Les Trois Yeux/I, 4

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Je sais tout (p. 115-120).

IV

le fils de noël dorgeroux


Celui qui vient d’assister au plus tragique des films s’évade sans effort de la sorte de prison noire où il étouffait, et recouvre, avec la lumière, l’équilibre et l’assurance. Je restai, moi, un long temps engourdi, taciturne, les yeux rivés au panneau vide comme si j’eusse attendu qu’il s’en dégageât quelque autre chose. Même achevé, le drame me terrifiait, ainsi qu’un cauchemar qui se prolonge, et, tout autant que le drame, la manière absolument extraordinaire dont il m’était révélé. Je ne comprenais pas. Mon cerveau en désordre ne m’offrait que les idées les plus baroques et les plus incohérentes.

Un geste de Noël Dorgeroux me tira de ma stupeur il avait ramené le rideau devant l’écran.

Alors je saisis mon oncle par les deux mains avec véhémence, et je lui dis :

— Qu’est-ce que tout cela signifie ? Il y a de quoi devenir fou. Quelle explication pouvez-vous donner ?…

Il prononça simplement :

— Aucune explication.

— Cependant… cependant… vous m’avez amené ici…

— Oui, pour que tu voies également, et pour être sûr que mes yeux ne m’avaient pas trompé.

— Par conséquent, mon oncle, d’autres spectacles se sont déroulés devant vous, dans ce même cadre ?

— Oui, d’autres spectacles… trois fois déjà…

— Lesquels ? Vous est-il possible de préciser ?

— Certes, ce que j’ai vu hier, par exemple.

— Quoi, mon oncle ?

Il me repoussa légèrement, et me regarda sans répondre d’abord. Puis, à la fin, d’un ton très bas, avec une conviction réfléchie, il articula :

— La bataille de Trafalgar.

Je me demandai s’il ne se moquait pas de moi. Mais, outre que Noël Dorgeroux était peu enclin à l’ironie, ce n’est pas en un tel instant qu’il se fût départi de sa gravité habituelle. Non, il parlait sérieusement, et la phrase me sembla tout à coup si cocasse que j’éclatai de rire.

— Trafalgar !… Ne m’en veuillez pas, mon oncle… C’est si drôle !… La bataille de Trafalgar qui a eu lieu en 1805 ?

Il m’observa de nouveau profondément.

— Pourquoi ris-tu ? fit-il.

— Mon Dieu, je ris… je ris… parce que… avouez-le…

Il m’interrompit.

— Tu ris pour des raisons très simples, Victorien, et que je vais t’exposer brièvement. D’abord, tu es nerveux, inquiet, et ta gaieté est surtout une réaction. Mais, en outre, le spectacle de cette scène affreuse était à un tel point, comment dirai-je ?… à un tel point authentique que tu l’as considéré malgré toi, non pas comme une reconstitution du meurtre, mais comme le meurtre même de miss Cavell. Est-ce vrai ?

— Peut-être, en effet, mon oncle…

— C’est-à-dire que ce meurtre, et que toutes les infamies qui l’ont accompagné, auraient été, n’hésitons pas devant le mot, auraient été cinématographiés par quelque témoin invisible de qui je tiendrais ce précieux film ; et mon invention consisterait tout simplement à faire apparaître le film dans l’épaisseur d’une couche gélatineuse quelconque. Belle découverte, mais découverte acceptable. Nous sommes toujours d’accord ?

— Oui, en effet, mon oncle.

— Mais voilà que je prétends bien autre chose ! Je prétends avoir assisté à une évocation de la bataille de Trafalgar ! Les frégates anglaises et françaises auraient coulé devant moi ! J’aurais vu mourir Nelson, attaché au pied de son mât ! Alors, n’est-ce pas, tout change d’aspect. En 1805, pas de film. Donc, il ne peut s’agir que d’une parodie grotesque. Sur quoi toute ton émotion s’en va. Mon prestige s’évanouit. Et tu ris ! Je ne suis plus pour toi qu’un vieux charlatan qui, au lieu de t’exposer humblement sa curieuse découverte, essaie par surcroît de te faire prendre des vessies pour des lanternes ! Un farceur, quoi !

