Les Travailleurs de la mer/Partie 1/Livre 1/6

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Émile Testard (Tome Ip. 127-133).


VI

LA PANSE


Tel était Gilliatt.

Les filles le trouvaient laid.

Il n’était pas laid. Il était beau peut-être. Il avait dans le profil quelque chose d’un barbare antique. Au repos, il ressemblait à un dace de la colonne trajane. Son oreille était petite, délicate, sans lambeau, et d’une admirable forme acoustique. Il avait entre les deux yeux cette fière ride verticale de l’homme hardi et persévérant. Les deux coins de sa bouche tombaient, ce qui est amer ; son front était d’une courbe noble et sereine ; sa prunelle franche regardait bien, quoique troublée par ce clignement que donne aux pêcheurs la réverbération des vagues. Son rire était puéril et charmant. Pas de plus pur ivoire que ses dents. Mais le hâle l’avait fait presque nègre. On ne se mêle pas impunément à l’océan, à la tempête et à la nuit ; à trente ans, il en paraissait quarante-cinq. Il avait le sombre masque du vent et de la mer.

On l’avait surnommé Gilliatt le Malin.

Une fable de l’Inde dit : Un jour Brahmâ demanda à la Force : Qui est plus fort que toi ? Elle répondit : l’Adresse. Un proverbe chinois dit : Que ne pourrait le lion, s’il était singe ! Gilliatt n’était ni lion, ni singe ; mais les choses qu’il faisait venaient à l’appui du proverbe chinois et de la fable indoue. De taille ordinaire et de force ordinaire, il trouvait moyen, tant sa dextérité était inventive et puissante, de soulever des fardeaux de géant et d’accomplir des prodiges d’athlète.

Il y avait en lui du gymnaste ; il se servait indifféremment de sa main droite et de sa main gauche.

Il ne chassait pas, mais il pêchait. Il épargnait les oiseaux, non les poissons. Malheur aux muets ! Il était nageur excellent.

La solitude fait des gens à talents ou des idiots. Gilliatt s’offrait sous ces deux aspects. Par moments on lui voyait « l’air étonné » dont nous avons parlé, et on l’eût pris pour une brute. Dans d’autres instants, il avait on ne sait quel regard profond. L’antique Chaldée a eu de ces hommes-là ; à de certaines heures, l’opacité du pâtre devenait transparente et laissait voir le mage.

En somme, ce n’était qu’un pauvre homme sachant lire et écrire. Il est probable qu’il était sur la limite qui sépare le songeur du penseur. Le penseur veut, le songeur subit. La solitude s’ajoute aux simples, et les complique d’une certaine façon. Ils se pénètrent à leur insu d’horreur sacrée. L’ombre où était l’esprit de Gilliatt se composait, en quantité presque égale, de deux éléments obscurs tous deux, mais bien différents : en lui, l’ignorance, infirmité ; hors de lui, le mystère, immensité.

À force de grimper dans les rochers, d’escalader les escarpements, d’aller et de venir dans l’archipel par tous les temps, de manœuvrer la première embarcation venue, de se risquer jour et nuit dans les passes les plus difficiles, il était devenu, sans en tirer parti du reste, et pour sa fantaisie et son plaisir, un homme de mer surprenant.

Il était pilote né. Le vrai pilote est le marin qui navigue sur le fond plus encore que sur la surface. La vague est un problème extérieur, continuellement compliqué par la configuration sous-marine des lieux où le navire fait route. Il semblait, à voir Gilliatt voguer sur les bas-fonds et à travers les récifs de l’archipel normand, qu’il eût sous la voûte du crâne une carte du fond de la mer. Il savait tout et bravait tout.

Il connaissait les balises mieux que les cormorans qui s’y perchent. Les différences imperceptibles qui distinguent l’une de l’autre les quatre balises poteaux du Creux, d’Alligande, des Trémies et de la Sardrette étaient parfaitement nettes et claires pour lui, même dans le brouillard. Il n’hésitait ni sur le pieu à pomme ovale d’Anfré, ni sur le triple fer de lance de la Rousse, ni sur la boule blanche de la Corbette, ni sur la boule noire de Longue-Pierre, et il n’était pas à craindre qu’il confondît la croix de Goubeau avec l’épée plantée en terre de la Platte, ni la balise marteau des Barbées avec la balise queue d’aronde du Moulinet.

