Les Travailleurs de la mer/Partie 3/Livre 1/2

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Émile Testard (Tome IIp. 267-278).
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Troisième partie. Livre I


II

ENCORE LA CLOCHE DU PORT


Gilliatt en effet, après une traversée sans incident, mais un peu lente à cause de la pesanteur du chargement de la panse, était arrivé à Saint-Sampson à la nuit close, plus près de dix heures que de neuf.

Gilliatt avait calculé l’heure. La demi-remontée s’était faite. Il y avait de la lune et de l’eau ; on pouvait entrer dans le port.

Le petit havre était endormi. Quelques navires y étaient mouillés, cargues sur vergues, hunes capelées, et sans fanaux. On apercevait au fond quelques barques au radoub, à sec dans le carénage. Grosses coques démâtées et sabordées, dressant au-dessus de leur bordage troué de claires-voies les pointes courbes de leur membrure dénudée, assez semblables à des scarabées morts couchés sur le dos, pattes en l’air.

Gilliatt, sitôt le goulet franchi, avait examiné le port et le quai. Il n’y avait de lumière nulle part, pas plus aux Bravées qu’ailleurs. Il n’y avait point de passants, excepté peut-être quelqu’un, un homme, qui venait d’entrer au presbytère ou d’en sortir. Et encore n’était-on pas sûr que ce fût une personne, la nuit estompant tout ce qu’elle dessine et le clair de lune ne faisant jamais rien que d’indécis. La distance s’ajoutait à l’obscurité. Le presbytère d’alors était situé de l’autre côté du port, sur un emplacement où est construite aujourd’hui une cale ouverte.

Gilliatt avait silencieusement accosté les Bravées, et avait amarré la panse à l’anneau de la Durande sous la fenêtre de mess Lethierry.

Puis il avait sauté par-dessus le bordage et pris terre.

Gilliatt, laissant derrière lui la panse à quai, tourna la maison, longea une ruette, puis une autre, ne regarda même pas l’embranchement de sentier qui menait au Bû de la Rue, et au bout de quelques minutes, s’arrêta dans ce recoin de muraille où il y avait une mauve sauvage à fleurs roses en juin, du houx, du lierre et des orties. C’est de là que, caché sous les ronces, assis sur une pierre, bien des fois, dans les jours d’été, et pendant de longues heures et pendant des mois entiers, il avait contemplé, par-dessus le mur bas au point de tenter l’enjambée, le jardin des Bravées, et, à travers les branches d’arbres, deux fenêtres d’une chambre de la maison. Il retrouva sa pierre, sa ronce, toujours le mur aussi bas, toujours l’angle aussi obscur, et, comme une bête rentrée au trou, glissant plutôt que marchant, il se blottit. Une fois assis, il ne fit plus un mouvement. Il regarda. Il revoyait le jardin, les allées, les massifs, les carrés de fleurs, la maison, les deux fenêtres de la chambre. La lune lui montrait ce rêve. Il est affreux qu’on soit forcé de respirer. Il faisait ce qu’il pouvait pour s’en empêcher.

Il lui semblait voir un paradis fantôme. Il avait peur que tout cela ne s’envolât. Il était presque impossible que ces choses fussent réellement sous ses yeux ; et si elles y étaient, ce ne pouvait être qu’avec l’imminence d’évanouissement qu’ont toujours les choses divines. Un souffle, et tout se dissiperait. Gilliatt avait ce tremblement.

Tout près, en face de lui, dans le jardin, au bord d’une allée, il y avait un banc de bois peint en vert. On se souvient de ce banc.

Gilliatt regardait les deux fenêtres. Il pensait à un sommeil possible de quelqu’un dans cette chambre. Derrière ce mur, on dormait. Il eût voulu ne pas être où il était. Il eût mieux aimé mourir que de s’en aller. Il pensait à une haleine soulevant une poitrine. Elle, ce mirage, cette blancheur dans une nuée, cette obsession flottante de son esprit, elle était là ! Il pensait à l’inaccessible qui était endormi, et si près, et comme à la portée de son extase ; il pensait à la femme impossible assoupie, et visitée, elle aussi, par les chimères ; à la créature souhaitée, lointaine, insaisissable, fermant les yeux, le front dans la main ; au mystère du sommeil de l’être idéal, aux songes que peut faire un songe. Il n’osait penser au delà et il pensait pourtant ; il se risquait dans les manques de respect de la rêverie, la quantité de forme féminine que peut avoir un ange le troublait, l’heure nocturne enhardit aux regards furtifs les yeux timides, il s’en voulait d’aller si avant, il craignait de profaner en réfléchissant ; malgré lui, forcé, contraint, frémissant, il regardait dans l’invisible. Il subissait le frisson, et presque la souffrance, de se figurer un jupon sur une chaise, une mante jetée sur le tapis, une ceinture débouclée, un fichu. Il imaginait un corset, un lacet traînant à terre, des bas, des jarretières. Il avait l’âme dans les étoiles.