Nous nous étions éloignés du mur, et nous marchions vers la porte du jardin. Le soleil s’enfonçait dans les collines lointaines. Je m’arrêtai, et je dis à Noël Dorgeroux :

— Pardonnez-moi, mon oncle, et ne croyez pas que je manque jamais au respect que je vous dois. Il n’y a rien dans ma gaieté qui puisse vous froisser, rien qui vous permette de croire que je soupçonne votre sincérité absolue.

— Alors, que penses-tu ? Quelle est ta conclusion ?

— Je ne pense pas, mon oncle. Je n’arrive à aucune conclusion, et n’en cherche même pas actuellement. Je suis désorienté, anxieux, à la fois ébloui et mécontent, comme si je pressentais que l’énigme est d’autant plus merveilleuse qu’elle est et qu’elle restera toujours insoluble.

Nous entrions dans le jardin. Ce fut à son tour de s’arrêter.

— Insoluble ! C’est bien ton avis ?

— Oui, pour l’instant.

— Tu n’imagines aucune hypothèse ?

— Aucune.

— Tu as bien vu cependant ? Tu ne doutes pas ?

— J’ai bien vu. J’ai vu d’abord trois yeux étranges qui nous regardaient, puis un spectacle qui était l’assassinat de miss Cavell. Voilà ce que j’ai vu, comme vous-même, mon oncle, et je ne doute pas une seconde du témoignage irrécusable de mes yeux.

Il me tendit la main.

— C’est ce que je voulais savoir, mon ami, et je te remercie.


Tel est le compte rendu fidèle de cet après-midi. Il se termina, le soir, par un dîner qui nous réunit tous deux seuls, Bérangère nous ayant fait dire qu’elle était souffrante et ne quitterait pas sa chambre. Mon oncle, très absorbé, ne prononça pas une parole qui fût relative aux événements de l’Enclos.

Je dormis à peine, obsédé par le souvenir de ce que j’avais vu, et tourmenté par vingt hypothèses dont il est inutile que je fasse mention, puisque aucune d’elles n’avait la moindre valeur.

Le lendemain, Bérangère ne descendit point. À table, même mutisme chez mon oncle. Plusieurs questions que je lui posai, demeurèrent sans réponse.

Ma curiosité était trop vive pour que mon oncle pût ainsi se débarrasser de moi. Avant qu’il fût dehors, je me postai dans le jardin. À cinq heures seulement, il monta vers l’Enclos.

— Je vous accompagne, mon oncle ? fis-je hardiment.

Il grogna sans acquiescer à ma demande et sans la repousser. Je le suivis. Il traversa l’Enclos et s’enferma dans son atelier principal d’où il ne sortit que plus d’une heure après.

— Ah ! te voilà, dit-il, comme s’il avait ignoré ma présence.

Il se dirigea vers le mur et, rapidement, tira le rideau. À cette minute, il me pria de retourner jusqu’à l’atelier et d’y prendre je ne sais trop quoi qu’il y avait oublié. Quand je revins, il me dit avec agitation :

— C’est fini… c’est fini…

— Quoi, mon oncle ?

— Les Yeux, les Trois Yeux…

— Ah ! vous les avez vus ?

— Oui… et je ne puis croire… Non, évidemment, c’est une illusion de ma part… Comment serait-ce possible, d’ailleurs ? Figure-toi que ces yeux avaient l’expression des yeux de mon fils mort… oui l’expression même de mon pauvre Dominique… N’est-ce pas, c’est de la folie ?… Et cependant, j’affirme… oui, j’affirme que Dominique me regardait… et d’un regard triste et douloureux d’abord, qui tout à coup est devenu le regard épouvanté d’un homme qui voit la mort. Et puis, les Trois Yeux ont commencé à tourner sur eux-mêmes. C’était la fin…

Je forçai Noël Dorgeroux à s’asseoir.

— Comme vous le supposez, mon oncle, c’est une illusion… une hallucination… Pensez donc, Dominique est mort depuis tant d’années ! Il est donc inadmissible…

— Tout est inadmissible et rien ne l’est, fit-il. Il n’y a pas de logique humaine en face de ce mur.

J’essayai de le raisonner, bien que ma raison s’effarât comme la sienne. Mais il ordonna :

— Tais-toi. C’est l’autre chose maintenant…

Il me montrait l’écran qui s’animait d’un spectacle nouveau.

— Mon oncle, suppliai-je, déjà vaincu par l’émotion, mon oncle, d’où cela vient-il ?

