Les Trois Yeux/I, 5

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Je sais tout (p. 120-128).

V

le baiser


Bérangère, le lendemain, reprit sa place à table, un peu pâle et le visage plus grave qu’à l’ordinaire. Mon oncle, qui ne s’était pas occupé d’elle depuis deux jours, l’embrassa distraitement. On déjeuna sans échanger une parole. À la fin seulement, il dit à sa filleule :

— Eh bien, petite, tu ne t’es pas ressentie de ta chute ?

— Ma foi, non, parrain, et je regrette d’autant plus de n’avoir pu voir avec vous… ce que vous avez vu là-haut avant-hier et hier. Vous y allez tantôt, parrain ?

–— J’y vais, mais seul.

Cela fut dit d’un ton tranchant qui n’admettait pas de réplique. Mon oncle m’observa. Je ne bronchai pas.

Le déjeuner se termina dans un silence embarrassé. Au moment de sortir, Noël Dorgeroux revint vers moi et me dit :

— Tu n’as rien perdu dans l’Enclos ?

— Mais non, mon oncle. Pourquoi cette question ?

— Parce que, dit-il en hésitant un peu, parce que j’ai trouvé par terre, devant le mur même, ceci.

Il me tendit un verre de lorgnon.

— Je vous rappellerai, mon oncle, fis-je en riant, que je ne porte ni binocle, ni lunettes.

— Et moi non plus, affirma Bérangère.

— Évidemment… évidemment… répartit Noël Dorgeroux, d’un ton soucieux. Mais, néanmoins, quelqu’un est venu. Et vous admettrez, n’est-ce pas, mon inquiétude ?…

Dans l’espoir qu’il parlerait, je poursuivis :

— Qu’est-ce qui vous inquiète, mon oncle ? Tout au plus, aura-t-on pu assister aux visions produites sur l’écran, ce qui ne suffit pas, il me semble, pour que le secret de votre découverte vous soit dérobé. Pensez donc que moi-même, qui vous accompagnais, je ne suis guère plus avancé…

Je sentis qu’il ne me répondrait pas et que mon insistance l’importunait. Cela m’agaça.

— Écoutez, mon oncle, quelles que soient les raisons de votre conduite, vous n’avez pas le droit de vous défier de moi, et je vous demande, je vous supplie de me donner quelques explications. Oui, je vous en supplie, car je ne puis rester ainsi dans une telle incertitude. Voyons, mon oncle, est-ce réellement votre fils que vous avez vu mourir ou bien nous a-t-on présenté une vision factice de sa mort ? Et puis, que serait-ce enfin ce « on » invisible et tout-puissant qui fait se succéder ces fantasmagories au creux de l’incroyable lanterne magique ? Que de problèmes ! Que de questions inconciliables ! Tenez, cette nuit, durant une longue insomnie, j’imaginais… hypothèse absurde, je le sais, mais tout de même, il faut chercher… Eh bien, je me rappelais que vous aviez parlé à Bérangère d’une certaine force intérieure qui rayonnait de nous et qui dégageait ce que vous auriez appelé le rayon B, du nom de votre filleule. Et alors, ne pourrait-on supposer qu’en l’occurrence, cette force émanée, mon oncle, de votre propre cerveau, que hantait une vague similitude entre le regard des Trois Yeux et le regard de votre fils, que cette force aurait projeté dans la matière vivante du mur la scène qui s’évoquait en vous ? N’est-ce pas, cet écran que vous avez recouvert d’une certaine substance enregistrerait les pensées comme une plaque sensible, animée par la lumière, enregistre les lignes et les formes ?… Et alors… et alors…

Je m’interrompis. Au fur et à mesure que j’émettais des mots, ils me paraissaient dépourvus de tout sens. Mon oncle semblait pourtant les écouter avec quelque bienveillance, et même attendre ceux que j’allais prononcer. Mais je ne savais que lui dire, J’étais arrivé tout de suite au bout de mon discours, et, bien que je fisse en moi de grands efforts pour retenir Noël Dorgeroux par de nouveaux arguments, je sentais qu’aucune parole ne pouvait plus être prononcée entre nous qui touchât à ce sujet.

