protégeant visiblement la Belgique, ne lui a pas épargné les jours d’épreuve.

« C’est à l’histoire à remémorer ce qu’il ne nous est même pas permis d’indiquer ici, c’est à elle à dire cet élan des esprits dans toutes les carrières, dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, et ce rapide développement de l’industrie qui a pour ainsi dire transformé cette nation, rendue à elle-même depuis à peine un quart de siècle.

« Sire, les membres du congrès national sont profondément émus et touchés du sentiment délicat et bienveillant qui ramène à cette même place où nous la reçûmes jadis votre majesté, au milieu de cette vieille phalange de patriotes ardens, dévoués, courageux, qui ont posé les premiers fondemens de notre édifice social, qui ont fait la Belgique que nous voyons, constitué les assemblées et les pouvoirs qui la gouvernent.

« Votre présence ici, sire, nous rappelle le souvenir de cette grande journée de juillet 1831, qu’aucune démonstration ne saurait rendre ; où les cœurs, ivres de joie et d’espérance, saluaient en Léopold Ier l’aurore d’une Belgique nouvelle se réveillant enfin après deux siècles d’un long sommeil sous la domination de l’étranger. Les mêmes acclamations l’attendent aujourd’hui dans chacune de nos villes, car l’idée de cette fête est toute populaire : oui, sire, c’est la voix du peuple qui sent le besoin d’exprimer sa gratitude à celui qui, après Dieu, a le plus contribué à le rendre heureux.

« Il ne nous reste maintenant, sire, qu’à remercier le ciel au nom de la patrie, en lui demandant de prolonger bien longtemps encore les jours précieux et le règne glorieux de votre majesté, pour rassurer de plus en plus l’avenir de notre pays, pour servir de conseil, d’exemple et de guide à ces jeunes princes, véritables enfans de la Belgique, qui sont appelés à continuer un jour les sages et nobles traditions du beau règne de Léopold Ier. »


Le roi, surmontant son émotion, répond en nobles termes à ce patriotique langage. Cette fête, c’est celle du congrès national de 1831. Glorifier le congrès national, c’est glorifier la Belgique elle-même représentée si largement dans cette illustre assemblée. Au milieu des plus grandes difficultés, elle n’a jamais renoncé à sa foi, en face des plus grands périls elle n’a jamais reculé. « C’est vous, messieurs, qui avez fondé l’œuvre dont nous poursuivons l’accomplissement ; vous avez donné au pays le courage nécessaire pour la mener à bonne fin. »

Après ce discours, et au milieu des applaudissemens, le roi entre dans le palais, il y reçoit le duc régnant de Saxe-Cobourg-Gotha, le prince George de la Saxe royale, l’envoyé extraordinaire de la reine Victoria, puis, après avoir prié ses illustres hôtes de se joindre au cortège, il remonte à cheval et se dirige vers le nouveau quartier qui porte son nom. C’est là, sur une vaste place magnifiquement décorée, qu’il va être complimenté par le sénat, par la chambre des représentans, par les députations communales. De nobles paroles sont encore échangées. Le roi répond en une seule fois au président du sénat et au président de la chambre, il rappelle à quel sentiment il a obéi en acceptant la couronne. Se dévouer à une tâche aussi noble qu’utile, consolider les institutions d’un peuple généreux et maintenir son indépendance, telle était sa seule ambition. C’est ainsi qu’il s’exprimait le 21 juillet 1831 et ce langage contenait tout un programme ; a-t-il eu le bonheur de le réaliser ? Les vingt-cinq années de la royauté belge répondent à cette question. Le roi résume alors les principaux traits de cette histoire, il peint en quelques mots la situation incertaine du début, les défiances de l’Europe, la confusion de l’état, la nécessité de tout improviser, les esprits divisés par des opinions passionnées et des influences jalouses, les intérêts matériels brusquement troublés et alarmés de l’avenir, puis bientôt, grâce au bon sens du pays, l’ordre et l’unité apparaissant au milieu du tumulte, la confiance succédant au doute et la sécurité à l’inquiétude, l’administration organisée, la constitution respectée, la paix conquise, l’existence nationale garantie par des traités solennels, toutes les sources de la prospérité rouvertes, le commerce et l’industrie prenant un large essor, l’agriculture, cette vieille et précieuse industrie du pays belge, associée au mouvement général par des innovations fécondes, les sciences, les lettres, les arts, « brillant, dit le roi national, comme aux plus beaux jours de notre histoire, » enfin, pour tout résumer d’un mot, la Belgique se sentant vivre. A ce grand labeur, une dernière épreuve manquait ; de sinistres événemens la lui fournirent. Les révolutions de 1848 ébranlèrent une moitié de l’Europe. Battue au sud et à l’est par les flots soulevés, la Belgique était-elle en mesure de résister à ce formidable choc ? Oui, dans cette commotion qui a fait tant de ruines, « la Belgique a su trouver de nouvelles forces, donner de nouvelles preuves de sa vitalité, acquérir de nouveaux titres à l’estime du monde. » A qui appartient l’honneur de ces merveilleux résultats ? A la nation elle-même. Il faut entendre le souverain glorifiant « l’antique moralité des populations belges, leur profond sentiment du devoir, leur bon sens, leur esprit pratique, leur déférence pour les vues paternelles de leur roi. » Grâce à toutes ces qualités réunies, le peuple belge a compris instinctivement les conditions de son existence politique. Après l’éloge cordial, il ne faut oublier ni les conseils, ni les avertissemens. C’est l’union qui a fait la force de la Belgique dans les triomphes comme dans les épreuves ; qu’elle garde cette tradition, qu’elle l’entretienne et la fortifie ! « Scellons de nouveau l’alliance entre la nation et la dynastie de son choix. Raffermissons l’union de tous les membres de la grande famille belge dans une commune pensée de dévoûment à notre belle patrie. Inclinons-nous devant la Providence divine qui tient dans ses mains les destinées des nations, et qui, dans ses desseins impénétrables, a rappelé à elle une reine chérie dont l’absence peut seule rendre incomplètes les joies de cette mémorable journée ! »

Avez-vous remarqué avec quelle modestie le roi s’efface devant la nation ? Pas un mot de son rôle personnel, pas une allusion à ce qu’il a fait pour désarmer peu à peu les défiances d’une partie de l’Europe. Le président du conseil, M. de Decker, qui avait préparé ce discours avec Léopold, y avait inséré un passage où les services patriotiques du monarque libéral étaient rappelés dans les termes les plus dignes. Voici ce qu’aurait dit le roi s’il avait accepté là rédaction de son ministre : « J’ose me rendre ce témoignage que j’ai eu le bonheur de comprendre mon peuple. J’ai respecté ses croyances et ses traditions, j’ai défendu ses droits et ses intérêts. Médiateur entre la Belgique et l’Europe, j’ai su faire à mon gouvernement une place honorable dans les conseils des nations et entourer le nom belge d’universelles et légitimes sympathies. Médiateur entre tous les Belges, j’ai laissé la nation développer librement toutes ses forces vives, ne cherchant, au milieu de ses luttes pacifiques, qu’à dégager constamment la véritable pensée nationale. En un mot, j’ai tenu loyalement les engagemens que j’ai pris en 1831 : Belge par votre adoption, je me suis fait une loi de l’être toujours par ma politique. » Assurément rien n’était plus exact, et soit en Belgique, soit en Europe, aucune voix sérieuse n’eût contesté ces paroles ; le roi en remercia le ministre, mais il refusa de les rendre siennes. Tout ce passage fut supprimé. Le roi voulait que cette fête du 21 juillet 1856 fût avant tout la fête de la nation. Ce discours devait se résumer en deux points : hommages au patriotisme du peuple belge, actions de grâces à la Providence. Il resta donc sur ce dernier sentiment, et le cardinal-archevêque de Malines, assisté de tous les prélats du royaume, entonna le Te Deum laudamus, te dominum profitemur. C’était la vraie conclusion du discours royal.

La noble fête se prolongea pendant trois jours, et ce n’est pas seulement à Bruxelles qu’elle fut célébrée ; il n’y a pas une ville, pas une commune, pas un bourg de la Belgique qui n’ait considéré comme un devoir de s’associer à cette manifestation nationale. Le roi ne pouvait aller partout ; il voulut du moins se rendre avec sa famille dans tous les chefs-lieux des provinces. Chacune des grandes villes eut ses solennités, et dans toutes les zones du pays, chez les Flamands comme chez les Wallons, on vit le même empressement loyal, la même cordialité enthousiaste. On peut dire que ce fut un spectacle à étonner l’Europe ; tous les esprits attentifs en furent singulièrement frappés. Le Moniteur universel n’était que l’interprète d’un sentiment unanime lorsqu’il résumait en ces termes le récit du jubilé belge : « L’Europe a applaudi sincèrement à ces félicitations que le peuple belge et le roi Léopold se sont mutuellement adressées… Le peuple belge s’est montré noblement reconnaissant, et il a donné un exemple bien rare dans l’histoire de l’humanité en rendant à son souverain vivant cette justice que presque toujours la reconnaissance des peuples n’accorde aux rois qu’après leur mort. »

Stockmar n’avait pu assister aux fêtes de Bruxelles. Cette année même, au printemps de 1857, il avait pris congé pour toujours de ses augustes hôtes de Windsor. Sa tâche était finie. Atteint de maladies graves, fléchissant sous le poids de l’âge et sentant venir l’heure suprême, il avait demandé à la reine et au prince la grâce d’aller mourir dans son pays natal. Avant de quitter la royale famille dont il semblait faire partie, il avait écrit à son premier maître une lettre bien touchante. Il y avait quarante ans qu’il était l’ami du roi Léopold, il y avait vingt ans que le roi Léopold l’avait placé comme un conseiller auprès de sa nièce la reine Victoria. C’est donc à son premier maître et ami qu’il rendait ses comptes, pour ainsi dire, en lui annonçant d’une voix émue sa résolution d’aller mourir à Cobourg au milieu des siens :


« C’est au printemps de 1837, voilà juste vingt ans, que je suis venu pour la seconde fois en Angleterre afin d’y assister la princesse Victoria, aujourd’hui la reine. Je vais avoir cette année soixante-dix ans, et d’esprit comme de corps je me sens désormais trop faible pour continuer plus longtemps ce laborieux office, cet office accablant d’ami paternel, de confesseur éprouvé. Il faut absolument que je prenne congé de mes fonctions et cette fois pour toujours. Ainsi le veut la loi de la nature. Je suis heureux du moins de pouvoir le faire avec la conscience la plus pure, car j’ai exercé mon action à l’abri de tout reproche, aussi longtemps que mes forces me l’ont permis. Le sentiment que j’ai de ce devoir accompli est la seule récompense à laquelle j’aie prétendu ; or je sais que mon bien aimé seigneur et ami, dans sa pleine connaissance des choses comme des personnes d’Angleterre, me donne librement et avec joie, du plus profond de son cœur, le témoignage que je la mérite. »


Au fond de sa retraite de Cobourg, Stockmar n’était pas tellement affaibli par la souffrance qu’il ne pût encore prendre sa part de tout ce qui intéressait les hôtes de Laeken et de Windsor. Le triomphe du 21 juillet 1856 fut un des grands bonheurs de sa vie. Nous avons déjà recueilli son cri de joie : « Jamais on ne vit pareil triomphe. » En écrivant ces mots dans son journal, il y ajoutait des remarques philosophiques sur la royauté au XIXe siècle. Léopold était à ses yeux le vrai roi, le modèle, le type, le maître ; et pourquoi cela ? Parce qu’il avait toujours eu en vue la loi souveraine des affaires de ce monde et qu’il s’y était toujours conformé, au lieu de ne suivre que sa volonté propre. « La volonté propre, disait-il, les désirs et les imaginations de l’individu ne comptent absolument pour rien dans la direction des choses humaines ; il y a de grandes lois, des lois éternelles, des lois d’airain qui dominent tout. Assurément, hélas ! l’homme ne peut obéir à ces lois que dans la mesure où il les connaît ; il lui est accordé toutefois d’en avoir une certaine notion approximative. Celui qui est tenu de s’y conformer avant tous, c’est l’homme appelé aux fonctions de souverain. Son devoir est de se mettre en harmonie avec ces lois, d’agir toujours avec elles et par elles, semblable à un maître-ingénieur chargé de conduire, d’approprier à un but déterminé la puissance des élémens, de telle façon que les forces vives arrivent dans la juste mesure à la juste place exigée par l’œuvre dont il s’agit (œuvre matérielle ou morale, il n’importe), soit qu’il faille la créer, la développer ou la maintenir. » Stockmar ajoute que la plupart des souverains de son temps ignorent ce principe, car ils en suivent un autre et précisément le plus opposé. Ils ne servent pas le grand ordre, ils ne s’appliquent pas à l’aider, à l’assister, à le soutenir ; ils prétendent y substituer arbitrairement leurs idées personnelles, leurs inclinations particulières, leurs caprices et leurs passions. « Pauvres aveugles ! ils s’amusent à ce jeu comme des enfans et s’y épuisent. Ils opposent aux forces irrésistibles des lois d’en haut je ne sais quelles barrières de sable que renversera le premier choc de la marée montante, lequel choc a toujours lieu au détriment manifeste, bien que temporaire, de la culture, de la moralité et du bien-être du genre humain. C’est pourquoi je prends la liberté de refuser le titre de régens, d’hommes d’état, à la plupart des souverains de nos jours ; . je les appelle des faiseurs de crises. »

Voilà comment le vieux maître, du fond de sa retraite, s’associait au jubilé du roi son ami. En face des faiseurs de crises, il plaçait avec admiration Léopold Ier, roi des Belges, saluant en lui le vrai chef d’état, l’homme qui connaissait le mieux les parties divines de l’art de gouverner, le souverain qui s’appliquait sans cesse à se conformer aux lois éternelles.


