Les Travailleurs de la mer/L’archipel de la Manche/18

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Émile Testard (Tome Ip. 71-74).
XIX.  ►
L’archipel de la Manche


XVIII

ASILE


Ces îles, autrefois redoutables, se sont adoucies. Elles étaient écueils, elles sont refuges. Ces lieux de détresse sont devenus des points de sauvetage. Qui sort du désastre, émerge là. Tous les naufragés y viennent, celui-ci des tempêtes, celui-là des révolutions. Ces hommes, le marin et le proscrit, mouillés d’écumes diverses, se sèchent ensemble à ce tiède soleil. Chateaubriand, jeune, pauvre, obscur, sans patrie, s’est assis sur une pierre du vieux quai de Guernesey. Une bonne femme lui a dit : Que désirez-vous, mon ami ? C’est une grande douceur pour le banni français, et presque un apaisement mystérieux, de retrouver dans les Channel’s Islands cet idiome qui est la civilisation même, ces accents de nos provinces, ces cris de nos ports, ces refrains de nos rues et de nos campagnes, reminiscitur Argos. Louis XIV a jeté dans cette antique peuplade normande un contingent utile de braves français parlant purement ; la révocation de l’édit de Nantes a ravitaillé dans les îles la langue française.

Les français hors de France vont volontiers faire leur temps dans cet archipel de la Manche ; ils promènent dans ces rochers leur rêverie d’hommes qui attendent ; ce choix s’explique par le charme d’y retrouver l’idiome natal. Le marquis de Rivière, le même à qui Charles X disait : À propos, j’ai oublié de te dire que je t’avais fait duc, pleurait devant les pommiers de Jersey et préférait le Pier’road de Saint-Hélier à l’Oxford street de Londres. C’est dans ce Pier’road que logeait le duc d’Anville, qui était Rohan et La Rochefoucauld. Un jour, M. d’Anville, qui avait un vieux basset de chasse, eut à consulter pour sa santé un médecin de Saint-Hélier qu’il trouva bon aussi pour son chien. Il demanda au médecin jersiais une ordonnance pour son basset. Le chien n’était pas même malade, et c’était une gaîté de grand seigneur. Le docteur donna son avis. Le lendemain, le duc reçut du docteur une note ainsi conçue :

« Deux consultations ;

« 1° Pour M. le duc, un louis.

« 2° Pour son chien, dix louis. »

Ces îles ont été des lieux d’abri de la destinée ; toutes les formes de la fatalité les ont traversées, depuis Charles II sortant de Cromwell jusqu’au duc de Berry, allant à Louvel. Il y a deux mille ans, César, promis à Brutus, y était venu. À dater du dix-septième siècle, ces îles ont été fraternelles au monde entier ; l’hospitalité est leur gloire, Elles ont l’impartialité de l’asile. Royalistes, elles accueillent la république vaincue ; huguenotes, elles admettent le catholicisme émigré. Elles lui font même cette politesse, nous l’avons dit, de haïr autant que lui Voltaire. Et comme, selon beaucoup de gens, et surtout selon les religions d’état, haïr nos ennemis c’est la meilleure manière de nous aimer, le catholicisme doit se trouver fort aimé dans les îles de la Manche.

Pour le nouveau venu sorti d’un naufrage et faisant là un stage dans la destinée inconnue, quelquefois l’accablement de ces solitudes est profond ; il y a du désespoir dans l’air ; et tout à coup on y sent une caresse, un souffle passé qui vous relève. Qu’est ce souffle ? une note, un mot, un soupir ? rien. Ce rien suffit. Qui n’a senti en ce monde la puissance de ceci : un rien !

Il y a dix ou douze ans, un français, débarqué depuis peu à Guernesey, rôdait sur une des grèves de l’ouest, seul, triste, amer, songeant à la patrie perdue. À Paris, on flâne, à Guernesey, on rôde. Cette île lui apparaissait lugubre, la brume couvrait tout, la côte sonnait sous la vague, la mer faisait sur les rochers d’immenses décharges d’écume, le ciel était hostile et noir. On était pourtant au printemps ; mais le printemps de la mer a un nom farouche, il s’appelle équinoxe. Il est plus volontiers ouragan que zéphyr, et l’on pourrait citer un jour de mai où l’écume, sous ce souffle, a sauté vingt pieds au-dessus de la pointe du mât de signal qui est sur la plus haute plate-forme du château Cornet. Ce français avait le sentiment qu’il était en Angleterre ; il ne savait pas un mot d’anglais ; il voyait un vieil Union-Jack, déchiré par le vent, flotter sur une tour ruinée au bout d’un cap désert ; deux ou trois chaumières étaient là ; au loin tout était sable, bruyère, lande, ajonc, épineux ; quelques batteries rasantes, à larges embrasures, montraient leurs angles ; les pierres taillées par l’homme avaient la même tristesse que les rochers maniés par la mer ; le français sentait poindre en lui cet épaississement du deuil intérieur qui commence la nostalgie ; il regardait, il écoutait ; pas un rayon ; des cormorans en chasse, des nuages en fuite ; partout sur l’horizon une pesanteur de plomb ; un vaste rideau livide tombant du zénith ; le spectre du spleen dans le linceul des tempêtes ; rien nulle part qui ressemblât à l’espérance, et rien qui ressemblât à la patrie ; le français songeait, de plus en plus assombri ; tout à coup il releva la tête ; une voix sortait d’une des chaumières entr’ouvertes, une voix claire, fraîche, délicate, une voix d’enfant, et cette voix chantait :


La clef des champs, la clef des bois,
La clef des amourettes !