Les Travailleurs de la mer/Partie 1/Livre 5/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Émile Testard (Tome Ip. 287-296).


VI

LA JACRESSARDE


Il y a quarante ans, Saint-Malo possédait une ruelle dite la ruelle Coutanchez. Cette ruelle n’existe plus, ayant été comprise dans les embellissements.

C’était une double rangée de maisons de bois penchées les unes vers les autres, et laissant entre elles assez de place pour un ruisseau qu’on appelait la rue. On marchait les jambes écartées des deux côtés de l’eau, en heurtant de la tête ou du coude les maisons de droite et de gauche. Ces vieilles baraques du moyen-âge normand ont des profils presque humains. De masure à sorcière il n’y a pas loin. Leurs étages rentrants, leurs surplombs, leurs auvents circonflexes et leurs broussailles de ferrailles simulent des lèvres, des mentons, des nez et des sourcils. La lucarne est l’œil, borgne. La joue, c’est la muraille, ridée et dartreuse. Elles se touchent du front comme si elles complotaient un mauvais coup. Tous ces mots de l’ancienne civilisation, coupe-gorge, coupe-trogne, coupe-gueule, se rattachent à cette architecture.

Une des maisons de la ruelle Coutanchez, la plus grande, la plus fameuse ou la plus famée, se nommait la Jacressarde.

La Jacressarde était le logis de ceux qui ne logent pas. Il y a, dans toutes les villes, et particulièrement dans les ports de mer, au-dessous de la population, un résidu. Des gens sans aveu, à ce point que souvent la justice elle-même ne parvient pas à leur en arracher un, des écumeurs d’aventures, des chasseurs d’expédients, des chimistes de l’espèce escroc, remettant toujours la vie au creuset, toutes les formes du haillon et toutes les manières de le porter, les fruits secs de l’improbité, les existences en banqueroute, les consciences qui ont déposé leur bilan, ceux qui ont avorté dans l’escalade et le bris de clôture (car les grands faiseurs d’effractions planent et restent en haut), les ouvriers et les ouvrières du mal, les drôles et les drôlesses, les scrupules déchirés et les coudes percés, les coquins aboutis à l’indigence, les méchants mal récompensés, les vaincus du duel social, les affamés qui ont été les dévorants, les gagne-petit du crime, les gueux, dans la double et lamentable acception du mot ; tel est le personnel. L’intelligence humaine est là ; bestiale. C’est le tas d’ordure des âmes. Cela s’amasse dans un coin, où passe de temps en temps ce coup de balai qu’on nomme une descente de police. À Saint-Malo la Jacressarde était ce coin.

Ce qu’on trouve dans ces repaires, ce ne sont pas les forts criminels, les bandits, les escarpes, les grands produits de l’ignorance et de l’indigence. Si le meurtre y est représenté, c’est par quelque ivrogne brutal ; le vol n’y dépasse point le filou. C’est plutôt le crachat de la société que son vomissement. Le truand, oui ; le brigand, non. Pourtant il ne faudrait pas s’y fier. Ce dernier étage des bohèmes peut avoir des extrémités scélérates. Une fois, en jetant le filet sur l’Épi-scié qui était pour Paris ce que la Jacressarde était pour Saint-Malo, la police prit Lacenaire.

Ces gîtes admettent tout. La chute est un nivellement. Quelquefois l’honnêteté qui se dépouille tombe là. La vertu et la probité ont, cela s’est vu, des aventures. Il ne faut, d’emblée, ni estimer les Louvres ni mépriser les bagnes. Le respect public, de même que la réprobation universelle, veulent être épluchés. On y a des surprises. Un ange dans le lupanar, une perle dans le fumier, cette sombre et éblouissante trouvaille est possible.

La Jacressarde était plutôt une cour qu’une maison, et plutôt un puits qu’une cour. Elle n’avait point d’étage sur la rue. Un haut mur percé d’une porte basse était sa façade. On levait le loquet, on poussait la porte, on était dans une cour.

Au milieu de cette cour, on apercevait un trou rond, entouré d’une marge de pierre au niveau du sol. C’était un puits. La cour était petite, le puits était grand. Un pavage défoncé encadrait la margelle.

La cour, carrée, était bâtie de trois côtés. Du côté de la rue, rien ; mais en face de la porte, et à droite et à gauche, il y avait du logis.

Si, après la nuit tombée, on entrait là, un peu à ses risques et périls, on entendait comme un bruit d’haleines mêlées, et, s’il y avait assez de lune ou d’étoiles pour donner forme aux linéaments obscurs qu’on avait sous les yeux, voici ce qu’on voyait.

