Les Travailleurs de la mer/Partie 1/Livre 6/3

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Émile Testard (Tome Ip. 337-348).


III

PROPOS INTERROMPUS


Le départ se fit allégrement. Les voyageurs, sitôt leurs valises et leurs portemanteaux installés sur et sous les bancs, passèrent cette revue du bateau à laquelle on ne manque jamais, et qui semble obligatoire tant elle est habituelle. Deux des passagers, le touriste et le parisien, n’avaient jamais vu de bateau à vapeur, et, dès les premiers tours de roue, ils admirèrent l’écume. Puis ils admirèrent la fumée. Ils examinèrent pièce à pièce, et presque brin à brin, sur le pont et dans l’entrepont, tous ces appareils maritimes d’anneaux, de crampons, de crochets, de boulons, qui à force de précision et d’ajustement sont une sorte de colossale bijouterie de fer, dorée avec de la rouille par la tempête. Ils firent le tour du petit canon d’alarme amarré sur le pont, « à la chaîne comme un chien de garde », observa le touriste, et « couvert d’une blouse de toile goudronnée pour l’empêcher de s’enrhumer », ajouta le parisien. En s’éloignant de terre, on échangea les observations d’usage sur la perspective de Saint-Malo ; un passager émit l’axiome que les approches de mer trompent, et qu’à une lieue de la côte, rien ne ressemble à Ostende comme Dunkerque. On compléta ce qu’il y avait à dire sur Dunkerque par cette observation que ses deux navires-vigies peints en rouge s’appellent l’un Ruytingen et l’autre Mardyck.

Saint-Malo s’amincit au loin, puis s’effaça.

L’aspect de la mer était le vaste calme. Le sillage faisait dans l’océan derrière le navire une longue rue frangée d’écume qui se prolongeait presque sans torsion à perte de vue.

Guernesey est au milieu d’une ligne droite qu’on tirerait de Saint-Malo en France à Exeter en Angleterre. La ligne droite en mer n’est pas toujours la ligne logique. Pourtant les bateaux à vapeur ont, jusqu’à un certain point, le pouvoir de suivre la ligne droite, refusée aux bateaux à voiles.

La mer, compliquée du vent, est un composé de forces. Un navire est un composé de machines. Les forces sont des machines infinies, les machines sont des forces limitées. C’est entre ces deux organismes, l’un inépuisable, l’autre intelligent, que s’engage ce combat qu’on appelle la navigation.

Une volonté dans un mécanisme fait contre-poids à l’infini. L’infini, lui aussi, contient un mécanisme. Les éléments savent ce qu’ils font et où ils vont. Aucune force n’est aveugle. L’homme doit épier les forces, et tâcher de découvrir leur itinéraire.

En attendant que la loi soit trouvée, la lutte continue, et dans cette lutte la navigation à la vapeur est une sorte de victoire perpétuelle que le génie humain remporte à toute heure du jour sur tous les points de la mer. La navigation à la vapeur a cela d’admirable qu’elle discipline le navire. Elle diminue l’obéissance au vent et augmente l’obéissance à l’homme.

Jamais la Durande n’avait mieux travaillé en mer que ce jour-là. Elle se comportait merveilleusement.

Vers onze heures, par une fraîche brise de nord-nord-ouest, la Durande se trouvait au large des Minquiers, donnant peu de vapeur, naviguant à l’ouest, tribord amures et au plus près du vent. Le temps était toujours clair et beau. Cependant les chalutiers rentraient.

Peu à peu, comme si chacun songeait à regagner le port, la mer se nettoyait de navires.

On ne pouvait dire que la Durande tînt tout à fait sa route accoutumée. L’équipage n’avait aucune préoccupation, la confiance dans le capitaine était absolue ; toutefois, peut-être par la faute du timonier, il y avait quelque déviation. La Durande paraissait plutôt aller vers Jersey que vers Guernesey. Un peu après onze heures, le capitaine rectifia la direction et l’on mit franchement le cap sur Guernesey. Ce ne fut qu’un peu de temps perdu. Dans les jours courts le temps perdu a ses inconvénients. Il faisait un beau soleil de février.

Tangrouille, dans l’état où il était, n’avait plus le pied très sûr ni le bras très ferme. Il en résultait que le brave timonier embardait souvent, ce qui ralentissait la marche.

Le vent était à peu près tombé.

Le passager guernesiais, qui tenait à la main une longue-vue, la braquait de temps en temps sur un petit flocon de brume grisâtre lentement charrié par le vent à l’extrême horizon à l’ouest, et qui ressemblait à une ouate où il y aurait de la poussière.

Le capitaine Clubin avait son austère mine puritaine ordinaire. Il paraissait redoubler d’attention.

Tout était paisible et presque riant à bord de la Durande. Les passagers causaient. En fermant les yeux dans une traversée, on peut juger de l’état de la mer par le tremolo des conversations. La pleine liberté d’esprit des passagers répond à la parfaite tranquillité de l’eau.