II

Y avait-il de l’exagération dans ces paroles ? Stockmar s’était-il trop hâté de célébrer à sa manière le triomphe du roi des Belges ? « Attendons la fin, » a dit notre La Fontaine, et bien avant le fabuliste toute l’antiquité avait tenu le même langage. Tous les lettres connaissent la belle sentence du poète latin si bien commentée par Montaigne :

Ultima semper
Expectanda dies homini est, dicique beatus
Ante obitum nemo supremaque funera débet.


Ovide, quand il écrit ces vers, ne fait que traduire Sophocle, qui lui-même répétait Solon. Le dernier mot de l’Œdipe-roi est justement cette moralité à la fois si simple et si grave que M. Jules Lacroix nous a rendue à son tour avec une précision antique :

Ne proclamons heureux nul homme avant sa mort !


Ces vérités aussi vieilles que le monde, quoique toujours oubliées, se présentent tout naturellement à l’esprit, ou plutôt elles s’imposent à nous, bon gré, mal gré, le jour où ce triomphe du mois de juillet 1856 est comme effacé par l’émeute violente qui excita dans l’âme du roi de si généreuses colères.

C’est le 27 mai 1857. Une foule hostile occupe les abords du Palais de la Nation. La chambre des représentans discute une loi qui divise les catholiques et les libéraux. Il y a quatre semaines que le débat est ouvert, et les vieux dissentimens sont devenus des passions haineuses. La majorité, favorable aux catholiques, a déjà voté trois articles de la loi, il est probable que la loi passera tout entière. C’est alors qu’une partie de la population se soulève. Le désordre est au dedans comme au dehors de la salle des séances. Le sanctuaire de la législation, toujours si respecté jusque-là, est souillé par des violences qui rappellent les plus mauvais jours des pays révolutionnaires. Tandis que le plus grand nombre des mécontens, dans une attitude menaçante, assiège et bloque le palais, les autres ont pénétré dans les tribunes, où le tumulte va croissant d’heure en heure. Quand les députés sortent, les principaux orateurs catholiques sont hués par la foule. Le lendemain, mêmes violences et plus graves encore ; les ministres sont accueillis par des murmures, le nonce du pape est insulté. L’émeute est maîtresse de la ville, et déjà l’agitation gagne rapidement les provinces. Le roi avait pu croire que les scènes du 27 étaient une échauffourée dont la police aurait aisément raison ; la persistance et l’audace des manifestans pendant la journée du 28 lui montrèrent que le danger était sérieux. Le soir, à neuf heures, il quitta le château de Laeken pour venir présider à Bruxelles le conseil des ministres. La même foule qui huait la majorité de la chambre eut beau faire une ovation au roi, le roi était profondément irrité. Il ne s’agissait pas de sa personne, il s’agissait de l’honneur de la Belgique. Le conseil réuni, Léopold déclara qu’il fallait s’occuper avant tout du rétablissement de l’ordre, dût-on employer les moyens les plus énergiques. Il ne reculerait devant aucune mesure. Si l’état de siège était nécessaire, il décréterait l’état de siège. S’il fallait qu’il payât de sa personne, on le verrait marcher sur l’émeute. « Je monterai à cheval, disait-il, je ne laisserai pas opprimer la représentation nationale, je ne laisserai pas outrager la majorité. » Qui aurait pu se défendre d’une émotion poignante en voyant ce roi, toujours si maître de lui, si grave, si digne, s’exprimer avec une telle vigueur ? Pendant qu’il parlait, nous dit son historien [4], « sa voix, son geste, son regard, tout révélait une indignation profonde. » Noble indignation, ajouterons-nous, noble et sainte colère, car il n’y avait là aucun retour sur lui-même, aucun sentiment égoïste, il n’y avait que la douleur d’une belle âme atteinte dans sa foi, humiliée dans son œuvre. Puis tout à coup, comme si l’idée d’intervenir directement et de sa personne pouvait sembler contraire aux vrais principes constitutionnels, allant au-devant de l’objection qu’il lisait peut-être dans les yeux de ses conseillers, il s’écriait : « Il n’y a plus ici de régime parlementaire, le régime parlementaire est mort. Vous comprenez cela, messieurs ; vous comprenez qu’aujourd’hui 28 mai on a mis fin au régime parlementaire, on a violé la constitution ! » Et il reprenait avec plus de force : « Oui, on a violé la constitution. J’ai tenu mon serment depuis vingt-six ans. On vient de m’en dégager. Qu’on ne l’oublie pas. »

Le roi, dans son irritation, se croyait si dégagé des règles constitutionnelles qu’il était décidé à se découvrir, à intervenir de sa personne au milieu de la lutte, à S’exposer aux coups des partis. Il avait commencé, c’était son devoir, par assurer l’ordre dans les rues. Il avait fait diriger sur Bruxelles les troupes disponibles des cités voisines. Ce n’était point assez ; il annonça au conseil des ministres son intention de réunir le lendemain les principaux membres de l’opposition et de leur exprimer la peine profonde que lui causait l’agitation du pays. Assurément, rien n’était moins parlementaire, mais, puisqu’on ne restait pas dans la constitution, n’était-ce pas lui donner le droit d’en sortir ? C’est ainsi que le roi justifiait à ses propres yeux cette démarche extraordinaire. Heureusement la nuit porte conseil. Le lendemain 29 mai, le roi conçut un autre projet ; il proposa que les trois premiers articles votés le 27 fussent convertis en une loi spéciale, et que la discussion fût arrêtée. Le gouvernement, sans reculer devant la violence, eût évité ainsi de poursuivre un débat qui excitait les passions. Pendant qu’on délibérait sur ce point, les nouvelles du mouvement des provinces exigèrent de la part du gouvernement une résolution plus décisive, et de la part de la majorité un sacrifice plus considérable. La session législative fut close. Le roi aurait préféré que les articles déjà votés demeurassent définitivement acquis à la majorité de la chambre, au moyen de cette conversion en loi spéciale dont il avait conçu l’idée ; ainsi le voulait le principe suprême, de la vie constitutionnelle, je veux dire le respect d’une discussion régulière et d’un vote librement émis. La clôture soudaine de la session avait l’inconvénient très grave d’être une reculade devant l’émeute, en même temps qu’elle ajournait et remettait en question les avantages obtenus par la majorité du parlement. Il y a des cas pourtant où la raison d’état domine tout. Puisque le salut public voulait que la loi fût retirée jusqu’à l’apaisement des passions, le roi signa le décret qui prononçait la clôture. Il fut convenu seulement, pour tenir compte des scrupules du roi, que le ministère s’engagerait à représenter la loi dès l’ouverture de la session suivante. Nous ne rappelons ce fait que pour l’honneur du roi Léopold ; la suite des événemens devait changer totalement la face des choses. La clôture de la session une fois prononcée, le roi, qui n’avait pas renoncé à dire personnellement son mot dans le conflit, écrivit à M. de Decker, ministre de l’intérieur et président du conseil, cette lettre ou plutôt ce message, beaucoup moins destiné au ministre qu’à toute la nation belge. Nous le reproduisons en entier, pour que le lecteur ait sous les yeux le document auquel se rapportent les réflexions de Stockmar :


« Mon cher ministre,

« Je reçois le rapport du cabinet, en date d’hier, et je m’empresse d’y donner mon approbation. En proposant l’ajournement de la discussion, vous prendrez une initiative que les circonstances vous indiquent et que le pays comprendra.

« Je profite de cette occasion pour adresser, par votre intermédiaire, quelques paroles au pays qui m*a donné tant de preuves de son attachement.

« Une discussion longue et animée, suivie d’incidens que je déplore, a eu lieu dans la chambre des représentans sur un projet de loi présenté par vous.

« Pour la première fois, depuis vingt-sis ans que je me suis dévoué à la Belgique, les débats parlementaires ont fait naître des difficultés dont la solution ne s’est pas immédiatement révélée.

« Vous avez agi avec la plus grande loyauté et la plus entière bonne foi. Vous êtes fermement persuadé que le projet de loi, mis à exécution, ne produirait pas les conséquences fâcheuses que l’on y a attribuées. Je ne porterai pas de jugement sur le projet ; je n’aurais jamais consenti à donner place dans notre législation à une loi qui aurait pu avoir les funestes effets qu’on redoute ; mais, sans me livrer à l’examen de la loi en elle-même, je tiens compte, comme vous, d’une impression qui s’est produite à cette occasion chez une partie considérable de la population. Il a dans les pays qui s’occupent eux-mêmes de leurs affaires de ces émotions rapides, contagieuses, se propageant avec une intensité qui se constate plus facilement qu’elle ne s’explique, et avec lesquelles il est plus sage de transiger que de raisonner.

« Les libres institutions de la Belgique ont été pratiquées pendant vingt-six ans avec une admirable régularité. Que faut-il pour qu’elles continuent à fonctionner dans l’avenir avec le même ordre, le même succès ?

« Je n’hésite pas à le dire, il faut chez les partis de la modération et de la réserve. Je crois que nous devons nous abstenir d’agiter toute question qui peut allumer la guerre dans les esprits. Je suis convaincu que la Belgique peut vivre heureuse et respectée en suivant les voies de la modération, mais je suis également convaincu, et je le dis à tout le monde, que toute mesure qui peut être interprétée comme tendant à user la suprématie d’une opinion sur l’autre est un danger. La liberté ne nous manque pas, et notre constitution sagement et modérément pratiquée présente un heureux équilibre.

« Mon attachement sincère et profond aux destinées du pays a fait naître chez mot ces graves réflexions. Je les communique au pays, à vous-même, à la majorité de la représentation nationale.

« Dans les circonstances où nous sommes, la majorité de la chambre, dont les vœux comme majorité sont et doivent être mon guide, a une noble position à prendre, position digne d’un grand parti.

« Je lui donne le conseil de renoncer, comme vous le lui proposerez, à continuer la discussion de la loi. C’est à la majorité qu’il appartient de remplir ce rôle généreux. En l’acceptant tout entier, elle donnera au monde une haute idée de sa sagesse et de son patriotisme. Elle conservera dans ses rangs l’étroite union qui pour tous les partis est le premier fruit et la première récompense d’une noble et bonne action pratiquée en commun.

« L’année dernière, le pays me remerciait de mon dévoûment ; je le remercie aujourd’hui de sa confiance.

« Cette lettre vous fera voir combien je suis heureux de me trouver d’accord avec vous, combien j’approuve votre conduite.

