Les Travailleurs de la mer/Partie 1/Livre 6/6

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Émile Testard (Tome Ip. 367-377).


VI

UN INTÉRIEUR D’ABÎME ÉCLAIRÉ


Quand cet homme se vit sur ce rocher, sous ce nuage, au milieu de cette eau, loin de tout contact vivant, loin de tout bruit humain, laissé pour mort, seul entre la mer qui montait et la nuit qui venait, il eut une joie profonde.

Il avait réussi.

Il tenait son rêve. La lettre de change à longue échéance qu’il avait tirée sur la destinée lui était payée.

Pour lui, être abandonné, c’était être délivré. Il était sur les Hanois, à un mille de la terre ; il avait soixante-quinze mille francs. Jamais plus savant naufrage n’avait été accompli. Rien n’avait manqué ; il est vrai que tout était prévu. Clubin, dès sa jeunesse, avait eu une idée : mettre l’honnêteté comme enjeu dans la roulette de la vie, passer pour homme probe et partir de là, attendre sa belle, laisser la martingale s’enfler, trouver le joint, deviner le moment ; ne pas tâtonner, saisir ; faire un coup et n’en faire qu’un, finir par une rafle, laisser derrière lui les imbéciles. Il entendait réussir en une fois ce que les escrocs bêtes manquent vingt fois de suite, et, tandis qu’ils aboutissent à la potence, aboutir, lui, à la fortune. Rantaine rencontré avait été son trait de lumière. Il avait immédiatement construit son plan. Faire rendre gorge à Rantaine ; quant à ses révélations possibles, les frapper de nullité en disparaissant ; passer pour mort, la meilleure des disparitions ; pour cela perdre la Durande. Ce naufrage était nécessaire. Par-dessus le marché, s’en aller en laissant une bonne renommée, ce qui faisait de toute son existence un chef-d’œuvre. Qui eût vu Clubin dans ce naufrage eût cru voir un démon, heureux.

Il avait vécu toute sa vie pour cette minute-là.

Toute sa personne exprima ce mot : Enfin ! Une sérénité épouvantable blêmit sur ce front obscur. Son œil terne et au fond duquel on croyait voir une cloison devint profond et terrible. L’embrasement intérieur de cette âme s’y réverbéra.

Le for intérieur a, comme la nature externe, sa tension électrique. Une idée est un météore ; à l’instant du succès, les méditations amoncelées qui l’ont préparé s’entr’ouvrent, et il en jaillit une étincelle ; avoir en soi la serre du mal et sentir une proie dedans, c’est un bonheur qui a son rayonnement ; une mauvaise pensée qui triomphe illumine un visage ; de certaines combinaisons réussies, de certains buts atteints, de certaines félicités féroces, font apparaître et disparaître dans les yeux des hommes de lugubres épanouissements lumineux. C’est de l’orage joyeux, c’est de l’aurore menaçante. Cela sort de la conscience, devenue ombre et nuée.

Il éclaira dans cette prunelle.

Cet éclair ne ressemblait à rien de ce qu’on peut voir luire là-haut ni ici-bas.

Le coquin comprimé qui était en Clubin fit explosion.

Clubin regarda l’obscurité immense, et ne put retenir un éclat de rire bas et sinistre.

Il était donc libre ! Il était donc riche !

Son inconnue se dégageait enfin. Il résolvait son problème.

Clubin avait du temps devant lui. La marée montait, et par conséquent soutenait la Durande, qu’elle finirait même par soulever. Le navire adhérait solidement à l’écueil ; nul danger de sombrer. En outre, il fallait laisser à la chaloupe le temps de s’éloigner, — de se perdre peut-être ; Clubin l’espérait.

Debout sur la Durande naufragée, il croisa les bras, savourant cet abandon dans les ténèbres.

