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Les Stratagèmes (Frontin)/Trad. Bailly, 1848/Livre IV/Texte entier

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LES STRATAGÈMES.

LIVRE QUATRIÈME.




PRÉFACE.

Après avoir recueilli des stratagèmes, fruits de mes nombreuses lectures, et les avoir classés avec un soin scrupuleux, pour remplir les promesses des trois premiers livres, si toutefois je les ai remplies, je vais présenter dans celui-ci des exemples qu’il ne me paraissait guère possible de faire entrer dans le même cadre que les autres, parce qu’ils appartiennent plutôt à la stratégie qu’aux stratagèmes : aussi, malgré leur importance, ils ont dû être séparés des premiers, étant d’une nature différente au fond ; et, si je les rapporte, c’est dans la crainte que le lecteur qui, par hasard, en rencontrerait ailleurs quelques-uns ne soit entraîné, par des ressemblances, à me reprocher des lacunes. C’est donc un complément que je dois donner ; et dans ce livre, comme dans les autres, je m’efforcerai d’observer les divisions par espèces.

I. De la discipline.

1. P. Scipion, arrivé devant Numance, releva dans l’armée la discipline, qui était tombée par la négligence des chefs précédents. Il renvoya un grand nombre de valets, et ramena les soldats à l’habitude du devoir, en les soumettant chaque jour à de pénibles exercices. Il leur imposait des courses fréquentes, les obligeant à porter les provisions de plusieurs jours, en sorte qu’ils s’accoutumèrent à endurer le froid et la pluie, et à traverser à pied les gués des rivières. Souvent il leur reprochait leur mollesse et leur manque de courage, et brisait les meubles qu’il trouvait trop recherchés, ou peu utiles dans les expéditions. Il agit de cette manière, notamment à l’égard du tribun C. Memmius, à qui, dit-on, il adressa ces paroles : « Tu ne seras que peu de temps inutile à la république et à moi, mais tu le seras toujours à toi-même. »

2. Q. Metellus, dans la guerre contre Jugurtha, rétablit, par une semblable sévérité, la discipline relâchée de ses troupes, et alla jusqu’à défendre aux soldats d’user d’autre viande que de celle qu’ils auraient eux-mêmes fait rôtir ou bouillir.

3. On rapporte que Pyrrhus dit à son recruteur : « Choisis-les grands ; moi, je les rendrai forts. »

4. Sous le consulat de L. Flaccus et de C. Varron, les soldatsfurent, pour la première fois, obligés au serment. Auparavant les tribuns n’exigeaient d’eux qu’un simple engagement ; du reste, ils juraient tous ensemble que la fuite et la crainte ne leur feraient jamais quitter leurs étendards, et qu’ils ne sortiraient des rangs que pour saisir un javelot, frapper un ennemi, ou sauver un citoyen.

5. Scipion l’Africain dit à un soldat dont le bouclier était trop élégamment paré, qu’il n’était pas surpris de voir qu’il eût orné avec tant de soin une arme sur laquelle il comptait plus que sur son épée.

6. Philippe, dès la première organisation de son armée, supprima l’usage des chariots, et n’accorda qu’un valet à chaque cavalier, et un à dix fantassins, pour porter les cordes des tentes et les meules à blé. Quand on entrait en campagne, il faisait porter à chaque soldat de la farine pour trente jours.

7. C. Marius, voulant retrancher les équipages, qui ne sont pour l’armée qu’un très-grand embarras, fit mettre en paquets, et attacher sur des fourches, le bagage et les vivres des soldats, qui avaient ainsi un fardeau facile à porter, et dont ils pouvaient aisément se décharger : de là vient le proverbe des mulets de Marius.

8. Lorsque Théagène, général athénien, marchait contre Mégare, les soldats lui ayant demandé leurs rangs, il répondit qu’il les leur donnerait près de la ville ; puis il envoya secrètement en avant ses cavaliers, avec ordre de retourner ensuite et de s’avancer, comme des ennemis, contre leurs compagnons. Pendant que cet ordre s’exécutait, il avertit les soldats de se préparer à soutenir l’attaque, et permit d’établir l’ordre de bataille de telle manière que chacun prît la place qu’il voudrait. Les plus lâches s’étant aussitôt portés en arrière, tandis que les plus braves étaient accourus aux premiers rangs, il voulut que chacun gardât dans les lignes la place où il se trouvait alors.

9. Lysandre, général lacédémonien, faisant châtier un soldat qui s’était écarté de la route, celui-ci lui affirma que ce n’était point pour piller qu’il s’était éloigné de l’armée : « Je ne veux pas même, répondit Lysandre, que l’on puisse le soupçonner. »

10. Antigone, informé que son fils s’était logé chez une femme qui avait trois filles d’une grande beauté, lui dit : « J’apprends, mon fils, que vous êtes à l’étroit dans une maison habitée par plusieurs maîtres ; prenez un logement plus spacieux. » Et quand il l’eut fait sortir, il défendit à quiconque aurait moins de cinquante ans, de loger chez une mère de famille.

11. Le consul Q. Metellus, qu’aucune loi n’empêchait de conserver toujours son fils auprès de lui, aima mieux cependant qu’il s’acquittât de son service comme soldat.

12. Le consul P. Rutilius, à qui les lois permettaient d’avoir son fils attaché à sa personne, le fit soldat dans une légion.

13. M. Scaurus, apprenant que son fils avait lâché pied devant l’ennemi, dans la forêt de Trente, lui défendit de venir en sa présence. Le jeune homme, ne pouvant supporter cet affront, se donna la mort.

14. Autrefois les Romains, comme les autres nations, campaient par cohortes, et formaient çà et là des espèces de hameaux, les villes alors étant seules fortifiées. Pyrrhus, roi d’Épire, fut le premier qui enferma une armée entière dans une même enceinte retranchée. Les Romains ayant défait ce prince dans les plaines Arusiennes, près de Bénévent, s’emparèrent de son camp, dont ils étudièrent la disposition, et en vinrent peu à peu à cet art de camper qu’ils pratiquent aujourd’hui.

15. P. Scipion Nasica, n’ayant pas besoin de vaisseaux, occupa cependant ses soldats à en construire pendant un quartier d’hiver, craignant que l’inaction ne les perdît, et que, dans la licence qui accompagne l’oisiveté, ils ne fissent quelque injure aux alliés.