La cour. Le puits. Autour de la cour, vis-à-vis la porte, un hangar figurant une sorte de fer à cheval qui serait carré, galerie vermoulue, tout ouverte, à plafond de solives, soutenue par des piliers de pierre inégalement espacés ; au centre, le puits ; autour du puits, sur une litière de paille, et faisant comme un chapelet circulaire, des semelles droites, des dessous de bottes éculées, des orteils passant par des trous de souliers, et force talons nus, des pieds d’homme, des pieds de femme, des pieds d’enfant. Tous ces pieds dormaient.

Au delà de ces pieds, l’œil, en s’enfonçant dans la pénombre du hangar, distinguait des corps, des formes, des têtes assoupies, des allongements inertes, des guenilles des deux sexes, une promiscuité dans du fumier, on ne sait quel sinistre gisement humain. Cette chambre à coucher était à tout le monde. On y payait deux sous par semaine. Les pieds touchaient le puits. Dans les nuits d’orage, il pleuvait sur ces pieds ; dans les nuits d’hiver, il neigeait sur ces corps.

Qu’était-ce que ces êtres ? Les inconnus. Ils venaient là le soir et s’en allaient le matin. L’ordre social se complique de ces larves. Quelques-uns se glissaient pour une nuit et ne payaient pas. La plupart n’avaient point mangé de la journée. Tous les vices, toutes les abjections, toutes les infections, toutes les détresses ; le même sommeil d’accablement sur le même lit de boue. Les rêves de toutes ces âmes faisaient bon voisinage. Rendez-vous funèbre où remuaient et s’amalgamaient dans le même miasme les lassitudes, les défaillances, les ivresses cuvées, les marches et contre-marches d’une journée sans un morceau de pain et sans une bonne pensée, les lividités à paupières closes, des remords, des convoitises, des chevelures mêlées de balayures, des visages qui ont le regard de la mort, peut-être des baisers de bouches de ténèbres. Cette putridité humaine fermentait dans cette cuve. Ils étaient jetés dans ce gîte par la fatalité, par le voyage, par le navire arrivé la veille, par une sortie de prison, par la chance, par la nuit. Chaque jour la destinée vidait là sa hotte. Entrait qui voulait, dormait qui pouvait, parlait qui osait. Car c’était un lieu de chuchotement. On se hâtait de se mêler. On tâchait de s’oublier dans le sommeil, puisqu’on ne peut se perdre dans l’ombre. On prenait de la mort ce qu’on pouvait. Ils fermaient les yeux dans cette agonie pêle-mêle recommençant tous les soirs. D’où sortaient-ils ? De la société, étant la misère ; de la vague, étant l’écume.

N’avait point de la paille qui voulait. Plus d’une nudité traînait sur le pavé ; ils se couchaient éreintés ; ils se levaient ankylosés. Le puits, sans parapet et sans couvercle, toujours béant, avait trente pieds de profondeur. La pluie y tombait, les immondices y suintaient, tous les ruissellements de la cour y filtraient. Le seau pour tirer l’eau était à côté. Qui avait soif, y buvait. Qui avait ennui, s’y noyait. Du sommeil dans le fumier on glissait à ce sommeil-là. En 1819, on en retira un enfant de quatorze ans.

Pour ne point courir de danger dans cette maison, il fallait être « de la chose ». Les laïques étaient mal vus.

Ces êtres se connaissaient-ils entre eux ? Non. Ils se flairaient.

Une femme était la maîtresse du logis, jeune, assez jolie, coiffée d’un bonnet à rubans, débarbouillée quelquefois avec l’eau du puits, ayant une jambe de bois.

Dès l’aube, la cour se vidait ; les habitués s’envolaient.

Il y avait dans la cour un coq et des poules, grattant le fumier tout le jour. La cour était traversée par une poutre horizontale sur poteaux, figure d’un gibet pas trop dépaysée là. Souvent, le lendemain des soirées pluvieuses, on voyait sécher sur cette poutre une robe de soie mouillée et crottée, qui était à la femme jambe de bois.

Au-dessus du hangar, et, comme lui, encadrant la cour, il y avait un étage, et au-dessus de l’étage un grenier. Un escalier de bois pourri trouant le plafond du hangar menait en haut ; échelle branlante gravie bruyamment par la femme chancelante.

Les locataires de passage, à la semaine ou à la nuit, habitaient la cour ; les locataires à demeure habitaient la maison.