Il est impossible, par exemple, qu’une conversation telle que celle-ci ait lieu autrement que par une mer très calme :

— Monsieur, voyez donc cette jolie mouche verte et rouge.

— Elle s’est égarée en mer et se repose sur le navire.

— Une mouche se fatigue peu.

— Au fait, c’est si léger. Le vent la porte.

— Monsieur, on a pesé une once de mouches, puis on les a comptées, et l’on en a trouvé six mille deux cent soixante-huit.

Le guernesiais à la longue-vue avait abordé les malouins marchands de bœufs, et leur parlage était quelque chose en ce genre :

— Le bœuf d’Aubrac a le torse rond et trapu, les jambes courtes, le pelage fauve. Il est lent au travail, à cause de la brièveté des jambes.

— Sous ce rapport, le Salers vaut mieux que l’Aubrac.

— Monsieur, j’ai vu deux beaux bœufs dans ma vie. Le premier avait les jambes basses, l’avant épais, la culotte pleine, les hanches larges, une bonne longueur de la nuque à la croupe, une bonne hauteur au garrot, les maniements riches, la peau facile à détacher. Le second offrait tous les signes d’un engraissement judicieux. Torse ramassé, encolure forte, jambes légères, robe blanche et rouge, culotte retombante.

— Ça, c’est la race cotentine.

— Oui, mais ayant eu quelque rapport avec le taureau angus ou le taureau suffolk.

— Monsieur, vous me croirez si vous voulez, dans le midi il y a des concours d’ânes.

— D’ânes ?

— D’ânes. Comme j’ai l’honneur. Et ce sont les laids qui sont les beaux.

— Alors c’est comme les mulassières. Ce sont les laides qui sont les bonnes.

— Justement. La jument poitevine. Gros ventre, grosses jambes.

— La meilleure mulassière connue, c’est une barrique sur quatre poteaux.

— La beauté des bêtes n’est pas la même que la beauté des hommes.

— Et surtout des femmes.

— C’est juste.

— Moi, je tiens à ce qu’une femme soit jolie.

— Moi, je tiens à ce qu’elle soit bien mise.

— Oui, nette, propre, tirée à quatre épingles, astiquée.

— L’air tout neuf. Une jeune fille, ça doit toujours sortir de chez le bijoutier.

— Je reviens à mes bœufs. J’ai vu vendre ces deux bœufs-là au marché de Thouars.

— Le marché de Thouars, je le connais. Les Bonneau de La Rochelle et les Bahu, les marchands de blé de Marans, je ne sais pas si vous en avez entendu parler, devaient venir à ce marché-là.

Le touriste et le parisien causaient avec l’américain des bibles. La conversation, là aussi, était au beau fixe.

— Monsieur, disait le touriste, voici quel est le tonnage flottant du monde civilisé : France, sept cent seize mille tonneaux ; Allemagne, un million ; États-Unis, cinq millions ; Angleterre, cinq millions cinq cent mille. Ajoutez le contingent des petits pavillons. Total : douze millions neuf cent quatre mille tonneaux distribués dans cent quarante-cinq mille navires épars sur l’eau du globe.

L’américain interrompit :

— Monsieur, ce sont les États-Unis qui ont cinq millions cinq cent mille.

— J’y consens, dit le touriste. Vous êtes américain ?

— Oui, monsieur.

— J’y consens encore.

Il y eut un silence, l’américain missionnaire se demanda si c’était le cas d’offrir une bible.

— Monsieur, repartit le touriste, est-il vrai que vous ayez le goût des sobriquets en Amérique au point d’en affubler tous vos gens célèbres, et que vous appeliez votre fameux banquier missourien Thomas Benton, le vieux lingot ?

— De même que nous nommons Zacharie Taylor le vieux Zach.

— Et le général Harrison le vieux Tip, n’est-ce pas ? Et le général Jackson le vieil Hickory ?

— Parce que Jackson est dur comme le bois hickory, et parce que Harrison a battu les peaux-rouges à Tippecanoe.

— C’est une mode byzantine que vous avez là.

— C’est notre mode. Nous appelons Van Buren le petit sorcier, Leward, qui a fait faire les petites coupures des billets de banque, Billy-Le-Petit, et Douglas, le sénateur démocrate de l’Illinois, qui a quatre pieds de haut et une grande éloquence, le petit géant. Vous pouvez aller du Texas au Maine, vous ne rencontrerez personne qui dise ce nom : Cass, on dit : le grand Michigantier ; ni ce nom : Clay, on dit : le garçon de moulin à la balafre. Clay est fils d’un meunier.

— J’aimerais mieux dire Clay ou Cass, observa le parisien, c’est plus court.

— Vous manqueriez d’usage du monde. Nous nommons Corwin, qui est secrétaire de la trésorerie, le garçon de charrette. Daniel Webster est Dan-Le-Noir. Quant à Winfield Scott, comme sa première pensée, après avoir battu les anglais à Chippeway, a été de se mettre à table, nous l’appelons Vite-une-assiette-de-soupe.