16. M. Caton a écrit que l’on coupait la main droite aux soldats convaincus d’avoir volé leurs compagnons, et que, si on voulait les punir moins sévèrement, on leur tirait du sang devant la tente du général.

17. Cléarque, général lacédémonien, disait à ses soldats qu’ils devaient redouter leur général plus que l’ennemi : il voulait leur faire entendre que pour ceux qui se seraient retirés du combat par crainte d’une mort douteuse, il y aurait un supplice certain.

18. D’après l’avis d’Appius Claudius, le sénat, pour punir des prisonniers renvoyés par Pyrrhus, roi d’Épire, mit les cavaliers dans l’infanterie, les fantassins dans les troupes légères, et tous eurent ordre de camper hors des retranchements, jusqu’à ce qu’ils eussent rapporté chacun les dépouilles de deux ennemis.

19. Le consul Otacilius Crassus ordonna que ceux qu’Annibal avait fait passer sous le joug fussent, à leur retour, campés hors des fortifications, afin que, se trouvant ainsi exposés, ils s’accoutumassent au danger, et devinssent plus hardis devant l’ennemi.

20. Sous le consulat de P. Cornelius Nasica et de D. Junius, les soldats qui avaient déserté leurs étendards étaient, après condamnation, battus de verges, et vendus publiquement.

21. Lorsque Domitius Corbulon faisait la guerre en Arménie, deux corps de cavalerie et trois cohortes de son armée ayant tout d’abord lâché pied devant l’ennemi, près d’un château, il leur ordonna de camper hors du retranchement jusqu’à ce que, par des efforts constants et d’heureuses escarmouches, ils eussent fait oublier cette honteuse conduite.

22. Le consul Aurelius Cotta ayant, dans une pressante nécessité, donné l’ordre à des chevaliers d’aider à fortifier le camp, et une partie de ceux-ci s’y étant refusés, il en porta plainte aux censeurs, qui leur infligèrent des notes d’infamie. Il obtint ensuite du sénat qu’on ne leur payât point la solde pour leurs services passés. L’affaire fut même portée devant le peuple par les tribuns, et tous les citoyens concoururent, par leur avis unanime, à l’affermissement de la discipline.

23. Q. Metellus le Macédonique, faisant la guerre en Espagne, ordonna aux soldats de cinq cohortes qui avaient abandonné leur position à l’ennemi, de faire leur testament, et d’aller reprendre ce poste, les menaçant de ne pas les recevoir au camp, s’ils ne revenaient victorieux.

24. Le sénat ordonna que l’armée qui avait été battue près du Siris, serait conduite par le consul P. Valerius, près de Firmum, afin qu’elle y établît son camp, et qu’elle passât l’hiver sous les tentes ; et, comme elle s’était honteusement laissé mettre en déroute, le sénat décida qu’on ne lui enverrait aucun renfort, jusqu’à ce qu’elle eût vaincu l’ennemi, et fait des prisonniers.

25. Des légions qui, pendant une des guerres Puniques, n’avaient pas fait leur devoir, furent, par un décret du sénat, reléguées en Sicile, où elles ne reçurent que de l’orge pendant sept années.

26. C. Titius, chef de cohorte, ayant abandonné sa position à l’ennemi, dans la guerre des esclaves fugitifs, L. Pison l’obligea de se tenir tous les jours devant le prétoire, vêtu d’une toge sans ceinture, la tunique déliée et les pieds nus, jusqu’au moment de la garde de nuit, et lui interdit les repas en commun, ainsi que les bains.

27. Sylla condamna une cohorte et ses centurions à se tenir debout devant le prétoire, le casque en tête, mais sans ceinture, pour s’être laissé enlever leur position par l’ennemi.

28. Domitius Corbulon, en Arménie, voulant punir Émilius Rufus, général de cavalerie, qui avait lâché pied devant l’ennemi, et dont les troupes étaient mal armées, lui fit déchirer les vêtements par un licteur, et le condamna à se tenir, dans cet état déshonorant, devant la tente prétorienne, jusqu’à ce que tout le monde se fût retiré.

29. Atilius Regulus, allant du Samnium vers Lucérie, s’aperçut que ses soldats prenaient la fuite à la vue de l’ennemi, qui était venu à sa rencontre. Aussitôt il rangea devant son camp une cohorte à laquelle il ordonna de tuer, comme déserteur, quiconque abandonnerait le champ de bataille.

30. En Sicile, le consul Cotta fit battre de verges Valerius, tribun militaire, de l’illustre famille Valeria.

31. Le même consul, ayant chargé P. Aurelius, son parent, de la conduite du siége de Lipara, pendant qu’il allait lui-même chercher de nouveaux auspices à Messine, le fit battre de verges, pour avoir laissé incendier ses retranchements, et prendre son camp, le mit au nombre des fantassins, et lui imposa le service de simple soldat.

32. Le censeur Fulvius Flaccus exclut du sénat son frère Fulvius, qui, sans l’ordre du consul, avait congédié une légion dans laquelle il était lui-même tribun.

33. M. Caton, ayant donné trois fois le signal du départ, s’éloignait avec sa flotte d’un rivage ennemi où il avait campé quelques jours, lorsqu’un soldat, qui était resté à terre, demanda, par des cris et des gestes, qu’on vînt le prendre. Caton, après avoir ramené à la côte tous ses vaisseaux, ordonna qu’il fût saisi, et mis à mort, aimant mieux le faire servir d’exemple, que de le laisser ignominieusement immoler par les ennemis.

34. Appius Claudius décima des soldats qui avaient pris la fuite, et ceux que le sort désigna périrent sous le bâton.

35. Deux légions ayant abandonné le champ de bataille, le consul Fabius Rullus fit désigner par le sort, dans chacune, vingt soldats qui eurent la tête tranchée en présence de l’armée.

36. Aquillius fit périr de la même manière trois hommes par centurie, de troupes qui s’étaient laissé forcer dans leur poste par l’ennemi.

37. M. Antoine, dont le retranchement avait été brûlé par l’ennemi, décima les deux cohortes qui étaient alors chargées de la garde des ouvrages, fit mettre à mort un centurion de chacune, et congédia honteusement le chef de la légion, dont les soldats ne reçurent que de l’orge pour ration.