L’hypocrisie avait pesé trente ans sur cet homme. Il était le mal et s’était accouplé à la probité. Il haïssait la vertu d’une haine de mal marié. Il avait toujours eu une préméditation scélérate ; depuis qu’il avait l’âge d’homme, il portait cette armature rigide, l’apparence. Il était monstre en dessous ; il vivait dans une peau d’homme de bien avec un cœur de bandit. Il était le pirate doucereux. Il était le prisonnier de l’honnêteté ; il était enfermé dans cette boîte de momie, l’innocence ; il avait sur le dos des ailes d’ange, écrasantes pour un gredin. Il était surchargé d’estime publique. Passer pour honnête homme, c’est dur. Maintenir toujours cela en équilibre, penser mal et parler bien, quel labeur ! Il avait été le fantôme de la droiture, étant le spectre du crime. Ce contre-sens avait été sa destinée. Il lui avait fallu faire bonne contenance, rester présentable, écumer au-dessous du niveau, sourire ses grincements de dents. La vertu pour lui, c’était la chose qui étouffe. Il avait passé sa vie à avoir envie de mordre cette main sur sa bouche.

Et, voulant la mordre, il avait dû la baiser.

Avoir menti, c’est avoir souffert. Un hypocrite est un patient dans la double acception du mot ; il calcule un triomphe et endure un supplice. La préméditation indéfinie d’un mauvais coup accompagnée et dosée d’austérité, l’infamie intérieure assaisonnée d’excellente renommée, donner continuellement le change, n’être jamais soi, faire illusion, c’est une fatigue. Avec tout ce noir qu’on broie en son cerveau composer de la candeur, vouloir dévorer ceux qui vous vénèrent, être caressant, se retenir, se réprimer, toujours être sur le qui-vive, se guetter sans cesse, donner bonne mine à son crime latent, faire sortir sa difformité en beauté, se fabriquer une perfection avec sa méchanceté, chatouiller du poignard, sucrer le poison, veiller sur la rondeur de son geste et sur la musique de sa voix, ne pas avoir son regard, rien n’est plus difficile, rien n’est plus douloureux. L’odieux de l’hypocrisie commence obscurément dans l’hypocrite. Boire perpétuellement son imposture est une nausée. La douceur que la ruse donne à la scélératesse répugne au scélérat, continuellement forcé d’avoir ce mélange dans la bouche, et il y a des instants de haut-le-cœur où l’hypocrite est sur le point de vomir sa pensée. Ravaler cette salive est horrible. Ajoutez à cela le profond orgueil. Il existe des minutes bizarres où l’hypocrite s’estime. Il y a un moi démesuré dans le fourbe. Le ver a le même glissement que le dragon, et le même redressement. Le traître n’est autre chose qu’un despote gêné qui ne peut faire sa volonté qu’en se résignant au deuxième rôle. C’est de la petitesse capable d’énormité. L’hypocrite est un titan, nain.

Clubin se figurait de bonne foi qu’il avait été opprimé. De quel droit n’était-il pas né riche ? Il n’aurait pas mieux demandé que d’avoir de ses père et mère cent mille livres de rente. Pourquoi ne les avait-il pas ? Ce n’était pas sa faute, à lui. Pourquoi, en ne lui donnant pas toutes les jouissances de la vie, le forçait-on à travailler, c’est-à-dire à tromper, à trahir, à détruire ? Pourquoi, de cette façon, l’avait-on condamné à cette torture de flatter, de ramper, de complaire, de se faire aimer et respecter, et d’avoir jour et nuit sur la face un autre visage que le sien ? Dissimuler est une violence subie. On hait devant qui l’on ment. Enfin l’heure avait sonné. Clubin se vengeait.

De qui ? De tous, et de tout.

Lethierry ne lui avait fait que du bien ; grief de plus ; il se vengeait de Lethierry.

Il se vengeait de tous ceux devant lesquels il s’était contraint. Il prenait sa revanche. Quiconque avait pensé du bien de lui était son ennemi. Il avait été le captif de cet homme-là.

Clubin était en liberté. Sa sortie était faite. Il était hors des hommes. Ce qu’on prendrait pour sa mort était sa vie ; il allait commencer. Le vrai Clubin dépouillait le faux. D’un coup il avait tout dissous. Il avait poussé du pied Rantaine dans l’espace, Lethierry dans la ruine, la justice humaine dans la nuit, l’opinion dans l’erreur, l’humanité entière hors de lui, Clubin. Il venait d’éliminer le monde.

