Les Travailleurs de la mer/Partie 2/Livre 4/1

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Émile Testard (Tome IIp. 193-200).
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Deuxième partie. Livre IV


I

QUI A FAIM N’EST PAS LE SEUL


Quand il s’éveilla, il eut faim.

La mer s’apaisait. Mais il restait assez d’agitation au large pour que le départ immédiat fût impossible. La journée d’ailleurs était trop avancée. Avec le chargement que portait la panse, pour arriver à Guernesey avant minuit, il fallait partir le matin.

Quoique la faim le pressât, Gilliatt commença par se mettre nu, seul moyen de se réchauffer.

Ses vêtements étaient trempés par l’orage, mais l’eau de pluie avait lavé l’eau de mer, ce qui fait que maintenant ils pouvaient sécher.

Gilliatt ne garda que son pantalon, qu’il releva jusqu’aux jarrets.

Il étendit çà et là et fixa avec des galets sur les saillies de rocher autour de lui sa chemise, sa vareuse, son suroît, ses jambières et sa peau de mouton.

Puis il pensa à manger.

Gilliatt eut recours à son couteau qu’il avait grand soin d’aiguiser et de tenir toujours en état, et il détacha du granit quelques poux de roque, de la même espèce à peu près que les clovisses de la Méditerranée. On sait que cela se mange cru. Mais, après tant de labeurs si divers et si rudes, la pitance était maigre. Il n’avait plus de biscuit. Quant à l’eau, elle ne lui manquait plus. Il était mieux que désaltéré, il était inondé.

Il profita de ce que la mer baissait pour rôder dans les rochers à la recherche des langoustes. Il y avait assez de découverte pour espérer une bonne chasse.

Seulement il ne réfléchissait pas qu’il ne pouvait plus rien faire cuire. S’il eût pris le temps d’aller jusqu’à son magasin, il l’eût trouvé effondré sous la pluie. Son bois et son charbon étaient noyés, et de sa provision d’étoupe, qui lui tenait lieu d’amadou, il n’y avait pas un brin qui ne fût mouillé. Nul moyen d’allumer du feu. Du reste la soufflante était désorganisée ; l’auvent du foyer de la forge était descellé ; l’orage avait fait le sac du laboratoire. Avec ce qui restait d’outils échappés à l’avarie, Gilliatt, à la rigueur, pouvait encore travailler comme charpentier, non comme forgeron. Mais Gilliatt, pour l’instant, ne songeait pas à son atelier.

Tiré d’un autre côté par l’estomac, il s’était mis, sans plus de réflexion, à la poursuite de son repas. Il errait, non dans la gorge de l’écueil, mais en dehors, sur le revers des brisants. C’était de ce côté-là que la Durande, dix semaines auparavant, était venue se heurter aux récifs.

Pour la chasse que faisait Gilliatt, l’extérieur du défilé valait mieux que l’intérieur. Les crabes, à mer basse, ont l’habitude de prendre l’air. Ils se chauffent volontiers au soleil. Ces êtres difformes aiment midi. C’est une chose bizarre que leur sortie de l’eau en pleine lumière. Leur fourmillement indigne presque. Quand on les voit, avec leur gauche allure oblique, monter lourdement, de pli en pli, les étages inférieurs des rochers comme les marches d’un escalier, on est forcé de s’avouer que l’océan a de la vermine.

Depuis deux mois Gilliatt vivait de cette vermine.

Ce jour-là pourtant les poings-clos et les langoustes se dérobaient. La tempête avait refoulé ces solitaires dans leurs cachettes et ils n’étaient pas encore rassurés. Gilliatt tenait à la main son couteau ouvert, et arrachait de temps en temps un coquillage sous le varech. Il mangeait, tout en marchant. Il ne devait pas être loin de l’endroit où sieur Clubin s’était perdu.

Comme Gilliatt prenait le parti de se résigner aux oursins et aux châtaignes de mer, un clapotement se fit à ses pieds. Un gros crabe, effrayé de son approche, venait de sauter à l’eau. Le crabe ne s’enfonça point assez pour que Gilliatt le perdît de vue.

Gilliatt se mit à courir après le crabe sur le soubassement de l’écueil. Le crabe fuyait.

Subitement il n’y eut plus rien.

Le crabe venait de se fourrer dans quelque crevasse sous le rocher.

Gilliatt se cramponna du poing à des reliefs de roche et avança la tête pour voir sous les surplombs.

Il y avait là, en effet, une anfractuosité. Le crabe avait dû s’y réfugier.

C’était mieux qu’une crevasse. C’était une espèce de porche.

La mer entrait sous ce porche, mais n’y était pas profonde. On voyait le fond couvert de galets. Ces galets étaient glauques et revêtus de conferves, ce qui indiquait qu’ils n’étaient jamais à sec. Ils ressemblaient à des dessus de têtes d’enfants avec des cheveux verts.

Gilliatt prit son couteau dans ses dents, descendit des pieds et des mains du haut de l’escarpement et sauta dans cette eau. Il en eut presque jusqu’aux épaules.