Les étoiles sont faites aussi bien pour le cœur humain d’un pauvre comme Gilliatt que pour le cœur humain d’un millionnaire. À un certain degré de passion, tout homme est sujet aux profonds éblouissements. Si c’est une nature âpre et primitive, raison de plus. Être sauvage, cela s’ajoute au rêve.

Le ravissement est une plénitude qui déborde comme une autre. Voir ces fenêtres, c’était presque trop pour Gilliatt.

Tout à coup, il la vit elle-même.

Des branchages d’un fourré déjà épaissi par le printemps, sortit, avec une ineffable lenteur spectrale et céleste, une figure, une robe, un visage divin, presque une clarté sous la lune.

Gilliatt se sentit défaillir, c’était Déruchette.

Déruchette approcha. Elle s’arrêta. Elle fit quelques pas pour s’éloigner, s’arrêta encore, puis revint s’asseoir sur le banc de bois. La lune était dans les arbres, quelques nuées erraient parmi les étoiles pâles, la mer parlait aux choses de l’ombre à demi-voix, la ville dormait, une brume montait de l’horizon, cette mélancolie était profonde. Déruchette inclinait le front, avec cet œil pensif qui regarde attentivement rien ; elle était assise de profil, elle était presque nu-tête, ayant un bonnet dénoué qui laissait voir sur sa nuque délicate la naissance des cheveux, elle roulait machinalement un ruban de ce bonnet autour d’un de ses doigts, la pénombre modelait ses mains de statue, sa robe était d’une de ces nuances que la nuit fait blanches, les arbres remuaient comme s’ils étaient pénétrables à l’enchantement qui se dégageait d’elle, on voyait le bout d’un de ses pieds ; il y avait dans ses cils baissés cette vague contraction qui annonce une larme rentrée ou une pensée refoulée, ses bras avaient l’indécision ravissante de ne point trouver où s’accouder, quelque chose qui flotte un peu se mêlait à toute sa posture, c’était plutôt une lueur qu’une lumière et une grâce qu’une déesse, les plis du bas de sa jupe étaient exquis, son adorable visage méditait virginalement. Elle était si près que c’était terrible. Gilliatt l’entendait respirer.

Il y avait dans des profondeurs un rossignol qui chantait. Les passages du vent dans les branches mettaient en mouvement l’ineffable silence nocturne. Déruchette, jolie et sacrée, apparaissait dans ce crépuscule comme la résultante de ces rayons et de ces parfums ; ce charme immense et épars aboutissait mystérieusement à elle, et s’y condensait, et elle en était l’épanouissement. Elle semblait l’âme fleur de toute cette ombre.

Toute cette ombre, flottante en Déruchette, pesait sur Gilliatt. Il était éperdu. Ce qu’il éprouvait échappe aux paroles ; l’émotion est toujours neuve et le mot a toujours servi ; de là l’impossibilité d’exprimer l’émotion. L’accablement du ravissement existe. Voir Déruchette, la voir elle-même, voir sa robe, voir son bonnet, voir son ruban qu’elle tourne autour de son doigt, est-ce qu’on peut se figurer une telle chose ? Être près d’elle, est-ce que c’est possible ? L’entendre respirer, elle respire donc ! Alors les astres respirent. Gilliatt frissonnait. Il était le plus misérable et le plus enivré des hommes. Il ne savait que faire. Ce délire de la voir l’anéantissait. Quoi ! C’était elle qui était là, et c’était lui qui était ici ! Ses idées, éblouies et fixes, s’arrêtaient sur cette créature comme sur une escarboucle. Il regardait cette nuque et ces cheveux. Il ne se disait même pas que tout cela maintenant était à lui, qu’avant peu, demain peut-être, ce bonnet il aurait le droit de le défaire, ce ruban il aurait le droit de le dénouer. Songer jusque-là, il n’eût pas même conçu un moment cet excès d’audace. Toucher avec la pensée, c’est presque toucher avec la main. L’amour était pour Gilliatt comme le miel pour l’ours, le rêve exquis et délicat. Il pensait confusément. Il ne savait ce qu’il avait. Le rossignol chantait. Il se sentait expirer.