De fait, mon oncle se retira sans avoir répondu à une seule de mes interrogations. Par la fenêtre, je l’aperçus qui traversait le jardin.

J’eus un geste de courroux, et m’écriai devant Bérangère :

— Ah ! non, j’en ai assez ! Je ne vais cependant pas m’épuiser à comprendre une découverte qui n’en est même pas une, après tout ! car enfin, en quoi consiste-t-elle ? Malgré toute ma vénération pour Noël Dorgeroux, comment ne pas douter qu’il n’y ait là, plutôt qu’une véritable découverte, une façon stupéfiante de faire illusion, de mêler ce qui n’est pas à ce qui est, et de donner une apparence à ce qui n’en a point. À moins que… Mais est-ce qu’on sait quelque chose ? Est-ce qu’il est possible seulement d’exprimer une opinion ? C’est un océan de mystère, et, par là-dessus, des montagnes de brume qui descendent et qui vous étouffent !…

Ma mauvaise humeur se tourna subitement vers Bérangère. Elle m’avait écouté d’un air de blâme, fâchée peut-être que je m’en prisse à son parrain, et elle se glissait du côté de la sortie. Je l’arrêtai au passage, et, dans un accès de dépit contraire à ma nature, mais que justifiaient les circonstances, je l’apostrophai :

— Pourquoi t’en vas-tu ? Et pourquoi m’éviter toujours comme tu le fais ? Parle, que diable ! Tu t’enfermes aussi dans un silence impénétrable, et depuis des mois, toi ! Pour quelle raison ? Que me reproches-tu ? Oui, je sais, ce mouvement irréfléchi, l’autre jour… Mais crois-tu que j’aurais agi de la sorte si tu ne restais éternellement à mon égard sur cette réserve farouche ? Enfin, quoi, je t’ai vue toute gosse, je t’ai fait sauter à la corde, tu n’étais qu’une fillette insignifiante ! Alors, comment se fait-il que maintenant je sois obligé de te considérer comme une femme ?… et de sentir que tu es une femme ?… et qui me remue jusqu’au fond du cœur…

Dressée contre la porte, elle me regardait avec un sourire indéfinissable, où il y avait de l’ironie, mais nulle provocation et point de coquetterie. Pour la première fois, je me rendis compte que ses prunelles, que je croyais grises, étaient striées de vert et comme pailletées de points d’or. Et, en même temps, l’expression de ses grands yeux, si clairs et si limpides cependant, me semblait la chose du monde la plus incompréhensible. Que se passait-il au fond de cette eau transparente ? Et pourquoi ma pensée rapprochait-elle l’énigme de ses yeux et l’énigme effarante que m’avaient posée les Trois Yeux géométriques ?

Cependant, le souvenir de la caresse volée inclinait mon regard vers ses lèvres rouges. Son visage s’empourpra. C’était là une insulte qui l’exaspérait.

— Laissez-moi !… Allez-vous en ! ordonna-t-elle, toute vibrante de colère et de honte.

Impuissante, captive, elle baissa la tête et mordit ses lèvres pour que je ne pusse les voir. Puis, comme je tentais de lui saisir les mains, elle s’arc-bouta contre ma poitrine de toute la force de ses bras tendus, et me repoussa en criant :

— Vous n’êtes qu’un lâche ! Allez-vous-en ! Je vous méprise. Je vous hais.

Sa révolte me rendit mon sang-froid. J’eus honte de ce que j’avais fait, et m’effaçant devant elle, je lui ouvris la porte et lui dis :

— Je te demande pardon, Bérangère. Ne m’en veux pas trop, et sois certaine que tu n’auras plus à te plaindre de moi.


Je le répète une fois encore, l’histoire des Trois Yeux est intimement liée aux détails mêmes de mon amour, et non point seulement dans le souvenir que j’en ai gardé, mais aussi dans la réalité des faits. Si l’énigme par elle-même reste en dehors, et peut être envisagée sous son seul aspect de phénomène scientifique, il est impossible de dire comment l’humanité en eut connaissance et fut mise en contact immédiat avec elle, sans révéler en même temps les péripéties de l’aventure sentimentale. Énigme et aventure, au point de vue qui nous intéresse, sont parties intégrantes du même ensemble. Le récit doit en être parallèle.