Le flocon de brume aperçu dans le lointain avait grandi. Il occupait maintenant sur l’horizon un segment d’environ quinze degrés. On eût dit un nuage se traînant sur l’eau faute de vent. Il n’y avait presque plus de brise. La mer était plate. Quoiqu’il ne fût pas midi, le soleil pâlissait. Il éclairait, mais ne chauffait plus.

— Je crois, dit le touriste, que le temps va changer.

— Nous aurons peut-être de la pluie, dit le parisien.

— Ou du brouillard, reprit l’américain.

— Monsieur, repartit le touriste, en Italie, c’est à Molfetta qu’il tombe le moins de pluie, et à Tolmezzo qu’il en tombe le plus.

À midi, selon l’usage de l’archipel, on sonna la cloche pour dîner. Dîna qui voulut. Quelques passagers portaient avec eux leur en-cas, et mangèrent gaîment sur le pont. Clubin ne dîna point.

Tout en mangeant, les conversations allaient leur train.

Le guernesiais, ayant le flair des bibles, s’était rapproché de l’américain. L’américain lui dit :

— Vous connaissez cette mer-ci ?

— Sans doute, j’en suis.

— Et moi aussi, dit l’un des malouins.

Le guernesiais adhéra d’un salut, et reprit :

— À présent, nous sommes au large, mais je n’aurais pas aimé avoir du brouillard quand nous étions devers les Minquiers.

L’américain dit au malouin :

— Les insulaires sont plus de la mer que les côtiers.

— C’est vrai, nous autres gens de la côte, nous n’avons que le demi-bain.

— Qu’est-ce que c’est que ça, les Minquiers ? continua l’américain.

Le malouin répondit :

— C’est des cailloux très mauvais.

— Il y a aussi les Grelets, fit le guernesiais.

— Parbleu, répliqua le malouin.

— Et les Chouas, ajouta le guernesiais.

Le malouin éclata de rire.

— À ce compte-là, dit-il, il y a aussi les Sauvages.

— Et les Moines, observa le guernesiais.

— Et le Canard, s’écria le malouin.

— Monsieur, repartit le guernesiais poliment, vous avez réponse à tout.

— Malouin, malin.

Cette réponse faite, le malouin cligna de l’œil.

Le touriste interposa une question.

— Est-ce que nous avons à traverser toute cette rocaille ?

— Point. Nous l’avons laissée au sud-sud-est. Elle est derrière nous.

Et le guernesiais poursuivit :

— Tant gros rochers que menus, les Grelets ont cinquante-sept pointes.

— Et les minquiers quarante-huit, dit le malouin.

Ici le dialogue se concentra entre le malouin et le guernesiais.

— Il me semble, monsieur de Saint-Malo, qu’il y a trois rochers que vous ne comptez pas.

— Je compte tout.

— De la Dérée au Maître-île ?

— Oui.

— Et les Maisons ?

— Qui sont sept rochers au milieu des Minquiers. Oui.

— Je vois que vous connaissez les pierres.

— Si on ne connaissait pas les pierres, on ne serait pas de Saint-Malo.

— Ça fait plaisir d’entendre les raisonnements des français.

Le malouin salua à son tour, et dit :

— Les Sauvages sont trois rochers.

— Et les Moines deux.

— Et le Canard un.

— Le Canard, ça dit un seul.

— Non, car la Suarde, c’est quatre rochers.

— Qu’appelez-vous la Suarde ? demanda le guernesiais.

— Nous appelons la Suarde ce que vous appelez les Chouas.

— Il ne fait pas bon passer entre les Chouas et le Canard.

— Ça n’est possible qu’aux oiseaux.

— Et aux poissons.

— Pas trop. Dans les gros temps, ils se cognent aux murs.

— Il y a du sable dans les Minquiers.

— Autour des Maisons.

— C’est huit rochers qu’on voit de Jersey.

— De la grève d’Azette, c’est juste. Pas huit, sept.

— À mer retirée, on peut se promener dans les Minquiers.

— Sans doute, il y a de la découverte.

— Et les Dirouilles ?

— Les Dirouilles n’ont rien de commun avec les Minquiers.

— Je veux dire que c’est dangereux.

— C’est du côté de Granville.

— On voit que, comme nous, vous gens de Saint-Malo, vous avez amour de naviguer dans ces mers.

— Oui, répondit le malouin, avec cette différence que nous disons : nous avons habitude, et que vous dites : nous avons amour.

— Vous êtes de bons marins.

— Je suis marchand de bœufs.

— Qui donc était de Saint-Malo, déjà ?

— Surcouf.

— Un autre ?

— Duguay-Trouin.

Ici le voyageur de commerce parisien intervint.

— Duguay-Trouin ? Il fut pris par les anglais. Il était aussi aimable que brave. Il sut plaire à une jeune anglaise. Ce fut elle qui brisa ses fers.

En ce moment une voix tonnante cria :

— Tu es ivre !