38. Une légion ayant, d’après l’ordre de son chef, mis à sac la ville de Rhegium, ses quatre mille soldats furent emprisonnés et envoyés au supplice. Le sénat défendit même, par un décret, de leur donner la sépulture, et de pleurer leur mort.

39. Le dictateur L. Papirius Cursor voulait que l’on battît de verges et que l’on fît mourir sous la hache Fabius Rullus, maître de la cavalerie, pour avoir, quoique avec succès, combattu malgré ses ordres. Sans rien accorder ni aux prières, ni aux instances des soldats, il le poursuivit à Rome, où il s’était réfugié ; et là le dictateur ne fit grâce du supplice à Fabius, que lorsque celui-ci vint avec son père se jeter à ses genoux, et que le sénat et le peuple, d’un commun accord, intercédèrent pour lui.

40. Manlius, qui dès lors fut surnommé Imperiosus, fit battre de verges et frapper de la hache son fils, qui avait engagé, contrairement à ses ordres, un combat où cependant il avait été vainqueur.

41. Le jeune Manlius, voyant les soldats disposés à se révolter en sa faveur contre son père, leur dit qu’il n’y avait personne dont la vie fût assez précieuse pour faire renverser la discipline ; et il obtint d’eux qu’ils lui laisseraient subir sa peine.

42. Q. Fabius Maximus fit couper la main droite à des transfuges.

43. Lorsque le consul C. Curion allait faire la guerre aux Dardaniens, une des cinq légions qu’il commandait se révolta près de Dyrrachium, en se refusant au service, et en déclarant qu’elle ne suivrait pas ce chef téméraire dans une expédition si pénible et si dangereuse. Il ordonna aux quatre autres légions de sortir du camp, et de se mettre en ordre de bataille, les armes à la main, comme pour combattre ; ensuite il fit avancer la légion rebelle, sans armes et sans ceinturons, en présence de toute l’armée, et l’obligea de faucher la litière pour les chevaux. Le lendemain il ôta encore les ceinturons aux soldats, leur fit creuser un fossé, et, insensible à toutes les prières de cette légion, il lui enleva ses enseignes, abolit même son nom, et incorpora dans les autres légions les soldats qui la composaient.

44. Sous le consulat de Q. Fulvius et d’Appius Claudius, les soldats qui, après la bataille de Cannes, avaient été relégués en Sicile par ordre du sénat, supplièrent M. Marcellus de les envoyer contre l’ennemi. Marcellus consulta le sénat. Il lui fut répondu qu’on ne jugeait pas à propos de confier les intérêts de la république à des hommes qui les avaient abandonnés. Toutefois, on autorisa Marcellus à faire ce qui lui paraîtrait convenable, à condition qu’aucun de ces soldats ne serait exempté du service, ne recevrait ni solde, ni récompense, et ne repasserait en Italie, tant que les Carthaginois y resteraient.

45. M. Salinator, après son consulat, fut condamné par le peuple, pour avoir partagé inégalement le butin entre les soldats.

46. Le consul Q. Petillius ayant été tué dans un combat contre les Liguriens, il fut décrété par le sénat que la légion à la tête de laquelle ce consul était mort serait tout entière signalée comme ayant manqué à son devoir ; qu’on lui retrancherait la solde d’une année, et que ce temps de service ne lui serait pas compté.


II. Effets de la discipline.

1. On rapporte que pendant la guerre civile, lorsque les armées de Brutus et de Cassius traversaient ensemble la Macédoine, celle de Brutus arriva avant l’autre près d’une rivière sur laquelle il fallait jeter un pont, et que cependant celle de Cassius eut le sien plus tôt achevé, et passa la première. Une discipline ferme avait donné aux soldats de Cassius la supériorité sur ceux de Brutus, non seulement pour de semblables ouvrages, mais encore pour les actions les plus importantes de la guerre.

2. C. Marius, pouvant choisir entre deux armées qui avaient été commandées, l’une par Rutilius, l’autre par Metellus, et toutes deux par lui-même, opta pour celle de Rutilius, quoiqu’elle fût la moins nombreuse, sachant qu’elle était la mieux disciplinée.

3. Domitius Corbulon, n’ayant que deux légions, et fort peu de troupes auxiliaires, fut en état, grâce à la discipline qu’il avait rétablie, de soutenir la guerre contre les Parthes.

4. Alexandre, à la tête de quarante mille hommes, que déjà Philippe, son père, avait habitués à la discipline, entreprit la conquête du monde, et vainquit des armées innombrables.

5. Cyrus, faisant la guerre aux Perses avec quatorze mille hommes, surmonta les plus grandes difficultés.

6. Épaminondas, général thébain, à la tête de quatre mille hommes, dont quatre cents cavaliers, battit l’armée lacédémonienne, qui comptait vingt-quatre mille fantassins et seize cents cavaliers.

7. Quatorze mille Grecs, qui étaient venus au secours de Cyrus contre Artaxerxès, défirent cent mille barbares.

8. Ces mêmes quatorze mille Grecs, ayant perdu leurs chefs dans un combat, confièrent le soin de leur retraite à l’Athénien Xénophon, l’un d’eux, qui les ramena sains et saufs, à travers des lieux dangereux qu’ils ne connaissaient pas.

9. Xerxès, arrêté aux Thermopyles par les trois cents Spartiates, dont il ne put triompher qu’avec beaucoup de peine, dit qu’on l’avait trompé : qu’il avait beaucoup d’hommes, mais de soldats aguerris et disciplinés, point.


III. De la tempérance et du désintéressement.

1. M. Caton se contentait, dit-on, du vin des rameurs.

2. Fabricius, à qui Cinéas, ambassadeur d’Épire, offrait une grande quantité d’or, la refusa, et dit qu’il aimait mieux commander à ceux qui avaient de l’or, que d’en avoir lui-même.

3. Atilius Regulus, après avoir occupé les premières charges de la république, était si pauvre, qu’il n’avait pour vivre, avec sa femme et ses enfants, qu’une petite terre cultivée par un seul fermier. Ayant appris la mort de celui-ci, il écrivit au sénat pour demander un successeur dans le commandement, attendu que son bien, laissé à l’abandon par la mort de ce serviteur, réclamait sa présence.