Des fenêtres, pas un carreau ; des chambranles, pas une porte ; des cheminées, pas un foyer ; c’était la maison. On passait d’une chambre dans l’autre indifféremment par un trou carré long, qui avait été la porte, ou par une baie triangulaire qui était l’entre-deux des solives de la cloison. Les plâtrages tombés couvraient le plancher. On ne savait comment tenait la maison. Le vent la remuait. On montait comme on pouvait sur le glissement des marches usées de l’escalier. Tout était à claire-voie. L’hiver entrait dans la masure comme l’eau dans une éponge. L’abondance des araignées rassurait contre l’écroulement immédiat. Aucun meuble. Deux ou trois paillasses dans des coins, ventre ouvert, montrant plus de cendre que de paille. Çà et là une cruche et une terrine, servant à divers usages. Une odeur douce et hideuse.

Des fenêtres on avait vue sur la cour. Cette vue ressemblait à un dessus de tombereau de boueux. Les choses, sans compter les hommes, qui pourrissaient là, qui s’y rouillaient, qui y moisissaient, étaient indescriptibles. Les débris fraternisaient ; il en tombait des murailles, il en tombait des créatures. Les loques ensemençaient les décombres.

Outre sa population flottante, cantonnée dans la cour, la Jacressarde avait trois locataires, un charbonnier, un chiffonnier et un faiseur d’or. Le charbonnier et le chiffonnier occupaient deux des paillasses du premier ; le faiseur d’or, chimiste, logeait au grenier, qu’on appelait, on ne sait pourquoi, le galetas. On ignorait dans quel coin couchait la femme. Le faiseur d’or était un peu poëte. Il habitait, dans le toit, sous les tuiles, une chambre où il y avait une lucarne étroite et une grande cheminée de pierre, gouffre à faire mugir le vent. La lucarne n’ayant pas de châssis, il avait cloué dessus un morceau de feuillard provenant d’une déchirure de navire. Cette tôle laissait passer peu de jour et beaucoup de froid. Le charbonnier payait d’un sac de charbon de temps en temps, le chiffonnier payait d’un setier de grain aux poules par semaine, le faiseur d’or ne payait pas. En attendant il brûlait la maison. Il avait arraché le peu qu’il y avait de boiserie, et à chaque instant il tirait du mur ou du toit une latte pour faire chauffer sa marmite à or. Sur la cloison, au-dessus du grabat du chiffonnier, on voyait deux colonnes de chiffres à la craie, tracées par le chiffonnier semaine à semaine, une colonne de 3 et une colonne de 5, selon que le setier de grain coûtait trois liards ou cinq centimes. La marmite à or du « chimiste » était une vieille bombe cassée, promue par lui chaudière, où il combinait des ingrédients. La transmutation l’absorbait. Quelquefois il en parlait dans la cour aux va-nu-pieds, qui en riaient. Il disait : Ces gens-là sont pleins de préjugés. Il était résolu à ne pas mourir sans jeter la pierre philosophale dans les vitres de la science. Son fourneau mangeait beaucoup de bois. La rampe de l’escalier y avait disparu. Toute la maison y passait, à petit feu. L’hôtesse lui disait : Vous ne me laisserez que la coque. Il la désarmait en lui faisant des vers. Telle était la Jacressarde.

Un enfant, qui était peut-être un nain, âgé de douze ans ou de soixante ans, goîtreux, ayant un balai à la main, était le domestique.

Les habitués entraient par la porte de la cour ; le public entrait par la boutique.

Qu’était-ce que la boutique ?

Le haut mur faisant façade sur la rue était percé, à droite de l’entrée de la cour, d’une baie en équerre à la fois porte et fenêtre, avec volet et châssis, le seul volet dans toute la maison qui eût des gonds et des verrous, le seul châssis qui eût des vitres. Derrière cette devanture, ouverte sur la rue, il y avait une petite chambre, compartiment pris sur le hangar-dortoir. On lisait sur la porte de la rue cette inscription charbonnée : Ici on tient la curiosité. le mot était dès lors usité. Sur trois planches s’appuyant en étagère au vitrage, on apercevait quelques pots de faïence sans anse, un parasol chinois en baudruche à figures, crevé çà et là, impossible à ouvrir et à fermer, des tessons de fer ou de grès informes, des chapeaux d’homme et de femme effondrés, trois ou quatre coquilles d’ormers, quelques paquets de vieux boutons d’os et de cuivre, une tabatière avec portrait de Marie-Antoinette, et un volume dépareillé de l’Algèbre de Boisbertrand. C’était la boutique. Cet assortiment était « la curiosité ». La boutique communiquait, par une arrière-porte, avec la cour où était le puits. Il y avait une table et un escabeau. La femme à la jambe de bois était la dame de comptoir.