Les Travailleurs de la mer/Partie 1/Livre 1/4

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Émile Testard (Tome Ip. 111-122).


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IV

IMPOPULARITÉ


Gilliatt, nous l’avons dit, n’était pas aimé dans la paroisse. Rien de plus naturel que cette antipathie. Les motifs abondaient. D’abord, on vient de l’expliquer, la maison qu’il habitait. Ensuite, son origine. Qu’est-ce que c’était que cette femme ? et pourquoi cet enfant ? Les gens du pays n’aiment pas qu’il y ait des énigmes sur les étrangers. Ensuite, son vêtement qui était d’un ouvrier, tandis qu’il avait, quoique pas riche, de quoi vivre sans rien faire. Ensuite, son jardin, qu’il réussissait à cultiver et d’où il tirait des pommes de terre malgré les coups d’équinoxe. Ensuite, de gros livres qu’il avait sur une planche, et où il lisait.

D’autres raisons encore.

D’où vient qu’il vivait solitaire ? Le Bû de la Rue était une sorte de lazaret ; on tenait Gilliatt en quarantaine ; c’est pourquoi il était tout simple qu’on s’étonnât de son isolement, et qu’on le rendît responsable de la solitude qu’on faisait autour de lui.

Il n’allait jamais à la chapelle. Il sortait souvent la nuit. Il parlait aux sorciers. Une fois on l’avait vu assis dans l’herbe d’un air étonné. Il hantait le dolmen de l’Ancresse et les pierres fées qui sont dans la campagne çà et là. On croyait être sûr de l’avoir vu saluer poliment la Roque qui Chante. Il achetait tous les oiseaux qu’on lui apportait et les mettait en liberté. Il était honnête aux personnes bourgeoises dans les rues de Saint-Sampson, mais faisait volontiers un détour pour n’y point passer. Il pêchait souvent, et revenait toujours avec du poisson. Il travaillait à son jardin le dimanche. Il avait un bag-pipe, acheté par lui à des soldats écossais de passage à Guernesey, et dont il jouait dans les rochers au bord de la mer, à la nuit tombante. Il faisait des gestes comme un semeur. Que voulez-vous qu’un pays devienne avec un homme comme cela ?

Quant aux livres, qui venaient de la femme morte, et où il lisait, ils étaient inquiétants. Le révérend Jaquemin Hérode, recteur de Saint-Sampson, quand il était entré dans la maison pour l’enterrement de la femme, avait lu au dos de ces livres les titres que voici : Dictionnaire de Rosier, Candide, par Voltaire, Avis au peuple sur sa santé, par Tissot. Un gentilhomme français, émigré, retiré à Saint-Sampson, avait dit : Ce doit être le Tissot qui a porté la tête de la princesse De Lamballe.

Le révérend avait remarqué sur un de ces livres ce titre véritablement bourru et menaçant : De Rhubarbaro.

Disons-le pourtant, l’ouvrage étant, comme le titre l’indique, écrit en latin, il était douteux que Gilliatt, qui ne savait pas le latin, lût ce livre.

Mais ce sont précisément les livres qu’un homme ne lit pas qui l’accusent le plus. L’inquisition d’Espagne a jugé ce point et l’a mis hors de doute.

Du reste ce n’était autre chose que le traité du docteur Tilingius sur la Rhubarbe, publié en Allemagne en 1679.

On n’était pas sûr que Gilliatt ne fît des charmes, des philtres et des « bouilleries ». Il avait des fioles.

Pourquoi allait-il se promener le soir, et quelquefois jusqu’à minuit, dans les falaises ? évidemment pour causer avec les mauvaises gens qui sont la nuit au bord de la mer dans de la fumée.

Une fois il avait aidé la sorcière de Torteval à désembourber son chariot. Une vieille, nommée Moutonne Gahy.

À un recensement qui s’était fait dans l’île, interrogé sur sa profession, il avait répondu : — Pêcheur, quand il y a du poisson à prendre. — Mettez-vous à la place des gens, on n’aime pas ces réponses-là.

La pauvreté et la richesse sont de comparaison. Gilliatt avait des champs et une maison, et, comparé à ceux qui n’ont rien du tout, il n’était pas pauvre. Un jour, pour l’éprouver, et peut-être aussi pour lui faire une avance, car il y a des femmes qui épouseraient le diable riche, une fille dit à Gilliatt : Quand donc prendrez-vous femme ? Il répondit : Je prendrai femme quand la Roque qui Chante prendra homme.