4. Cn. Scipion, après ses succès en Espagne, mourut tellement pauvre, qu’il ne laissa pas même une somme suffisante pour marier ses filles. Le sénat, touché de leur indigence, les dota aux frais du trésor.

5. Les Athéniens firent de même à l’égard des filles d’Aristide, qui, après avoir rempli les charges les plus importantes, mourut dans une extrême pauvreté.

6. Telle était la tempérance d’Épaminondas, général thébain, que l’on ne trouva chez lui qu’un chaudron, et une seule broche de fer.

7. Annibal se levait avant le jour, et ne se reposait pas avant la nuit. Il ne soupait que sur le soir, et sa table n’avait pas plus de deux lits.

8. Le même, lorsqu’il servait sous le commandement d’Asdrubal, dormait le plus souvent sur la terre nue, sans autre couverture que son manteau.

9. On rapporte que Scipion Émilien ne prenait pour toute nourriture, pendant les marches, que du pain, qu’il mangeait en se promenant avec ses amis.

10. On en dit autant d’Alexandre le Grand.

11. Nous lisons que Masinissa, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, prenait ses repas au milieu du jour, debout devant sa tente, ou en se promenant.

12. Lorsque M’. Curius eut vaincu les Sabins, un décret du sénat lui ayant accordé une portion de terre plus grande qu’aux vétérans, il n’accepta que la mesure des simples soldats, et dit qu’il n’appartenait qu’à un mauvais citoyen de ne pas se contenter de ce qui suffisait aux autres.

13. Souvent même une armée entière se fit remarquer par sa tempérance, témoin celle qui était commandée par Scaurus. D’après le rapport de ce général, un arbre fruitier, qui se trouvait à l’extrémité de son camp, dans l’enceinte même, fut, le lendemain, laissé intact avec ses fruits, au départ de l’armée.

14. Pendant la guerre qui se fit sous les auspices de l’empereur César Domitien Auguste Germanicus, guerre allumée dans les Gaules par Julius Civilis, l’opulente cité de Langres, ayant embrassé le parti des factieux, craignait, à l’approche de César, d’être livrée au pillage ; mais, respectée contre son attente, et n’ayant éprouvé aucune perte, elle rentra dans le devoir, et me fournit soixante-dix mille combattants.

15. L. Mummius, qui, après la prise de Corinthe, enrichit de tableaux et de statues l’Italie et les provinces conquises, fut si éloigné de prendre pour lui une partie de ce précieux butin, que sa fille, qu’il laissa dans la pauvreté, fut dotée par le sénat aux frais du trésor public.


IV. De la justice.

1. Pendant que Camille assiégeait Faléries, un maître d’école emmena hors des murs, sous prétexte d’une promenade, les enfants qui lui étaient confiés, et alla les livrer aux Romains, auxquels il dit que, pour retirer de pareils otages, la ville se soumettrait à toute condition. Non seulement Camille rejeta l’offre perfide de ce maître, mais encore il lui lia les mains derrière le dos, et le fit reconduire à coups de verges par ses élèves, vers leurs parents. Cette générosité lui valut la conquête qu’il ne voulait pas devoir à une trahison : car les Falisques, admirant sa justice, se rendirent à lui volontairement.

2. Le médecin de Pyrrhus, roi d’Épire, étant venu près de Fabricius, qui commandait l’armée romaine, lui promit d’empoisonner son maître, si on lui accordait une récompense proportionnée à ce service. Fabricius, qui répugnait à fonder ses succès sur un semblable forfait, découvrit au roi les intentions coupables de son médecin ; et cette loyauté engagea Pyrrhus à rechercher l’amitié des Romains.


V. De la fermeté de courage.

1. Les soldats de Cn. Pompée ayant menacé de piller les trésors que l’on devait porter dans son triomphe, Servilius et Glaucia l’engagèrent à les leur distribuer, pour prévenir cette révolte. Pompée déclara qu’il renoncerait au triomphe, et qu’il mourrait même plutôt que de céder à l’indiscipline. Puis, après avoir vivement réprimandé les soldats, il leur fit présenter ses faisceaux ornés de lauriers, comme pour les engager à commencer le pillage par ces objets. Ils sentirent l’odieux de leur conduite, et rentrèrent dans l’obéissance.

2. Une sédition s’étant élevée dans l’armée de C. César, au milieu du tumulte de la guerre civile, ce général licencia la légion coupable, au moment même de la plus grande effervescence, et fit frapper de la hache les chefs de la révolte. Peu de temps après les soldats licenciés, ayant sollicité auprès de lui et obtenu leur réintégration, se montrèrent dès lors irréprochables.

3. Au moment où Postumius, personnage consulaire, exhortait ses soldats, ils lui demandèrent ce qu’il exigeait d’eux : « Suivez-moi, » leur dit-il ; et, saisissant une enseigne, il s’élança le premier contre l’ennemi. Ses troupes le suivirent et remportèrent la victoire.

4. Cl. Marcellus étant tombé, sans s’y attendre, entre les mains des Gaulois, tourna avec son cheval, cherchant par où il pourrait s’échapper ; mais, se voyant investi de toutes parts, il adressa une prière aux dieux, et s’élança au milieu des ennemis, les frappa d’étonnement par son audace, tua leur chef, et remporta des dépouilles opimes, lorsqu’il avait à peine l’espoir de se sauver.

5. L. Paullus, à la bataille de Cannes, voyant l’armée perdue, refusa le cheval que lui offrait Lentulus pour fuir, et ne voulut pas survivre à ce désastre, bien qu’on ne pût le lui imputer à lui-même. Épuisé par ses blessures, et appuyé contre une pierre, il resta en cet état jusqu’à ce qu’il expirât sous les coups des ennemis.

6. Varron, son collègue, montra encore plus de résolution, en conservant sa vie après ce malheur ; et le peuple, ainsi que le sénat, lui rendit des actions de grâces pour n’avoir pas désespéré de la république. Au reste, toute sa conduite ultérieure prouva qu’il s’était conservé, non par désir de vivre, mais par amour pour la patrie : car il laissa croître sa barbe et ses cheveux, et ne se coucha plus pour prendre ses repas. Il refusa même les dignités qui lui étaient conférées par le peuple, disant qu’il fallait à la république des magistrats plus heureux que lui.

