Les Trois Yeux/II, 1

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LE RAYON B


I

La foule voit.


Théodore Massignac siégeait au contrôle. Théodore Massignac, s’il y avait une contestation, se levait et s’empressait d’y mettre fin. Théodore Massignac allait, venait, examinait les tickets, indiquait le chemin, jetait ici un mot amiable, là un ordre impérieux, et tout cela avec son éternel sourire et sa bonne grâce obséquieuse.

De l’embarras ? Pas le moindre. Nul n’ignorait que Théodore Massignac fût cet être au mufle large et à la bouche trop fendue, qui attirait l’attention de tous Et nul ne doutait que Théodore Massignac ne fût l’homme de paille de ceux qui avaient mené toute l’affaire et supprimé Noël Dorgeroux. Mais rien n’altérait l’humeur joyeuse de Théodore Massignac, ni les ricanements, ni l’hostilité des attitudes, ni la surveillance plus ou moins discrète des policiers attachés à sa personne. N’avait-il pas eu l’effronterie de dresser, à droite et à gauche de l’entrée, sur de grands chevalets, de hautes affiches représentant la belle figure grave et ingénue de Noël Dorgeroux ?

Entre lui et moi, et à ce propos, une seule altercation qui fut vive d’ailleurs, mais brève, et n’eut pas de témoins. Révolté par la vue des affiches, je m’approchai de lui un peu avant l’heure où l’on ouvrait les portes, et scandai d’une voix frémissante :

— Enlevez-moi ça… je vous défends… Le reste, soit. Mais pas ça, pas la honte d’un tel outrage !

Il affecta un air ahuri.

— Un tel outrage ? C’est un outrage d’honorer la mémoire de votre oncle et d’afficher le portrait du génial inventeur, dont la découverte va révolutionner le monde ? Je m’imaginais lui rendre hommage.

Hors de moi, je balbutiai :

— Je vous défends… je n’accepte pas d’être complice de votre infamie.

— Mais si, mais si, dit-il en riant, vous accepterez ça, comme le reste. Ça fait partie du bloc, mon petit monsieur. Faut l’avaler. Et vous l’avalerez parce que la gloire de l’oncle Dorgeroux doit planer au-dessus de ces mesquineries. Je sais bien, parbleu, un mot de vous, et je suis coffré. Et après ? Qu’est-ce que deviendra la grande invention ? Dans le lac, n’est-ce pas, puisque je suis seul à posséder tous les secrets et toutes les formules. Le seul, vous entendez ! L’ami Velmot, l’homme au lorgnon, n’est qu’un comparse, un instrument. Bérangère aussi… Alors, Théodore Massignac à l’ombre, finies les mirobolantes visions signées Dorgeroux. Plus de gloire, plus d’immortalité, C’est-il ça que vous voulez ?

Sans attendre ma réponse, tout de suite, il ajouta :

— Et puis, il y a autre chose… quelques mots que j’ai surpris cette nuit… Ah ! ah ! cher monsieur, on aime Bérangère… on est prêt à la protéger contre tous les périls !… Mais, en ce cas, soyez logique, qu’ai-je à craindre ? Me dénoncer, c’est dénoncer la bien-aimée. Voyons, quoi, suis-je pas dans le vrai ? Le papa et la petite… autant dire deux têtes dans le même bonnet. Si on coupe l’une, que deviendra l’autre ? Hein, nous commençons à comprendre ? Allons, tant mieux ! Tout s’arrangera, vous aurez beaucoup d’enfants, et qu’est-ce qui me remerciera de lui avoir gagné une jolie dot ? C’est Victorien.

Il m’observa un instant, d’un air goguenard. Les poings serrés, je prononçai rageusement :

— Misérable !… Quel misérable vous faites !

Mais des gens s’approchaient de nous et il me tourna le dos après m’avoir dit à demi-voix :

— Chut, Victorien ! N’insultez pas votre beau-père.

Je me contins. L’abominable individu avait raison. J’étais condamné au silence par des motifs si puissants que Théodore Massignac pouvait achever sa tâche sans avoir à redouter de ma part le moindre sursaut de conscience. Noël Dorgeroux et Bérangère veillaient sur lui.

