Les Travailleurs de la mer/Partie 3/Livre 2/1

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Émile Testard (Tome IIp. 281-294).
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Troisième partie. Livre II


I

JOIE ENTREMÊLÉE D’ANGOISSE


Mess Lethierry agitait la cloche avec emportement. Brusquement il s’arrêta. Un homme venait de tourner l’angle du quai. C’était Gilliatt.

Mess Lethierry courut à lui, ou pour mieux dire se jeta sur lui, lui prit la main dans ses poings, et le regarda un moment dans les deux yeux en silence ; un de ces silences qui sont de l’explosion ne sachant par où sortir.

Puis avec violence, le secouant et le tirant, et le serrant dans ses bras, il fit entrer Gilliatt dans la salle basse des Bravées, en repoussa du talon la porte qui demeura entr’ouverte, s’assit, ou tomba, sur une chaise à côté d’une grande table éclairée par la lune dont le reflet blanchissait vaguement le visage de Gilliatt, et, d’une voix où il y avait des éclats de rire et des sanglots mêlés, il cria :

— Ah ! Mon fils ! L’homme au bag pipe ! Gilliatt ! Je savais bien que c’était toi ! La panse, parbleu ! Conte-moi ça. Tu y es donc allé ! On t’aurait brûlé il y a cent ans. C’est de la magie. Il ne manque pas une vis. J’ai déjà tout regardé, tout reconnu, tout manié. Je devine que les roues sont dans les deux caisses. Te voilà donc enfin ! Je viens de te chercher dans ta cabine. J’ai sonné la cloche. Je te cherchais. Je me disais : Où est-il que je le mange ! Il faut convenir qu’il se passe des choses extraordinaires. Cet animal-là revient de l’écueil Douvres. Il me rapporte ma vie. Tonnerre ! Tu es un ange. Oui, oui, oui, c’est ma machine. Personne n’y croira. On le verra, on dira : ce n’est pas vrai. Tout y est, quoi ! Tout y est ! Il ne manque pas un serpentin. Il ne manque pas un apitage. Le tube de prise d’eau n’a pas bougé. C’est incroyable qu’il n’y ait pas eu d’avarie. Il n’y a qu’un peu d’huile à mettre. Mais comment as-tu fait ? Et dire que Durande va remarcher ! L’arbre des roues est démonté comme par un bijoutier. Donne-moi ta parole d’honneur que je ne suis pas fou.

Il se dressa debout, respira, et poursuivit :

— Jure-moi ça. Quelle révolution ! Je me pince, je sens bien que je ne rêve pas. Tu es mon enfant, tu es mon garçon, tu es le bon Dieu. Ah ! Mon fils ! Avoir été me chercher ma gueuse de machine ! En pleine mer ! Dans ce guet-apens d’écueil ! J’ai vu des choses très farces dans ma vie. Je n’ai rien vu de tel. J’ai vu les parisiens qui sont des satans. Je t’en fiche qu’ils feraient ça. C’est pis que la Bastille. J’ai vu les gauchos labourer dans les pampas, ils ont pour charrue une branche d’arbre qui a un coude et pour herse un fagot d’épines tiré avec une corde de cuir, ils récoltent avec ça des grains de blé gros comme des noisettes. C’est de la gnognotte à côté de toi. Tu as fait là un miracle, un pour de vrai. Ah ! Le gredin ! Saute-moi donc au cou. Et on te devra tout le bonheur du pays. Vont-ils bougonner dans Saint-Sampson ! Je vais m’occuper tout de suite de refaire le bachot. C’est étonnant, la bielle n’a rien de cassé. Messieurs, il est allé aux Douvres. Je dis les Douvres. Il est allé tout seul. Les Douvres ! Un caillou qu’il n’y a rien de pire. Tu sais, t’a-t-on dit ? C’est prouvé, ça a été fait exprès, Clubin a coulé Durande pour me filouter de l’argent qu’il avait à m’apporter. Il a soûlé Tangrouille. C’est long, je te raconterai un autre jour la piraterie. Moi, affreuse brute, j’avais confiance dans Clubin. Il s’y est pincé le scélérat, car il n’a pas dû en sortir. Il y a un Dieu, canaille ! Vois-tu, Gilliatt, tout de suite, dare, dare, les fers au feu, nous allons rebâtir Durande. Nous lui donnerons vingt pieds de plus. On fait maintenant les bateaux plus longs. J’achèterai du bois à Dantzick et à Brême. À présent que j’ai la machine, on me fera crédit. La confiance reviendra.