7. Après le massacre de Cannes, Sempronius Tuditanus et C. Octavius, tribuns militaires, étant assiégés dans le plus petit des deux camps, conseillèrent à leurs compagnons de mettre l’épée à la main, et de s’échapper à travers les postes ennemis, déclarant que telle était leur résolution, lors même que personne n’oserait sortir avec eux. Au milieu de l’hésitation générale, douze cavaliers seulement et cinquante fantassins eurent le courage de les suivre, et parvinrent sains et saufs à Canusium.

8. En Espagne, T. Fonteius Crassus, étant allé faire du butin avec trois mille hommes, se trouva enfermé par Asdrubal dans un poste dangereux. À l’entrée de la nuit, n’ayant fait part de son dessein qu’aux premiers rangs, il s’échappa en traversant les postes ennemis, au moment où l’on s’y attendait le moins.

9. Pendant la guerre contre les Samnites, le consul Cornelius Cossus étant surpris par l’ennemi dans un lieu où il courait du danger, le tribun P. Decius lui conseilla de faire occuper une hauteur qui était près de là, par un détachement qu’il s’offrit de commander. L’ennemi, attiré sur cet autre point, laissa échapper le consul, mais enveloppa Decius, et le tint assiégé. Celui-ci triompha encore de cette difficulté par une sortie nocturne, et revint auprès du consul sans avoir perdu un seul homme.

10. Une action semblable a été faite, sous le consulat d’Atilius Calatinus, par un chef dont le nom nous a été diversement transmis. Les uns l’appellent Laberius, quelques autres Q. Céditius, la plupart Calpurnius Flamma. Voyant les troupes engagées au fond d’une vallée dont toutes les hauteurs étaient occupées par l’ennemi, il demande et obtient trois cents hommes, qu’il exhorte à sauver l’armée par leur courage, et s’élance avec eux au milieu de cette vallée. Les ennemis descendent de toutes parts pour les tailler en pièces ; mais, arrêtés par un combat long et acharné, ils laissent au consul le temps de fuir avec son armée.

11. C. César, étant sur le point de combattre les Germains commandés par Arioviste, et voyant le courage de ses troupes abattu, les assembla et leur dit que, dans cette circonstance, la dixième légion seule marcherait à l’ennemi. Par là il stimula cette légion, en lui rendant le témoignage qu’elle était la plus brave, et fit craindre aux autres de lui laisser à elle seule cette glorieuse renommée.

12. Philippe ayant menacé les Lacédémoniens de les priver de tout, s’ils ne lui livraient leur ville, un des principaux citoyens s’écria : « Nous privera-t-il aussi de mourir pour notre patrie ? »

13. Léonidas, roi de Lacédémone, à qui l’on disait que les Perses formeraient un nuage par la multitude de leurs flèches, répondit : « Nous combattrons mieux à l’ombre. »

14. Dans un moment où L. Élius, préteur de la ville, rendait la justice, un pivert vint se poser sur sa tête, et les aruspices dirent que si on laissait partir cet oiseau, la victoire serait aux ennemis ; que si on le tuait, le peuple romain serait vainqueur, mais L. Élius périrait avec sa famille. Ce chef tua aussitôt l’oiseau, n’hésitant pas à se sacrifier lui-même. Notre armée triompha, et Élius mourut dans le combat, avec quatorze de ses parents. Quelques-uns pensent qu’il s’agit ici, non de L. Élius, mais de Lélius, et que ceux qui perdirent la vie appartenaient à la famille Lélia.

15. Les deux Decius, le père d’abord, et plus tard le fils, se dévouèrent pour la république pendant leur consulat. Ils s’élancèrent avec leurs chevaux au milieu des ennemis, et donnèrent, en mourant, la victoire à leur patrie.

16. P. Crassus, faisant la guerre en Asie contre Aristonicus, tomba au pouvoir de l’ennemi dans une embuscade, entre Élée et Myrina. Emmené vivant, et se voyant avec horreur prisonnier, lui consul romain, il prit le parti d’enfoncer dans l’œil d’un Thrace commis à sa garde, la baguette dont il se servait pour conduire son cheval ; le soldat, irrité par la douleur, perça de son épée Crassus, qui échappa ainsi, selon son désir, à l’opprobre des fers.

17. M. Caton, fils du Censeur, ayant été jeté à terre par une chute de son cheval, s’aperçut, quand il se fut remis en selle, que son épée avait glissé du fourreau. Craignant le déshonneur d’une telle perte, il retourne au milieu des ennemis, et, non sans recevoir quelques blessures, retrouve enfin son arme, et revient près de ses compagnons.

18. Les habitants de Pétilie, assiégés par Annibal, et manquant de vivres, firent sortir de la ville les vieillards et les enfants ; et, réduits à vivre de cuirs qu’ils faisaient tremper et qu’ils grillaient ensuite, de feuilles d’arbres et de la chair de toute espèce d’animaux, ils soutinrent le siége pendant onze mois.

19. Ceux d’Arabriga, en Espagne, supportèrent les mêmes maux, plutôt que de livrer leur ville à Hirtuleius.

20. Lorsque Annibal assiégeait Casilinum, les habitants furent réduits à une telle extrémité, qu’un rat y fut vendu, dit-on, cent deniers. Le vendeur mourut de faim, et l’acheteur vécut. Malgré cette famine, la ville persévéra dans sa fidélité envers les Romains.

21. Mithridate, assiégeant Cyzique, fit amener ses prisonniers au pied des remparts, dans l’espoir que les habitants, craignant pour le sort de leurs concitoyens, se décideraient à rendre la place ; mais les assiégés exhortèrent les captifs à mourir avec courage, et restèrent fidèles aux Romains.

22. Les habitants de Ségovie, dont les femmes et les enfants étaient mis à mort par Viriathe, aimèrent mieux voir égorger ce qu’ils avaient de plus cher, que de rompre leur alliance avec les Romains.