Cette Roque qui Chante est une grande pierre plantée droite dans un courtil proche monsieur Lemézurier de Fry. Cette pierre est fort à surveiller. On ne sait ce qu’elle fait là. On y entend chanter un coq qu’on ne voit pas, chose extrêmement désagréable. Ensuite il est avéré qu’elle a été mise dans ce courtil par les sarregousets, qui sont la même chose que les sins.

La nuit, quand il tonne, si l’on voit des hommes voler dans le rouge des nuées et dans le tremblement de l’air, ce sont les sarregousets. Une femme, qui demeure au Grand-Mielles, les connaît. Un soir qu’il y avait des sarregousets dans un carrefour, cette femme cria à un charretier qui ne savait quelle route prendre : Demandez-leur votre chemin ; c’est des gens bien faisants, c’est des gens bien civils à deviser au monde. Il y a gros à parier que cette femme est une sorcière.

Le judicieux et savant roi Jacques Ier faisait bouillir toutes vives les femmes de cette espèce, goûtait le bouillon, au goût du bouillon, disait : C’était une sorcière, ou Ce n’en était pas une.

Il est à regretter que les rois d’aujourd’hui n’aient plus de ces talents-là, qui faisaient comprendre l’utilité de l’institution.

Gilliatt, non sans de sérieux motifs, vivait en odeur de sorcellerie. Dans un orage, à minuit, Gilliatt étant en mer seul dans une barque du côté de la Sommeilleuse, on l’entendit demander :

— Y a-t-il du rang pour passer ?

Une voix cria du haut des roches : — Voire ! hardi !

À qui parlait-il, si ce n’est à quelqu’un qui lui répondait ? Ceci nous semble une preuve.

Dans une autre soirée d’orage, si noire qu’on ne voyait rien, tout près de la Catiau-Roque, qui est une double rangée de roches où les sorciers, les chèvres et les faces vont danser le vendredi, on crut être certain de reconnaître la voix de Gilliatt mêlée à l’épouvantable conversation que voici :

— Comment se porte Vésin Brovard ? (C’était un maçon qui était tombé d’un toit.)

— Il guarit.

— Ver dia ! il a chu de plus haut que ce grand pau[1]. C’est ravissant qu’il ne se soit rien rompu.

— Les gens eurent beau temps au varech la semaine passée.

— Plus qu’ogny[2].

— Voire ! il n’y aura pas hardi de poisson au marché.

— Il vente trop dur.

— Ils ne sauraient mettre leurs rets bas.

— Comment va la Catherine ?

— Elle est de charme.

« La Catherine » était évidemment une sarregousette.

Gilliatt, selon toute apparence, faisait œuvre de nuit. Du moins, personne n’en doutait.

On le voyait quelquefois, avec une cruche qu’il avait, verser de l’eau à terre. Or l’eau qu’on jette à terre trace la forme des diables.

Il existe sur la route de Saint-Sampson, vis-à-vis le martello numéro I, trois pierres arrangées en escalier. Elles ont porté sur leur plate-forme, vide aujourd’hui, une croix, à moins qu’elles n’aient porté un gibet. Ces pierres sont très malignes.

Des gens fort prud’hommes et des personnes absolument croyables affirmaient avoir vu, près de ces pierres, Gilliatt causer avec un crapaud. Or il n’y a pas de crapauds à Guernesey ; Guernesey a toutes les couleuvres, et Jersey a tous les crapauds. Ce crapaud avait dû venir de Jersey à la nage pour parler à Gilliatt. La conversation était amicale.

Ces faits demeurèrent constatés ; et la preuve, c’est que les trois pierres sont encore là. Les gens qui douteraient peuvent les aller voir ; et même, à peu de distance, il y a une maison au coin de laquelle on lit cette enseigne : Marchand en bétail mort et vivant, vieux cordages, fer, os et chiques ; est prompt dans son paiement et dans son attention.

Il faudrait être de mauvaise foi pour contester la présence de ces pierres et l’existence de cette maison. Tout cela nuisait à Gilliatt.