Quant à Dieu, ce mot de quatre lettres l’occupait peu.

Il avait passé pour religieux. Eh bien, après ?

Il y a des cavernes dans l’hypocrite, ou, pour mieux dire, l’hypocrite entier est une caverne.

Quand Clubin se trouva seul, son antre s’ouvrit. Il eut un instant de délices ; il aéra son âme.

Il respira son crime à pleine poitrine.

Le fond du mal devint visible sur ce visage. Clubin s’épanouit. En ce moment, le regard de Rantaine à côté du sien eût semblé le regard d’un enfant nouveau-né.

L’arrachement du masque, quelle délivrance ! Sa conscience jouit de se voir hideusement nue et de prendre librement un bain ignoble dans le mal. La contrainte d’un long respect humain finit par inspirer un goût forcené pour l’impudeur. On en arrive à une certaine lasciveté dans la scélératesse. Il existe, dans ces effrayantes profondeurs morales si peu sondées, on ne sait quel étalage atroce et agréable qui est l’obscénité du crime. La fadeur de la fausse bonne renommée met en appétit de honte. On dédaigne tant les hommes qu’on voudrait en être méprisé. Il y a de l’ennui à être estimé. On admire les coudées franches de la dégradation. On regarde avec convoitise la turpitude, si à l’aise dans l’ignominie. Les yeux baissés de force ont souvent de ces échappées obliques. Rien n’est plus près de Messaline que Marie Alacoque. Voyez la Cadière et la religieuse de Louviers. Clubin, lui aussi, avait vécu sous le voile. L’effronterie avait toujours été son ambition. Il enviait la fille publique et le front de bronze de l’opprobre accepté ; il se sentait plus fille publique qu’elle, et avait le dégoût de passer pour vierge. Il avait été le Tantale du cynisme. Enfin, sur ce rocher, dans cette solitude, il pouvait être franc ; il l’était. Se sentir sincèrement abominable, quelle volupté ! Toutes les extases possibles à l’enfer, Clubin les eut dans cette minute ; les arrérages de la dissimulation lui furent soldés ; l’hypocrisie est une avance ; Satan le remboursa. Clubin se donna l’ivresse d’être effronté, les hommes ayant disparu, et n’ayant plus là que le ciel. Il se dit : Je suis un gueux ! Et fut content.

Jamais rien de pareil ne s’était passé dans une conscience humaine.

L’éruption d’un hypocrite, nulle ouverture de cratère n’est comparable à cela.

Il était charmé qu’il n’y eût là personne, et il n’eût pas été fâché qu’il y eût quelqu’un. Il eût joui d’être effroyable devant témoin.

Il eût été heureux de dire en face au genre humain : Tu es idiot !

L’absence des hommes assurait son triomphe, mais le diminuait.

Il n’avait que lui pour spectateur de sa gloire.

Être au carcan a son charme. Tout le monde voit que vous êtes infâme.

Forcer la foule à vous examiner, c’est faire acte de puissance. Un galérien debout sur un tréteau dans le carrefour avec le collier de fer au cou est le despote de tous les regards qu’il contraint de se tourner vers lui. Dans cet échafaud il y a du piédestal. Être un centre de convergence pour l’attention universelle, quel plus beau triomphe ? Obliger au regard la prunelle publique, c’est une des formes de la suprématie. Pour ceux dont le mal est l’idéal, l’opprobre est une auréole. On domine de là. On est en haut de quelque chose. On s’y étale souverainement. Un poteau que l’univers voit n’est pas sans quelque analogie avec un trône.

Être exposé, c’est être contemplé.

Un mauvais règne a évidemment des joies de pilori. Néron incendiant Rome, Louis XIV prenant en traître le Palatinat, le régent George tuant lentement Napoléon, Nicolas assassinant la Pologne à la face de la civilisation, devaient éprouver quelque chose de la volupté que rêvait Clubin. L’immensité du mépris fait au méprisé l’effet d’une grandeur.