Sur le moment, quelque peu déçu par l’une et par l’autre, je résolus de m’arracher à cette double préoccupation, et de laisser mon oncle à ses inventions et Bérangère à son humeur farouche.

Du côté de Noël Dorgeroux, je n’y eus pas trop de peine. Une série de mauvais jours se succédèrent. La pluie l’enfermait dans sa chambre ou dans ses laboratoires, et les images de l’écran s’effaçaient de mon esprit comme des visions diaboliques auxquelles la raison ne consent pas à se soumettre. Je ne voulais pas y penser, je n’y pensais guère.

Mais le charme de Bérangère s’infiltrait en moi malgré toute la bonne foi que j’apportais dans cette lutte quotidienne. Peu habitué aux embûches de l’amour, j’étais une proie facile, incapable de se défendre. La voix de Bérangère, son rire, son silence, sa rêverie, son attitude, son parfum, la couleur de ses cheveux, autant de motifs pour m’exalter, me réjouir, souffrir et désespérer. Par la brèche ouverte en mon âme d’universitaire, qui n’avait guère connu que les joies de l’étude, se précipitaient tous les sentiments qui font les délices et le mal de l’amour, toutes les émotions du désir, de la haine, de la tendresse, de la crainte, de l’espoir… et celles de la jalousie.

C’est un matin, au cours d’une promenade dans les bois de Meudon, par un temps plus clair et un ciel rasséréné, que j’aperçus Bérangère en compagnie d’un homme. Arrêtés à l’angle de deux routes, ils causaient avec animation. L’homme me faisait face. Je vis ce qu’on appelle un bellâtre, face régulière, barbe noire étalée en éventail, large sourire qui découvrait les dents. Il portait un lorgnon.

Comme j’approchais, Bérengère entendit le bruit de mes pas et se retourna. Son attitude marqua de l’hésitation et de l’embarras. Mais aussitôt, elle tendit le doigt vers l’une des deux routes, comme si elle eût indiqué une direction. L’individu salua et s’éloigna. Bérangère, m’ayant rejoint, expliqua sans trop de gêne :

— C’est un monsieur qui me demandait son chemin.

J’objectai :

— Mais tu le connais, Bérangère ?.

— C’est la première fois que je le vois, affirma-t-elle.

— Est-ce possible ? Vous parliez cependant d’une façon… Voyons, Bérangère, tu serais disposée à faire le serment ?…

Elle eut un haut-le-corps.

— Hein ! Mais je n’ai pas de serment à vous faire. Je ne vous dois aucun compte.

— En ce cas, pourquoi m’as-tu dit que ce monsieur se renseignait auprès de toi ? Je ne t’interrogeais pas.

— J’agis comme il me plait, prononça-t-elle sèchement.

Néanmoins, quand nous fûmes arrivés au Logis, elle se ravisa et déclara :

— Après tout, si cela vous est agréable, je puis vous jurer que je voyais ce monsieur pour la première fois et que je n’avais jamais entendu parler de lui. J’ignore même son nom.

Nous nous séparâmes.

— Un mot encore, lui dis-je. As-tu remarqué que ce monsieur portait un lorgnon.

— Ah ! fit-elle avec étonnement… Eh bien… qu’est-ce que cela prouve ?

— Rappelle-toi que ton oncle a trouvé un verre de lorgnon devant le mur de l’Enclos.

Elle réfléchit, puis haussa les épaules.

— Simple coïncidence… Pourquoi voulez-vous lier les deux faits l’un à l’autre ?

Bérangère avait raison, et je ne m’obstinai point. Cependant, et bien qu’elle m’eût répondu sur un ton de franchise indiscutable, la scène me laissa inquiet et soupçonneux. Je n’admettais pas qu’il eût pu s’établir un colloque aussi animé entre elle et un individu qui lui eût été totalement étranger et qui se fût contenté de lui demander le bon chemin, L’homme avait belle allure. Je souffris.

Le soir, Bérangère demeura taciturne. Il me sembla qu’elle avait pleuré. Par contre, mon oncle, qui descendait de l’Enclos, se montra exubérant et joyeux, et je sentis plusieurs fois qu’il était sur le point de se confier à moi. Avait-il acquis sur son invention des lumières nouvelles ?