Les ignorants seuls ignorent que le plus grand danger des mers de la Manche, c’est le roi des Auxcriniers. Pas de personnage marin plus redoutable. Qui l’a vu fait naufrage entre une Saint-Michel et l’autre. Il est petit, étant nain, et il est sourd, étant roi. Il sait les noms de tous ceux qui sont morts dans la mer et l’endroit où ils sont. Il connaît à fond le cimetière océan. Une tête massive en bas et étroite en haut, un corps trapu, un ventre visqueux et difforme, des nodosités sur le crâne, de courtes jambes, de longs bras, pour pieds des nageoires, pour mains des griffes, un large visage vert, tel est ce roi. Ses griffes sont palmées et ses nageoires sont onglées. Qu’on imagine un poisson qui est un spectre, et qui a une figure d’homme. Pour en finir avec lui, il faudrait l’exorciser, ou le pêcher. En attendant, il est sinistre. Rien n’est moins rassurant que de l’apercevoir. On entrevoit, au-dessus des lames et des houles, derrière les épaisseurs de la brume, un linéament qui est un être ; un front bas, un nez camard, des oreilles plates, une bouche démesurée où il manque des dents, un rictus glauque, des sourcils en chevrons, et de gros yeux gais. Il est rouge quand l’éclair est livide, et blafard quand l’éclair est pourpre. Il a une barbe ruisselante et rigide qui s’étale, coupée carrément, sur une membrane en forme de pèlerine, laquelle est ornée de quatorze coquilles, sept par devant et sept par derrière. Ces coquilles sont extraordinaires pour ceux qui se connaissent en coquilles. Le roi des Auxcriniers n’est visible que dans la mer violente. Il est le baladin lugubre de la tempête. On voit sa forme s’ébaucher dans le brouillard, dans la rafale, dans la pluie. Son nombril est hideux. Une carapace de squames lui cache les côtes, comme ferait un gilet. Il se dresse debout au haut de ces vagues roulées qui jaillissent sous la pression des souffles et se tordent comme les copeaux sortant du rabot du menuisier. Il se tient tout entier hors de l’écume, et, s’il y a à l’horizon des navires en détresse, blême dans l’ombre, la face éclairée de la lueur d’un vague sourire, l’air fou et terrible, il danse. C’est là une vilaine rencontre. À l’époque où Gilliatt était une des préoccupations de Saint-Sampson, les dernières personnes qui avaient vu le roi des Auxcriniers déclaraient qu’il n’avait plus à sa pèlerine que treize coquilles. Treize ; il n’en était que plus dangereux. Mais qu’était devenue la quatorzième ? L’avait-il donnée à quelqu’un ? Et à qui l’avait-il donnée ? Nul ne pouvait le dire, et l’on se bornait à conjecturer. Ce qui est certain, c’est que M. Lupin-Mabier, du lieu les Godaines, homme ayant de la surface, propriétaire taxé à quatre-vingts quartiers, était prêt à jurer sous serment qu’il avait vu une fois dans les mains de Gilliatt une coquille très singulière.

Il n’était point rare d’entendre de ces dialogues entre deux paysans :

— N’est-ce pas, mon voisin, que j’ai là un beau bœuf ?

— Bouffi, mon voisin.

— Tiens, c’est vrai tout de même.

— Il est meilleur en suif qu’il n’est en viande.

— Ver dia !

— Êtes-vous certain que Gilliatt ne l’a point regardé ?

Gilliatt s’arrêtait au bord des champs près des laboureurs et au bord des jardins près des jardiniers, et il lui arrivait de leur dire des paroles mystérieuses :

— Quand le mors du diable fleurit, moissonnez le seigle d’hiver.

(Parenthèse : le mors du diable, c’est la scabieuse.)

— Le frêne se feuille, il ne gèlera plus.

— Solstice d’été, chardon en fleur.

— S’il ne pleut pas en juin, les blés prendront le blanc. Craignez la nielle.

— Le merisier fait ses grappes, méfiez-vous de la pleine lune.

— Si le temps, le sixième jour de la lune, se comporte comme le quatrième ou comme le cinquième jour, il se comportera de même, neuf fois sur douze dans le premier cas, et onze fois sur douze dans le second, pendant toute la lune.

— Ayez l’œil sur les voisins en procès avec vous. Prenez garde aux malices. Un cochon, à qui on fait boire du lait chaud, crève. Une vache, à qui on frotte les dents avec du poireau, ne mange plus.

— L’éperlan fraye, gare les fièvres.

— La grenouille se montre, semez les melons.

— L’hépatique fleurit, semez l’orge.

— Le tilleul fleurit, fauchez les prés.

— L’ypréau fleurit, ouvrez les bâches.

— Le tabac fleurit, fermez les serres.

Et, chose terrible, si l’on suivait ses conseils, on s’en trouvait bien.

Une nuit de juin qu’il joua du bug-pipe dans la dune, du côté de la Demie de Fontenelle, la pêche aux maquereaux manqua.

Un soir, à la marée basse, sur la grève en face de sa maison du Bû de la Rue, une charrette chargée de varech versa. Il eut probablement peur d’être traduit en justice, car il se donna beaucoup de peine pour aider à relever la charrette, et il la rechargea lui-même.