Cependant l’amphithéâtre s’emplissait, et, par files pressées, les automobiles continuaient d’arriver, déversant le flot des privilégiés à qui leur fortune ou leur situation avait permis de payer les dix ou vingt louis d’une place. Financiers, millionnaires, comédiennes fameuses, directeurs de journaux, célébrités de l’art et des lettres, potentats du commerce anglo-saxon, secrétaires des grands syndicats ouvriers, tout le monde accourait avec une sorte de fièvre vers ce spectacle qu’on ignorait, dont aucun programme n’annonçait le détail, et que, bien plus, on n’était même pas sûr de contempler, puisqu’on ne savait si les procédés de Noël Dorgeroux avaient été réellement retrouvés et convenablement employés Qui même pouvait affirmer, parmi ceux qui ajoutaient foi à mes récits, que Théodore Massignac n’avait point profité de toute cette affaire pour monter la plus gigantesque mystification ? Ne lisait-on pas, sur les billets et sur les affiches, ces mots peu rassurants : « En cas de temps défavorable, les billets seront valables pour le lendemain. Pour toute autre raison, mettant obstacle à la représentation, aucune place ne sera remboursée, et aucune indemnité ne sera due. »

Mais rien n’avait retenu l’élan formidable de la curiosité. Confiants ou non, les gens voulaient être là. D’ailleurs il faisait beau. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages. Pourquoi ne pas s’abandonner à cette allégresse un peu anxieuse qui soulevait l’âme de la foule ?

Tout était prêt. En quelques semaines, grâce à une activité prodigieuse et à un esprit d’organisation remarquable, Théodore Massignac avait complété et mis au point, avec l’aide des architectes et des entrepreneurs, et selon les plans élaborés, l’œuvre de Noël Dorgeroux. Il avait recruté un personnel nombreux, beaucoup d’hommes surtout, de carrure solide, largement payés, m’avait-on dit, et chargés de maintenir l’ordre. Quant à l’amphithéâtre, bâti en ciment armé, il était complètement aménagé, bien compris d’ailleurs et confortable.

Douze rangs de fauteuils, munis de coussins mobiles, entouraient un parterre qui montait en pente douce et s’étageait sur douze gradins disposés en un demi-cercle de large ouverture. Puis il y avait un pourtour de loges spacieuses, et, derrière, un promenoir, dont le plancher, somme toute, ne dépassait guère le sol que de trois ou quatre mètres. En face, le mur…

Il était très détaché de l’hémicycle, érigé sur une première assise, puis séparé des spectateurs par l’emplacement vide d’un orchestre. De plus, une grille de fer, de la hauteur d’un homme, en défendait l’approche, tout au moins dans sa partie centrale, mais une grille sérieuse, avec lances acérées et barreaux de traverse formant des mailles trop étroites pour qu’on y pût passer le bras.

La partie centrale, c’était l’écran, élevé ainsi à peu près au même niveau que le quatrième ou le cinquième gradin. Deux pilastres, dressés à huit ou dix mètres l’un de l’autre, le limitaient et soutenaient un portique en saillie. À ce moment, tout cet espace était masqué par un rideau de fer, hâtivement peinturluré de paysages criards et de perspectives maladroites.

À cinq heures et demie, il n’y avait plus une place libre, et pas un coin qui ne fût occupé. La police avait ordonné la fermeture des grilles. La foule commençait à s’impatienter, et l’on sentait en elle, dans le bourdonnement de ses mille voix et de ses rires, un certain énervement.

— Si cela rate, dit un de mes voisins, il y aura du grabuge.

Je m’étais réfugié, avec quelques journalistes que je connaissais, dans le promenoir, au milieu d’une multitude bruyante, et d’autant plus hargneuse qu’elle n’avait point ses aises comme le public des fauteuils.

Un autre journaliste, toujours bien renseigné, et auquel j’avais eu souvent affaire en ces derniers temps, répondit :

— Oui, il y aura du grabuge, mais le danger pour l’estimable Massignac ne vient pas de là surtout. Il risque davantage.

— Quoi ? demandai-je.

— Son arrestation. Si la curiosité universelle, qui l’a soutenu jusqu’ici, autant et plus que le manque de preuves, est satisfaite, ça va bien. Sinon, en cas d’échec, la paille humide. Le mandat est signé.

J’eus un frisson. Massignac arrêté, quelle menace pour Bérangère !

— Et soyez sûr, reprit mon interlocuteur, qu’il n’ignore pas ce qui lui pend au nez, et qu’au fond de lui il n’en mène pas large.

Une rumeur plus forte avait monté de la foule. En bas, Théodore Massignac traversait le parterre et franchissait l’espace vide de l’orchestre. Il était accompagné par une douzaine de ces gaillards solides qui composaient le personnel mâle de l’amphithéâtre. Il les installa sur deux banquettes qui leur étaient évidemment destinées, et, de l’air le plus naturel, leur donna ses instructions. Et sa mimique indiquait si clairement le sens des ordres donnés, cela signifiait si nettement ce qu’ils auraient à faire au cas où l’on essayerait d’approcher du mur, qu’une clameur de protestation s’éleva.

Massignac se tourna vers les spectateurs, sans paraître se démonter et, la mine souriante, il eut un geste d’épaule nonchalant, comme s’il eût dit :

— Que voulez-vous ? Je prends mes précautions. N’est-ce pas mon droit ?