Être démasqué est un échec, mais se démasquer est une victoire. C’est de l’ivresse, c’est de l’imprudence insolente et satisfaite, c’est une nudité éperdue qui insulte tout devant elle. Suprême bonheur.

Ces idées dans un hypocrite semblent une contradiction, et n’en sont pas une. Toute l’infamie est conséquente. Le miel est fiel. Escobar confine au marquis De Sade. Preuve : Léotade. L’hypocrite, étant le méchant complet, a en lui les deux pôles de la perversité. Il est d’un côté prêtre, et de l’autre courtisane. Son sexe de démon est double. L’hypocrite est l’épouvantable hermaphrodite du mal. Il se féconde seul. Il s’engendre et se transforme lui-même. Le voulez-vous charmant, regardez-le ; le voulez-vous horrible, retournez-le.

Clubin avait en lui toute cette ombre d’idées confuses. Il les percevait peu, mais en jouissait beaucoup.

Un passage de flammèches de l’enfer qu’on verrait dans la nuit, c’était la succession des pensées de cette âme.

Clubin resta ainsi quelque temps rêveur ; il regardait son honnêteté de l’air dont le serpent regarde sa vieille peau.

Tout le monde avait cru à cette honnêteté, même un peu lui.

Il eut un second éclat de rire.

On l’allait croire mort, et il était riche. On l’allait croire perdu, et il était sauvé. Quel bon tour joué à la bêtise universelle !

Et dans cette bêtise universelle il y avait Rantaine. Clubin songeait à Rantaine avec un dédain sans bornes. Dédain de la fouine pour le tigre. Cette fugue, manquée par Rantaine, il la réussissait, lui Clubin. Rantaine s’en allait penaud, et Clubin disparaissait triomphant. Il s’était substitué à Rantaine dans le lit de sa mauvaise action, et c’était lui Clubin qui avait la bonne fortune.

Quant à l’avenir, il n’avait pas de plan bien arrêté. Il avait dans la boîte de fer enfermée dans sa ceinture ses trois bank-notes ; cette certitude lui suffisait. Il changerait de nom. Il y a des pays où soixante mille francs en valent six cent mille. Ce ne serait pas une mauvaise solution que d’aller dans un de ces coins-là vivre honnêtement avec l’argent repris à ce voleur de Rantaine. Spéculer, entrer dans le grand négoce, grossir son capital, devenir sérieusement millionnaire, cela non plus ne serait point mal.

Par exemple, à Costa-Rica, comme c’était le commencement du grand commerce du café, il y avait des tonnes d’or à gagner. On verrait.

Peu importait d’ailleurs. Il avait le temps d’y songer. Pour le moment, le difficile était fait. Dépouiller Rantaine, disparaître avec la Durande, c’était la grosse affaire. Elle était accomplie. Le reste était simple. Nul obstacle possible désormais. Rien à craindre. Rien ne pouvait survenir. Il allait atteindre la côte à la nage, à la nuit il aborderait à Plainmont, il escaladerait la falaise, il irait droit à la maison visionnée, il y entrerait sans peine au moyen de sa corde à nœuds cachée d’avance dans un trou de rocher, il trouverait dans la maison visionnée son sac-valise contenant des vêtements secs et des vivres, là il pourrait attendre, il était renseigné, huit jours ne se passeraient pas sans que des contrebandiers d’Espagne, Blasquito probablement, touchassent à Plainmont, pour quelques guinées il se ferait transporter, non à Torbay, comme il l’avait dit à Blasco pour dérouter les conjectures et donner le change, mais à Pasages ou à Bilbao. De là il gagnerait la Vera-Cruz ou la Nouvelle-Orléans. Du reste le moment était venu de se jeter à la mer, la chaloupe était loin, une heure de nage n’était rien pour Clubin, un mille seulement le séparait de la terre, puisqu’il était sur les Hanois.

À ce point de la rêverie de Clubin, une déchirure se fit dans le brouillard. Le formidable rocher Douvres apparut.