Mess Lethierry s’arrêta, leva les yeux avec ce regard qui voit le ciel à travers le plafond, et dit entre ses dents : Il y en a un.

Puis il posa le médium de sa main droite entre ses deux sourcils, l’ongle appuyé sur la naissance du nez, ce qui indique le passage d’un projet dans le cerveau, et il reprit :

— C’est égal, pour tout recommencer sur une grande échelle, un peu d’argent comptant eût bien fait mon affaire. Ah ! Si j’avais mes trois bank-notes, les soixante-quinze mille francs que ce brigand de Rantaine m’a rendus et que ce brigand de Clubin m’a volés !

Gilliatt, en silence, chercha dans sa poche quelque chose qu’il posa devant lui. C’était la ceinture de cuir qu’il avait rapportée. Il ouvrit et étala sur la table cette ceinture dans l’intérieur de laquelle la lune laissait déchiffrer le mot Clubin ; il tira du gousset de la ceinture une boîte, et de la boîte trois morceaux de papier pliés qu’il déplia et qu’il tendit à mess Lethierry.

Mess Lethierry examina les trois morceaux de papier. Il faisait assez clair pour que le chiffre 1000 et le mot thousand y fussent parfaitement visibles. Mess Lethierry prit les trois billets, les posa sur la table l’un à côté de l’autre, les regarda, regarda Gilliatt, resta un moment interdit, puis ce fut comme une éruption après une explosion.

— Ça aussi ! Tu es prodigieux. Mes bank-notes ! Tous les trois ! Mille chaque ! Mes soixante-quinze mille francs ! Tu es donc allé jusqu’en enfer. C’est la ceinture à Clubin. Pardieu ! Je lis dedans son ordure de nom. Gilliatt rapporte la machine, plus l’argent ! Voilà de quoi mettre dans les journaux. J’achèterai du bois première qualité. Je devine, tu auras retrouvé la carcasse. Clubin pourri dans quelque coin. Nous prendrons le sapin à Dantzick et le chêne à Brême, nous ferons un bon bordé, nous mettrons le chêne en dedans et le sapin en dehors. Autrefois on fabriquait les navires moins bien et ils duraient davantage ; c’est que le bois était plus assaisonné, parce qu’on ne construisait pas tant. Nous ferons peut-être la coque en orme. L’orme est bon pour les parties noyées ; être tantôt sec, tantôt trempé, ça le pourrit ; l’orme veut être toujours mouillé, il se nourrit d’eau. Quelle belle Durande nous allons conditionner ! On ne me fera pas la loi. Je n’aurai plus besoin de crédit. J’ai les sous. A-t-on jamais vu ce Gilliatt ! J’étais par terre, aplati, mort. Il me remet debout sur mes quatre fers ! Et moi qui ne pensais pas du tout à lui ! Ça m’était sorti de l’esprit. Tout me revient, à présent. Pauvre garçon ! Ah ! Par exemple, tu sais, tu épouses Déruchette.

Gilliatt s’adossa au mur, comme quelqu’un qui chancelle, et très bas, mais très distinctement, il dit :

— Non.

Mess Lethierry eut un soubresaut.

— Comment, non !

Gilliatt répondit :

— Je ne l’aime pas.

Mess Lethierry alla à la fenêtre, l’ouvrit, la referma, revint à la table, prit les trois bank-notes, les plia, posa la boîte de fer dessus, se gratta les cheveux, saisit la ceinture de Clubin, la jeta violemment contre la muraille, et dit :

— Il y a quelque chose.

Il enfonça ses deux poings dans ses deux poches, et reprit :

— Tu n’aimes pas Déruchette ! C’est donc pour moi que tu jouais du bug pipe ?

Gilliatt, toujours adossé au mur, pâlissait comme un homme qui tout à l’heure ne respirera plus. À mesure qu’il devenait pâle, mess Lethierry devenait rouge.