23. Les Numantins, pour ne pas se rendre, s’enfermèrent dans leurs maisons, et s’y laissèrent mourir de faim.


VI. De la bonté et de la douceur.

1. Q. Fabius dit à son fils, qui lui conseillait de sacrifier un petit nombre de soldats pour s’emparer d’une position avantageuse : « Veux-tu être de ce petit nombre ? »

2. Xénophon, étant à cheval, venait d’ordonner à son infanterie de s’emparer d’une hauteur, lorsqu’il entendit un soldat dire, en murmurant, qu’il était facile à un homme à cheval de commander des choses aussi pénibles. Il descendit aussitôt, fit monter le soldat à sa place, et se dirigea à pied vers le sommet de la montagne. Le soldat, pour échapper à la honte et aux railleries de ses camarades, se hâta de descendre. Quant à Xénophon, toute son armée eut peine à obtenir de lui qu’il reprît son cheval, et qu’il réservât ses forces pour les fonctions nécessaires de général.

3. Alexandre, pendant une marche en hiver, était assis devant un feu, et regardait défiler ses troupes, lorsqu’il aperçut un soldat presque mort de froid. Il lui fit prendre sa place, et lui dit : « Si tu étais né parmi les Perses, ce serait pour toi un crime capital de t’asseoir sur le siége de ton roi ; un Macédonien peut se le permettre. »

4. L’empereur Auguste Vespasien, étant informé qu’un jeune homme d’illustre naissance, mais peu propre au métier des armes, était obligé, par le mauvais état de sa fortune, de servir dans les derniers grades de l’armée, lui assura de quoi vivre selon son rang, et lui donna un congé honorable.


VII. Instructions diverses sur la guerre.

1. César suivait contre l’ennemi, disait-il, le système adopté par la plupart des médecins contre les maladies, dont ils triomphent plutôt par la faim que par le fer.

2. Domitius Corbulon prétendait qu’il fallait vaincre l’ennemi avec la doloire, c’est-à-dire par les ouvrages de siége.

3. L. Paullus disait qu’un général devait avoir le caractère d’un vieillard, c’est-à-dire s’arrêter aux résolutions les plus prudentes.

4. On reprochait à Scipion l’Africain de ne pas aimer à se battre : « Ma mère, répondit-il, a fait en moi un général, et non un soldat. »

5. C. Marius, provoqué par un Teuton à un combat singulier, lui dit que, s’il était désireux de mourir, une corde pouvait mettre fin à sa vie. Comme le barbare insistait, Marius lui montra un vieux gladiateur, dont la petite taille inspirait le mépris, et lui dit : « Quand tu auras vaincu cet homme, je combattrai contre toi. »

6. Q. Sertorius, sachant par expérience qu’il ne pouvait résister aux forces réunies des Romains, et voulant le prouver aux barbares ses alliés, qui demandaient témérairement le combat, fit amener en leur présence deux chevaux, l’un plein de vigueur, l’autre extrêmement faible, auprès desquels il plaça deux jeunes gens qui offraient le même contraste, l’un robuste, l’autre chétif ; et il ordonna au premier d’arracher d’un seul coup la queue entière du cheval faible, au second de tirer un à un les crins du cheval vigoureux. Le jeune homme chétif s’étant acquitté de sa tâche, tandis que l’autre luttait inutilement avec la queue du cheval faible : « Soldats, s’écria Sertorius, je vous ai montré, par cet exemple, ce que sont les légions romaines : invincibles quand on les prend en masse, elles seront bientôt affaiblies et taillées en pièces, si elles sont attaquées séparément. »

7. Le consul Valerius Lévinus, qui avait une grande confiance en ses troupes, ordonna de promener dans son camp un espion que l’on y avait surpris ; et, pour intimider les ennemis, il déclara qu’il leur permettait de faire observer son armée par leurs espions toutes les fois qu’ils le voudraient.

8. Le primipile Célius, qui, après la défaite de Varus, en Germanie, servit de général à notre armée investie par les barbares, craignait que ceux-ci n’approchassent de ses retranchements du bois qu’ils avaient amassé, et n’incendiassent son camp. Il feignit de manquer de bois lui-même, et, envoyant de tous côtés des soldats pour en enlever, il réussit à faire éloigner de là, par les Germains, tous les troncs d’arbres qu’ils y avaient réunis.

9. Dans un combat naval, Cn. Scipion lança sur les vaisseaux ennemis des vases remplis de poix et de résine, dont la chute devait faire un double mal, et par leur pesanteur, et par les matières inflammables qu’ils répandaient.

10. Annibal enseigna au roi Antiochus à jeter sur les vaisseaux ennemis de petits vases pleins de vipères, pour épouvanter les soldats, et leur faire abandonner le combat et la manœuvre.

11. Prusias recourut à ce moyen au moment où sa flotte commençait à fuir.

12. M. Porcius, ayant pris de vive force un vaisseau carthaginois, fit main-basse sur ceux qui le montaient, donna leurs armes à ses soldats, qu’il revêtit de leurs dépouilles ; et, trompant l’ennemi par ce déguisement, il parvint à couler à fond plusieurs de leurs navires.

13. Les Athéniens, dont le territoire était de temps en temps ravagé par les Lacédémoniens, profitèrent des jours pendant lesquels on célébrait, hors de leur ville, les fêtes de Minerve, pour sortir avec toute l’apparence du culte ordinaire, mais avec des armes cachées sous leurs habits. Au lieu de rentrer à Athènes quand leurs cérémonies furent achevées, ils allèrent tout à coup se jeter sur le pays des Lacédémoniens au moment où ceux-ci craignaient le moins cette irruption, et ravagèrent à leur tour les terres de ces ennemis, qui avaient si souvent dévasté les leurs.

14. Cassius, ayant des vaisseaux de charge qui ne lui étaient plus d’une grande utilité, y mit le feu, et les dirigea, par un vent favorable, sur la flotte ennemie, qu’il incendia de cette manière.

15. Lorsque M. Livius eut défait Asdrubal, on lui conseillait de poursuivre et de détruire entièrement les débris de l’armée ennemie : « Laissons-en échapper quelques-uns, répondit-il, pour annoncer notre victoire. »

16. Scipion l’Africain disait souvent qu’il fallait non-seulement laisser la retraite libre à l’ennemi, mais encore la lui rendre sûre.

