Les Travailleurs de la mer/L’archipel de la Manche/08

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Émile Testard (Tome Ip. 29-35).
L’archipel de la Manche


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VIII

SAINT-PIERRE-PORT


Saint-Pierre-Port, capitale de Guernesey, a été bâti jadis en maisons de bois sculpté, apportées de Saint-Malo. Une belle maison de pierre du seizième siècle subsiste encore dans la Grand’Rue.

Saint-Pierre-Port est port franc. La ville est étagée sur un charmant désordre de vallées et de collines froncées autour du Vieux-Havre comme si elles avaient été prises à poignée par un géant. Les ravins font les rues, des escaliers abrègent les détours. Les rues fort roides sont montées et descendues au galop par les excellents attelages anglo-normands.

Sur la grande place, les femmes du marché, assises en plein air sur le pavé, reçoivent les averses de l’hiver ; mais il y a à quelques pas la statue de bronze d’un prince. Il tombe par fin un pied d’eau à Jersey, et dix pouces et demi à Guernesey. Les poissonniers sont mieux traités que les maraîchers ; la poissonnerie, vaste halle couverte, a des tables de marbre où s’étalent magnifiquement les pêches, souvent miraculeuses, de Guernesey.

Il n’y a point de bibliothèque publique, Il y a une société mécanique et littéraire. Il y a un collège. On édifie le plus d’églises qu’on peut. Quand elles sont bâties, on les fait approuver par « les seigneurs du conseil ». Il n’est point rare de voir passer dans la rue des chariots portant les fenestrages ogives en bois donnés par tel charpentier à telle église.

Il y a un palais de justice. Les juges, vêtus de violet, opinent à haute voix. Au siècle dernier, les bouchers ne pouvaient pas vendre une livre de bœuf ou de mouton avant que les magistrats eussent choisi leur viande.

Force « chapelles » particulières protestent contre les églises officielles. Entrez dans une de ces chapelles, vous entendrez un paysan expliquer à d’autres le nestorianisme, c’est-à-dire la nuance entre la mère du Christ et la mère de Dieu, ou enseigner comme quoi le Père est puissance, tandis que le Fils n’est qu’une sorte de puissance ; ce qui ressemble fort à l’hérésie d’Abeilard. Les irlandais catholiques foisonnent, peu patients ; de façon que les discussions théologiques sont parfois ponctuées de coups de poing orthodoxes. La stagnation du dimanche fait loi. Tout est permis, excepté de boire un verre de bière le dimanche. Si vous aviez soif « le saint jour du sabbat », vous scandaliseriez le digne Amos Chick qui a licence pour vendre de l’ale et du cidre dans Highstreet. Loi du dimanche : chanter sans boire. En dehors de la prière, on ne dit pas : mon Dieu on dit : mon bon. Good remplace God. Une jeune sous-maîtresse française d’un pensionnat, ayant ramassé ses ciseaux avec cette interjection : Ah mon Dieu ! fut congédiée pour avoir « juré ». On est plus biblique encore qu’évangélique.

Il y a un théâtre. Une porte bâtarde, donnant sur un corridor dans une rue déserte, telle est l’entrée. L’intérieur se rapproche du style d’architecture adopté pour les greniers à foin. Satan n’a pas de pompes, et est mal logé. Le théâtre a pour vis-à-vis la prison, autre logis du même individu.

Sur la colline nord, au Castle Carey (solécisme ; il faudrait dire Carey Castle), il existe une précieuse collection de tableaux, la plupart espagnols. Publique, ce serait un musée. Dans certaines maisons aristocratiques, subsistent des spécimens curieux de ce carrelage peint de Hollande dont est tapissée la cheminée du czar Pierre à Saardam, et de ces magnifiques tentures de faïence, dites en Portugal azulejos, produits d’un grand art, la faïencerie ancienne ; ressuscité aujourd’hui, plus admirable que jamais, grâce à des initiateurs comme le docteur Lasalle, à des fabriques comme Premières, et à des potiers-peintres comme Deck et Devers.

La chaussée d’Antin de Jersey se nomme Rouge-Bouillon, le faubourg Saint-Germain de Guernesey se nomme les Rohais ; les belles rues correctes y abondent, toutes coupées de jardins. Il y a à Saint-Pierre-Port autant d’arbres que de toits, plus de nids que de maisons, et plus de bruits d’oiseaux que de bruits de voitures. Les Rohais ont la grande apparence patricienne des quartiers hautains de Londres, et sont blancs et propres.

Traversez un ravin, enjambez Mille street, entrez dans une sorte d’entaille entre deux hautes maisons, montez un étroit et interminable degré à coudes tortueux et à dalles branlantes, vous êtes dans une ville bédouine ; masures, fondrières, ruelles dépavées, pignons brûlés, logis effondrés, chambres désertes sans portes ni fenêtres où l’herbe pousse, des poutres traversant la rue, des ruines barrant le passage, çà et là une bicoque habitée, de petits garçons nus, des femmes pâles ; on se croit à Zaatcha.