— Tais-toi, reprit Noël Dorgeroux… Pas une parole ne doit être prononcée.

Tout de suite je notai que cette autre chose n’avait point de rapport avec celle que j’avais contemplée la veille, et j’en conclus que les visions offertes devaient se dérouler sans ordre préconçu, sans aucune liaison d’époque ou de sujet, bref comme les différents films qui tournent au cours d’une séance.

C’était le tableau d’une petite ville que l’on eût aperçue d’une hauteur voisine. Un château et le clocher d’une église en surgissaient. Elle était bâtie au flanc de plusieurs collines, et à l’intersection des vallées qui s’y rejoignaient parmi des amas de grands arbres en feuilles.

Plus proche, soudain, elle s’élargit. Les collines environnantes disparurent, et l’écran fut tout entier rempli d’une foule grouillante et gesticulante qui entourait un espace libre au-dessus duquel planait, retenu par des cordages, un ballon. Suspendu à ce ballon, un récipient servait probablement à la formation du gaz. Des hommes sortaient de tous côtés. Deux d’entre eux escaladèrent une échelle dont l’extrémité supérieure s’appuyait au bord d’une nacelle. Et, tout cela, l’aspect du ballon, la forme des ustensiles employés, la manière de produire du gaz, le costume des gens, avait un air d’autrefois qui me frappa.

— Les frères Montgolfier, murmura mon oncle…

Ces quelques mots fixèrent mon esprit. Je me rappelai de vieilles estampes qui évoquaient cette première ascension de l’homme vers le ciel, accomplie au mois de juin 1783. C’était à ce prodigieux événement que nous assistions. Ou, du moins, n’est-ce pas, à une reconstitution de cet événement, reconstitution effectuée précisément d’après ces vieilles estampes, avec un aérostat copié sur le modèle, avec des costumes de l’époque, et sans doute aussi le cadre même de la petite ville d’Annonay…

Mais comment se faisait-il alors qu’il y eût une pareille multitude de citadins et de paysans ? Aucun rapport ne pouvait s’établir entre le monde habituel de ceux qui figurent dans une scène de cinéma et la foule incroyablement serrée que je voyais vivre sous mes yeux. Cette foule, on ne la retrouve que sur les images où l’objectif l’a captée directement, aux jours de fête, aux défilés des troupes, au passage des rois.

Cependant, les remous qui agitaient celle-ci comme des vagues se calmèrent soudain. J’eus l’impression d’un grand silence et d’une attente anxieuse. Rapidement, à l’aide de haches, des hommes s’attaquaient aux cordages. Étienne et Joseph Montgolfier se découvrirent.

Et voici que le ballon monta.

La foule leva les bras et une immense clameur emplit l’espace.

Un instant, l’écran nous montra les deux frères, seuls et agrandis. Le buste hors de la nacelle, enlacés, deux de leurs mains jointes, ils semblaient prier d’un air d’extase et de joie grave.

Lentement, l’ascension continua. Et il se passa ceci de tout à fait inexplicable que ce ballon, qui s’élevait au-dessus de la petite ville et des collines environnantes, ne nous apparut pas, à mon oncle et à moi, comme un objet que l’on voit de plus en plus par le dessous. Non, ce fut la petite ville et les collines avoisinantes qui s’abaissèrent, et qui, en s’abaissant, nous prouvèrent que le ballon montait. Mais, phénomène contraire à toute logique, nous restions au même niveau que lui, ses proportions demeuraient les mêmes et les deux frères se dressaient face à nous, exactement comme si la photographie eût été prise de la nacelle d’un second ballon, s’élevant en même temps que le premier, par un mouvement exactement et mathématiquement identique !

La vision ne s’acheva pas. Ou, plutôt, elle se transforma suivant le procédé du cinéma qui substitue une image à une image en les fondant ensemble d’abord. Insensiblement, alors qu’elle se trouvait peut-être à cinq cents mètres du sol, la montgolfière devint moins nette, et ses lignes indécises, amollies, se mêlaient peu à peu aux lignes de plus en plus vigoureuses d’une autre silhouette qui prit bientôt toute la place et qui était celle d’un avion de guerre.