Le lendemain, même allégresse. Il nous dit :

— La vie est bien belle, par moments.

Et il nous quitta en se frottant les mains.

Tout ce début d’après-midi, Bérangère le passa sur un banc du jardin où, de ma chambre, je la voyais immobile et soucieuse.

Vers quatre heures elle revint au Logis, traversa le vestibule et sortit.

Une demi-minute après elle, je sortais également.

La rue qui longeait la maison tournait et longeait aussi, vers la gauche, le jardin et l’Enclos, tandis que, sur la droite, la propriété était bordée d’une ruelle resserrée qui se perdait plus loin dans des prairies et des carrières abandonnées. Bérangère allait souvent par là, et je me rendis compte tout de suite, à sa démarche lente, qu’elle n’avait d’autre intention que de se promener au hasard de sa rêverie.

Elle n’avait point mis de chapeau. Le soleil luisait dans sa chevelure nue. Elle choisissait les pierres où poser ses pieds pour ne pas se salir à la boue du chemin.

Il y avait, contre la clôture de l’Enclos, formée en cet endroit d’une forte palissade de madriers, un vieux réverbère hors d’usage qui tenait à la palissade par des crampons de fer. Bérangère s’arrêta là, subitement, sous l’action évidente d’une idée qui, je l’avoue, m’avait déjà plusieurs fois assiégé moi-même, et à laquelle j’avais eu le courage de résister, peut-être parce que le moyen de la mettre à exécution ne m’était pas apparu.

Bérangère le vit, elle, ce moyen. Il s’agissait d’escalader la palissade en se servant du réverbère, de pénétrer dans l’Enclos à l’insu de mon oncle, et de lui dérober un de ces spectacles qu’il gardait si jalousement pour lui.

Elle s’y décida sans hésiter, et, quand elle eut franchi la clôture, je n’eus pas non plus la moindre hésitation à suivre son exemple. J’étais dans un état d’esprit où on ne s’embarrasse guère de vains scrupules, et il n’y avait pas plus d’indélicatesse à satisfaire ma curiosité légitime, qu’il n’y en avait à espionner les actes de la jeune fille. À mon tour, je passai.

Mes scrupules revinrent quand je me trouvai de l’autre côté, face à face avec Bérangère, qui avait eu quelque peine à descendre. Assez penaud, je lui dis :

— Ce que nous faisons là n’est pas très joli, Bérangère, et je suppose que tu vas renoncer…

Elle se mit à rire.

— Renoncez-y. Moi, je continue mon expédition. Tant pis pour parrain, s’il se défie de nous.

Je n’essayai point de la retenir. Elle s’engagea doucement entre les deux hangars les plus proches. Je la suivis de près.

Nous nous glissâmes ainsi au bout du terrain découvert qui occupait le milieu de l’Enclos, et nous aperçûmes Noël Dorgeroux qui se tenait debout contre l’écran. Il n’avait pas encore écarté le rideau de serge noire.

Bérangère murmura :

— Tenez… là-bas… ce tas de bois revêtu d’une bâche… Nous serons très bien derrière.

— Mais si mon oncle se retourne, tandis que nous traversons ?

— Il ne se retournera pas.

Elle se risqua la première, et je la rejoignis sans encombre. Nous étions à douze mètres au plus de l’écran.

— Ce que mon cœur bat ! dit Bérangère. Je n’ai rien vu, moi !… rien que ces sortes d’yeux… et il y a bien d’autres choses, n’est-ce pas ?

Notre refuge était formé par deux piles de petites planches courtes, entre lesquelles il y avait des sacs de sable. Nous nous assîmes là, dans une position qui nous serrait l’un contre l’autre. Cependant, Bérangère demeurait aussi distante, et, moi, je ne me souciais alors que des gestes de mon oncle.

Il avait sa montre à la main, et la consultait de temps à autre, comme s’il eût attendu une heure fixée par lui d’avance. Et cette heure arriva. Le rideau grinça sur sa tringle de métal. L’écran fut découvert.