17. Pachès, général athénien, promit aux ennemis de leur laisser la vie sauve, s’ils déposaient le fer ; et, quand ils se furent soumis à cette condition, il fit mettre à mort tous ceux qui avaient des agrafes de fer à leurs manteaux.

18. Asdrubal, étant entré sur le territoire des Numides dans l’intention de les soumettre, et les ayant trouvés prêts à se défendre, leur affirma qu’il était venu dans le seul but de prendre des éléphants, animaux communs dans cette contrée. Ils lui permirent cette chasse, à condition qu’il ne les inquiéterait point ; et quand, sur la foi de sa promesse, leur armée se fut dissoute, il les attaqua et les réduisit sous sa domination.

19. Alcétas, général de Lacédémone, voulant enlever aux Thébains un convoi de vivres, tint sa flotte prête, mais cachée, et se mit à exercer ses rameurs tour à tour sur la même galère, comme s’il n’eût pas eu d’autres navires. Quelque temps après, lorsque les vaisseaux des Thébains passèrent, il s’élança sur eux avec toute sa flotte, et s’empara du convoi.

20. Ptolémée, ayant en tête Perdiccas, dont l’armée était plus forte que la sienne, attacha du sarment à tous ses bestiaux, pour le leur faire traîner, les mit sous la conduite de quelques cavaliers, et les précéda lui-même avec ses troupes. La poussière soulevée par ces animaux ayant fait croire aux ennemis que Ptolémée était suivi d’une armée nombreuse, ils en prirent l’épouvante et se laissèrent vaincre.

21. Myronide, général athénien, sur le point d’en venir aux mains avec les Thébains, qui lui étaient supérieurs en cavalerie, apprit à ses soldats que dans les combats en plaine on peut sauver sa vie si l’on tient ferme, mais qu’il est très-dangereux de lâcher pied. Il leur donna par là de la résolution, et remporta la victoire.

22. L. Pinarius commandait la garnison romaine à Henna, en Sicile, lorsque les clefs des portes, dont il s’était emparé, lui furent redemandées par les magistrats de la ville. Comme il les soupçonnait d’être disposés à embrasser le parti des Carthaginois, il demanda une nuit pour réfléchir ; et, après avoir instruit ses soldats de la perfide intention des Siciliens, il leur ordonna de se tenir prêts pour le lendemain, et d’être attentifs au signal qu’il leur donnerait. Les magistrats s’étant présentés dès le point du jour, il leur promit de rendre les clefs, si tel était le désir unanime des habitants d’Henna. Aussitôt le peuple entier se réunit au théâtre, demanda à grands cris les clefs, et manifesta ainsi la résolution de quitter le parti des Romains. Alors Pinarius donna aux soldats le signal convenu, et tous les habitants furent massacrés.

23. Iphicrate, général athénien, ayant donné à sa flotte l’apparence de celle des ennemis, se dirigea vers une ville alliée dont la fidélité lui était suspecte. Les démonstrations de joie avec lesquelles il fut accueilli lui ayant dévoilé la perfidie des habitants, il livra la ville au pillage.

24. Tib. Gracchus ayant déclaré que ceux des volons de son armée qui se montreraient braves recevraient leur liberté, et que les lâches seraient mis en croix, quatre mille d’entre eux, qui avaient combattu avec peu d’ardeur, s’étaient réunis sur une colline fortifiée, par crainte du châtiment. Il leur envoya dire que tout le corps des volons était victorieux à ses yeux, puisque l’ennemi avait été mis en déroute ; et, après les avoir ainsi affranchis des effets de sa menace et de toute crainte, il les reçut dans le camp.

25. Après la bataille de Thrasymène, qui fut si désastreuse pour les Romains, six mille hommes s’étant rendus à Annibal par une capitulation, il renvoya généreusement dans leurs villes les alliés latins, en leur disant qu’il ne faisait la guerre que dans le but de rendre la liberté à l’Italie : ce moyen lui valut, par leur intervention, la soumission de quelques peuples.

26. Pendant que Cincius, chef de la flotte romaine, assiégeait Locres, Magon répandit le bruit dans notre camp que Marcellus était tué ; qu’Annibal arrivait pour faire lever le siége ; et bientôt après des cavaliers, qu’il avait fait sortir secrètement de la place, vinrent se montrer sur les hauteurs qui étaient en vue des remparts. Cet artifice réussit : Cincius, persuadé que c’était Annibal qui venait, se rembarqua et prit la fuite.

27. Scipion Émilien, au siége de Numance, plaça des archers et des frondeurs, non-seulement dans les intervalles des cohortes, mais encore entre les centuries.

28. Pélopidas, général thébain, mis en fuite par les Thessaliens, franchit une rivière à l’aide d’un pont volant, qu’il fit brûler ensuite par son arrière-garde, pour ne pas laisser le même moyen de passage à l’ennemi qui le poursuivait.

29. La cavalerie romaine ne pouvant nullement tenir tête à celle des Campaniens, Q. Névius, centurion de l’armée du proconsul Fulvius Flaccus, imagina de choisir dans toutes les troupes les soldats de petite taille qui paraissaient les plus agiles, de les armer de boucliers courts, de casques légers, d’épées, et de sept javelots javelots longs de quatre pieds environ, de les mettre en croupe derrière les cavaliers, et de les faire avancer jusqu’aux murailles, où, mettant pied à terre, ils devaient combattre la cavalerie ennemie. Cette manœuvre fit beaucoup de mal aux Campaniens, surtout à leurs chevaux, qui furent mis en désordre, et notre armée remporta facilement la victoire.

30. P. Scipion, en Lydie, voyant qu’une pluie qui était tombée jour et nuit avait incommodé l’armée d’Antiochus, au point que, non-seulement les hommes et les chevaux n’avaient plus de forces, mais encore que les arcs, dont les cordes étaient mouillées, devenaient inutiles, engagea son frère à livrer le combat le lendemain, quoique ce fût un jour néfaste. La victoire fut le résultat de cet avis.

31. Pendant que Caton ravageait l’Espagne, une députation des Ilergètes, peuple allié des Romains, vint lui demander du secours. Ne voulant ni les mécontenter par un refus, ni affaiblir ses forces en les divisant, il ordonna au tiers de ses soldats de prendre des vivres et de s’embarquer, mais avec la recommandation expresse de revenir sur leurs pas, en prétextant que les vents étaient contraires. Pendant ce temps, la nouvelle que du secours arrivait rendit le courage aux Ilergètes, et renversa les projets de leurs ennemis.