Se lever, franchir le mur, s’approcher, dire c’est moi, parler à Déruchette, cette idée ne lui venait pas. Si elle lui fût venue, il se fût enfui. Si quelque chose de semblable à une pensée parvenait à poindre dans son esprit, c’était ceci, que Déruchette était là, qu’il n’y avait besoin de rien de plus, et que l’éternité commençait.

Un bruit les tira tous les deux, elle de sa rêverie, lui de son extase.

Quelqu’un marchait dans le jardin. On ne voyait pas qui, à cause des arbres. C’était un pas d’homme.

Déruchette leva les yeux.

Les pas s’approchèrent, puis cessèrent. La personne qui marchait venait de s’arrêter. Elle devait être tout près. Le sentier où était le banc se perdait entre deux massifs. C’est là qu’était cette personne, dans cet entre-deux, à quelques pas du banc.

Le hasard avait disposé les épaisseurs des branches de telle sorte que Déruchette la voyait, mais que Gilliatt ne la voyait pas.

La lune projetait sur la terre, hors du massif jusqu’au banc, une ombre.

Gilliatt voyait cette ombre.

Il regarda Déruchette.

Elle était toute pâle. Sa bouche entr’ouverte ébauchait un cri de surprise. Elle s’était soulevée à demi sur le banc et elle y était retombée ; il y avait dans son attitude un mélange de fuite et de fascination. Son étonnement était un enchantement plein de crainte. Elle avait sur les lèvres presque le rayonnement du sourire et une lueur de larmes dans les yeux. Elle était comme transfigurée par une présence. Il ne semblait pas que l’être qu’elle voyait fût de la terre. La réverbération d’un ange était dans son regard.

L’être qui n’était pour Gilliatt qu’une ombre parla. Une voix sortit du massif, plus douce qu’une voix de femme, une voix d’homme pourtant. Gilliatt entendit ces paroles :

— Mademoiselle, je vous vois tous les dimanches et tous les jeudis ; on m’a dit qu’autrefois vous ne veniez pas si souvent. C’est une remarque qu’on a faite, je vous demande pardon. Je ne vous ai jamais parlé, c’était mon devoir ; aujourd’hui je vous parle, c’est mon devoir. Je dois d’abord m’adresser à vous. Le Cashmere part demain, c’est ce qui fait que je suis venu. Vous vous promenez tous les soirs dans votre jardin. Ce serait mal à moi de connaître vos habitudes si je n’avais pas la pensée que j’ai. Mademoiselle, vous êtes pauvre ; depuis ce matin je suis riche. Voulez-vous de moi pour votre mari ?

Déruchette joignit ses deux mains comme une suppliante, et regarda celui qui lui parlait, muette, l’œil fixe, tremblante de la tête aux pieds.

La voix reprit :

— Je vous aime. Dieu n’a pas fait le cœur de l’homme pour qu’il se taise. Puisque Dieu promet l’éternité, c’est qu’il veut qu’on soit deux. Il y a pour moi sur la terre une femme, c’est vous. Je pense à vous comme à une prière. Ma foi est en Dieu et mon espérance est en vous. Les ailes que j’ai, c’est vous qui les portez. Vous êtes ma vie, et déjà mon ciel.

— Monsieur, dit Déruchette, il n’y a personne pour répondre dans la maison.

La voix s’éleva de nouveau :

— J’ai fait ce doux songe. Dieu ne défend pas les songes. Vous me faites l’effet d’une gloire. Je vous aime passionnément, mademoiselle. La sainte innocence, c’est vous. Je sais que c’est l’heure où l’on est couché, mais je n’avais pas le choix d’un autre moment. Vous rappelez-vous ce passage de la bible qu’on nous a lu ? Genèse, chapitre vingt-cinq. J’y ai toujours songé depuis. Je l’ai relu souvent. Le révérend Hérode me disait : Il vous faut une femme riche. Je lui ai répondu : Non, il me faut une femme pauvre. Mademoiselle, je vous parle sans approcher, je me reculerai même si vous ne voulez pas que mon ombre touche vos pieds. C’est vous qui êtes la souveraine ; vous viendrez à moi si vous voulez. J’aime et j’attends. Vous êtes la forme vivante de la bénédiction.

