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Les Tendresses premières/Le Comte de la Mi-Carême

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Le Comte de la Mi-Carême


Venant d’Espagne ou de Bohême,
Au trot de son lent cheval blanc,
Passe, dans les villes du Brabant,
Le comte de la Mi-Carême.
Il va, là-haut, de toit en toit,
L’oreille au trou des cheminées,
Surprendre, avec sa haquenée,
Ce qu’on entend et ce qu’on voit,

Dans les maisons, où les mioches,
Autour des foyers d’or, l’hiver,
S’instruisent, en des livres clairs,
Comme des gens de la basoche.


On l’aperçoit, les soirs de vent,
Par la lucarne à tabatière,
Longer les étroites gouttières.
Il vient et va, pousse en avant,
S’arrête — et puis revient encore ;
Son cheval suit tous les chemins
Qu’il lui suggère, avec la main,
Et quand parfois, au loin, s’essorent
Ses hauts galops silencieux,
Sa sueur blanche et son écume
S’entremêlent, comme des plumes,
Aux nuages qui vont aux cieux.


Où ne va-t-il ? — Dieu seul le guide,
Sur l’échiquier géant des tours
Et des pignons des carrefours,
Par les grand’routes translucides.


Ceux qui ne l’ont pas aperçu
Quand, vers le soir, sonnent les cloches,
C’est qu’ils eurent leurs yeux en poche.
Mais les enfants, eux tous, l’ont vu
— Prince de rêve et de fortune —
Traversant l’air superbement,
Avec sa bête en diamant
Et son manteau de clair de lune.


Son chef arbore un turban bleu
Comme le front d’un vieux roi-mage ;
C’est un géant sur les images
Qu’on vend, dans les quartiers pouilleux
D’Hasselt, de Mol, d’Anvers, de Lierre ;
De sa main gauche, il tient des fouets
Et de sa droite un lot de jouets
En bois léger, en carton-pierre.
Il en a plein trente paniers,
Il en a plein vingt sacs de toile,
Et l’on prétend, qu’en chaque étoile,
Il en a plein trois cents greniers.



Ils sont plus clairs que feux d’aurore,
Joyeux, naïfs — dites combien !
Ce sont les bons anges gardiens
Qui les taillent et les décorent,
Peignant, avec leurs menus doigts,
L’or des manteaux, l’azur des robes ;
N’employant rien que couleurs probes,
Colle tenace et raide empois,
Et ciselant chaque clochette
Pour arlequins et pour pierrots
Et pour chevaux qui vont au trot,
Immobiles, sur des planchettes.


Ainsi lesté, ainsi chargé,
S’en va d’un pas toujours le même,
Par les chemins des soirs légers,
Le comte de la Mi-Carême.
Il va du Weert à Saint-Amand,
De Saint-Amand vers Rupelmonde,
Passe Tamise, passe Termonde,
Pour revenir vite en Brabant
Et les jouets tombent comme grêle

Dans les foyers ouverts. Pourtant,
Nulle oreille ne les entend
Frôler les murs de leurs bruits frêles.


Mais ils sont là, au matin dit,
Comme tous ceux de l’autre année ;
Les vieux recoins des cheminées,
Superbement, en sont garnis.
Dans le matin crépusculaire,
Les yeux aigus, les doigts errants,
On les recueille en adorant
On ne sait quoi de tutélaire ;
À moins que d’un regard furtif,
Dans l’ombre, d’où elles émergent,
On ne découvre un lot de verges
Pour les enfants qui sont rétifs.


Et c’est beau temps. Le printemps pâle
Sur les maisons et les vergers
Disperse au loin ses ors légers
Et ses argents et ses opales ;

Et les petits s’en vont, là-bas,
Comme en cortège et en parade,
Montrer gaîment aux camarades
Les jouets nouveaux reçus par tas,
Tandis que les malins échangent
Tel faux pierrot, tel clown suspect,
Sans tenir compte et sans respect
Du partage qu’ont fait les anges.