« Mon désir est de continuer à veiller avec vous et avec vos collègues aux intérêts de ce beau et bien-aimé pays.

« Veuillez croire, mon cher ministre, aux sentimens affectueux que je vous porte.

« LEOPOLD. »


Il est à peine nécessaire de dire que Stockmar suivait ces événemens de la Belgique avec un redoublement d’attention. Sans parler de son dévoûment à la personne du roi, on sait quel prix il attachait au succès de l’expérience belge. Ce terme, qu’il employait souvent, exprimait bien sa double sollicitude. Stockmar se préoccupait à la fois et de l’existence de la nation belge et de l’honneur de la monarchie constitutionnelle. Cette monarchie était-elle le meilleur moyen de garantir l’indépendance de la Belgique ? La Belgique saurait-elle comprendre cette raison d’état et respecter l’abri qui assurait ses destinées ? Sur ces deux points, Stockmar avait la foi et l’espérance. Il croyait à l’efficacité de la monarchie constitutionnelle, il espérait dans la sagesse politique de la nation belge, mais enfin c’était là une expérience à faire. Au milieu des divisions religieuses, au milieu des antagonismes cachés et des défiances opiniâtres, n’y avait-il pas lieu de craindre à tout instant qu’un conflit imprévu ne mît le feu aux poudres ?

Le conflit venait d’éclater, la loi de bienfaisance, comme l’appelait le gouvernement, la loi des couvens, comme l’appelait l’opposition, avait éveillé tout à coup des appréhensions sinistres. Toutes les agitations dont nous avons parlé peuvent être expliquées en deux mots : le parti catholique, en revendiquant la liberté des institutions charitables, avait paru démasquer un plan qu’il poursuivait depuis longues années ; l’église belge, disait-on, essayait de se soustraire au droit commun et de créer un était dans l’état. C’était l’éternelle question des temps modernes. Au point de vue des principes, cette question est bien simple, il est clair pour tout esprit philosophique et vraiment libéral que l’état ne doit pas asservir l’église ni l’église méconnaître l’autorité de l’état. Chacun de ces deux pouvoirs a son domaine propre, et cependant, ayant grandi ensemble, ayant contribué ensemble à former la nation, attachés l’un à l’autre par les mille liens d’une destinée commune, ils sont obligés de trouver à chaque phase nouvelle du développement social le modus vivendi qui leur convient. Voilà comment la question, si simple en théorie, offre de si grandes difficultés dans la pratique. A juger le problème de haut, l’état représente des choses variables, l’église représente des choses éternelles ; l’état est soumis à la loi du progrès, l’église est liée par une loi de fixité ; l’état se meut dans la science, l’église se meut dans la foi ; l’état se déplace sans cesse, l’église, qui marche aussi à sa manière, paraît toujours immobile. De là, selon les temps, des inégalités de développement, des écarts de direction, inévitable cause de malentendus et de défiances. Or une crise de défiance est une crise de guerre ; à tout moment, à tout propos, les explosions sont possibles, comme on l’a vu en Belgique au mois de mai 1857.

On pense bien que nous n’avons pas à juger ici la loi de bienfaisance présentée aux chambres belges par le ministère Decker ; nous ferons remarquer seulement le langage tenu à cette occasion par le roi Léopold. « Jamais, dit-il dans sa lettre à M. de Decker, jamais je n’aurais consenti à donner place, dans notre législation à une loi qui aurait pu avoir les funestes effets qu’on redoute. » Puisqu’un souverain si sage, si attentif, le vrai maître du droit constitutionnel, a jugé ainsi la loi de bienfaisance, il est probable que les appréhensions des adversaires de la loi n’avaient rien de fondé. D’autre part cependant le roi déclare qu’il doit tenir compte de l’impression produite sur une grande partie du peuple belge. « Il y a, dit-il, dans les pays qui s’occupent eux-mêmes de leurs affaires, de ces émotions rapides, contagieuses, se propageant avec une intensité qui se constate plus facilement qu’elle ne s’explique, et avec lesquelles il est plus sage de transiger que de raisonner. » Ces deux sentimens du roi présentent le résumé fidèle de la question : innocence de la loi, si on l’examine au point de vue de la justice, nécessité de la retirer ou de l’ajourner, puisque l’opinion publique l’a mal comprise. Volontiers j’appliquerais ici le langage de Kant et je conclurais en ces termes : La raison pure dit oui, la raison pratique dit non.

C’est aussi la pensée de Stockmar. Lorsqu’il apprend à Cobourg les émeutes qui agitent Bruxelles et la Belgique entière, si violente que soit la crise, il n’éprouve aucune inquiétude. Il a confiance dans la monarchie constitutionnelle, il croit que cette forme de gouvernement, par sa vigueur et sa souplesse, est plus en mesure que nulle autre de dominer les circonstances, d’apaiser les passions, de rétablir l’équilibre entre les partis. Cette foi dans l’institution est rehaussée encore par la haute opinion qu’il a du prince chargé d’en assurer la marche. Il compte sur la raison supérieure du roi Léopold, car jamais cette raison n’a été plus nécessaire. « Vous savez, écrit-il à son correspondant [5], quel prix j’attache à la réussite de l’expérience belge ; le grand expérimentateur de qui dépend cette réussite, c’est le roi lui-même. Or, voici le moment le plus important de son règne ? voici l’heure où il est obligé de prouver que ceux qui ont confiance dans sa sagesse, dans sa justice, dans sa loyauté, ne se trompent pas. »

Au sujet de cette crise que doit dominer la raison impartiale du souverain, Stockmar est d’avis que tous les combattans ont tort, il pense que libéraux et catholiques visent à la domination exclusive, que la Belgique est perdue, si l’une des armées écrase l’autre, que les deux partis représentent deux principes destinés à vivre ensemble, — la liberté, l’autorité, — et que l’autorité sans mesure ne serait pas moins funeste que la liberté sans frein. La victoire absolue du parti libéral aurait des conséquences pernicieuses ; la victoire absolue du parti catholique serait tout aussi préjudiciable à l’état. Il faut retenir de l’un et de l’autre ce qui est bienfaisant et fécond. La liberté est le plus sûr fondement de l’autorité, l’autorité est le plus sûr abri de la liberté. Le roi Léopold, convaincu autant que personne de la vertu de ces grands principes, est peut-être un peu plus disposé qu’il ne faudrait à incliner vers le parti catholique. C’est le seul doute que lui inspire l’attitude du roi. « Le roi, écrit-il ; m’a dit bien des fois : Chez nous, le parti catholique est le seul qui offre un point d’appui ; le parti libéral est un banc de sable. » Stockmar, homme d’autorité assurément, mais très libéral, et imbu d’ailleurs de préventions protestantes, craint que les paroles de son royal ami, si elles ne sont expliquées, ne renferment une erreur. « Oui, sans doute, ajoute-t-il, et j’en juge par ce que j’ai vu moi-même, cette opinion prise en soi est parfaitement exacte. Dès qu’on l’applique à la réalité politique, la vérité générale qu’elle exprime n’est plus qu’une vérité relative et sous condition. » Le parti catholique belge, suivant Stockmar, n’offre le point d’appui signalé par le roi qu’à la condition d’avoir en face de lui une minorité intelligente et énergique, laquelle, en le contenant, lui donne la cohésion. Ainsi la valeur que le roi des Belges attribue aux fractions catholiques des deux chambres tient surtout à l’opposition qu’elles rencontrent, opposition qui en fait à la fois la limite et la force. Si elles devenaient assez puissantes dans le pays pour n’avoir plus à s’inquiéter de ce contrôle, le roi s’apercevrait bientôt que les catholiques, en tant que parti, sont aussi difficiles à gouverner que les démocrates, la tendance de chacun de ces partis en Belgique étant de tirer tout à soi, et de s’arroger une domination absolue.

Tel est l’ensemble des idées de Stockmar sur cette grave question de l’année 1857. On y retrouve l’élévation de ses vues et la précision de son jugement, avec une disposition très marquée à se préoccuper des dangers de la droite beaucoup plus que des dangers de la gauche. Quant à la question de savoir si le roi avait eu raison de se mêler à la lutte par sa lettre publique au ministre de l’intérieur, Stockmar exprime une opinion intéressante qui mérite d’être conservée. Voici ce passage dans le texte même, il est extrait d’une lettre que le vieux politique a rédigée en français :


« La lettre du roi est, comme vous me le dites, un acte un peu irrégulier ; mais un roi qui, à juste titre, peut se nommer le principal fondateur d’une constitution, occupe pendant toute sa vie une position exceptionnelle. L’histoire de l’Angleterre sous Guillaume III fournit les preuves de cette assertion. Le roi Léopold, mutatis mutandis, est pour la Belgique ce que Guillaume était pour l’Angleterre, Voilà pourquoi, dans des crises où il y va du salut public, et tant que la constitution belge n’a pas encore pris l’aplomb et la consistance que ne lui donneront que le temps et l’habitude de la marche, le roi peut et doit même, pour le fond comme pour la forme, exercer l’autorité royale d’une manière qui ne conviendrait plus à une époque postérieure dont elle choquerait le sentiment et le jugement.

« Puisque la lettre du roi est publiée, inutile de demander si elle aurait pu être mieux faite… »


Il est certain que Stockmar l’eût faite autrement. N’importe ; dans cette lettre qu’il n’approuve qu’à moitié, il y a un passage qui sauve tout à ses yeux. Le roi a dit avec son grand instinct du juste : « Toute mesure qui peut être interprétée comme tendant à fixer la suprématie d’une opinion sur l’autre est un danger. » Stockmar s’attache à cette pensée, il est persuadé que le salut est là, et, craignant que le roi n’ait trop de prédilection pour les catholiques de son royaume, trop de répugnance contre les libéraux, il supplie son correspondant de faire tout son possible pour le maintenir dans l’esprit de cette maxime. Le rôle du roi est un rôle d’arbitre ; sous peine d’altérer sa puissance, il doit garder au-dessus des partis cette position suprême.

Quel est ce correspondant à qui Stockmar confie le soin d’encourager et d’avertir un souverain comme le roi Léopold ? L’éditeur des Souvenirs n’en dit rien, nous en sommes réduits ici à des conjectures. C’était probablement un des amis du roi, un des politiques belges qui, retirés de la vie active, étaient restés les témoins désintéressés et les loyaux confidens de ses efforts. Une chose digne de remarque, c’est que le roi, appréciant mieux que personne la sagesse du conseiller donné par lui au prince Albert et à la reine Victoria, n’ait pas eu l’idée de le consulter sur la crise de 1857. Il craignait sans doute de sa part les préventions que nous avons indiquées. Il aima mieux demander cette consultation à deux hommes d’état qui avaient gouverné un pays exposé, aux mêmes passions, aux mêmes défiances, aux mêmes luttes, par conséquent sujet à des maladies analogues et bien plus graves encore : il interrogea M. Thiers et M. Guizot.

