Les Travailleurs de la mer/Partie 2/Livre 4/6

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Émile Testard (Tome IIp. 229-238).


VI

DE PROFUNDIS AD ALTUM


Gilliatt avait à sa disposition, dans la réserve du gréement de la panse, un assez grand prélart goudronné pourvu de longues aiguillettes à ses quatre coins.

Il prit ce prélart, en amarra deux coins par les aiguillettes aux deux anneaux des chaînes de la cheminée du côté de la voie d’eau, et jeta le prélart par-dessus le bord. Le prélart tomba comme une nappe entre la petite Douvre et la barque, et s’immergea dans le flot. La poussée de l’eau voulant entrer dans la cale l’appliqua contre la coque sur le trou. Plus l’eau pressait, plus le prélart adhérait. Il était collé par le flot lui-même sur la fracture. La plaie de la barque était pansée.

Cette toile goudronnée s’interposait entre l’intérieur de la cale et les lames du dehors. Il n’entrait plus une goutte d’eau.

La voie d’eau était masquée, mais n’était pas étoupée.

C’était un répit.

Gilliatt prit la pelle d’épuisement et se mit à vider la panse. Il était grand temps de l’alléger. Ce travail le réchauffa un peu, mais sa fatigue était extrême. Il était forcé de s’avouer qu’il n’irait pas jusqu’au bout et qu’il ne parviendrait point à étancher la cale. Gilliatt avait à peine mangé, et il avait l’humiliation de se sentir exténué.

Il mesurait les progrès de son travail à la baisse du niveau de l’eau à ses genoux. Cette baisse était lente.

En outre la voie d’eau n’était qu’interrompue. Le mal était pallié, non réparé. Le prélart, poussé dans la fracture par le flot, commençait à faire tumeur dans la cale. Cela ressemblait à un poing sous cette toile, s’efforçant de la crever. La toile, solide et goudronnée, résistait ; mais le gonflement et la tension augmentaient, il n’était pas certain que la toile ne céderait pas, et d’un moment à l’autre la tumeur pouvait se fendre. L’irruption de l’eau recommencerait.

En pareil cas, les équipages en détresse le savent, il n’y a pas d’autre ressource qu’un tampon. On prend les chiffons de toute espèce qu’on trouve sous sa main, tout ce que dans la langue spéciale on appelle fourrures, et l’on refoule le plus qu’on peut dans la crevasse la tumeur du prélart.

De ces « fourrures », Gilliatt n’en avait point. Tout ce qu’il avait emmagasiné de lambeaux et d’étoupes avait été ou employé dans ses travaux, ou dispersé par la rafale.

À la rigueur, il eût pu en retrouver quelques restes en furetant dans les rochers. La panse était assez allégée pour qu’il pût s’absenter un quart d’heure ; mais comment faire cette perquisition sans lumière ? L’obscurité était complète. Il n’y avait plus de lune ; rien que le sombre ciel étoilé. Gilliatt n’avait pas de filin sec pour faire une mèche, pas de suif pour faire une chandelle, pas de feu pour l’allumer, pas de lanterne pour l’abriter. Tout était confus et indistinct dans la barque et dans l’écueil. On entendait l’eau bruire autour de la coque blessée, on ne voyait même pas la crevasse ; c’est avec les mains que Gilliatt constatait la tension croissante du prélart. Impossible de faire en cette obscurité une recherche utile des haillons de toile et de funin épars dans les brisants. Comment glaner ces loques sans y voir clair ? Gilliatt considérait tristement la nuit. Toutes les étoiles, et pas une chandelle.

La masse liquide ayant diminué dans la barque, la pression extérieure augmentait. Le gonflement du prélart grossissait. Il ballonnait de plus en plus. C’était comme un abcès prêt à s’ouvrir. La situation, un moment améliorée, redevenait menaçante.

Un tampon était impérieusement nécessaire.

Gilliatt n’avait plus que ses vêtements.

Il les avait, on s’en souvient, mis à sécher sur les roches saillantes de la petite Douvre.

Il les alla ramasser et les déposa sur le rebord de la panse.

Il prit son suroît goudronné, et, s’agenouillant dans l’eau, il l’enfonça dans la crevasse, repoussant la tumeur du prélart au dehors, et par conséquent la vidant. Au suroît il ajouta la peau de mouton, à la peau de mouton la chemise de laine, à la chemise la vareuse. Tout y passa.

Il n’avait plus sur lui qu’un vêtement, il l’ôta, et avec son pantalon il grossit et affermit l’étoupage. Le tampon était fait, et ne semblait pas insuffisant.

Ce tampon débordait au dehors la crevasse, avec le prélart pour enveloppe. Le flot, voulant entrer, pressait l’obstacle, l’élargissait utilement sur la fracture, et le consolidait. C’était une sorte de compresse extérieure.