À Saint-Pierre-Port, on n’est pas horloger, on est montrier ; on n’est pas commissaire-priseur, on est encanteur ; on n’est pas badigeonneur, on est picturier ; on n’est pas maçon, on est plâtreur ; on n’est pas pédicure, on est chiropodiste ; on n’est pas cuisinier, on est conque ; on ne frappe pas à la porte, on tape à l’hû. Madame Pescott est « agente de douanes et fournisseure de navires ». Un barbier annonçait dans sa boutique la mort de Wellington en ces termes : Le commandant des soudards est mort.

Des femmes vont de porte en porte revendre de petites pacotilles achetées aux bazars ou aux marchés ; cette industrie s’appelle chiner. Les chineuses, très pauvres, gagnent à grand’peine quelques doubles dans leur journée. Voici un mot d’une chineuse : « Savez-vous que c’est bien joli, j’ai mis de côté dans ma semaine sept sous. » Un passant de nos amis donna un jour à l’une d’elles cinq francs ; elle dit ; Merci bien monsieur, voilà qui va me permettra d’acheter en gros.

Au mois de mai les yachts commencent à arriver, la rade se peuple de navires de plaisance ; la plupart gréés en goëlettes, quelques-uns à vapeur. Tel yacht coûte à son propriétaire cent mille francs par mois.

Le cricket prospère, la boxe décroit, Les sociétés de tempérance règnent, fort utilement, disons-le. Elles ont leurs processions, et promènent leurs bannières avec un appareil presque maçonnique qui attendrit même les cabaretiers. On entend les tavernières dire aux ivrognes en les servant : « Bévez-en un varre, n’en boivez pas une bouteille. »

La population est saine, belle et bonne. La prison de la ville est très souvent vide. À Christmas, le geôlier, quand il a des prisonniers, leur donne un petit banquet de famille.

L’architecture locale a des fantaisies tenaces ; la ville de Saint-Pierre-Port est fidèle à la reine, à la bible, et aux fenêtres-guillotines ; l’été les hommes se baignent nus ; un caleçon est une indécence ; il souligne.

Les mères excellent à vêtir les enfants ; rien n’est joli comme cette variété de petites toilettes, coquettement inventées. Les enfants vont seuls dans les rues, confiance touchante et douce. Les marmots mènent les bébés.

En fait de modes, Guernesey copie Paris. Pas toujours ; quelquefois des rouges vifs ou des bleus crus révèlent l’alliance anglaise. Pourtant nous avons entendu une modiste locale, conseillant une élégante indigène, protester contre l’indigo et l’écarlate et ajouter cette observation délicate : « Je trouve une couleur bien dame et bien comme il faut un beau pensée. »

La charpenterie maritime de Guernesey est renommée ; le carénage regorge de bâtiments au radoub. On tire les navires à terre au son de la flûte. — Le joueur de flûte, disent les maîtres charpentiers, fait plus de besogne qu’un ouvrier.

Saint-Pierre-Port a un Pollet comme Dieppe, et un Strand comme Londres. Un homme du monde ne se montrerait pas dans la rue avec un album ou un portefeuille sous le bras, mais va au marché le samedi et porte un panier. Le passage d’une personne royale a servi de prétexte à une tour. On enterre dans la ville. La rue du Collège longe et côtoie à droite et à gauche deux cimetières. Une tombe de février 1610 fait partie d’un mur.

L’Hyvreuse est un square de gazon et d’arbres comparable aux plus beaux carrés des Champs-Élysées de Paris, avec la mer de plus. On voit, aux vitrines de l’élégant bazar dit les Arcades, des affiches telles que celle-ci : Ici se vend le parfum recommandé par le sixième régiment d’artillerie.

La ville est traversée en tous sens par des baquets chargés de barils de bière ou de sacs de charbon de terre. Le promeneur peut lire encore çà et là d’autres annonces : — Ici, on continue à prêter un joli taureau comme par le passé. — Ici, on donne le plus haut prix pour chiques, plomb, verre, os. — À vendre, de nouvelles pommes de terre rognonnes, aux choix. — À vendre, rames à pois, quelques tonnes d’avoine pour chaff, un service complet de portes anglicées pour un salon, comme aussi un cochon gras. Ferme de Mon-Plaisir. Saint-Jacques. — À vendre, de bons soubats dernièrement battus, des carottes jaunes par le cent, et une bonne seringue française. S’adresser au moulin de l’échelle Saint-André. — Défense d’habiller du poisson et de déposer des encombriers. — À vendre un âne donnant lait. Etc., etc.