Nous n’avons pas la réponse de M. Thiers à la lettre du roi Léopold, nous en connaissons seulement quelques passages rapportés par Stockmar, car cette lettre fut certainement communiquée au baron, qui, tout heureux d’y retrouver ses propres sentimens, prit plaisir à en détacher les parties les plus vives. « C’est vraiment, dit-il, une chose à signaler que deux hommes comme Thiers et moi, si différens de nature, d’éducation, de carrière, d’expérience, nous ayons vu ce sujet exactement de la même façon. Les pensées que j’ai exprimées en allemand, je les retrouve en français dans ces maximes de Thiers. » Et il cite en effet des maximes absolument identiques aux siennes, celles-ci par exemple : « Les hommes qui auraient voulu un combat à outrance sont insensés… Sans doute il ne faut pas céder à l’émeute, mais dans tous les pays libres il y a des agitations populaires dont il faut tenir compte, comme en médecine on tient compte de tous les symptômes, sans avoir l’orgueilleuse prétention d’en négliger aucun. Quand le sentiment public est excité à un haut degré, qu’il ait tort ou raison, il faut savoir s’arrêter… Il faut ajouter que cette excitation des esprits n’était pas sans quelque fondement… Les élections immédiates auraient peut-être amené une victoire décidée des uns sur les autres, et c’eût été plus fâcheux encore. Le secret pour réussir en Belgique consiste à empêcher les entreprises violentes des uns contre les autres… Quant à la royauté, son art doit être de ne pas se laisser compromettre dans la querelle, d’être modératrice, jamais partie dans le débat, de s’attacher surtout à n’être jamais classée dans l’un des deux partis. »

Voilà tout ce que nous connaissons de la réponse de M. Thiers au roi Léopold, et c’est bien assez pour en concevoir l’esprit et la portée. Stockmar avait raison d’y reconnaître ses sentimens et ses doctrines, — ses doctrines en ce qui concerne les principes, ses sentimens en ce qui touche les personnes. Nous devons ajouter en effet qu’à ces maximes générales se joignaient des appréciations particulières sur les partis ; M. Thiers est animé comme Stockmar d’une profonde défiance à l’égard du catholicisme belge, il voit le clergé belge devenu l’avant-garde du clergé catholique dans toute l’Europe, lequel « veut absolument redevenir propriétaire et s’attirera des revers cruels. » Il est donc porté à croire, comme Stockmar toujours, mais sans le dire avec la même liberté, « que le roi a trop de prédilection pour les catholiques et trop de répugnance à l’égard des libéraux. »

La réponse de M. Guizot est plus complète, plus large, plus vraiment libérale. Nous la possédons tout entière. Elle a été publiée ici même pendant la crise qui nous occupe. C’est la puissante et noble étude intitulée : La Belgique et le roi Léopold en 1857 [6].

Si nous avons été obligé, au sujet du 24 février 1848, de donner tort à M. Guizot et de lui opposer la science constitutionnelle du conseiller de la reine Victoria, nous saisissons avec joie l’occasion de montrer comme ce grand esprit sait reprendre l’avantage. L’homme d’état s’est trompé bien des fois, et qui donc ne se trompe à l’heure de l’action, dans un pays comme le nôtre, au milieu de tant de problèmes redoutables ? Le penseur du moins, le philosophe politique a été toujours sans reproche. Quand on vient d’étudier à distance cette crise de 1857, quand on a lu attentivement la loi de bienfaisance, les discussions du parlement belge, la lettre du roi à M. de Decker, les lettres allemandes et françaises de Stockmar, la consultation de M. Thiers ou du moins les fragmens que Stockmar en a cités, l’étude de M. Guizot apparaît comme un jugement où chaque droit est reconnu et chaque chose remise en sa place.

M. Guizot n’a pas besoin comme Stockmar de justifier l’intervention du roi Léopold par l’exemple de Guillaume III, il n’a pas besoin d’écarter un doute, un scrupule, car il n’a éprouvé ni scrupule ni doute, il déclare que la conduite du roi a été parfaitement conforme à son devoir. « Le roi Léopold, dit-il, a fait cesser le combat sans rendre les armes, il a protégé la paix du pays troublé en restant en mesure d’en appeler au pays à jeun, il a maintenu la question sans la pousser à bout : vraie conduite de roi constitutionnel et de roi. » Il examine ensuite la loi de bienfaisance, et la trouvant parfaitement juste, sensée, prudente, conforme aux principes d’humanité ainsi qu’aux règles d’état, il s’étonne qu’elle ait pu causer une telle émotion. Cependant les adversaires de la loi dans la chambre des représentans ne sont pas des hommes de désordre, des ennemis de la monarchie et de la constitution, c’est M. Lebeau, M. Charles Rogier, M. Henri de Brouckère, M. Tesch, M. Verhaegen, M. Frere-Orban, d’anciens ministres, des libéraux sincères, des esprits dévoués au roi Léopold. Il les écoute, et son étonnement cesse. De tels hommes peuvent se tromper, ils se trompent certainement, mais ils ne se trompent que sur des motifs graves et plausibles. Ces motifs, il les résume, il les pèse, il les juge ; aucun des argumens employés contre la loi ne lui paraît de nature à justifier les colères publiques. C’est qu’il y a ici bien autre chose que la loi des fondations charitables. Cette menace de guerre civile tient à la situation même des partis, « Étrange situation ! écrit-il. Ce ne sont plus des droits ni des idées, ce sont des craintes qui se combattent. Les libéraux craignent la religion, les croyans craignent la liberté. Ni les uns ni les autres n’ont dans leur cause et dans leur force assez de confiance pour accepter la liberté de leurs adversaires ; personne aujourd’hui ne se croit en état et n’a envie de résister. Personne ne se juge en sûreté qu’à la condition de dominer, et de dominer seul : déplorable affaiblissement, dans tous les partis, de la foi, des caractères et des mœurs ! » Les alarmes des libéraux sont-elles justifiées ? M. Guizot a déjà dit que l’examen de la loi les condamnait, il complète sa preuve par l’examen des hommes qui l’ont présentée et de la conduite qu’ils ont tenue jusqu’à ce jour, soit au ministère, soit dans l’opposition. Là encore, il ne voit qu’une seule chose, l’exercice régulier de la vie parlementaire. Tant que les opinions luttent librement, légalement, il n’y a point de place pour ces appréhensions ténébreuses qui soulèvent les foules irritées. D’où vient donc cette explosion du mois de mai 1857, si ce n’est point du parlement qu’elle est sortie ? M. Guizot interroge à ce sujet des hommes qui connaissent bien le pays, et on lui apprend qu’en effet la machine infernale est ailleurs. Un esprit d’anarchie prenant surtout la forme de l’esprit d’impiété travaille ardemment la Belgique. De cette Belgique ainsi travaillée, l’illustre écrivain nous trace d’après ses correspondans un tableau sinistre. Voyez cette nuée de journaux obscurs, grossiers, ayant chacun peu d’abonnés, mais assez pour vivre, qui propagent dans la population les idées dissolvantes ; « ils ne poussent pas directement à une révolution politique prochaine, ils fomentent une révolution morale qui prépare et amènera toutes les autres. » Ce travail de perversion générale, aidé par des sociétés secrètes, même des sociétés avouées, se répand de proche en proche. Les villes surtout en sont le foyer. « Comment expliquer autrement les spectacles que nous a donnés la dernière émeute ? D’une part, le nonce du pape, de l’autre des sœurs de charité, des frères des écoles chrétiennes, des petites sœurs des pauvres, les plus élevés et les plus modestes représentans de l’église catholique insultés dans les murs de Bruxelles par des hommes du peuple belge, en présence de bourgeois belges, spectateurs indifférens ou ricaneurs ! Les séditions et les brutalités politiques ont été fréquentes en Belgique ; les outrages religieux y sont un fait nouveau et la plus inquiétante des manifestations populaires, car c’est celle qui révèle la plus grave altération des mœurs nationales. »

M. Guizot éprouve bien quelques doutes au sujet de ce tableau. S’il faut se défier de l’imprévoyance des honnêtes gens, il faut se défier aussi de leur crédulité. Ils aiment « à s’aveugler sur les périls de la situation et les chances de défaite, pour s’épargner les fatigues du combat ; » mais quelquefois aussi on les voit « s’exagérer le danger pour se donner le droit de recourir aux moyens extrêmes qui rassurent un moment, s’ils ne sauvent pas. » L’heure est critique pourtant, nul ne peut le nier ; c’est donc le moment de rappeler à tous les Belges, particulièrement aux libéraux, le grand principe trop oublié qui est par-dessus tout la garantie des peuples libres. M. Guizot se souvient alors des doctrines qu’un autre noble esprit, Alexis de Tocqueville, a exprimées avec force dans son livre de la Démocratie aux États-Unis : sans croyances religieuses, point de liberté politique. Quels sont les peuples qui ont le mieux réussi à établir chez eux cette liberté ? Les peuples d’Angleterre, de Hollande, et des États-Unis d’Amérique, c’est-à-dire les peuples qui, malgré leurs misères morales, ont conservé en définitive un grand fonds de christianisme. M. Guizot applique ces hautes pensées aux libéraux belges, à ceux qui sont vraiment dignes de ce titre, et il leur dit avec l’autorité de sa grande parole : « Vous avez eu cette bonne fortune que l’élément religieux, chrétien, catholique, a marché avec vous à la première conquête de la liberté ; vous avez encore plus besoin de son concours pour l’affermir et la conserver. Il vous en coûtera souvent des déplaisirs à surmonter, des ménagemens à garder, des sacrifices à faire ; n’hésitez pas, ne perdez pas de gaité de cœur l’heureuse chance que vous avez obtenue à l’entrée de la carrière ; l’alliance chrétienne est pour vous la condition du bon et durable succès libéral. »

Stockmar, Thiers, Guizot, il suffit de rappeler de tels noms pour faire comprendre tout l’intérêt qui s’attachait à l’expérience belge et toute la gravité de l’épreuve que traversait le roi Léopold. En somme, malgré la diversité des points de vue, les conseils pratiques aboutissaient à une même conclusion : le roi avait eu raison de suspendre un débat qui soulevait bien à tort les passions populaires. On connaît le cri de Mirabeau emprunté à une jolie comédie en vers du poète La Chaussée :

Quand tout le monde a tort, tout le monde a raison.


Ici, assurément, ce n’était pas tout le monde qui avait tort, mais c’était un parti nombreux, considérable, qui sur ces questions brûlantes pouvait du jour au lendemain se trouver en majorité. Ce changement ne tarda pas à se produire. La clôture de la session législative avait été prononcée le 13 juin. Avant l’ouverture de la session nouvelle, le renouvellement des conseils communaux eut lieu dans toute la Belgique, et les candidats de l’opposition remportèrent une éclatante victoire. C’était le 27 octobre 1857 ; trois jours après, le ministère offrit sa démission au roi. Bien qu’ils eussent encore la majorité dans le parlement, les ministres ou du moins la plupart d’entre eux avaient senti que l’esprit public ne les soutenait plus. M. Henri de Brouckère, qui représentait dans le parti libéral les mêmes tendances que M. de Decker dans le parti catholique, c’est-à-dire une politique de conciliation et presque de neutralité, tenta vainement de constituer une administration nouvelle. Averti par la gauche qu’il n’aurait pas son appui, il dut renoncer à la mission que lui avait donnée le roi. Ce soin fut confié à M. Charles Rogier, qui forma enfin le cabinet du 10 novembre. M. Rogier avait l’intérieur, M. Frere-Orban les finances, M. Tesch la justice. Tous les trois, après avoir tenu autrefois les mêmes portefeuilles, étaient tombés ensemble en 1852. Les nouveaux ministres étaient M. le baron de Vrière, nommé aux affaires étrangères, M. le général Berten à la guerre, M. Partoes aux travaux publics. Le premier acte de ce cabinet fut de dissoudre la chambre des représentans. Les élections générales se firent le 10 décembre et donnèrent l’avantage aux libéraux. La majorité s’était complètement déplacée et pour longtemps.

Léopold n’avait donc plus qu’à suivre les conseils de Stockmar, de M. Thiers, de M. Guizot, ou plutôt à reprendre l’ancienne pratique de son royal office troublée un instant par les violences de l’année 1857. Il rentrait dans les sphères sereines, attentif à tous les symptômes, laissant la vie politique se développer librement, donnant aux partis des exemples de haute sagesse, préoccupé avant tout de la prospérité commune, s’appliquant enfin, au milieu des luttes les plus ardentes, à demeurer le magistrat suprême, l’arbitre respecté, disons tout d’un seul mot, le vrai roi constitutionnel, non pas le chef d’un parti, mais le cœur et l’âme d’une nation.