À l’intérieur, le centre seul du gonflement ayant été refoulé, il restait tout autour de la crevasse et du tampon un bourrelet circulaire du prélart d’autant plus adhérent que les inégalités mêmes de la fracture le retenaient. La voie d’eau était aveuglée.

Mais rien n’était plus précaire. Ces reliefs aigus de la fracture qui fixaient le prélart pouvaient le percer, et par ces trous l’eau rentrerait. Gilliatt, dans l’obscurité, ne s’en apercevrait même pas. Il était peu probable que ce tampon durât jusqu’au jour. L’anxiété de Gilliatt changeait de forme, mais il la sentait croître en même temps qu’il sentait ses forces s’éteindre.

Il s’était remis à vider la cale, mais ses bras, à bout d’efforts, pouvaient à peine soulever la pelle pleine d’eau. Il était nu, et frissonnait.

Gilliatt sentait l’approche sinistre de l’extrémité.

Une chance possible lui traversa l’esprit. Peut-être y avait-il une voile au large. Un pêcheur qui serait par aventure de passage dans les eaux des Douvres pourrait lui venir en aide. Le moment était arrivé où un collaborateur était absolument nécessaire. Un homme et une lanterne, et tout pouvait être sauvé. À deux, on viderait aisément la cale ; dès que la barque serait étanche, n’ayant plus cette surcharge de liquide, elle remonterait, elle reprendrait son niveau de flottaison, la crevasse sortirait de l’eau, le radoub serait exécutable, on pourrait immédiatement remplacer le tampon par une pièce de bordage, et l’appareil provisoire posé sur la fracture par une réparation définitive. Sinon, il fallait attendre jusqu’au jour, attendre toute la nuit ! Retard funeste qui pouvait être la perdition. Gilliatt avait la fièvre de l’urgence. Si par hasard quelque fanal de navire était en vue, Gilliatt pourrait, du haut de la grande Douvre, faire des signaux. Le temps était calme, il n’y avait pas de vent, il n’y avait pas de mer, un homme s’agitant sur le fond étoilé du ciel avait possibilité d’être remarqué. Un capitaine de navire, et même un patron de barque, n’est pas la nuit dans les eaux des Douvres sans braquer la longue-vue sur l’écueil ; c’est de précaution.

Gilliatt espéra qu’on l’apercevrait.

Il escalada l’épave, empoigna la corde à nœuds, et monta sur la grande Douvre.

Pas une voile à l’horizon. Pas un fanal. L’eau à perte de vue était déserte.

Nulle assistance possible et nulle résistance possible.

Gilliatt, chose qu’il n’avait point éprouvée jusqu’à ce moment, se sentit désarmé.

La fatalité obscure était maintenant sa maîtresse. Lui, avec sa barque, avec la machine de la Durande, avec toute sa peine, avec toute sa réussite, avec tout son courage, il appartenait au gouffre. Il n’avait plus de ressource de lutte ; il devenait passif. Comment empêcher le flux de venir, l’eau de monter, la nuit de continuer ? Ce tampon était son unique point d’appui. Gilliatt s’était épuisé et dépouillé à le composer et à le compléter ; il ne pouvait plus ni le fortifier, ni l’affermir ; le tampon était tel quel, il devait rester ainsi, et fatalement tout effort était fini. La mer avait à sa discrétion cet appareil hâtif appliqué sur la voie d’eau. Comment se comporterait cet obstacle inerte ? C’était lui maintenant qui combattait, ce n’était plus Gilliatt. C’était ce chiffon, ce n’était plus cet esprit. Le gonflement d’un flot suffisait pour déboucher la fracture. Plus ou moins de pression ; toute la question était là.

Tout allait se dénouer par une lutte machinale entre deux quantités mécaniques. Gilliatt ne pouvait désormais ni aider l’auxiliaire, ni arrêter l’ennemi. Il n’était plus que le spectateur de sa vie ou de sa mort. Ce Gilliatt, qui avait été une providence, était, à la minute suprême, remplacé par une résistance inconsciente.

Aucune des épreuves et des épouvantes que Gilliatt avait traversées n’approchait de celle-ci.

En arrivant dans l’écueil Douvres, il s’était vu entouré et comme saisi par la solitude. Cette solitude faisait plus que l’environner, elle l’enveloppait. Mille menaces à la fois lui avaient montré le poing. Le vent était là, prêt à souffler ; la mer était là, prête à rugir. Impossible de bâillonner cette bouche, le vent ; impossible d’édenter cette gueule, la mer. Et pourtant il avait lutté ; homme, il avait combattu corps à corps l’océan ; il s’était colleté avec la tempête.