— En voilà un imbécile ! Il n’aime pas Déruchette ! Eh bien, arrange-toi pour l’aimer, car elle n’épousera que toi. Quelle diable d’anecdote viens-tu me conter là ! Si tu crois que je te crois ! Est-ce que tu es malade ? C’est bon, envoie chercher le médecin, mais ne dis pas d’extravagances. Pas possible que tu aies déjà eu le temps de vous quereller et de te fâcher avec elle. Il est vrai que les amoureux, c’est si bête ! Voyons, as-tu des raisons ? Si tu as des raisons, dis-les. On n’est pas une oie sans avoir des raisons. Après ça, j’ai du coton dans les oreilles, j’ai peut-être mal entendu, répète ce que tu as dit.

Gilliatt répliqua :

— J’ai dit non.

— Tu as dit non. Il y tient, la brute ! Tu as quelque chose, c’est sûr ! Tu as dit non ! Voilà une stupidité qui dépasse les limites du monde connu. On flanque des douches aux personnes pour bien moins que ça. Ah ! Tu n’aimes pas Déruchette ! Alors c’est pour l’amour du bonhomme que tu as fait tout ce que tu as fait ! C’est pour les beaux yeux du papa que tu es allé aux Douvres, que tu as eu froid, que tu as eu chaud, que tu as crevé de faim et de soif, que tu as mangé de la vermine de rocher, que tu as eu le brouillard, la pluie et le vent pour chambre à coucher, et que tu as exécuté la chose de me rapporter ma machine, comme on rapporte à une jolie femme son serin qui s’est échappé ! Et la tempête d’il y a trois jours ! Si tu t’imagines que je ne me rends pas compte. Tu en as eu du tirage ! C’est en faisant la bouche en cœur du côté de ma vieille caboche que tu as taillé, coupé, tourné, viré, traîné, limé, scié, charpenté, inventé, écrabouillé, et fait plus de miracles à toi tout seul que tous les saints du paradis. Ah ! Idiot ! Tu m’as pourtant assez ennuyé avec ton bag pipe. On appelle ça biniou en Bretagne. Toujours le même air, l’animal ! Ah ! Tu n’aimes pas Déruchette ! Je ne sais pas ce que tu as. Je me rappelle bien tout à présent, j’étais là dans le coin, Déruchette a dit : Je l’épouserai. Et elle t’épousera ! Ah ! Tu ne l’aimes pas ! Réflexions faites, je ne comprends rien. Ou tu es fou, ou je le suis. Et le voilà qui ne dit plus un mot. Ça n’est pas permis de faire tout ce que tu as fait, et de dire à la fin : Je n’aime pas Déruchette. On ne rend pas service aux gens pour les mettre en colère. Eh bien, si tu ne l’épouses pas, elle coiffera sainte Catherine. D’abord, j’ai besoin de toi, moi. Tu seras le pilote de Durande. Si tu t’imagines que je vais te laisser aller comme ça ! Ta, ta, ta, nenni mon cœur, je ne te lâche point. Je te tiens. Je ne t’écoute seulement pas. Où y a-t-il un matelot comme toi ! Tu es mon homme. Mais parle donc !

Cependant la cloche avait réveillé la maison et les environs. Douce et Grâce s’étaient levées et venaient d’entrer dans la salle basse, l’air stupéfait, sans dire mot. Grâce avait à la main une chandelle. Un groupe de voisins, bourgeois, marins et paysans, sortis en hâte, était dehors sur le quai, considérant avec pétrification et stupeur la cheminée de la Durande dans la panse. Quelques-uns, entendant la voix de mess Lethierry dans la salle basse, commençaient à s’y glisser silencieusement par la porte entre-bâillée. Entre deux faces de commères, passait la tête de sieur Landoys qui avait ce hasard d’être toujours là où il aurait regretté de ne pas être.

Les grandes joies ne demandent pas mieux que d’avoir un public. Le point d’appui un peu épars qu’offre toujours une foule leur plaît ; elles repartent de là. Mess Lethierry s’aperçut tout à coup qu’il y avait des gens autour de lui. Il accepta d’emblée l’auditoire.