III

Ces événemens de l’année 1857 en Belgique sont les derniers auxquels le baron de Stockmar ait été mêlé, les derniers dont on retrouve la trace dans sa correspondance. Il ne devait plus revoir son vieux maître, son ami si tendrement aimé, Léopold Ier, roi des Belges, et s’il lui était réservé encore de rencontrer la famille royale d’Angleterre, ce ne devait être ni à Londres ni à Windsor. Le neveu du roi Frédéric-Guillaume IV, le prince royal de Prusse Frédéric-Guillaume, avait épousé, le 25 janvier 1858, la fille de la reine d’Angleterre, Victoria, duchesse de Saxe, princesse royale de Grande-Bretagne et d’Irlande. Confiné dans sa retraite par la maladie, le vieux conseiller de la reine n’avait pu se rendre à Londres pour les fêtes du mariage. Ce fut un chagrin pour la jeune princesse. Le vieux baron avait été l’ami de son grand-oncle, le précepteur de son père, le confident et le conseiller de sa mère. Dans l’intimité de Windsor, les enfans de la reine le regardaient comme un aïeul. Que de fois, toute petite, elle était allée trouver dans sa chambre le vieil ami de la famille ! Était-ce simplement un ami ? Était-ce un maître, un parent ? Elle n’aurait su le dire, tant cette autorité aussi grave que douce, aussi digne que familière, avait un caractère charmant, et tant l’hôte de Windsor se sentait comme chez lui dans le château de la royauté britannique. L’absence du baron au mariage de la princesse avait donc causé de vifs regrets. Aussi, lorsque le jeune couple royal alla s’installer en Prusse, on devine quelles invitations furent adressées au solitaire de Cobourg. Le prince Albert et la reine Victoria devaient prochainement rendre visite à leur fille, qui habitait alors le château de Babelsberg, près de Potsdam. Babelsberg était la résidence du prince Guillaume, celui-là même qui allait être bientôt régent du royaume pendant la maladie de son frère, puis roi de Prusse après sa mort, et à qui la guerre de 1870 devait donner l’empire d’Allemagne. C’est là que le prince Guillaume de Prusse et sa femme la princesse Augusta, assistés du jeune couple, se préparaient à recevoir le prince Albert et la reine Victoria. Il ne fallut pas moins que ces instances et le désir de revoir la famille royale d’Angleterre pour décider le vieillard à quitter sa retraite. Il aurait pu dire comme Voltaire au comte Lally : « Le mourant ressuscite en apprenant cette bonne nouvelle. » Le mourant ressuscita et se rendit à Potsdam. Est-il besoin de dire avec quelle joie, avec quelle tendresse il y fut accueilli ?

Un autre motif, quoique moins pressant, l’avait attiré en Prusse. Le roi Frédéric-Guillaume IV s’affaissait de jour en jour sous les atteintes de la maladie la plus grave. Cette belle âme de rêveur, cette brillante imagination d’artiste s’éteignait dans une sorte de paralysie, la raison du souverain s’était voilée. Le moment était proche où il faudrait se décider à ne pas attendre sa mort pour le remplacer sur le trône. Le régent était désigné d’avance : c’était son successeur légitime, son frère, le prince Guillaume, puisque Frédéric-Guillaume IV n’avait pas d’enfans. Il n’y avait sous ce rapport aucune difficulté, mais à quel moment précis, dans quelles conditions, sous l’influence de quelles idées politiques se ferait cette transmission de l’autorité suprême ? C’étaient là des questions qui devaient réveiller Stockmar. Malgré ses déceptions de 1849, malgré ses douleurs et ses colères de 1850, il ne s’était pas tellement désintéressé des affaires d’Allemagne que l’approche d’un changement de règne pût le laisser indifférent. En vue des détroits périlleux, aux abords des plages inconnues, le vieux pilote endormi se redressait tout à coup.

C’était surtout curiosité de sa part, curiosité patriotique, et aussi, selon l’occasion, vague espérance de donner une indication utile, de faire accepter un bon conseil. Il avait connu intimement quelques-uns des premiers personnages de la Prusse ; lorsque Frédéric-Guillaume IV s’était rendu à Londres en 1841 pour y être le parrain du prince de Galles, Alexandre de Humboldt, qui l’accompagnait, avait reçu de Stockmar l’accueil le plus empressé. Stockmar était aussi en relations de longue date avec M. Rodolphe d’Auerswald, qui avait joué un rôle en 1848, et qui allait bientôt présider le premier ministère du prince régent. Ils échangeaient de longues visites, et naturellement les directions futures de la politique prussienne étaient le principal sujet de leurs entretiens. N’allez pas croire pourtant qu’il exerçât une influence active. Il eût été obligé pour cela de soutenir bien des luttes, et il n’en avait plus ni le goût ni la force. S’il avait annoncé dix-sept ans auparavant l’intention de répondre, s’il le fallait, aux attaques de l’aristocratie anglaise, il ne se sentait aucune envie d’engager la bataille avec l’aristocratie prussienne. Ces adversaires-là, il faut le reconnaître, n’étaient pas dignes de lui. Le fils de Stockmar nous donne à ce sujet les détails les plus incroyables. On a peine à se représenter dans une société de haut parage autant d’ignorance et de brutalité. Pour certains héros du parti qu’on appelait alors le parti féodal, le vieux baron était un espion anglais, un intrigant belge, un agent de la maison de Cobourg, en tout cas un homme mystérieux et funeste qui poursuivait dans l’ombre des desseins révolutionnaires. On le savait arrivé à Potsdam, on le voyait ensuite à Berlin, car il y avait suivi le jeune couple princier, qui avait quitté Babelsberg ; pourquoi ces allées et venues ? Tout cela ne disait rien de bon. Ces prétendues amitiés personnelles pour de jeunes princes n’étaient que des prétextes. Au fond, il y avait une intrigue. Les révolutionnaires tramaient leur complot pour le jour où Frédéric-Guillaume IV ne régnerait plus. Un soir, chez la comtesse de Bl…, un homme du plus grand monde affirmait que Stockmar se cachait dans Berlin pour intriguer tout à son aise. L’espion changeait sans cesse de logement afin de dépister les recherches. On ne savait où le prendre. Lui-même l’avait inutilement poursuivi dans cinq demeures différentes. Or, il se trouvait que la comtesse Bl…, à qui ce détective malheureux racontait de si belles choses, était une des amies de Stockmar. « Mais vous vous trompez, lui-dit-elle, le baron n’a pas besoin de se cacher. Il vit au grand jour. Voilà plusieurs semaines qu’il est à Berlin. Il est descendu dans un hôtel qui n’a rien de mystérieux et où je lui ai rendu visite plus d’une fois. » La réponse était péremptoire, mais le donneur de nouvelles n’en voulut pas démordre. On eut beau lui indiquer le nom de l’hôtel, il maintint obstinément son dire. Stockmar se dérobait, Stockmar conspirait dans l’ombre.

Ces défiances du parti féodal prirent un tel caractère que le vieux conseiller de Windsor apparut à certaines gens comme un danger public. Celui qui l’eût supprimé eût rendu service au pays. Un jour que Stockmar causait avec un de ses amis sur le pont qui conduit de Potsdam au château, un personnage de la cour, le comte K., les croisa en passant. Ce personnage ne connaissait pas Stockmar, mais il connaissait son interlocuteur. Le lendemain, rencontrant ce dernier, il lui demande : « Avec qui donc causiez-vous hier sur le pont ? — Avec le baron de Stockmar. — Ah ! reprend le comte vivement, que ne l’avez-vous jeté à l’eau ! »

Tandis qu’on tenait de tels propos, qu’on débitait de pareilles sottises, que faisait le paisible vieillard ? Il passait de longues heures avec la jeune princesse dont il avait guidé les premiers pas, il lui rappelait les choses de son enfance, il parlait de Windsor avec le prince son époux, ou bien visitant ses amis, M. de Bunsen, M. d’Usedom, M. Henri d’Arnim, il s’entretenait avec eux de la situation de la Prusse. La maladie du pauvre roi préoccupait tous les esprits. Stockmar, dès qu’il apprenait quelque nouvelle, la consignait dans son journal. Nous avons plusieurs de ses notes. Ce sont de simples crayons, un mot, un trait, quelquefois une scène rapide tracée au courant de la plume, celle-ci par exemple :


« 16 septembre. — Humboldt a vu le roi. Il l’a trouvé plus pâle, plus maigre, plus somnolent, la physionomie plus éteinte. Il a voulu lui faire savoir que j’étais ici, il a prononcé mon nom. Le roi : « Qui est cela ? Je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu. » La reine : « C’est l’homme que tu as toujours tant aimé, qui a toujours été si amical pour Bunsen en Angleterre. » On lui écrit le nom, on l’épelle. Le roi : « Non, je ne puis me souvenir de l’avoir jamais connu. Ah ! ma pauvre tête ! Je n’ai plus de mémoire. »

« Manteuffel complimente Humboldt pour l’anniversaire de sa naissance, et signe comme il suit ; « Votre harassé et bientôt aussi terrassé, Manteuffel [7]. »

« Humboldt pense qu’au prochain revirement les lettrés pourraient bien reprendre leur place d’honneur. Raumer est le plus funeste de tous les ministres, car il méprise la science. Westphalen est le plus cauteleux et le plus redoutable. Manteuffel du moins sait bien le grec et lit les classiques. »

« 3 octobre. — Humboldt me donne des nouvelles de Sans-Souci. Lundi dernier, le roi s’éveilla avec des étourdissemens et des vertiges. La comtesse D. raconte qu’il est resté quelque temps sans pouvoir dire un mot. C’était à peu près l’anniversaire du début de la maladie. Le roi s’est plaint à Humboldt d’être bien plus souffrant que par le passé. Il avait terriblement mal à la tête, disait-il ; cependant il allait se promener, parce qu’il se sentait alors la tête plus libre. »


C’est une semaine après cette dernière note que le prince de Prusse fut appelé à la régence. Le roi lui-même, le mystique et bienveillant roi Frédéric-Guillaume IV, se reconnaissant désormais incapable de remplir ses devoirs de souverain, avait décidé, par un décret daté du 9 octobre 1858, que son frère, le prince Guillaume de Prusse, « dirigerait les affaires avec une complète indépendance et selon ses vues personnelles en qualité de régent. » Le même jour, par une série d’ordonnances insérées au journal officiel, le prince Guillaume prenait possession de la régence et convoquait les deux chambres pour le 20 octobre. Le ton de ces ordonnances indiquait dans le gouvernement un esprit tout nouveau. Les idées féodales et patriarcales, rêve bizarre de Frédéric-Guillaume IV, disparaissaient comme des fantômes. On voyait se lever, non pas une royauté parlementaire à la façon anglaise, mais une monarchie qui proclamait pourtant le respect de la constitution, qui condamnait l’arbitraire, parlait des besoins de l’époque et des réformes utiles. Cette session extraordinaire ne dura que six jours. Le 26 octobre, après que la nécessité de la régence eut été affirmée dans une adresse votée par tous les suffrages, le régent prêta serment à la constitution au milieu de l’enthousiasme général et la session fut close. Le 6 novembre, un ministère nouveau remplaçait le ministère Manteuffel. Dans ce cabinet, que présidait le prince de Hohenzollern-Sigmaringen, à côté de plusieurs personnages plus ou moins libéraux, mais tous également hostiles à la politique de 1850 et impatiens d’en faire oublier la honte, un des amis de Stockmar, M. d’Auerswald, avait été chargé du ministère d’état.

C’était presqu’une révolution, c’était du moins un changement complet de direction et de manœuvre. Bien que le parti féodal dût s’y attendre, il en poussa des cris de fureur. Sans entrer plus avant dans cette histoire, il est bon de se rappeler le caractère des débuts de la régence, si l’on veut comprendre les soupçons auxquels Stockmar fut en butte pendant son séjour à Berlin, aux mois de septembre et octobre 1858. Il voyait souvent M. d’Auerswald, M. de Bunsen, Alexandre de Humboldt, les hommes qui avaient le plus souffert de la convention d’Olmütz ; pouvait-il ne pas s’intéresser à un changement de politique, lui qui en 1850 avait poussé un cri de désespoir ? Échanger des vues, concevoir des espérances, oui, assurément, c’est ce qu’il faisait ; mais prendre une part quelconque, la part même la plus discrète, aux événemens qui se préparaient, rien n’était plus éloigné de sa pensée. De ces affaires d’Allemagne, il n’était plus qu’un spectateur, très sympathique toujours, mais impuissant. N’importe ; les féodaux tenaient bon. Nul ne put leur ôter de l’esprit que Stockmar avait dirigé à sa manière l’organisation de la régence. Le premier ministère du prince Guillaume, ce ministère qui paraissait (bien à tort) devoir introduire en Prusse les règles de la politique anglaise, c’était Stockmar, disaient-ils, qui, arrivant d’Angleterre, l’avait apporté tout fait dans sa poche [8].