De notre place, nous voyions la surface nue aussi bien que mon oncle la pouvait voir, puisque l’intervalle qui nous en séparait n’égalait pas, à beaucoup près, la longueur d’une salle ordinaire de cinéma. Aussi, les premières lignes qui se dessinèrent furent-elles pour nous d’une absolue netteté. C’étaient les lignes des trois figures géométriques que je connaissais si bien. Mêmes proportions, même disposition, même impassibilité, suivie de cette même palpitation tout intérieure qui, peu à peu, les animait et les rendait vivantes.

— Oui, oui, murmura Bérangère, mon parrain me l’a dit un jour : ils vivent, les Trois Yeux.

— Ils vivent, affirmai-je, et ils ont un regard. Considère les deux yeux du bas seulement, considère-les comme de vrais yeux, et tu distingueras qu’ils en ont vraiment l’expression… Tiens, ils sourient en ce moment.

— En effet… en effet… ils sourient…

— Et comme ils ont l’air tendre et doux, maintenant… un peu grave aussi… Oh ! Bérangère, est-ce possible ?

— Qu’y a-t-il ?

— Ils ont ton expression, Bérangère… ils ont ton expression…

— Que dites-vous ? c’est absurde.

— L’expression même de tes yeux… Tu ne la connais pas, toi… Mais, moi, je la connais… S’ils ne m’ont jamais regardé ainsi, tout de même ce sont tes yeux qui sont là… c’est leur expression, leur charme… Je le sais bien, puisque ceux-là me bouleversent… comme les tiens, Bérangère.

Mais la fin approchait. Les trois figures géométriques se mirent à tourner ensemble du même mouvement vertigineux qui les réduisait en un disque confus et bientôt effacé.

Bérangère s’était penchée, le buste en dehors de notre refuge, le visage empreint d’émotion. Entre mes deux mains, je saisis sa tête et la tournai vers moi.

— Tes yeux… tes yeux, balbutiai-je… comment douter ? C’est comme cela que tu regardes, Bérangère.

Oui, elle regardait de la même façon, et pouvais-je, dès lors, ne pas me souvenir qu’Edith Cavell nous avait ainsi regardés, Noël Dorgeroux et moi, à travers les trois yeux étranges, et que Noël Dorgeroux avait également reconnu le regard de son fils avant que son fils lui-même ne lui apparût ? En ce cas… en ce cas… devait-on supposer que chacun des films (pourquoi se servir d’un autre mot ?) était précédé par la vision fabuleuse de trois figures géométriques où se retrouvait, captif et palpitant, le regard même d’un des êtres qui allaient vivre sur l’écran ?

Supposition insensée, comme toutes celles que je faisais ! Je rougis de la transcrire ici. Alors, quoi, les trois figures géométriques, c’est une marque de cinéma ? la marque des « Trois Yeux » ? Stupidité ! Folie ! Et pourtant…

— Ah ! fit Bérangère, en se dégageant, je n’aurais pas dû venir. Tout cela m’étouffe. Pouvez-vous m’expliquer ?…

— Rien, Bérangère. Moi aussi, cela m’étouffe. Veux-tu partir ?

— Non, non, dit-elle en se penchant davantage. Non… je veux voir…

Et nous vîmes. Et, en même temps, qu’une exclamation sourde nous échappait, nous aperçûmes Noël Dorgeroux qui faisait lentement un grand signe de croix.

En face de lui, au milieu de l’espace magique ouvert dans le mur, c’était lui-même, maintenant, qui se dressait, non pas comme un fantôme inconstant et fragile, mais comme un être en pleine action et en pleine vie. Oui, Noël Dorgeroux allait et venait devant nous et devant lui, coiffé de sa calotte habituelle, vêtu de sa longue redingote. Et le cadre où il évoluait n’était autre que l’Enclos, l’Enclos avec ses hangars, ses ateliers, son désordre, ses tas de ferraille, ses piles de bois, ses rangées de barriques, et son mur, et le rectangle du rideau de serge !

Tout de suite, ce détail, je le notai : le rideau de serge recouvrait hermétiquement l’espace magique. En conséquence, impossible d’imaginer que cette scène-là, tout au moins, eût été enregistrée, absorbée par l’écran, lequel, à la minute actuelle, l’aurait extraite de sa propre substance pour nous en donner le spectacle ! Impossible, puisque Noël Dorgeroux tournait le dos au mur. Impossible, puisqu’on apercevait ce mur lui-même et la porte du jardin, que cette porte fut ouverte et, qu’à mon tour, je pénétrai dans l’Enclos.