Il avait tenu tête à d’autres anxiétés et à d’autres nécessités encore. Il avait eu affaire à toutes les détresses. Il lui avait fallu sans outils faire des travaux, sans aide remuer des fardeaux, sans science résoudre des problèmes, sans provisions boire et manger, sans lit et sans toit dormir.

Sur cet écueil, chevalet tragique, il avait été tour à tour mis à la question par les diverses fatalités tortionnaires de la nature, mère quand bon lui semble, bourreau quand il lui plaît.

Il avait vaincu l’isolement, vaincu la faim, vaincu la soif, vaincu le froid, vaincu la fièvre, vaincu le travail, vaincu le sommeil. Il avait rencontré pour lui barrer le passage les obstacles coalisés. Après le dénûment, l’élément ; après la marée, la tourmente ; après la tempête, la pieuvre ; après le monstre, le spectre.

Lugubre ironie finale. Dans cet écueil d’où Gilliatt avait compté sortir triomphant, Clubin mort venait de le regarder en riant.

Le ricanement du spectre avait raison. Gilliatt se voyait perdu. Gilliatt se voyait aussi mort que Clubin.

L’hiver, la famine, la fatigue, l’épave à dépecer, la machine à transborder, les coups d’équinoxe, le vent, le tonnerre, la pieuvre, tout cela n’était rien près de la voie d’eau. On pouvait avoir, et Gilliatt avait eu, contre le froid le feu, contre la faim les coquillages du rocher, contre la soif la pluie, contre les difficultés du sauvetage l’industrie et l’énergie, contre la marée et l’orage le brise-lames, contre la pieuvre le couteau. Contre la voie d’eau, rien.

L’ouragan lui laissait cet adieu sinistre. Dernière reprise, estocade traître, attaque sournoise du vaincu au vainqueur. La tempête en fuite lançait cette flèche derrière elle. La déroute se retournait et frappait. C’était le coup de Jarnac de l’abîme.

On combat la tempête ; mais comment combattre un suintement ?

Si le tampon cédait, si la voie d’eau se rouvrait, rien ne pouvait faire que la panse ne sombrât point. C’était la ligature de l’artère qui se dénoue. Et une fois la panse au fond de l’eau, avec cette surcharge, la machine, nul moyen de l’en tirer. Ce magnanime effort de deux mois titaniques aboutissait à un anéantissement. Recommencer était impossible. Gilliatt n’avait plus ni forge, ni matériaux. Peut-être, au point du jour, allait-il voir toute son œuvre s’enfoncer lentement et irrémédiablement dans le gouffre.

Chose effrayante, sentir sous soi la force sombre.

Le gouffre le tirait à lui.

Sa barque engloutie, il n’aurait plus qu’à mourir de faim et de froid, comme l’autre, le naufragé du rocher l’Homme.

Pendant deux longs mois, les consciences et les providences qui sont dans l’invisible avaient assisté à ceci : d’un côté les étendues, les vagues, les vents, les éclairs, les météores, de l’autre un homme ; d’un côté la mer, de l’autre une âme ; d’un côté l’infini, de l’autre un atome.

Et il y avait eu bataille.

Et voilà que peut-être ce prodige avortait.

Ainsi aboutissait à l’impuissance cet héroïsme inouï ; ainsi s’achevait par le désespoir ce formidable combat accepté, cette lutte de rien contre tout, cette Iliade à un.

Gilliatt éperdu regardait l’espace.

Il n’avait même plus un vêtement. Il était nu devant l’immensité.

Alors, dans l’accablement de toute cette énormité inconnue, ne sachant plus ce qu’on lui voulait, se confrontant avec l’ombre, en présence de cette obscurité irréductible, dans la rumeur des eaux, des lames, des flots, des houles, des écumes, des rafales, sous les nuées, sous les souffles, sous la vaste force éparse, sous ce mystérieux firmament des ailes, des astres et des tombes, sous l’intention possible mêlée à ces choses démesurées, ayant autour de lui et au-dessous de lui l’océan, et au-dessus de lui les constellations, sous l’insondable, il s’affaissa, il renonça, il se coucha tout de son long le dos sur la roche, la face aux étoiles, vaincu, et, joignant les mains devant la profondeur terrible, il cria dans l’infini : Grâce !

Terrassé par l’immensité, il la pria.

Il était là, seul dans cette nuit sur ce rocher au milieu de cette mer, tombé d’épuisement, ressemblant à un foudroyé, nu comme le gladiateur dans le cirque, seulement au lieu de cirque ayant l’abîme, au lieu de bêtes féroces les ténèbres, au lieu des yeux du peuple le regard de l’inconnu, au lieu des vestales les étoiles, au lieu de César, Dieu.

Il lui sembla qu’il se sentait se dissoudre dans le froid, dans la fatigue, dans l’impuissance, dans la prière, dans l’ombre, et ses yeux se fermèrent.