Sa rare science de matelot éclata singulièrement un jour qu’il y eut à Guernesey une de ces sortes de joutes marines qu’on nomme régates. La question était celle-ci : être seul dans une embarcation à quatre voiles, la conduire de Saint-Sampson à l’île de Herm qui est à une lieue, et la ramener de Herm à Saint-Sampson. Manœuvrer seul un bateau à quatre voiles, il n’est pas de pêcheur qui ne fasse cela, et la difficulté ne semble pas grande, mais voici ce qui l’aggravait. Premièrement, l’embarcation elle-même, laquelle était une de ces larges et fortes chaloupes ventrues d’autrefois, à la mode de Rotterdam, que les marins du siècle dernier appelaient des panses hollandaises. On rencontre encore quelquefois en mer cet ancien gabarit de Hollande, joufflu et plat, et ayant à bâbord et à tribord deux ailes qui s’abattent, tantôt l’une, tantôt l’autre, selon le vent, et remplacent la quille. Deuxièmement, le retour de Herm ; retour qui se compliquait d’un lourd lest de pierres. On allait à vide, mais on revenait chargé. Le prix de la joute était la chaloupe. Elle était d’avance donnée au vainqueur. Cette panse avait servi de bateau-pilote ; le pilote qui l’avait montée et conduite pendant vingt ans était le plus robuste des marins de la Manche ; à sa mort on n’avait trouvé personne pour gouverner la panse, et l’on s’était décidé à en faire le prix d’une régate. La panse, quoique non pontée, avait des qualités, et pouvait tenter un manœuvrier. Elle était mâtée en avant, ce qui augmentait la puissance de traction de la voilure. Autre avantage, le mât ne gênait point le chargement. C’était une coque solide ; pesante, mais vaste, et tenant bien le large ; une vraie barque commère. Il y eut empressement à se la disputer ; la joute était rude, mais le prix était beau. Sept ou huit pêcheurs, les plus vigoureux de l’île, se présentèrent. Ils essayèrent tour à tour ; pas un ne put aller jusqu’à Herm. Le dernier qui lutta était connu pour avoir franchi à la rame par un gros temps le redoutable étranglement de mer qui est entre Serk et Brecq-Hou. Ruisselant de sueur, il ramena la panse et dit : C’est impossible. Alors Gilliatt entra dans la barque, empoigna d’abord l’aviron, ensuite la grande écoute, et poussa au large. Puis, sans bitter l’écoute, ce qui eût été une imprudence, et sans la lâcher, ce qui le maintenait maître de la grande voile, laissant l’écoute rouler sur l’estrop au gré du vent, sans dériver, il saisit de la main gauche la barre. En trois quarts d’heure, il fut à Herm. Trois heures après, quoiqu’un fort vent du sud se fût élevé et eût pris la rade en travers, la panse, montée par Gilliatt, rentrait à Saint-Sampson avec le chargement de pierres. Il avait, par luxe et bravade, ajouté au chargement le petit canon de bronze de Herm, que les gens de l’île tiraient tous les ans le 5 novembre en réjouissance de la mort de Guy Fawkes.

Guy Fawkes, disons-le en passant, est mort il y a deux cent soixante ans ; c’est là une longue joie.

Gilliatt, ainsi surchargé et surmené, quoiqu’il eût de trop le canon de Guy Fawkes dans sa barque et le vent du sud dans sa voile, ramena, on pourrait dire rapporta, la panse à Saint-Sampson.

Ce que voyant, mess Lethierry s’écria : Voilà un matelot hardi !

Et il tendit la main à Gilliatt.

Nous reparlerons de mess Lethierry.

La panse fut adjugée à Gilliatt.

Cette aventure ne nuisit pas à son surnom de Malin.

Quelques personnes déclarèrent que la chose n’avait rien d’étonnant, attendu que Gilliatt avait caché dans le bateau une branche de mélier sauvage. Mais cela ne put être prouvé.

À partir de ce jour, Gilliatt n’eut plus d’autre embarcation que la panse. C’est dans cette lourde barque qu’il allait à la pêche. Il l’amarrait dans le très bon petit mouillage qu’il avait pour lui tout seul sous le mur même de sa maison du Bû de la Rue. À la tombée de la nuit, il jetait ses filets sur son dos, traversait son jardin, enjambait le parapet de pierres sèches, dégringolait d’une roche à l’autre, et sautait dans la panse. De là au large.

Il pêchait beaucoup de poisson, mais on affirmait que la branche de mélier était toujours attachée à son bateau. Le mélier, c’est le néflier. Personne n’avait vu cette branche, mais tout le monde y croyait.

Le poisson qu’il avait de trop, il ne le vendait pas, il le donnait.

Les pauvres recevaient son poisson, mais lui en voulaient pourtant, à cause de cette branche de mélier. Cela ne se fait pas. On ne doit point tricher la mer.

Il était pêcheur, mais il n’était pas que cela. Il avait, d’instinct et pour se distraire, appris trois ou quatre métiers. Il était menuisier, ferron, charron, calfat, et même un peu mécanicien. Personne ne raccommodait une roue comme lui. Il fabriquait dans un genre à lui tous ses engins de pêche. Il avait dans un coin du Bû de la Rue une petite forge et une enclume, et, la panse n’ayant qu’une ancre, il lui en avait fait, lui-même et lui seul, une seconde. Cette ancre était excellente ; l’organeau avait la force voulue, et Gilliatt, sans que personne le lui eût enseigné, avait trouvé la dimension exacte que doit avoir le jouail pour empêcher l’ancre de cabaner.

Il avait patiemment remplacé tous les clous du bordage de la panse par des gournables, ce qui rendait les trous de rouille impossibles.

De cette manière il avait beaucoup augmenté les bonnes qualités de mer de la panse. Il en profitait pour s’en aller de temps en temps passer un mois ou deux dans quelque îlot solitaire comme Chousey ou les Casquets. On disait : Tiens, Gilliatt n’est plus là. Cela ne faisait de peine à personne.