Revenu à Cobourg vers la fin de l’automne, Stockmar ne sortit plus de sa retraite. D’augustes messages venaient sans cesse l’y trouver. Une fois même ce fut une royale visite. En 1860, la reine Victoria et le prince Albert, s’étant rendus en Allemagne, firent tout exprès ; le voyage de Cobourg afin de passer quelques jours auprès de leur vieil ami. Les détails nous manquent sur ces journées qui furent comme la récompense suprême du sage conseiller ; mais à quoi bon les détails précis ? L’imagination y supplée sans peine. Il ne s’agissait plus de politique, on refeuilletait ensemble dans le livre de la vie les pages les plus douces, on ne parlait que de souvenirs et d’espérances. Un seul fait nous est rapporté par le fils de Stockmar. Pendant ce séjour de la reine à Cobourg, comme le prince se promenait en voiture, ses chevaux prirent le mors aux dents et sa vie fut sérieusement menacée. M. Ernest de Stockmar ajoute avec une simplicité poignante : « Dans la manière dont il échappa au péril, mon père, comme d’autres personnes, vit alors pour ainsi dire la garantie d’une existence de longue durée. L’année suivante, une maladie subite emportait le noble prince. »

Qui donc en effet aurait pu s’attendre à un coup si violent et si brusque ? C’était au mois de décembre 1861. Le prince avait passé une partie de la journée à la chasse. Au retour, il se sentit mal à l’aise et se mit au lit. Une fièvre, légère d’abord, s’accrut avec une rapidité foudroyante. Tous les soins furent impuissans à conjurer le mal. Quelques jours après, le 14 décembre, il était mort.

Le monde sait quel fut le désespoir de la reine et comme toute l’Angleterre s’associa de cœur et d’âme à ce grand deuil. Ce fut aussi un coup terrible pour le vieux solitaire de Cobourg. Stockmar aimait le prince comme l’élève de ses plus intimes pensées. La funeste nouvelle parut l’atteindre aux sources mêmes de la vie. Il s’accusait de vivre encore après que ce fils de son esprit avait disparu si jeune, il accusait la méchanceté de son destin qui l’avait conservé assez longtemps ici-bas pour lui infliger un tel supplice. Quand on lit dans son journal ces lamentations déchirantes, on se rappelle les beaux vers où Antoni Deschamps nous représente auprès d’un jeune homme

Ce père au désespoir dont les vieilles paupières,
Suivant l’ordre, auraient dû se fermer les premières.


Depuis ce jour, il ne songeait lui-même qu’à la mort. En 1862, la reine Victoria fit encore une fois le voyage de Cobourg, voulant revoir la famille de son époux et s’entretenir de lui avec le fidèle témoin des années heureuses. Un soir, assise auprès de Stockmar, elle lui montrait des images, des portraits, des photographies du prince bien-aimé. Tous deux pleuraient à chaudes larmes. Tout à coup, c’est la reine qui l’a raconté dans une page des Early years, elle entendit le vieillard jeter ces mots comme un soupir : « Ah ! mon cher prince, mon bon prince ! Combien je serai heureux de le revoir ! Cela ne tardera pas longtemps. »

Les dernières années de Stockmar ne sont plus que le tableau d’une grande vie qui s’éteint. Condamné à l’immobilité par l’épuisement de ses forces, le sage vieillard s’acheminait en pensée au-devant de la mort. Les souffrances cruelles qui le séparaient du monde lui laissaient encore de temps à autre des intervalles de repos. Alors il pouvait recevoir un petit nombre d’amis. « Plus d’une fois, dit un écrivain célèbre, on vit le prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume, accompagné de sa jeune femme, se diriger à pied vers une paisible maison de la Webergasse et frapper à la porte du vieillard. » Celui qui s’exprime ainsi, M. Gustave Freytag, l’auteur de plusieurs beaux romans et de nobles pages d’histoire, était lui-même un de ces hôtes dont la conversation lui était douce. Le poète Ruckert, un de ses amis de jeunesse, un de ses camarades d’université, ne pouvait venir que de loin en loin, car il n’habitait pas la même ville, mais, chaque fois que le brillant chanteur mettait le pied dans la chambre du malade, un rayon de soleil y entrait avec lui. A voir le vieux politique se ranimer à la voix du vieux poète, à le voir aussi redevenir jeune auprès d’amis plus jeunes, Freytag, Meyer, Roggenbach, Samwer, on aurait pu le croire moins gravement menacé. Il arrivait même parfois qu’on mettait ses plaintes sur le compte d’une certaine hypocondrie. Ruckert l’en plaisantait en des vers pleins de bonhomie et de grâce. La souffrance pourtant n’était que trop sérieuse. Après que les entretiens, les souvenirs évoqués, les revues d’un passé lointain, les récits de Belgique, de Grèce, de Londres, de Windsor, avaient réveillé pendant une heure ou deux la flamme de son esprit, la nuit se faisait plus noire dans le cerveau du malade. La douleur physique, écartée un instant, revenait à la charge,

Comme un poids soulevé qui retombe plus lourd.


Ces souffrances ne pouvaient l’arracher aux cruelles préoccupations que lui causaient ses amis de Windsor et du château de Laeken. Il s’associait silencieusement à l’affliction inconsolable de la reine Victoria. En 1863, le roi des Belges ayant ressenti les premières atteintes du mal qui devait l’emporter, ce fut pour Stockmar un nouveau tourment. Il avait été le médecin de Léopold avant d’être son confident et son ami. Allait-il survivre à son vieux maître, comme il avait le malheur.de survivre au jeune ? Un magistrat de Cobourg étant parti pour la Belgique au mois de mars 1863, Stockmar, qui lui enviait cette consolation, écrivit au roi cette lettre si tendre, si douloureusement tendre :


« Le brave et intelligent Forkel se rend à Bruxelles : il aura, je l’espère, le bonheur de voir le bon et vénéré roi, si durement éprouvé. Il y a longtemps que je n’ai eu de lui aucune nouvelle directe ; au reste, quand je n’apprends rien du tout, je suis plus tranquille, je suis moins troublé dans les vœux quotidiens de ma pieuse affection, que les jours où de mauvaises nouvelles viennent se railler de ma foi et de mon espérance. J’avoue que je n’étais pas préparé à une vieillesse aussi dénuée de consolations. Souvent, très souvent, je l’avoue, je me sens près du désespoir. Les mystères de cette vie me deviennent d’heure en heure plus accablans. Et cependant il est clair que nous sommes ses enfans et que le père doit avoir pour nous un cœur. C’est à ce cœur que je m’adresse toujours, c’est le cœur divin que je conjure de vouloir bien, dans sa toute-puissance et sa miséricorde, adoucir les souffrances du bon et bien-aimé roi. Amen. »


Nous n’avons pas la réponse de Léopold aux effusions de son vieil ami ; nous savons seulement, touchant détail, que le bon roi n’était pas en retard dans sa correspondance ; il avait écrit la dernière lettre, c’était Stockmar qui lui en devait une. Stockmar s’empresse de s’acquitter en retirant bien vite l’espèce de reproche amical insinué dans son billet :


« Le bon roi a tout à fait raison. Il m’avait écrit le dernier, et je n’avais pas répondu. C’est l’effet d’une souffrance profonde et continuelle d’enlever aux vieilles gens aux vieux infirmes, l’usage de leurs facultés. Chez eux, l’esprit et le cœur se troublent, quand une sorte de mélancolie est devenue le caractère fondamental de leurs réflexions.

« Le roi se plaint de la médecine. Ce n’est pas moi qui en écrirai l’apologie, moi qui n’ai que trop connu les bornes de la science. Les médecins eux-mêmes, la plupart du temps, ne savent pas ce qu’ils devraient savoir, et ce n’est que dans un très petit nombre de cas qu’ils peuvent ce dont le malade a besoin. Alors on dissimule ou on ment de parti-pris. C’est seulement en prévenant les maladies que le bon et grand médecin peut se rendre réellement utile.

« Que Dieu adoucisse les souffrances du bon roi, qu’il le fortifie et le conserve ! »


Ce fut la dernière lettre de Stockmar au roi Léopold. Elle est datée du 18 mai 1863. Le vieillard n’avait plus qu’un petit nombre de jours à passer sur la terre. Quand il a parlé de la mélancolie devenue le caractère fondamental de ses pensées, il nous révèle un des traits les plus vifs de sa nature, le besoin de vivre, d’agir, de pouvoir quelque chose, et d’exercer ce pouvoir en vue du vrai et du bien. Il souffrait plus qu’un autre de l’impuissance de l’âge. Après tant d’années consacrées dans l’ombre au service de ses amis, l’inutilité de son existence l’accablait. Qu’est-ce donc que l’homme, qu’est-ce donc que la vie humaine ? se demandait-il avec découragement. Il triomphait pourtant de ces lugubres idées. Sa grande consolation était dans le culte des lois suprêmes. Il était de la religion de Kant : le sentiment du devoir au fond de son cœur reconstruisait pour lui toutes les magnificences du monde moral. Il avait noté dans les poésies de Goethe certains accens où éclate une foi sereine et victorieuse, la foi en la dignité morale de l’homme, la foi à ses destinées immortelles. Il y a quelques strophes dans lesquelles le poète de Weimar développe à sa manière les grandes paroles de l’apôtre : In Deo vivimus, movemur et sumus. C’étaient celles-là que préférait Stockmar. Il les récitait comme des oraisons. Il s’en était composé une sorte de liturgie dont il fit usage au lit de mort de sa fille, Mme Hermann Hettner, et qui demeura son bréviaire à lui-même jusqu’à la dernière heure. C’est dans ces sentimens qu’il expira le 9 juillet 1863. Il avait près de soixante-seize ans.

Stockmar fut enterré dans un caveau de famille au cimetière de Cobourg. Quelques années plus tard, la fille aînée de la reine Victoria, princesse royale de Prusse, fit décorer ce caveau avec beaucoup d’art, d’après un plan qu’elle avait tracé elle-même. Le sépulcre est de marbre gris. Derrière, contre la muraille du fond, s’élève un autel en marbre de Carrare avec deux anges sculptés par un maître. Au-dessus est une peinture à fresque représentant la scène évangélique du Samaritain. Sous la fresque, une plaque de marbre porte cette inscription : « A la mémoire du baron Christian-Frédéric de Stockmar, né le 22 août 1787, mort le 9 juillet 1863, dédié par ses amis des maisons régnantes de Belgique, de Cobourg, d’Angleterre et de Prusse. » Plus bas on lit ces paroles tirées des Proverbes de Salomon, chapitre XVIII, verset 24 : « a L’ami fidèle aime mieux qu’un frère, mieux qu’un frère il est un ferme appui. »


IV

Quand on essaie de résumer cette existence à la fois si mystérieuse et si pleine, la première chose qui frappe l’attention, c’est précisément ce contraste : un homme à peine connu de quelques-uns pendant sa vie, un esprit réservé, discret, timide, prompt à se dérober, un personnage muet qui traverse la scène sur la pointe des pieds et tout doucement se réfugie dans l’ombre, un tel homme, dis-je, mêlé d’une façon constante à tous les événemens considérables de son époque, voilà certes un des contrastes les plus singuliers que puisse rêver l’imagination. C’est pour cela qu’un politique de haute et juste renommée, un des doyens du corps diplomatique européen, M. le baron Nothomb, ministre de Belgique à Berlin depuis plus de vingt années, lui disait un jour : « Vous avez eu une destinée souterraine, une destinée anonyme. » Il n’avait pas besoin d’achever sa pensée, lui qui savait quelle part d’action revenait à Stockmar dans maintes décisions royales. Cela voulait dire : Tandis que vous viviez sous terre, que de choses sur la terre ont grâce à vous changé de face !