Il s’engagea sous ce porche. Il se trouvait dans un couloir fruste avec une ébauche de voûte ogive sur sa tête. Les parois étaient polies et lisses. Il ne voyait plus le crabe. Il avait pied. Il avançait dans une décroissance de jour. Il commençait à ne plus rien distinguer.

Après une quinzaine de pas, la voûte cessa au-dessus de lui. Il était hors du couloir. Il y avait plus d’espace, et par conséquent plus de jour ; ses pupilles d’ailleurs s’étaient dilatées ; il voyait assez clair. Il eut une surprise.

Il venait de rentrer dans cette cave étrange visitée par lui le mois d’auparavant.

Seulement il y était rentré par la mer.

Cette arche qu’il avait vue noyée, c’est par là qu’il venait de passer. À de certaines marées basses, elle était praticable.

Ses yeux s’accoutumaient. Il voyait de mieux en mieux. Il était stupéfait. Il retrouvait cet extraordinaire palais de l’ombre, cette voûte, ces piliers, ces sangs ou ces pourpres, cette végétation à pierreries, et, au fond, cette crypte, presque sanctuaire, et cette pierre, presque autel.

Il se rendait peu compte de ces détails, mais il avait dans l’esprit l’ensemble, et il le revoyait.

Il revoyait en face de lui, à une certaine hauteur dans l’escarpement, la crevasse par laquelle il avait pénétré la première fois, et qui, du point où il était maintenant, semblait inaccessible.

Il revoyait près de l’arche ogive ces grottes basses et obscures, sortes de caveaux dans la cave, qu’il avait déjà observées de loin. À présent, il en était près. La plus voisine de lui était à sec et aisément abordable.

Plus près encore que cet enfoncement, il remarqua, au-dessus du niveau de l’eau, à portée de sa main, une fissure horizontale dans le granit. Le crabe était probablement là. Il y plongea le poing le plus avant qu’il put, et se mit à tâtonner dans ce trou de ténèbres.

Tout à coup il se sentit saisir le bras.

Ce qu’il éprouva en ce moment, c’est l’horreur indescriptible.

Quelque chose qui était mince, âpre, plat, glacé, gluant et vivant venait de se tordre dans l’ombre autour de son bras nu. Cela lui montait vers la poitrine. C’était la pression d’une courroie et la poussée d’une vrille. En moins d’une seconde, on ne sait quelle spirale lui avait envahi le poignet et le coude et touchait l’épaule. La pointe fouillait sous son aisselle.

Gilliatt se rejeta en arrière, mais put à peine remuer. Il était comme cloué. De sa main gauche restée libre il prit son couteau qu’il avait entre les dents, et de cette main, tenant le couteau, s’arc-bouta au rocher, avec un effort désespéré pour retirer son bras. Il ne réussit qu’à inquiéter un peu la ligature, qui se resserra. Elle était souple comme le cuir, solide comme l’acier, froide comme la nuit.

Une deuxième lanière, étroite et aiguë, sortit de la crevasse du roc. C’était comme une langue hors d’une gueule. Elle lécha épouvantablement le torse nu de Gilliatt, et tout à coup s’allongeant, démesurée et fine, elle s’appliqua sur sa peau et lui entoura tout le corps.

En même temps une souffrance inouïe, comparable à rien, soulevait les muscles crispés de Gilliatt. Il sentait dans sa peau des enfoncements ronds, horribles. Il lui semblait que d’innombrables lèvres, collées à sa chair, cherchaient à lui boire le sang.

Une troisième lanière ondoya hors du rocher, tâta Gilliatt, et lui fouetta les côtes comme une corde. Elle s’y fixa.

L’angoisse, à son paroxysme, est muette. Gilliatt ne jetait pas un cri. Il y avait assez de jour pour qu’il pût voir les repoussantes formes appliquées sur lui. Une quatrième ligature, celle-ci rapide comme une flèche, lui sauta autour du ventre et s’y enroula.

Impossible de couper ni d’arracher ces courroies visqueuses qui adhéraient étroitement au corps de Gilliatt et par quantité de points. Chacun de ces points était un foyer d’affreuse et bizarre douleur. C’était ce qu’on éprouverait si l’on se sentait avalé à la fois par une foule de bouches trop petites.

Un cinquième allongement jaillit du trou. Il se superposa aux autres et vint se replier sur le diaphragme de Gilliatt. La compression s’ajoutait à l’anxiété ; Gilliatt pouvait à peine respirer.

Ces lanières, pointues à leur extrémité, allaient s’élargissant comme des lames d’épée vers la poignée. Toutes les cinq appartenaient évidemment au même centre. Elles marchaient et rampaient sur Gilliatt. Il sentait se déplacer ces pressions obscures qui lui semblaient être des bouches.

Brusquement une large viscosité ronde et plate sortit de dessous la crevasse. C’était le centre ; les cinq lanières s’y rattachaient comme des rayons à un moyeu ; on distinguait au côté opposé de ce disque immonde le commencement de trois autres tentacules, restés sous l’enfoncement du rocher.

Au milieu de cette viscosité il y avait deux yeux qui regardaient.

Ces yeux voyaient Gilliatt.

Gilliatt reconnut la pieuvre.