— Ah ! Vous voilà, vous autres. C’est bien heureux. Vous savez la nouvelle. Cet homme a été là et il a rapporté ça. Bonjour, sieur Landoys. Tout à l’heure quand je me suis réveillé, j’ai vu le tuyau. C’était sous ma fenêtre. Il ne manque pas un clou à la chose. On fait des gravures de Napoléon ; moi, j’aime mieux ça que la bataille d’Austerlitz. Vous sortez de votre lit, bonnes gens. La Durande vous vient en dormant. Pendant que vous mettez vos bonnets de coton et que vous soufflez vos chandelles, il y a des gens qui sont des héros. On est un tas de lâches et de fainéants, on chauffe ses rhumatismes, heureusement cela n’empêche pas qu’il y ait des enragés. Ces enragés vont où il faut aller et font ce qu’il faut faire. L’homme du Bû de la Rue arrive du rocher Douvres. Il a repêché la Durande au fond de la mer, il a repêché l’argent dans la poche de Clubin, un trou encore plus profond. Mais comment as-tu fait ? Tout le diantre était contre toi, le vent et la marée, la marée et le vent. C’est vrai que tu es sorcier. Ceux qui disent ça ne sont déjà pas si bêtes. La Durande est revenue ! Les tempêtes ont beau avoir de la méchanceté, ça la leur coupe rasibus. Mes amis, je vous annonce qu’il n’y a plus de naufrages. J’ai visité la mécanique. Elle est comme neuve, entière, quoi ! Les tiroirs à vapeur jouent comme sur des roulettes. On dirait un objet d’hier matin. Vous savez que l’eau qui sort est conduite hors du bateau par un tube placé dans un autre tube par où passe l’eau qui entre, pour utiliser la chaleur ; eh bien, les deux tubes, ça y est. Toute la machine ! Les roues aussi ! Ah ! Tu l’épouseras !

— Qui ? La machine ? demanda sieur Landoys.

— Non, la fille. Oui, la machine. Les deux. Il sera deux fois mon gendre. Il sera le capitaine. Good bye, capitaine Gilliatt. Il va y en avoir une, de Durande ! On va en faire des affaires, et de la circulation, et du commerce, et des chargements de bœufs et de moutons ! Je ne donnerais pas Saint-Sampson pour Londres. Et voici l’auteur. Je vous dis que c’est une aventure. On lira ça samedi dans la gazette au père Mauger. Gilliatt le Malin est un malin. Qu’est-ce que c’est que ces louis d’or là ?

Mess Lethierry venait de remarquer, par l’hiatus du couvercle, qu’il y avait de l’or dans la boîte posée sur les bank-notes. Il la prit, l’ouvrit, la vida dans la paume de sa main, et mit la poignée de guinées sur la table.

— Pour les pauvres. Sieur Landoys, donnez ces pounds de ma part au connétable de Saint-Sampson. Vous savez, la lettre de Rantaine ? Je vous l’ai montrée ; eh bien, j’ai les bank-notes. Voilà de quoi acheter du chêne et du sapin et faire de la menuiserie. Regardez plutôt. Vous rappelez-vous le temps d’il y a trois jours ? Quel massacre de vent et de pluie ! Le ciel tirait le canon. Gilliatt a reçu ça dans les Douvres. Ça ne l’a pas empêché de décrocher l’épave comme je décroche ma montre. Grâce à lui, je redeviens quelqu’un. La galiote au père Lethierry va reprendre son service, messieurs, mesdames. Une coquille de noix avec deux roues et un tuyau de pipe, j’ai toujours été toqué de cette invention-là. Je me suis toujours dit : j’en ferai une ! Ça date de loin ; c’est une idée qui m’est venue à Paris dans le café qui fait le coin de la rue Christine et de la rue Dauphine en lisant un journal qui en parlait. Savez-vous bien que Gilliatt ne serait pas gêné pour mettre la machine de Marly dans son gousset et pour se promener avec ? C’est du fer battu, cet homme-là, de l’acier trempé, du diamant, un marin bon jeu bon argent, un forgeron, un gaillard extraordinaire, plus étonnant que le prince de Hohenlohe. J’appelle ça un homme qui a de l’esprit. Nous sommes tous des pas grand’chose. Les loups de mer, c’est vous, c’est moi, c’est nous ; mais le lion de mer, le voici. Hurrah, Gilliatt ! Je ne sais pas ce qu’il a fait, mais certainement il a été un diable, et comment veut-on que je ne lui donne pas Déruchette !