— Vous ! C’est vous !… balbutia Bérangère.

— C’est moi, le jour où mon oncle m’avait donné rendez-vous, le jour de ma première vision, répondis-je, stupéfait.

À ce moment, sur l’écran, Noël Dorgeroux me faisait signe du seuil de son atelier, Nous y entrâmes ensemble. L’Enclos resta vide, puis, après une éclipse qui ne dura qu’une ou deux secondes, le même décor se dessina, la petite porte du jardin se rouvrit, et Bérangère passa la tête par l’entrebâillement, toute souriante.

Elle eut l’air de dire :

— Personne… ils sont donc dans le bureau… Ma foi, je me risque…

Et elle se faufila le long du mur, vers le rideau de serge.

Tout cela se précipitait sans aucune des vibrations du cinéma, et d’une façon si nette et si claire que je suivais nos deux images, non pas comme les évolutions d’un fait évanoui dans le temps, mais comme le reflet dans un miroir d’une scène dont nous aurions été les acteurs immédiats. Pour dire vrai, j’étais confondu de me voir là-bas et de me sentir où j’étais. Il y avait en cela un dédoublement de personnalité qui faisait vaciller ma raison.

— Victorien, me dit Bérangère d’une voix à peine perceptible, vous allez sortir de l’atelier avec votre oncle…, comme l’autre jour, n’est-ce pas ?

— Oui, affirmai-je, les minutes de cet autre jour recommencent.

Les minutes, en effet, recommencèrent. Nous voici, mon oncle et moi qui sortons de l’atelier. Voici Bérangère, surprise, qui se sauve en riant. La voilà qui escalade une planche tendue entre deux tonneaux, et qui danse, si gracieuse et si légère ! Et puis, comme l’autre fois, la chute. Je m’élance, l’enlève, l’emporte et la dépose sur un banc. Ses bras m’enlacent, nos visages se touchent presque. Et, comme l’autre fois, doucement d’abord, puis avec une violence brutale, voici que je lui baise la bouche. Et, comme l’autre fois, elle se dresse, tandis que je me tiens courbé devant elle.

Ah ! comme je me souviens de tout cela ! Je me souviens et je me vois. Je me vois là-bas, sur l’écran, courbé, n’osant pas lever la tête, et je revois là-bas, Bérangère, debout, honteuse, frémissante, indignée…

Indignée ? Semble-t-elle réellement indignée ? Mais, alors, pourquoi son cher visage, celui de l’écran, montre-t-il tant d’indulgence et de douceur ? Pourquoi sourit-elle avec cette expression de joie indicible ? Oui, de joie, je l’affirme. Là-bas, dans l’espace magique où revit la minute émouvante, il y a, au-dessus de moi, une forme heureuse qui me regarde avec de la joie et de la tendresse, et qui me regarde ainsi parce qu’elle sait que je ne la vois pas, et parce qu’elle ne peut pas savoir qu’un jour je la verrai…

— Bérangère… Bérangère…

Mais, soudain, tandis que l’adorable vision continue là-bas, un voile recouvre mes yeux. Bérangère s’est retournée vers moi, et a posé ses deux mains sur ma figure en murmurant :

— Ne regardez pas… je vous défends… et puis ce n’est pas vrai… Elle a menti, cette femme-là… ce n’est pas moi… Non, non, je ne vous ai pas regardé ainsi…

Peu à peu sa voix faiblit. Ses mains retombent. Et, toute défaillante, elle se laisse aller contre mon épaule, doucement et silencieusement.


Dix minutes plus tard, je m’en retournais seul, Bérangère m’ayant quitté sans un mot, après son geste d’abandon si imprévu.

Le lendemain matin, je recevais un télégramme du recteur, qui m’appelait à Grenoble.

Bérangère ne se montra pas au moment de mon départ. Mais, comme mon oncle me conduisait à la gare, je la vis, non loin du Logis, qui causait avec cette espèce de bellâtre qu’elle prétendait ne point connaître.