Mais le point le plus important dans cette vie de méditation assidue et d’activité silencieuse, c’est l’étude que Stockmar avait faite de la monarchie constitutionnelle, étude complète, où la pratique soutenait toujours la théorie, où la théorie cherchait toujours à dégager de la réalité vivante un principe de vie. A lire superficiellement les notes ou les dissertations de Stockmar, on le prendrait volontiers pour un doctrinaire ; ce serait se tromper du tout au tout. Le procédé doctrinaire est absolument contraire au sien. Les doctrinaires ont un certain nombre de maximes qu’ils appliquent ou plutôt qu’ils imposent aux faits, bon gré, mal gré. Aussi, entraînés par cette habitude despotique de leur esprit, finissent-ils d’ordinaire par transformer en maximes tous les incidens de leur conduite, au lieu de conformer cette conduite à leurs maximes. Voilà comment les doctrinaires, avec la plus belle philosophie du monde, en viennent toujours à se perdre infailliblement. Tout autre est la méthode de Stockmar. C’est la méthode anglaise par excellence, bien qu’il l’expose quelquefois sous forme germanique. Il n’a pas de maximes préconçues, sauf les maximes générales du bon sens. A la lumière de ce bon gens, il interroge les événemens de la vie politique, il rapproche les effets des causes, il met l’expérience au-dessus de toutes les théories, il s’accoutume à cette idée que la politique est l’opposé de l’algèbre, et que, si les maîtres des vérités sublimes ont pu dire : Il n’y a pas de science de ce qui passe, » la politique, bien au contraire, est la science de ce qui passe, de ce qui change, de ce qui se modifie sans cesse, la science des choses opportunes. Cette philosophie, Stockmar la doit à l’observation constante des vicissitudes parlementaires chez la nation anglaise, aux exemples de Canning et de Melbourne, de Robert Peel et de Palmerston, de John Russell et de Stanley, de Gladstone et de Disraeli, à l’étude attentive, impartiale, de ceux qu’il contredit comme de ceux qu’il approuve. Étudiant pour apprendre, non pour combattre, cherchant la vérité, non le succès, il puise également chez les uns et les autres. Il n’est ni whig ni tory, dans l’ancienne signification de ces deux termes, il est simplement un constitutionnel, un admirateur de la législation vivante, qui est sortie, non pas du cerveau d’un homme, mais de l’expérience des générations, vrai capital d’idées et de principes accumulé par un labeur séculaire. Cette constitution qui n’est écrite dans aucun code, mais qui est gravée au cœur des Anglais, il la connaît si bien, il l’aime d’une façon si désintéressée, il la défend avec tant de zèle et de vigilance qu’en Angleterre même de très bons juges commencent à le considérer comme une autorité en matière de droit public. C’est là manifestement la véritable originalité de sa vie.

Stockmar a traversé une grande période de la politique européenne ; parmi les hommes qui ont été ses amis ou ses adversaires, ses collaborateurs pu ses contradicteurs, que deviennent ceux qui lui survivent ? Celui qu’il aimait le moins, c’était lord Palmerston, Si longtemps l’ennemi sournois et acharné du prince Albert ; celui qu’il aimait le plus tendrement, c’était le roi des Belges. Tous les deux le suivirent de près dans la tombe. Le 18 octobre 1865, lord Palmerston, qui occupait pour la seconde fois le poste de premier ministre, mourut en pleine activité, comme un soldat sur la brèche. Il était âgé de quatre-vingt-un ans, et il avait exercé le pouvoir pendant plus d’un demi-siècle. Un refroidissement gagné dans une course en voiture amena une inflammation pulmonaire, qui l’emporta en quelques heures. Des lettres de lui publiées par M. Ashley attestent jusqu’au dernier instant sa vigilance et son énergie dans l’accomplissement de ses devoirs. Le jour où il fut frappé, il travaillait encore. On peut se demander pourtant si ce puissant homme d’état, avec toute sa vigueur d’esprit et ses étonnantes ressources, a laissé autre chose qu’un grand nom parlementaire. Un de nos collaborateurs a répondu à cette question dans une page excellente où il compare lord Palmerston à lord John Russell. Lord John Russell, homme de principes, s’inquiète peu de plaire ou de déplaire ; il va droit devant lui, et, dans l’erreur comme dans la vérité, il ne s’inspire que de sa conscience. Lord Palmerston, Anglais par-dessus tout, s’attache constamment à flatter les passions anglaises ; autant il est rude et altier dans ses rapports avec les puissances étrangères, autant il est souple, insinuant, séduisant dans le parlement et dans le monde. Les esprits qui lui résistent, il réussit à les gagner ; les blessures qu’il a faites dans l’entraînement de la lutte, il les guérit à force d’adresse et de bonne grâce. Il s’était réconcilia complètement avec le prince Albert, et la reine, qui avait tant de griefs contre lui, a fini par lui conférer l’ordre, de la Jarretière. C’est qu’il aimait le pouvoir pour le pouvoir, et que du haut en bas de la société britannique, par la courtoisie, par l’agrément, par le sans-façon des manières, par mille ressources de langage et d’allure appropriées aux lieux et aux personnes, il s’emparait des intelligences sans trop se soucier des partis. Dans un temps d’évolutions parlementaires qui avaient décomposé tous les groupes, son grand art était de pressentir les changemens de l’opinion et de s’y accommoder à propos. De là cette popularité qui fit surtout sa force dans les vingt dernières années de sa vie. Eh bien ! que reste-t-il de ce long règne parlementaire ? un brillant souvenir destiné à s’éteindre. Lord Palmerston n’a enrichi le statute-book d’aucun bill important, d’aucun bill vraiment libéral et humain, « tandis que le nom du comte Russell restera éternellement gravé sur les tables de la loi comme celui du patriote libéral qui, dans la chambre des communes, contribua plus que personne à faire voter le bill de 1832. » Ainsi conclut M. Xavier Raymond, et cette sentence nous paraît la vérité même [9]. On essaierait en vain de la réformer.

Deux mois plus tard, le 10 décembre 1865, le roi Léopold disparaissait à son tour. Ce n’est pas lui qui sera jugé comme lord Palmerston. Après ce règne de trente-quatre ans, l’auguste souverain laissait autre chose que le souvenir d’une personne éminente : il laissait des actes, et le plus grand de tous les actes, la fondation d’un état, la régénération d’un peuple assuré désormais de sa vitalité propre et de son indépendance. Aussi, lorsque le 2 décembre 1865 le Moniteur belge annonça officiellement la maladie du roi, si la tristesse fut profonde, le patriotisme ne ressentit aucune inquiétude. L’esprit de Léopold Ier était assuré de lui survivre dans son œuvre. Vainement la presse étrangère exprimait-elle des appréhensions sur l’avenir de la Belgique, la Belgique se sentait forte, et cette sécurité virile était déjà la plus éloquente des oraisons funèbres. Avant de quitter le théâtre de son activité, le roi fondateur put jouir de cette victoire suprême. Il y avait droit, certes, par sa fidélité aux devoirs de sa charge, par une modération et une sagesse qui ne furent jamais en défaut. Depuis la terrible crise de 1857, il avait eu à traverser encore plus d’une épreuve périlleuse ; il s’était montré toujours le même. Il avait constamment déféré aux vœux du pays, sans permettre jamais que la constitution fût viciée, ni les prérogatives du souverain méconnues. Sa bienfaisante initiative avait accru la richesse publique ; dans toutes les questions qui intéressaient l’agriculture, le commerce, la navigation, il avait sans cesse tenu à jouer le premier rôle. Un de ses anciens ministres, M. Faider, a pu lui rendre ce témoignage avec l’assentiment universel : « Il avait infiniment d’esprit, et je puis répéter ce qu’on a dit souvent, qu’il a toujours eu plus d’esprit que les plus spirituels de ses conseillers. » Mais qu’est-ce que l’esprit sans la bonté ? M. Faider ajoute : « Il n’a jamais fait de mal à personne, il n’a de sa vie infligé ni blessure ni offense. » Ne croyez pas cependant que ce fût une bonté banale, une douceur indifférente. « Certes, nous dit encore ce ministre qui l’a vu de près aux heures de crise, il n’a pas aimé tous ceux qui l’ont servi, et il n’a pas régné trente-cinq ans sans éprouver un ressentiment ou une colère ; je puis même dire que sa colère était terrible, et alors son œil fin, profond, un peu voilé, se remplissait d’un éclair pénétrant ; mais il revenait promptement, et l’idée d’une vengeance n’était pas entrée dans son esprit… Il était naturellement indulgent, il aimait à exercer le droit de grâce… Il ne voulait point de poursuites contre les écrivains de bas étage qui osaient l’outrager. Il se sentait trop aimé et trop fort pour accepter contre eux une réparation légale ; il était sûr d’être assez vengé d’insolens folliculaires par le jugement du pays [10]. »

Ce jugement, qui avait déjà cours du vivant du roi, fut confirmé. après sa mort et répété par l’Europe entière. Tous les souverains s’honorèrent en lui rendant hommage. Le jour même où Léopold venait de s’éteindre au milieu de ses enfans agenouillés, en présence des ministres et des présidens des deux chambres, dès que la funeste nouvelle parvint à Compiègne, l’empereur Napoléon III écrivit au duc de Brabant une lettre de condoléance où se trouvent ces mots : « C’est avec le sentiment du plus sincère regret que l’impératrice et moi nous venons d’apprendre la mort du roi votre père. Par sa sagesse et sa haute intelligence, il s’était placé au premier rang des souverains de l’Europe… » Quelques mois plus tard, à la tribune du corps législatif, M. Thiers, développant ces paroles de l’empereur et les appliquant à ses propres sentimens politiques, en tirait cette leçon éloquente : « On a dit quelquefois qu’un prince supérieur ne pourrait pas supporter le simple rôle de monarque constitutionnel. Je renvoie à des souvenirs bien récens et bien frappans. Il y a eu pendant trente-cinq ans à côté de nous un prince incontestablement supérieur… qui a pu, avec un caractère ferme et un esprit très arrêté, remplir dignement le rôle que lui assignaient les institutions constitutionnelles de son pays, et personne n’osera dire qu’il y ait en Europe aujourd’hui une considération plus grande que celle dont jouissait ce prince, chef d’une nation de 4 millions d’hommes ! »