Plusieurs fois, depuis, j’ai vu sur l’écran mystérieux des doubles scènes dont la deuxième complétait la première – diptyque par où se montrait la volonté manifeste de dégager une leçon en rapprochant, à travers l’espace et le temps, deux événements qui acquéraient ainsi leur signification totale. Cette fois, l’enseignement était clair : la pacifique montgolfière avait abouti à l’avion meurtrier. D’abord, l’ascension d’Annonay. Puis, un combat en plein ciel… combat du monoplan que j’avais vu se dégager de l’antique ballon et d’un biplan vers lequel je m’aperçus qu’il fonçait ainsi qu’un oiseau de proie.

Mensonge ? Truquage ? Car, enfin, là aussi, on voyait les deux avions, non pas normalement par en dessous, mais comme si l’on eût été à leur hauteur et qu’on se fût déplacé en même temps qu’eux. Et alors, fallait-il admettre qu’un opérateur, posté sur un troisième appareil, s’occupât tranquillement à « tourner » les péripéties de l’effroyable lutte ? Non, n’est-ce pas ?

Mais à quoi bon recommencer de perpétuelles suppositions ? Pourquoi mettre en doute le témoignage irrécusable de mes yeux et nier ce qui ne peut être nié ? Des avions réels évoluaient devant moi. Un combat réel avait lieu dans les profondeurs de la vieille muraille.

Il ne fut pas long. L’homme qui était seul attaquait hardiment. Plusieurs fois, sa mitrailleuse étincela. Puis, pour éviter les balles de l’ennemi, coup sur coup, il fit deux cabrioles, qui toutes deux placèrent son avion de telle sorte que je distinguai sur la toile les trois cercles concentriques des appareils français. Enfin, de plus près, et sa nouvelle attaque se produisant dans le dos de ses adversaires, il reprit sa mitrailleuse.

Le biplan boche — je notai la croix de fer — piqua droit vers le sol et se redressa. Sous leurs fourrures et leurs masques, les deux hommes semblaient se cramponner. Une troisième attaque à la mitrailleuse. Le pilote leva les bras. L’appareil capota. Ce fut la chute.

Je la vis, cette chute, de la façon la plus incompréhensible. Je la vis naturelle, d’abord, rapide comme un éclair. Et je la vis ensuite infiniment lente, arrêtée même, l’appareil à l’envers, et les deux corps, immobiles, la tête en bas, les bras écartés.

Puis le sol se rapprocha avec une vitesse vertigineuse, campagnes dévastées et trouées, où pullulaient mille et mille poilus de France.

Au bord d’une rivière, le biplan s’abattit. Dans l’amas informe du fuselage et des ailes brisées, trois jambes apparaissaient.

Et, presque aussitôt, l’avion français vint atterrir, à peu de distance. Le vainqueur en descendit, écarta la foule des soldats accourus de toutes parts, puis, ayant avancé de quelques pas vers sa proie inerte, se démasqua et fit le signe de la croix.

— Oh ! murmurai-je, c’est effrayant… Quel mystère !

À ce moment, je m’aperçus que Noël Dorgeroux était à genoux, le visage bouleversé par l’émotion.

— Qu’y a-t-il, mon oncle ?

Il bégaya, en tendant vers la muraille ses mains jointes et tremblantes :

— Dominique ! je reconnais mon fils !… c’est lui… Oh ! j’ai peur !…

Moi aussi, en présence du vainqueur, je retrouvais dans ma mémoire l’image effacée de mon pauvre cousin.

— C’est lui ! continuait mon oncle. Je ne m’étais pas trompé !… l’expression des Trois Yeux… oh ! je ne veux pas voir… j’ai peur !

— Peur de quoi, mon oncle ?

— Ils vont le tuer… le tuer en face de moi, le tuer comme ils l’ont tué… Dominique ! Dominique ! prends garde !

Je ne criai point : quel cri celui qui allait mourir là pouvait-il entendre ? Mais le même effroi me précipita à terre et me fit joindre les mains. Devant nous, de dessous l’amas informe, parmi les débris accumulés, quelque chose surgissait, le buste vacillant d’une des victimes. Un bras se tendit, armé d’un revolver. Le vainqueur se jeta de côté. Trop tard. Frappé en plein visage, il pirouetta sur lui-même et s’en vint tomber contre le cadavre de son assassin.

Le drame était fini.

À quelques pas de moi, courbé en deux, mon oncle sanglotait.

Il avait assisté à la mort réelle de son fils, assassiné pendant la guerre par un aviateur allemand !