Et, toujours avec sa bonhomie goguenarde, il tira une clef de son gilet et ouvrit une petite porte pratiquée dans la grille de fer. C’était la dernière enceinte avant le mur. Il y pénétra.

Cette façon de jouer au dompteur qui se met à l’abri derrière les barreaux de la cage, parut si comique que des éclats de rire se mêlèrent aux coups de sifflet.

— Il a raison, l’excellent Massignac, approuva mon voisin. Comme ça, il évite que les mécontents ne le passent à tabac s’il échoue, et, s’il réussit, que les enthousiastes ne se précipitent sur le mur et ne se rendent compte du truc.

Il y avait un escabeau dans l’enceinte fortifiée. Théodore Massignac s’y assit de biais, à quatre pas en avant du mur et, braquant sa montre vers le public, il la tapota de l’autre main pour expliquer que l’heure décisive allait sonner.

Le crédit qu’il obtint ainsi dura quelques minutes. Mais le vacarme reprit aussitôt et devint assourdissant. On perdait soudain toute confiance. L’idée de la mystification s’imposait à tout le monde, d’autant qu’on ne saisissait pas bien pourquoi le spectacle devait commencer à telle heure plutôt qu’à telle autre, puisque cela ne pouvait dépendre que de Théodore Massignac.

— Rideau ! rideau ! cria-t-on.

Au bout d’un moment, et non pas pour obéir à l’injonction, mais parce que les aiguilles de sa montre semblaient le lui commander, il se leva, s’approcha du mur, fit glisser une plaque de bois qui cachait deux boutons électriques, et posa le doigt sur l’un d’eux. Le rideau de fer descendit et s’enfonça dans le sol.

L’écran apparut tout entier, en plein jour, hors des proportions communes.

Je tressaillis devant cette surface plane, où s’étalait en une couche gris foncé le mystérieux enduit. Et le même frisson secoua la foule chez qui s’éveillait aussi le souvenir de mes dépositions. Était-il possible que l’on fût sur le point d’assister à l’un de ces extraordinaires spectacles dont le récit avait suscité tant de polémiques ? Avec quelle ardeur j’en faisais le vœu ! En cette minute solennelle, j’oubliais toutes les phases du drame, toute mon horreur contre Massignac, tout ce qui se rapportait à Bérangère, à la folie de ses actes, aux angoisses de mon amour, pour ne penser qu’à la grande partie qui se jouait autour de la découverte de mon oncle. Ce que j’avais vu s’évanouirait-il dans les ténèbres d’un passé que, moi-même, seul témoin des miracles, je finissais par mettre en doute ? Ou bien l’incroyable vision surgirait-elle une fois encore, et d’autres fois après celle-là, pour apprendre à l’avenir le nom de Noël Dorgeroux ? Avais-je eu raison en sacrifiant au triomphe de la victime la vengeance que réclamait sa mort ? Ou bien m’étais-je fait complice de l’assassin dont je ne dénonçais pas le crime abominable ?

Aucun bruit maintenant ne flottait dans le grand silence. Les visages étaient crispés. Les regards s’écrasaient sur la muraille vide. On évoquait avec la même anxiété, l’anxiété de mes attentes en face de ce qui demeurait encore invisible, et qui se préparait dans les profondeurs de la matière. Et la volonté de mille spectateurs s’unissait à la volonté de Massignac, lequel, debout, le dos voûté, la tête en avant, interrogeait éperdûment l’horizon impassible du mur.

Ce fut lui, le premier, qui vit la première lueur. Un cri lui échappa, tandis que ses deux mains s’agitaient frénétiquement en l’air. Et, presque aussitôt, comme des étincelles qui crépitent de tous les côtés, d’autres cris s’éparpillèrent dans le silence, qui se reforma instantanément, plus lourd et plus épais.

Les Trois Yeux étaient là.

Les Trois Yeux dessinaient sur l’écran leurs trois triangles recourbés.

En présence du phénomène inconcevable, le public n’eut pas à subir la sorte d’initiation par quoi j’avais passé. Pour lui, du coup, les trois figures géométriques si mornes, si inertes qu’elles fussent, représentèrent trois yeux, et, pour lui, avant même qu’ils ne s’animassent, ce furent des yeux vivants. Aussi, quelle émotion infinie lorsque ces yeux sans paupières, faits de lignes sèches et symétriques, s’emplirent d’une expression subite qui nous les rendit intelligibles comme les yeux d’une créature humaine !

Expression dure, orgueilleuse, avec des éclairs de joie méchante. Et je savais, et nous savions tous, que ce n’était point une expression quelconque dont on avait doté arbitrairement les Trois Yeux, mais celle d’un être qui regardait dans la vie réelle avec ce même regard, et qui allait nous apparaître dans la vie réelle.

Puis, comme toujours, la ronde vertigineuse des trois figures commença. Le disque tourna. Et tout s’interrompit…