Depuis quelques instants Déruchette était dans la salle. Elle n’avait pas dit un mot, elle n’avait pas fait de bruit. Elle avait eu une entrée d’ombre. Elle s’était assise, presque inaperçue, sur une chaise en arrière de mess Lethierry debout, loquace, orageux, joyeux, abondant en gestes et parlant haut. Un peu après elle, une autre apparition muette s’était faite. Un homme vêtu de noir, en cravate blanche, ayant son chapeau à la main, s’était arrêté dans l’entre-bâillement de la porte. Il y avait maintenant plusieurs chandelles dans le groupe lentement grossi. Ces lumières éclairaient de côté l’homme vêtu de noir ; son profil d’une blancheur jeune et charmante se dessinait sur le fond obscur avec une pureté de médaille ; il appuyait son coude à l’angle d’un panneau de la porte, et il tenait son front dans sa main gauche, attitude, à son insu, gracieuse, qui faisait valoir la grandeur du front par la petitesse de la main. Il y avait un pli d’angoisse au coin de ses lèvres contractées. Il examinait et écoutait avec une attention profonde. Les assistants, ayant reconnu le révérend Ebenezer Caudray, recteur de la paroisse, s’étaient écartés pour le laisser passer, mais il était resté sur le seuil. Il y avait de l’hésitation dans sa posture et de la décision dans son regard. Ce regard par moments se rencontrait avec celui de Déruchette. Quant à Gilliatt, soit par hasard, soit exprès, il était dans l’ombre, et on ne le voyait que très confusément.

Mess Lethierry d’abord n’aperçut pas M. Ebenezer, mais il aperçut Déruchette. Il alla à elle, et l’embrassa avec tout l’emportement que peut avoir un baiser au front. En même temps il étendait le bras vers le coin sombre où était Gilliatt.

— Déruchette, dit-il, te revoilà riche, et voilà ton mari.

Déruchette leva la tête avec égarement et regarda dans cette obscurité.

Mess Lethierry reprit :

— On fera la noce tout de suite, demain si ça se peut, on aura les dispenses, d’ailleurs ici les formalités ne sont pas lourdes, le doyen fait ce qu’il veut, on est marié avant qu’on ait le temps de crier gare, ce n’est pas comme en France, où il faut des bans, des publications, des délais, tout le bataclan, et tu pourras te vanter d’être la femme d’un brave homme, et il n’y a pas à dire, c’est que c’est un marin, je l’ai pensé dès le premier jour quand je l’ai vu revenir de Herm avec le petit canon. À présent il revient des Douvres, avec sa fortune, et la mienne, et la fortune du pays ; c’est un homme dont on parlera un jour comme il n’est pas possible ; tu as dit : je l’épouserai, tu l’épouseras ; et vous aurez des enfants, et je serai grand-père, et tu auras cette chance d’être la lady d’un gaillard sérieux, qui travaille, qui est utile, qui est surprenant, qui en vaut cent, qui sauve les inventions des autres, qui est une providence, et au moins, toi, tu n’auras pas, comme presque toutes les chipies riches de ce pays-ci, épousé un soldat ou un prêtre, c’est-à-dire l’homme qui tue ou l’homme qui ment. Mais qu’est-ce que tu fais dans ton coin, Gilliatt ? On ne te voit pas. Douce ! Grâce ! Tout le monde, de la lumière. Illuminez-moi mon gendre à giorno. Je vous fiance, mes enfants, et voilà ton mari, et voilà mon gendre, c’est Gilliatt du Bû de la Rue, le bon garçon, le grand matelot, et je n’aurai pas d’autre gendre, et tu n’auras pas d’autre mari, j’en redonne ma parole d’honneur au bon Dieu. Ah ! C’est vous, monsieur le curé, vous me marierez ces jeunes gens-là.

L’œil de mess Lethierry venait de tomber sur le révérend Ebenezer.

Douce et Grâce avaient obéi. Deux chandelles posées sur la table éclairaient Gilliatt de la tête aux pieds.

— Qu’il est beau ! cria Lethierry.

Gilliatt était hideux.

Il était tel qu’il était sorti, le matin même, de l’écueil Douvres, en haillons, les coudes percés, la barbe longue, les cheveux hérissés, les yeux brûlés et rouges, la face écorchée, les poings saignants ; il avait les pieds nus. Quelques-unes des pustules de la pieuvre étaient encore visibles sur ses bras velus.

Lethierry le contemplait.

— C’est mon vrai gendre. Comme il s’est battu avec la mer ! Il est tout en loques ! Quelles épaules ! Quelles pattes ! Que tu es beau !

Grace courut à Déruchette et lui soutint la tête. Déruchette venait de s’évanouir.