32. C. César, voyant qu’il y avait dans l’armée de Pompée un grand nombre de chevaliers romains qui, par leur habileté à manier les armes, lui tuaient beaucoup de monde, ordonna à ses troupes de leur porter des coups d’épée au visage et dans les yeux. Il réussit par ce moyen à leur faire prendre la fuite.

33. Les Vaccéens, pressés dans un combat par Sempronius Gracchus, formèrent autour d’eux une enceinte de chariots, dans lesquels ils placèrent leurs meilleurs soldats habillés en femmes. Sempronius, croyant n’avoir affaire qu’à des femmes, s’avança témérairement pour les envelopper ; mais ceux qui étaient sur les chariots reprirent l’offensive, et mirent ses troupes en fuite.

34. Eumène, de Cardie, un des successeurs d’Alexandre, étant assiégé dans un château où il ne pouvait exercer ses chevaux, avait soin, chaque jour, et aux mêmes heures, de les suspendre de telle manière, que, appuyés sur leurs pieds de derrière, et ayant en l’air ceux de devant, ils s’agitaient violemment en tout sens, et se mettaient en sueur pour reprendre leur position naturelle.

35. M. Caton, à qui des barbares s’engageaient à fournir des guides, et même des renforts, pourvu qu’on leur donnât une somme considérable, n’hésita point à la promettre, parce que, s’ils étaient vainqueurs, il pouvait les payer avec le butin fait sur l’ennemi, et que, s’ils périssaient dans le combat, il était dégagé de sa promesse.

36. Statilius, cavalier recommandable par ses services, se disposant à passer du côté de l’ennemi, Q. Fabius Maximus le fit appeler, et, après lui avoir dit, par forme d’excuse, que la jalousie de ses camarades lui avait laissé jusqu’alors ignorer son mérite, lui fit présent d’un cheval et d’une somme d’argent. Cet homme, que le sentiment de ses torts avait amené tremblant, sortit plein de joie ; et, de chancelant, il devint dès lors aussi fidèle qu’il était brave.

37. Philippe, ayant appris qu’un certain Pythias, excellent guerrier, était devenu son ennemi, parce que, dans sa pauvreté, ayant peine à nourrir ses trois filles, il ne recevait de ce roi aucun subside, répondit à ceux qui lui conseillaient de se défaire de cet homme : « Quoi ! si un de mes membres était malade, le couperais-je plutôt que de le guérir ? » Ensuite il fit venir secrètement ce Pythias, le reçut avec bonté ; et, après lui avoir fait exposer l’état malheureux de ses affaires, il lui donna de l’argent, et le rendit par là plus fidèle et plus dévoué qu’il n’était avant qu’il eût à se plaindre.

38. Après le malheureux combat contre les Carthaginois, où Marcellus perdit la vie, T. Quinctius Crispinus, ayant appris que l’anneau de son collègue était entre les mains d’Annibal, informa toutes les villes d’Italie qu’elles avaient à se défier des lettres qu’elles recevraient sous le sceau de Marcellus. Cette précaution fit échouer les tentatives d’Annibal à Salapie et dans d’autres villes.

39. Après le désastre de Cannes, le courage des Romains était tellement abattu, qu’une grande partie des débris de l’armée, entraînée par plusieurs citoyens des premières familles, formait la résolution de quitter l’Italie. P. Scipion, encore très-jeune, accourut, et, dans l’assemblée même où l’on délibérait, déclara qu’il allait tuer de sa propre main quiconque ne jurerait pas de ne point abandonner la république. Après avoir lui-même prononcé le serment, il tira son épée, menaça d’immoler un de ceux qui étaient le plus près de lui, s’il n’en faisait autant, et força celui-ci par la crainte, les autres par l’exemple, à prendre le même engagement.

40. Les Volsques étant campés dans un lieu environné de broussailles et de bois, Camille incendia tout ce qui pouvait porter la flamme jusqu’à leurs retranchements, et les obligea ainsi d’abandonner le camp.

41. Pendant la guerre Sociale, P. Crassus fut surpris de la même manière avec toute son armée.

42. En Espagne, Q. Metellus étant sur le point de lever son camp, et ses soldats se tenant renfermés dans l’intérieur des retranchements, Hermocrate profita de leur inaction pour ne les faire attaquer que le lendemain par ses troupes, alors plus capables de combattre, et termina ainsi la guerre.

43. Miltiade, ayant défait à Marathon une multitude innombrable de Perses, et voyant que les soldats athéniens perdaient le temps à recevoir des félicitations, les fit marcher à la hâte au secours de leur ville, vers laquelle se dirigeait la flotte ennemie. Quand il y fut accouru, et qu’il eut garni les murs de défenseurs, les Perses, croyant que le nombre des Athéniens était considérable, et que l’armée qui avait combattu à Marathon était différente de celle qu’on voyait sur les remparts, revirèrent de bord sur-le-champ et regagnèrent l’Asie.

44. Pisistrate, général athénien, ayant pris la flotte des Mégariens, qui avait débarqué près d’Éleusis, pendant la nuit, pour enlever des femmes d’Athènes occupées à célébrer les fêtes de Cérès, vengea ses concitoyens par un grand massacre des ennemis, et remplit de soldats athéniens les vaisseaux capturés, sur lesquels il mit en vue quelques femmes qui semblaient être des captives. Les Mégariens, trompés par cette apparence, et persuadés que leurs compagnons revenaient avec le fruit de leur entreprise, s’avancèrent à leur rencontre en désordre et sans armes, et furent eux-mêmes taillés en pièces.

45. Cimon, général athénien, ayant battu la flotte des Perses près de l’île de Chypre, revêtit ses soldats des dépouilles des prisonniers ; et, avec les vaisseaux mêmes des barbares, il fit voile pour la Pamphylie, et aborda près du fleuve Eurymédon. Les Perses, reconnaissant leurs navires et le costume de ceux qui les montaient, ne se méfièrent de rien ; mais, soudainement attaqués par Cimon, ils furent ainsi défaits le même jour sur terre et sur mer.