Une petite fille du voisinage ayant des poux, il était allé à Saint-Pierre-Port, était revenu avec un onguent, et en avait frotté l’enfant ; et Gilliatt lui avait ôté ses poux, ce qui prouve que Gilliatt les lui avait donnés.

Tout le monde sait qu’il y a un charme pour donner des poux aux personnes.

Gilliatt passait pour regarder les puits, ce qui est dangereux quand le regard est mauvais ; et le fait est qu’un jour, aux Arculons, près Saint-Pierre-Port, l’eau d’un puits devint malsaine. La bonne femme à qui était le puits dit à Gilliatt : Voyez donc cette eau. Et elle lui en montra un plein verre. Gilliatt avoua. — L’eau est épaisse, dit-il ; c’est vrai. La bonne femme, qui se méfiait, lui dit : Guérissez-moi-la donc. Gilliatt lui fit des questions : — si elle avait une étable ? — si l’étable avait un égout ? — si le ruisseau de l’égout ne passait pas tout près du puits ? — La bonne femme répondit oui. Gilliatt entra dans l’étable, travailla à l’égout, détourna le ruisseau, et l’eau du puits redevint bonne. On pensa dans le pays ce qu’on voulut. Un puits n’est pas mauvais, et ensuite bon, sans motif ; on ne trouva point la maladie de ce puits naturelle, et il est difficile de ne pas croire en effet que Gilliatt avait jeté un sort à cette eau.

Une fois qu’il était allé à Jersey, on remarqua qu’il s’était logé à Saint-Clément, rue des Alleurs. Les alleurs, ce sont les revenants.

Dans les villages, on recueille des indices sur un homme ; on rapproche ces indices ; le total fait une réputation.

Il arriva que Gilliatt fut surpris saignant du nez. Ceci parut grave. Un patron de barque, fort voyageur, qui avait presque fait le tour du monde, affirma que chez les Tungouses tous les sorciers saignent du nez. Quand on voit un homme saigner du nez, on sait à quoi s’en tenir. Toutefois les gens raisonnables firent remarquer que ce qui caractérise les sorciers en Tungousie peut ne point les caractériser au même degré à Guernesey.

Aux environs d’une Saint-Michel, on le vit s’arrêter dans un pré des courtils des Huriaux, bordant la grande route des Videclins. Il siffla dans le pré, et un moment après il y vint un corbeau, et un moment après il y vint une pie. Le fait fut attesté par un homme notable, qui a depuis été douzenier dans la Douzaine autorisée à faire un nouveau livre de Perchage du fief le Roi.

Au Hamel, dans la vingtaine de l’Épine, il y avait des vieilles femmes qui disaient être sûres d’avoir entendu un matin, à la piperette du jour, des hirondelles appeler Gilliatt.

Ajoutez qu’il n’était pas bon.

Un jour, un pauvre homme battait un âne. L’âne n’avançait pas. Le pauvre homme lui donna quelques coups de sabot dans le ventre, et l’âne tomba. Gilliatt accourut pour relever l’âne, l’âne était mort. Gilliatt souffleta le pauvre homme.

Un autre jour, voyant un garçon descendre d’un arbre avec une couvée de petits épluque-pommiers nouveau-nés, presque sans plumes et tout nus, Gilliatt prit cette couvée à ce garçon, et poussa la méchanceté jusqu’à la reporter dans l’arbre.

Des passants lui en firent des reproches, il se borna à montrer le père et la mère épluque-pommiers qui criaient au-dessus de l’arbre et qui revenaient à leur couvée. Il avait un faible pour les oiseaux. C’est un signe auquel on reconnaît généralement les magiciens.

Les enfants ont pour joie de dénicher les nids de goëlands et de mauves dans les falaises. Ils en rapportent des quantités d’œufs bleus, jaunes et verts avec lesquels on fait des rosaces sur les devantures des cheminées. Comme les falaises sont à pic, quelquefois le pied leur glisse, ils tombent, et se tuent. Rien n’est joli comme les paravents décorés d’œufs d’oiseaux de mer. Gilliatt ne savait qu’inventer pour faire le mal. Il grimpait, au péril de sa propre vie, dans les escarpements des roches marines, et y accrochait des bottes de foin avec de vieux chapeaux et toutes sortes d’épouvantails, afin d’empêcher les oiseaux d’y nicher, et, par conséquent, les enfants d’y aller.

C’est pourquoi Gilliatt était à peu près haï dans le pays. On le serait à moins.



  1. Pau, poteau.
  2. Ogny, aujourd’hui.