— Monsieur, balbutia Déruchette, je ne savais pas qu’on me remarquait le dimanche et le jeudi.

La voix continua :

— On ne peut rien contre les choses angéliques. Toute la loi est amour. Le mariage, c’est Chanaan. Vous êtes la beauté promise. Ô pleine de grâce, je vous salue.

Déruchette répondit :

— Je ne croyais pas faire plus de mal que les autres personnes qui étaient exactes.

La voix poursuivit :

— Dieu a mis ses intentions dans les fleurs, dans l’aurore, dans le printemps, et il veut qu’on aime. Vous êtes belle dans cette obscurité sacrée de la nuit. Ce jardin a été cultivé par vous et dans ses parfums il y a quelque chose de votre haleine. Mademoiselle, les rencontres des âmes ne dépendent pas d’elles. Ce n’est pas de notre faute. Vous assistiez, rien de plus ; j’étais là, rien de plus. Je n’ai rien fait que de sentir que je vous aimais. Quelquefois mes yeux se sont levés sur vous. J’ai eu tort, mais comment faire ? C’est en vous regardant que tout est venu. On ne peut s’empêcher. Il y a des volontés mystérieuses qui sont au-dessus de nous. Le premier des temples, c’est le cœur. Avoir votre âme dans ma maison, c’est à ce paradis terrestre que j’aspire, y consentez-vous ? Tant que j’ai été pauvre, je n’ai rien dit. Je sais votre âge. Vous avez vingt et un ans, j’en ai vingt-six. Je pars demain ; si vous me refusez, je ne reviendrai pas. Soyez mon engagée, voulez-vous ? Mes yeux ont déjà, plus d’une fois, malgré moi, fait aux vôtres cette question. Je vous aime, répondez-moi. Je parlerai à votre oncle dès qu’il pourra me recevoir, mais je me tourne d’abord vers vous. C’est à Rebecca qu’on demande Rebecca. À moins que vous ne m’aimiez pas.

Déruchette pencha le front, et murmura :

— Oh ! Je l’adore

Cela fut dit si bas que Gilliatt seul entendit.

Elle resta le front baissé comme si le visage dans l’ombre mettait dans l’ombre la pensée.

Il y eut une pause. Les feuilles d’arbres ne remuaient pas. C’était ce moment sévère et paisible où le sommeil des choses s’ajoute au sommeil des êtres, et où la nuit semble écouter le battement de cœur de la nature. Dans ce recueillement s’élevait, comme une harmonie qui complète un silence, le bruit immense de la mer.

La voix reprit :

— Mademoiselle.

Déruchette tressaillit.

La voix continua :

— Hélas ! J’attends.

— Qu’attendez-vous ?

— Votre réponse.

— Dieu l’a entendue, dit Déruchette.

Alors la voix devint presque sonore, et en même temps plus douce que jamais. Ces paroles sortirent du massif, comme d’un buisson ardent :

— Tu es ma fiancée. Lève-toi, et viens. Que le bleu profond où sont les astres assiste à cette acceptation de mon âme par ton âme, et que notre premier baiser se mêle au firmament !

Déruchette se leva, et demeura un instant immobile, le regard fixé devant elle, sans doute sur un autre regard. Puis, à pas lents, la tête droite, les bras pendants et les doigts des mains écartés comme lorsqu’on marche sur un support inconnu, elle se dirigea vers le massif et y disparut.

Un moment après, au lieu d’une ombre sur le sable il y en avait deux, elles se confondaient, et Gilliatt voyait à ses pieds l’embrassement de ces deux ombres.

Le temps coule de nous comme d’un sablier, et nous n’avons pas le sentiment de cette fuite, surtout dans de certains instants suprêmes. Ce couple d’un côté, qui ignorait ce témoin et ne le voyait pas, de l’autre ce témoin qui ne voyait pas ce couple, mais qui le savait là, combien de minutes demeurèrent-ils ainsi, dans cette suspension mystérieuse ? Il serait impossible de le dire. Tout à coup, un bruit lointain éclata, une voix cria : Au secours ! et la cloche du port sonna. Ce tumulte, il est probable que le bonheur, ivre et céleste, ne l’entendit pas.

La cloche continua de sonner. Quelqu’un qui eût cherché Gilliatt dans l’angle du mur ne l’y eût plus trouvé.