Mais c’est en Angleterre surtout que la douleur, l’admiration, la reconnaissance étaient particulièrement touchantes. Pendant que la grande aristocratie libérale regardait la mort du roi des Belges comme un malheur européen, la reine Victoria pleurait un oncle, un tuteur, le tuteur de ses jeunes années, le tuteur et le maître du prince Albert. Elle se rappelait que l’Angleterre avait été le berceau politique de sa destinée, elle se rappelait ces lettres de sa cousine, la princesse Charlotte, qu’elle conservait comme des reliques, elle se représentait ces jours d’autrefois dont le roi des Belges avait tracé pour elle une vive image en ses Early years, et, dans le même sentiment de piété domestique, elle voulait que tous ces souvenirs fussent rassemblés sous ses yeux. Si vous allez visiter le château de Windsor, quand vous aurez admiré les merveilles de la chapelle de Saint-George, la nef gothique, le jubé, le chœur, les stalles des chevaliers de la Jarretière, parmi tant dé tombes royales et seigneuriales, parmi tant de souvenirs qui vont du XVe siècle au XIXe, n’oubliez pas de vous arrêter devant le cénotaphe de la princesse Charlotte ; vous verrez tout auprès le monument funéraire élevé par la reine Victoria au prince qui, avant de devenir le roi des Belges, avait été le mari de la jeune princesse de Galles, et qui, si la destinée l’eût permis, aurait été comme prince consort l’alter ego de la reine Charlotte. Le lion belge y supporte l’effigie du roi. Au-dessous sont fixées deux plaques de marbre blanc. Sur l’une on lit cette inscription : « Léopold, prince de Saxe-Cobourg-et-Gotha, élu premier roi des Belges. Marié d’abord à la princesse Charlotte de Galles, secondement à la princesse Louise d’Orléans, à côté de laquelle il repose à Laeken, en Belgique. Né le 16 décembre 1790, mort le 10 décembre 1865, après un règne prospère de trente-quatre années. » La seconde porte ces mots : « Ce monument à été élevé par la reine Victoria à la mémoire de l’oncle qui tint la place d’un père dans ses affections. » Ainsi, les voilà tous morts, ceux qui à des titres divers ont joué les premiers rôles dans cette longue histoire : après le prince Albert, le baron, de Stockmar, après le baron de Stockmar lord Palmerston, après lord Palmerston le roi des Belges. De tant de personnes illustres, une seule demeure encore, la plus illustre et la plus vénérée, la reine d’Angleterre, et il semble que tous les rayons épars dans ces récits d’histoire contemporaine se concentrent désormais sur le trône qu’elle occupe. Le lien de ces études, en effet, nos lecteurs ont pu le remarquer, c’est l’histoire de la monarchie constitutionnelle au XIXe siècle, cette histoire, non pas suivie, détaillée, mais vue de haut et dans ses phases principales. Qu’il s’agisse d’Angleterre, de Grèce, de Belgique, de France, d’Allemagne, qu’il soit question des dernières années de George III, de la régence du prince de Galles, du mariage de la princesse Charlotte, de l’avènement de George IV, du procès de la reine Caroline, du prince Léopold et du comte Capodistrias, de la fondation du royaume de Belgique, du mariage de la reine Victoria, des rapports de l’Angleterre et de la France, des visites du roi de Prusse, du tsar Nicolas et du roi Louis-Philippe à Windsor, de la formation et de la rupture de l’entente cordiale, des révolutions de 1848, de l’humiliation de la Prusse en 1850, de la lutte de Palmerston avec le prince Albert, enfin du jubilé du roi des Belges, l’affaire qui domine tout, c’est le tableau des épreuves, des crises, des vicissitudes, des transformations de la monarchie constitutionnelle pendant ces soixante dernières années. Grâce à la destinée de Stockmar, grâce aux notes qu’il a laissées et qui nous invitaient à de nouvelles recherches, la lumière nous arrivait de tous côtés, lumière bienfaisante, car elle montre où est le droit, et, avec le droit, le salut. Soit qu’il loue, soit qu’il blâme, et alors même que nous avons été obligé de le contredire, il est impossible de ne pas reconnaître en lui un maître de droit constitutionnel, un grandi casuiste parlementaire, un esprit aussi éloigné des doctrinaires que des radicaux, aussi hostile à la dictature du nombre qu’à la dictature d’un seul. C’est encore ce maître de droit public que nous rencontrons au terme de nos études, et c’est la reine Victoria qui nous y ramène. La dernière pensée de Stockmar a été consacrée à la constitution anglaise, son idéal de la vie politique, et aux périls dont il la croyait menacée. Voici la page la plus importante qu’il ait écrite dans les années qui précédèrent sa mort :


« Depuis que le bill de réforme a introduit brusquement dans la chambre des communes, une masse d’élémens démocratiques beaucoup plus considérable que ne le comportait la pratique antérieure du régime gouvernemental, on a vu se former un parti dont le but est l’omnipotence de cette chambre. Le but auquel tendent tous les efforts de ce parti est l’anéantissement de la constitution anglaise dans la théorie comme dans la pratique. Tant que les whigs depuis la réforme ont exercé le pouvoir, ils se sont alliés à ce parti, ont gouverné avec son aide, ont vécu de sa faveur. Dans les courts intervalles où ceux qu’on nomme encore les tories sont revenus aux affaires, ils ont imité la conduite de leurs prédécesseurs, quelle que fût d’ailleurs leur profession de foi théorique. J’ose affirmer qu’à la seule exception de Robert Peel tous les ministres que j’ai connus depuis 1830 ont travaillé avec ou sans dessein à la ruine de la constitution antérieure à 1830. Ce parti de l’omnipotence des communes a présentement les organes les plus nombreux et les plus retentissans. Sa voix domine toutes les voix dans les journaux, dans les meetings, dans la chambre. Il y a trente ans, mes amis me parlaient du self adjusting principle of the constitution, c’est-à-dire de cette vertu intérieure qui fait que la constitution écarte elle-même peu à peu tout ce qui pourrait troubler sa marche ; ils m’en ont parlé tant et si bien que j’ai fini par y croire. Il me semble en effet que, depuis dix ou quinze ans, commence à grandir une opinion publique, laquelle, si elle prend un corps et une voix, pourrait être une ancre de salut pour l’Angleterre. Cependant les actes des partisans de l’omnipotence démocratique ont jeté un grand trouble chez les esprits sages, intelligens, expérimentés. Le nombre de ces derniers n’est pas médiocre, et, si l’on songe aux personnes dont ce parti se compose, il est singulièrement respectable et important. Malheureusement, comme il est formé de spectateurs beaucoup plus que de politiques actifs, il n’a point de corps et point de voix. Il faudrait qu’il fût rassemblé comme un grand parti politique sous une bannière où seraient inscrits ces mots : L’omnipotence de la chambre des communes est la révolution même et la mort de la vieille constitution nationale. Un tel parti politique pourrait seul donner au gouvernement le moyen d’agir dans le véritable esprit de la constitution, par l’équilibre des trois estates, des trois facteurs, la reine et les deux chambres, et non selon le bon plaisir d’un seul des trois. Je ne désespère pas, mais il y a lieu d’être inquiet et tourmenté, quand on voit à quels ministres et à quelle chambre des communes absurdement usurpatrice est livré aujourd’hui le sort de l’Angleterre. L’Angleterre ne périra point, mais elle a déjà perdu beaucoup de son ancienne position dans le monde et cette perte peut s’aggraver encore dans un prochain avenir. »


Nous ne pensons pas à l’Angleterre de nos jours en reproduisant ces novissima verba du baron de Stockmar. Si le sage conseiller vivait encore, s’il avait vu la reine Victoria entrer dans la quarante et unième année de son règne, s’il voyait les tories se maintenir au pouvoir depuis le 20 février 1874, il modifierait sans doute le langage que nous venons de citer. Ce qui s’est passé en Angleterre depuis la mort de Palmerston, les vicissitudes parlementaires qui firent succéder le ministère du comte Derby au ministère de lord John Russell, qui ramenèrent ensuite les whigs avec M. Gladstone, puis les tories avec M. Disraeli, tout cela n’est point de notre sujet. Nous ne retenons des paroles de Stockmar que ce qui intéresse le régime constitutionnel dans tous les pays libres. C’est par là que les dernières pensées du solitaire de Cobourg nous apparaissent comme son testament et couronnent les leçons de droit public consignées dans ses Mémoires.

L’inspiration de ces paroles suprêmes, c’est la crainte que le vrai régime constitutionnel ne soit vicié par l’usurpation de l’un des trois pouvoirs. Sur ce point comme sur tant d’autres, Stockmar avait bien vu et bien prévu. N’est-ce pas là précisément un des dangers de l’heure présente, partout où la liberté est en lutte avec la démocratie ? Nous ne cherchons pas à faire intervenir ici les questions qui nous harcèlent ; mais si les rapprochemens naissent du sujet même, nous tenterions en vain de les écarter. Les remarques de Stockmar s’appliquent à tous les régimes politiques, à la république comme à la monarchie, à la république parlementaire comme à la monarchie constitutionnelle ; c’est l’éternel problème de la liberté régulière et de la tyrannie. Vraie question de sphinx ; si on ne trouve pas le mot de l’énigme, on est dévoré par le despotisme d’un homme ou par le despotisme de la foule.

Dans nos pays de race latine, à quoi se réduit le plus souvent l’action des esprits d’élite que tourmente le noble souci de la liberté ? Quand là démocratie violente ramène le césarisme, ils s’attachent à ce qui peut rendre le césarisme libéral ; quand le césarisme ramène la démocratie violente, ils s’attachent à ce qui peut rendre la démocratie libérale et respectueuse de tous les droits. Telle était, par exemple, l’inspiration d’Alexis de Tocqueville, telle est encore la tradition de ceux qui l’admirent et qui le suivent. Stockmar était un Tocqueville britannique ; plus heureux pourtant, il s’adressait à une race d’hommes qui a le sens politique plus avisé, une raison plus souple, et qui ne poursuit pas de solutions à outrance.

Au mois de juillet 1791, tandis que l’assemblée constituante achevait la transformation de la monarchie, on vit paraître un pamphlet très vif dirigé contre le régime constitutionnel. Cette brochure, écrite avec esprit, était intitulée : Lettre d’un jeune mécanicien. Ce jeune mécanicien s’adressait à l’assemblée nationale et lui offrait de fabriquer, pour une somme modique, un roi constitutionnel réunissant toutes les conditions désirables. Il ne vous coûtera pas cher, disait-il, et il fonctionnera imperturbablement. Ne craignez pas qu’il prenne la fuite ni qu’il conspire avec l’étranger ; il s’acquittera de tous ses devoirs avec la plus parfaite exactitude. Il tiendra son rang dans les cérémonies, siégera convenablement sur son trône, et même, au moyen de certains ressorts, prendra des mains du président de l’assemblée la liste des ministres que désignera la majorité. Mon roi, ajoutait le pamphlétaire, ne serait pas dangereux pour la liberté du pays, et cependant, en le réparant avec soin, il serait éternel, ce qui est encore plus beau que d’être héréditaire. On pourrait même le déclarer inviolable, sans injustice, et infaillible, sans absurdité. — Tel était le programme du jeune mécanicien. Rien de plus spirituel et de plus impolitique, j’allais dire, Dieu me pardonne ! rien de plus français ; disons simplement : rien de moins conforme à l’expérience des pays libres.

Était-ce un partisan de la démocratie ou un partisan de la monarchie absolue qui avait imaginé cette boutade ? Plus d’un lecteur a dû s’y tromper. On sut bientôt que l’auteur était Condorcet, ce pouvait être tout aussi bien l’un des rédacteurs des Actes des Apôtres. Oh ! que la doctrine des pays libres est éloignée de cette logique révolutionnaire ! En Angleterre, en Belgique, aux États-Unis, — car il ne s’agit ici en particulier ni de monarchie ni de république, il ne s’agit que d’un état libre, quelle qu’en soit la forme, — l’expérience a montré que le rôle du chef de l’état ne devait pas être celui dont parle le mécanicien de 1791. En face de la puissance démocratique, les pays libres veulent un pouvoir qui, héréditaire ou électif, représente des intérêts d’un ordre plus élevé, la raison au-dessus du nombre, le droit au-dessus de la force, ils veulent un pouvoir qui soit le centre, le point fixe, l’axe inébranlable autour duquel ont lieu les évolutions de la vie publique. Plus ces évolutions doivent être tumultueuses, plus ils assurent la solidité de l’axe. C’est ainsi que le président de la république des États-Unis est plus indépendant des chambres que le souverain de la Grande-Bretagne. Sans cela, l’usurpation de la multitude amènerait bientôt la domination d’un maître. L’histoire ne connaît pas encore une démocratie qui, s’abandonnant au despotisme du nombre, n’ait préparé la dictature. Le conseiller de la reine Victoria, le grave et sage Stockmar, après avoir si bien servi la monarchie libérale d’Angleterre, était digne de léguer cet avertissement à l’avenir.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Voyez la Revue du 1er janvier, du 1er février, du 1er mars, du 1er mai, du 15 août, du 1er novembre, du 1er décembre 1876, du 15 mars, du 1er novembre et du 1er décembre 1877.
  2. Voyez la Revue du 1er décembre 1877.
  3. Voyez Léopold Ier, roi des Belges, par M. Théodore Juste, 2e partie, appendice, p. 309-370. Bruxelles, 1868.
  4. M. Théodore Juste. Voyez Léopold Ier, roi des Belges, 2e partie, p. 176.
  5. Voyez Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freherrn Christian Friedrich von Stockmar, p. 697.
  6. Voyez la Revue du 1er août 1857.
  7. Il y a ici un jeu de mots difficile à traduire : « Ihr abgehetster, nun bald auch abgesetzter. » Pour rendre la physionomie de la phrase, il fallait essayer de trouver en français l’allitération que présentent les termes allemands.
  8. «… Stockmar habe das Ministerium dor neuen Aera fertig in der Tasche mit aus England gebracht. »
  9. Annuaire des Deux Mondes, t. XIII, p. 349-350. Paris, 1866.
  10. Le roi Léopold Ier et la royauté belge, par M. Ch. Faider, ancien ministre de la justice. Bulletin de la Société royale de Belgique, 2° série, t. XXI.